Bonjour à tous,
Les histoires de One Man Tale ont repris; elles se déroulent désormais sur mon nouveau blog et je serais bien sûr très heureux de vous y retrouver au plus vite.
A très bientôt.
mercredi 19 octobre 2011
lundi 8 août 2011
Dream - Epilogue
Ambiance musicale : Calvin Russel, Over The Rainbow Acoustic (album Unplugged)
J’ouvre les yeux. Tout est brouillé,
flou à l’extérieur ; je sens dans ma poitrine à la fois comme une immense
perte et une force chaude qui brûle en moi. C’est très perturbant. J’ai
conscience de sourire et de pleurer à la fois. Un bri strident, très irritant,
parvient de manière cyclique à mes oreilles. Puis vient la douleur, comme une
lame de fond qui me parcoure de pieds à la tête, me fait grimacer et pleurer,
s’arrête aux endroits où je suis le plus durement touchée. Je tente de bouger
une main mais le plus petit geste ravive ma souffrance, bloquant ma
respiration, me laissant paralysée.
J’ai mal au crane, mal aux yeux, mal
aux joues, mal aux lèvres, mal au nez, mal au bras, mal aux seins, mal aux
côtés, mal au ventre, mal aux jambes. Mais rien ne me meurtrit plus que la
perte indicible que je ressens en moi. Je ne sais pas ce que c’est, je n’en ai
aucun souvenir ; je sors d’un rêve terriblement beau mais auquel je ne
n’arrive pas à m’accrocher : tel un danseur moqueur, il me laisse
m’approcher de lui en souvenir avant de s’évaporer d’une pirouette avant que la
moindre image ne me parvienne. Mes larmes, de tristesse comme de frustration,
redoublent sur mes joues.
Le bruit cyclique qui irrite mes
oreilles se fait de plus en plus consistant. J’entends une porte qui s’ouvre en
fracas sans pouvoir tourner la tête pour voir qui arrive. Pour une raison que
je ne m’explique pas, j’espère que celui qui vient de rentrer là où je suis
allongée aura les cheveux bleus. Une forme massive se penche sur moi ; si
mes yeux n’ont pas encore la lucidité pour en saisir tous les traits, je vois
bien qu’il n’a pas la chevelure que j’espérais. Un autre personnage arrive à
mon chevet, j’entends des voix, je comprends ce qu’ils disent mais mon cerveau
est encore trop en berne pour donner un sens à tout ça.
Celui, ou celle, qui est arrivée en
dernier repart au pas de course. Je commence à y voir plus clair : l’homme
qui se tient à ma gauche est un grand type tout fin en blouse blanche, le
visage sévère mais plein de compassion. Je le vois tirer d’une poche un
mouchoir avec lequel il essuie mes larmes qui continuent de couler sur mes
joues. Je me rends compte qu’il me parle depuis un moment. Petit à petit, je
commence à comprendre ce qu’il me dit.
« …va
aller mademoiselle Hannigan. Ne vous en faîtes pas, vous êtes réveillée
maintenant. Vous comprenez ce que je dis, mademoiselle Hannigan ? »
« Vous n’avez pas de cheveux… »
Je coasse pauvrement cette phrase
qui m’arrache de nouvelles larmes. Des cheveux bleus, c’est tout ce dont je me
souviens de la sensation chaude qui m’a réveillé quelques instants auparavant.
Ne pas m’en souvenir, c’est me déposséder de ce que j’avais de plus précieux au
monde.
Mais mes larmes abondantes ne
découragent pas le brave médecin qui continue de les essuyer méthodiquement.
« C’est
un miracle que vous vous en soyez sortie vivante mademoiselle Hannigan. Entre
votre agression et la dose d’héroïne que vous avez prise…honnêtement, je ne
sais pas comment vous avez fait. »
« C’est grâce aux cheveux bleus. »
Ma réponse, dit du tac au tac mais
avec une voix éraillée, le fait sourire brièvement.
« Ça
ou autre chose. »
« Non.
Juste ça. »
Il reste un moment interdit.
« Comme
vous voudrez mademoiselle Hannigan. Je m’appelle Magnus Griggs, je suis le
docteur qui s’est occupé de vous depuis votre internement. »
« Magnus ? »
Ce nom ne m’est pas étranger mais il
semble voleter dans les brumes de mon esprit, comme les souvenirs que
j’essayais d’attraper à mon réveil.
« Oui,
Magnus. Vous êtes au King’s County Hospital Center. Ça fait deux semaines que
vous dormez. »
« Deux semaines ? C’est tout ? »
Il ne répond pas à ma question, qui
de toutes les manières ne semble pas avoir beaucoup de sens à ses yeux vu
l’expression de son visage, lorsque rentre un vieux monsieur à barbe grise, lui
aussi en tenue médicale. Juste derrière lui, je vois la petite forme qui
s’était enfuie de mon champ de vision à mon réveil, un tout jeune infirmier
visiblement. Le vieux monsieur s’approche de moi, un peu interloqué de me voir
éveillée.
« Et
bien, mademoiselle Hannigan, on peut dire que vous avez de la chance d’être
encore en vie. Je n’aurai jamais cru qu’une personne aussi frêle que vous, sans
offense, puisse sortir du coma après ce qui vous est arrivé. »
Je n’aime pas son ton, doctoral et impératif.
Pourtant, j’ai l’impression de le connaître. D’un coup, un prénom me vient aux
lèvres.
« Saül… »
« Ho !
Je vois que mon assistant, le docteur Griggs a déjà fait les
présentations. Je suis effectivement le docteur Saül Abramovitch. »
« Vous
étiez plus gentil dans mon rêve… »
« Je
vous demande pardon ? »
Il fait une moue perplexe, un peu
plus encore lorsque mes larmes se remettent à couler malgré moi.
« Elle
est dans cet état depuis son réveil, Abramovitch. », dit Magnus.
« Hum…choc
post-traumatique probablement. Faîtes lui faire les tests de mémoire et de
logique dès qu’elle sera en état, histoire de vérifier que son cerveau est bien
en état de marche. Après la dose d’héroïne qu’elle a prise, il est possible
qu’il y ait des effets secondaires graves sur… »
« Alice ! »
Je peux enfin tourner la tête vers
cette voix puissante qui vient du couloir. Là encore, elle n’appartient pas à
celui que j’attends, mais elle est familière et rassurante. Dans l’encadrement
de la porte, je vois un homme large d’épaule qui lutte vaillamment avec un
policier.
« Alice ! Mais laissez-moi passez putain de
merde! »
Un autre flic arrive au pas de
course, agrippant son collègue par l’épaule.
« C’est
bon Moses, il peut rentrer, c’est son oncle. »
Le policier s’arrête un moment, moment dont le type au
physique de lutteur profite pour s’extraire de leur poigne, passe outre la
rangée de médecin qu’il bouscule au passage, m’enserre dans ses bras aussi
doucement qu’il le peut.
« Alice…c’est
fini Alice, je suis là, je suis là. C’est moi Alice, c’est tonton William. »
William.
Ce nom résonne comme une lumière dorée dans ma tête. Je laisse les
mécanismes de ma mémoire suivre son chaud rayonnement qui m’aspire, m’emmène
jusqu’à une porte que je pousse du bout des doigts. D’un coup, tous les
souvenirs, réels et oniriques, se déversent dans mon esprit. Je me souviens de
tout. Je suis à la fois là, dans les bras de mon oncle, à New York, et dans ceux
de mon amant rêvé, Dream, qui me fait danser à côté du terrain de baseball du
Yankee Stadium. Je sens et les grosses mains pataudes de William et celles, autrement
tendres de mon bien-aimé aux cheveux bleus. Je repense à cette nuit où j’ai
décidé d’en finir et celle où Dream et moi avons fait l’amour pour la première
fois, la douleur et la drogue en opposition à la fusion de nos corps dans sa
chambre merveilleuse. Je me souviens des coups sur ma tête que fait pleuvoir
Steve, le dealer chez qui vit, en plein délire après qu’il ait avalé un mélange
de sa conception, et des caresses des mains de Dream sur mon visage. Je me
souviens de la douleur rendue extatique par la drogue, mon corps en morceaux,
ma conscience qui sombre de plus en plus jusqu’à ce que je passe la porte dans
l’autre sens, celui du rêve, celui d’un pays imaginaire où rien ne peut
m’atteindre, dans lequel Dream, mon amant chéri, me protège de tout et me fait
vivre milles aventures pleines de danger et d’incertitude. Je repense à tout ça
dans les bras de mon oncle.
Malgré la douleur, j’arrive
l’entourer de mon bras libre et lui tapoter gentiment le dos.
« Ça
va aller Will’, ne t’en fait pas. Tu étais très élégant en capitaine
pirate. »
Ma phrase le faire rire, plus
nerveusement que par joie. Il prend mon visage dans ses mains, constate
l’étendue des dégâts.
« Ma pauvre
chérie… »
« Ce
n’est que l’extérieur, Will’, à l’intérieur tout va bien. Tout va bien. »
Il hoche la tête, satisfait, même
s’il n’y croit pas une seconde. Le docteur Magnus Griggs en profite pour
prendre la parole.
« Nous
avons vous laisser un moment, je crois. Il sera nécessaire de faire un test
rapidement pour voir où mademoiselle Alice en est physiquement et dans combien
de temps elle pourra rentrer à la maison. »
« Merci
docteur, mais si Alice doit rentrer quelque part, ce ne sera sûrement pas chez
elle. », répond d’un ton lourd de sous-entendus William Hannigan.
« Je vous demande pardon ? »
« Rien.
Merci pour tout ce que vous avez fait pour elle. »
« Je
ne serais pas loin ; lorsque vous en aurez besoin, appuyez simplement sur
la sonnette à côté du lit. »
Les deux docteurs et le jeune infirmier
sortent d’un bloc de la chambre, me laissant seule avec William. Au prix d’un
profond effort, et de beaucoup de douleur, j’arrive à mettre ma main dans la
sienne. Je m’attarde sur son visage, constate la fatigue qui se lit sur son
visage, la tension nerveuse des derniers jours.
« Alors, comme ça j’étais un pirate ? »
Je hoche la tête ; c’est le
seul qui soit proche de l’être idéalisé que j’ai vu en rêve, le seul qui soit
fidèle à l’image que j’en ai eut dans ma rêverie avec Dream.
« Un
pirate fantôme. Tu étais très fort, presque autant que mon amant. »
« Ton
amant ? Tu avais un amant ? »
« Oui…Dream. »
Il me sourit, gêné de ne pas
comprendre, moi pauvrement qu’il ne saisisse pas.
« Pardon,
Will’. J’ai cru une brève seconde que…non, rien, ça n’a pas d’importance. Tu as
l’air fatigué. »
Il rigole de bon cœur, ma main
toujours dans la sienne.
« C’est
que tu m’en as fait voir de toutes les couleurs ces dernières semaines,
Alice : j’ai couru comme un lapin du Kansas à Knoxville. Ça…ça ne
s’est pas très bien passé là-bas, tu sais…chez toi. Puis je suis venu à
New York dès que possible lorsque j’ai appris que tu « étais là-bas. »
Je hoche la tête, compréhensive. Ça
n’a pas dû être simple pour lui.
« Tu
n’as pas pris ta carabine…quand tu es allé à la maison ? »
Il repart d’un grand rire qui
envahit la pièce, secouent ses épaules, son torse et lui tire des larmes des
yeux. Je sens que toute la tension, la rage et la haine sortent de lui en ce
moment.
« Ha
putain, tu me tues Alice…bien sûr que j’ai pris la Winchester, qu’est-ce que tu
crois ! Et je jure sur ma vie que si ça n’avait pas été mon connard
de neveu et mon salopard de frère j’aurai repeint leur baraque avec leurs
tripes ! »
La porte s’ouvre à ce moment-là, un
des deux policiers passant la tête dans la chambre sans se lever de sa chaise.
« C’est
un hôpital, monsieur, je vais vous demander de ne plus hurler comme ça. »
« Désolé,
officier », répond tout de suite William, trop heureux de constater que le
flic n’a visiblement pas compris ce qu’il venait de crier. Les deux se jaugent
du regard, le policier referme la porte.
« Où
j’en étais ? »
« Tu
es arrivé là-bas avec ton arme. »
« Ouais.
Heureusement, c’est sur ta mère que je suis tombé en premier ; je crois
que voir Debby tout de suite, ça m’a aidé à pas faire une grosse connerie. Après
tout, c’est elle qui a fini par lâcher le morceau. Ça a gueulé sévère, je peux
te l’assurer, mais pas autant que quand ton père est rentré du boulot. On s’est
battu, j’ai gagné comme d’habitude. Je…je l’ai pas vraiment loupé, si tu vois
ce que je veux dire. Je savais que cet enculé allait pas appeler les flics,
sachant pour Evan et toi, alors j’y suis pas allé de main morte. »
Il se passe la main sur le visage,
visiblement assailli par une myriade d’émotions qui le ramène en arrière. Il
reprend d’une voix très lasse.
« Bref,
j’étais un peu calmé et tout d’un coup très con de me retrouver avec mon frère
la gueule en sang sur le tapis du salon. Puis j’ai entendu du bruit dehors et
je suis sorti ; j’ai vu ton frère se planquer derrière la Buick et j’ai
compris qu’il était là depuis le début et qu’il était en train de comprendre ce
qui se passait. Tu aurais dû voir ça ! Je lui ai gueulé dessus depuis le
porche et il s’est mis à courir en beuglant comme une truie. J’ai tiré en
l’air, histoire de lui faire peur, et je lui ai couru après. Jésus, je sais que
je devrais pas dire ça mais ça m’a fait plaisir de voir la peur dans ses yeux
quand je l’ai rattrapé. J’ai manqué m’arrêter là, c’est aussi mon neveu tu
comprends, puis j’ai pensé à toi et je me suis juré de faire en sorte que ce
fils de pute, pardon pour ta maman, ne recommence jamais ce qu’il t’a fait.
J’ai vidé mon chargeur à vingt centimètres de sa tête, jusqu’à ce qu’il ne soit
plus qu’une espèce de vers de terre qui se replie sur lui-même, jusqu’à ce
qu’il se pisse dessus de peur. »
Il a fini avec un pauvre sourire
assez cynique. Il y a toujours de la rancœur dans ses yeux mais plus autant
qu’avant.
« Je
suis désolée, Will’. »
« Désolée ?
Tu te fous de moi, Alice ? »
« Non.
Ça…abime…ce genre de truc. Merci de tenir à moi Will’. C’est rare les gens qui
te veulent vraiment du bien et sont prêts à prendre des risques pour
toi. »
Il a un air vraiment comique
maintenant, la bouche ouverte, éberlué par ce que je viens de lui dire.
« Qu’est-ce
qui s’est passé après ? »
« Je
suis rentré, j’ai pris ma bagnole et je suis parti. J’ai trouvé un carnet à toi
dans ta chambre dans lequel il y avait les numéros de téléphone de tes amis. Je
t’ai cherché partout mais personne ne savait où tu étais partie. Puis je suis
tombé sur ce mec, Dan, ton dealer de Knoxville. J’ai été assez clair avec lui,
même si j’en menais pas large lorsqu’on s’est parlé ; bon Dieu, comment tu
as pu traîner avec ce genre de gus, Alice ? Rien qu’à voir sa gueule, je
savais qu’il aurait pas hésité à buter sa mère si ça avait pu lui ramener cinq
putain de dollars…Mais Dan a bien compris que j’allais pas lâcher le morceau et
que je pouvais lui amener un paquet d’emmerdes ; il m’a dit assez vite que
tu étais partie chez un pote à lui à New York. J’avais son téléphone mais pas
son adresse. Pendant dix jours je t’ai cherchée dans la plus grande ville du
pays sans pouvoir faire appel aux flics, pas après ce qui s’était passé chez
toi, sans succès. Et puis un jour je reçois un coup de fil de ta mère que la
police venait de prévenir de ton hospitalisation ici. Ça fait deux semaines que
je viens te voir tous les jours en attendant que tu te réveilles. »
Je serre aussi fort que je peux la
main de William puis je la pose sur ma poitrine ; j’essaye de ressentir la
sensation chaude que j’ai eu en me réveillant, celle qui venait effacer la
douleur, l’incertitude, la peur. Je reste comme ça un bon moment, à sentir
cette petite boule qui brûle en moi, un peu moins chaque seconde, qui disparaît
inexorablement. Dream est en train de partir. Il m’a offert le plus beau cadeau
du monde, sa propre vie, pour me permettre d’ouvrir les yeux à nouveau. Je me
réveille pour découvrir que rien n’a changé, tout ce monde qui me fait horreur
est toujours là, intact ; je suis la seule à me souvenir de ce qui s’est
passé dans mon rêve, il n’en reste déjà presque plus rien.
Je sais que sera la suite : je
vais oublier moi aussi. Toutes les choses merveilleuses qui me sont arrivées en
rêve seront dévorées par la mâchoire froide et implacable de la réalité. Je
serais rattrapée par la drogue, l’errance, mon frère qui m’a violée, mon père
qui l’a su et a choisi de protéger Evan, son préféré. J’ai soudain très envie
de me rendormir, pour toujours, restée perdue avec mes chimères, inatteignable
du reste du monde. Je ne vivrai jamais ce que j’ai vécu en rêve, ne retrouvait
jamais d’amant comme Dream, ici…il n’y a que la vie, morne et dure.
« Alice ? »
« Oui,
Will’ »
« Je
ne te poserai la question qu’une seule fois et c’est probablement pas très
malin de ma part de le faire maintenant vu que tu sors juste du coma
mais…qu’est-ce que tu vas faire vis-à-vis de ton père et de ton
frère ? »
Les mots sortent tous seuls de ma
bouche, inexorables.
« Je
ne sais pas Will’. Je crois que je m’en fous. »
Je le vois hocher la tête, les
lèvres pincées.
« Tu
as probablement mieux à faire qu’à perdre ton temps avec ces deux tocards,
c’est vrai. »
On reste un moment silencieux,
perdus dans nos souvenirs et nos expectatives pour la suite. Je vois ses mains
ramassées en poings qui se serrent sur ses cuisses.
« Alice…écoute
Alice, je n’ai pas la clef pour t’aider à aller mieux. Je sais que ton père t’a
toujours négligée, que pour lui il n’y a jamais eu que son fils, Evan. Je sais
quel mal de vivre te ronge Alice, depuis que tu es toute petite. Tu te souviens
des vacances que tu passais avec Dorothy et Melvin, à la ferme ? J’avais
toujours des remords à te laisser rentrer chez toi à la fin, j’aurais voulu que
ce soit possible que tu restes chez nous définitivement. Ce sont les seules
fois où je t’ai vue heureuse, petite et même plus tard. Je me fous que tu te
drogues, Alice, je me fous de ce que tu fais de ta vie, avec combien de mecs tu
couches, comment tu gagnes ou non ta vie. Mais ne repart plus Alice. »
« Repartir ? »
« Tu
comprends bien ce que je veux dire, ma chérie. Tu n’en réchapperas pas
cette fois-ci. Tu as eu beaucoup, beaucoup de chance cette fois-ci. J’ai pas
mal discuté avec le docteur Griggs pendant mes allers et venues ici, tu sais.
Personne dans son équipe ne pensait que tu te réveillerais. Ils ne savent pas
pourquoi les gens se réveillent un jour, ou pourquoi ils ne se réveillent pas,
mais tous m’ont dit que la volonté de vivre du malade était essentielle ;
ils ne le gueulent pas trop fort, tu comprends, ça touche un peu à la
superstition et puis ça vient abimer les certitudes de leur précieuse science,
mais ils me l’ont tous dit. Tu as trouvé…la force de revenir ce coup-ci, ne
tente pas le diable une nouvelle fois. Je t’en prie. Je peux péter les dents de
la moitié des gens du pays pour toi Alice, mais je ne peux pas te faire aimer
cette vie. Ça doit venir de toi. »
Je ne dis rien, ne bouge pas. Je
l’imagine se débattre avec les mots pour exprimer son impuissance à régler le
problème fondamental de mon existence, mon dégoût de ce monde, contre lequel il
ne peut rien. Je pense à Dream, ce qu’il m’a donné lorsque nous étions ensemble
chez lui, me demande ce que j’aurai à lui offrir s’il avait fait le chemin
inverse jusqu’ici, dans le monde réel. Il aurait aimé quelque chose de simple,
j’en suis sûre, de beau et de fragile à la fois, quelque chose d’inutile qui ne
soit un passage que vers la rêverie douce et agréable. Je ferme les yeux. Je
suis dans les champs de tournesol en fin de journée, un soir d’été, près de la
ferme de mon oncle. Du coin de l’œil, je vois mes cousins, Melvin et Dorothy
qui se courent après en jouant à cache-cache dans les grandes fleurs qui nous
dominent de leur hauteur infinie à nos yeux d’enfant. Je sens la chaleur du
soleil sur ma peau, entends les piaillements joyeux de mes cousins, me
concentre sur le vent qui fait jouer mes longs cheveux blonds. Oui, ça c’est un
moment qu’il aurait aimé.
Je tourne la tête vers mon oncle qui
se ronge les sangs sur la chaise à côté de mon lit. Dans ses yeux, je vois
l’espoir fou d’être parvenue à me raisonner, de m’entendre lui dire que j’ai
enfin envie de cette vie-là, que je serais sage et heureuse. Je lui souris.
« Je
peux rentrer avec toi, Will’ ? Au Kansas ? »
Je suis sorti de l’hôpital ce matin.
Je marche avec des béquilles, ce qui me fait un mal de chien aux côtes mais je
n’en pouvais plus de rester allongée toute la journée. Nous avons pris avec
Will’ sa grosse Ranger Rover qui sent le chien pour rentrer dans Manhattan,
sommes passés sur Sullivan Street afin que je vérifie qu’aucune grande maison
au style anglais n’a jamais existée à l’endroit où je situais la demeure de
Dream. Puis nous sommes montés au nord de la ville, jusqu’au Yankee Stadium.
J’ai acheté un briquet et un paquet de cigarettes pour plus de quatorze dollars,
ce qui a fait encore plus hurler Will’ que lorsqu’il a payé la note de
l’hôpital pour la méthadone et les béquilles. Le stade était fermé au public
mais je crois que la vision de mon visage tuméfié a fini par avoir le cœur du
gardien qui a accepté de nous faire rentrer quelques instants. J’ai demandé à
mon oncle de me laisser seule un moment, ce qu’il a fait non sans crainte.
Je suis là, face à la pelouse du
terrain de baseball, parfaitement identique à mon souvenir de cette nuit où
nous avons dansé avec Dream avant le début de la guerre. J’allume une
cigarette, repense à son monologue intérieur sur Dieu qui voit la fumée monter
jusqu’au ciel. La bouffée me fait tourner la tête, comme à chaque fois que je
fume après une longue abstinence de tabac. Brusquement, je nous vois, dans les
bras l’un de l’autre, esquisser des mouvements de danse fluides et gracieux
alors qu’il chante à mon oreille. Je crois que nous n’avons jamais été aussi
heureux. La vision disparaît, aussi soudainement qu’elle était apparue. Les
premiers jours, j’étais infiniment triste à chaque fois que je perdais ces
images de mon rêve qui rejaillissent parfois à la surface. Puis j’ai compris
qu’elles n’étaient pas perdues à jamais, que la sensation chaude dans ma
poitrine, dernier souvenir de l’homme que j’aime, fût-ce en rêve, ne
s’éteindrait jamais vraiment. Dream est avec moi, tant que je me souviens de
lui.
Je tire une nouvelle bouffée de
cigarette, recrache la fumée en direction du ciel, la regarde voleter
lorsqu’elle s’élève dans les airs.
« Je pars aujourd’hui, Dream.
Mon oncle William va m’accueillir chez lui quelque temps, je ne sais pas encore
combien. C’est dur de reprendre une vie normale après toi, de refaire des
projets, d’avoir un but. Tu te souviens de notre discussion juste avant de
rentrer dans la salle du Conseil des Monstres ? Je te citais un ami à toi
qui t’avait dit un jour qu’il nous fallait monter le plus haut possible,
briller au maximum avant de s’éteindre d’un coup, comme une étoile qui explose.
Je te disais que le rêve et la vie n’étaient pas compatibles. Tu t’es toujours
battu pour l’inverse bien sûr, le rêve c’était ta vie à toi. Tu es monté
jusqu’en haut et tu as brillé le plus fort que tu as pu, pour moi. Mais tu n’as
pas disparu, pas entièrement. Je t’ai toujours en moi, quelque part à
l’intérieur. Je sais que pour l’instant c’est ce qui me donne envie de vivre,
d’arrêter la drogue, ma vie vide de sens. Mais c’est aussi quelque chose qui me
bloque pour repartir : te savoir en moi, c’est me rappeler la force des
choses que nous avons vécues ensemble, l’amour que tu avais pour moi. Je n’ai
pas trouvé grand chose d’aussi beau depuis que j’ai rouvert les yeux dans le
monde réel. J’essaye, promis, je fais de mon mieux. Je veux faire honneur à ce
que tu as fait pour moi, ton dernier geste qui a été de mourir pour que je me
réveille ; je ne gâcherai pas cette chance. »
J’ai la tête qui tourne vraiment
maintenant. Par réflexe, j’agrippe la barre de métal qui sépare les gradins de
la pelouse ; son contact, froid malgré la chaleur de la journée, me refait
prendre pied.
« Parfois, je me demande
jusqu’à quel point c’est moi qui guidais tout, si tu avais une vie propre, ton
cher libre-arbitre, ou si c’est moi qui tirais toutes les ficelles. Soyons
honnête, ce serait beaucoup moins joli si tu n’avais pas été libre du début à
la fin. J’ai envie de croire que tu existais vraiment, dans ce monde onirique
que j’ai créé, que c’est toi et toi seul qui a pris les décisions, fait le
choix de me sauver en te sacrifiant au final. C’est idiot…les rêves c’est à la
fois ce qu’il y a de plus beau et de plus illusoire au monde ; ça n’existe
que pour soi mais on voudrait y croire jusqu’à la mort. Ça ne se partage pas un
rêve, ça se raconte à la limite mais ça n’est jamais qu’à soi. Toi tu resteras
à moi et à moi seul jusqu’au bout. Je suis certaine que ça t’aurait beaucoup
plu, du reste…mon petit rêve à moi. »
Ma cigarette est finie. J’en écrase
le magot au sol avant de le jeter dans une poubelle à côté.
« Je
sais ce que tu m’aurais dit en ce moment, qu’il faut aller de l’avant, vers la
vie, oublier cet amant imaginaire pour m’en trouver un vrai, qui puisse m’aimer
pour de bon et veiller sur moi. Pour l’instant…je peux juste te promettre
d’essayer. A chaque fois que je fume, je pense à toi, j’imagine que mes lèvres
se posent sur les tiennes, comme avant. C’est très charnel, une cigarette,
surtout quand elle évoque un amant comme toi. »
Je sors une nouvelle cigarette de
mon paquet, l’allume comme si mes lèvres se pressaient contre celles de Dream.
Je la pose sur la rambarde de métal du Yankee Stadium.
« Celle-là est pour toi, en
souvenir. Si Dieu existe, je suis sûre qu’il est plein de tendresse pour toi et
que dans sa tête à Lui tu existes pour de vrai. Adieu, mon chéri. »
Je tourne les talons, les larmes
piquant le bout de mes yeux. Je ne regarde pas la cigarette se consumer toute
seule, la fumée qui monte, inexorable, vers le ciel dans le but d’être captée
par un vieux monsieur bienveillant qui me chuchote que si, mon amant imaginaire
existe bien encore quelque part, que si je suis chanceuse, je le croiserai
peut-être au détour d’un joli rêve.
Dream - 10 - Le Retour
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Je
tombe. Ça va vite, très vite. La sensation d’ouverture sous mes pieds est
immédiate, l’effet d’apesanteur qui m’avale me fait un moment perdre tous mes
moyens. La peur me vrille le ventre, hérisse mes poils, met mon esprit en berne.
Autour de moi, je vois la grotte qui défile comme la gorge d’un monstre qui
vient de me gober d’un coup et dans lequel je m’enfonce à toute vitesse. La
pression de l’air sur mon visage bloque dans ma bouche les mots de pouvoir qui
me permettraient de voler, arrêter ma chute folle et la fin funeste qui
s’ensuit.
Mais
par-delà la peur, un autre sentiment commence à émerger, celui de la certitude
d’avoir déjà vécu tout ceci, d’avancer en terrain connu. Le réconfort
irrationnel de ce sentiment s’accorde très mal avec la vitesse croissante qui
m’amène inexorablement jusqu’au sol. Une table passe à quelques centimètres de
moi, une théière, une bibliothèque, des chaises. C’est comme si tout ne tombait
pas à la même vitesse ici. L’acuité d’observation et de réflexion dont je fais
preuve alors qu’une partie de moi me hurle de trouver une solution à cette
chute mortelle m’amène la conclusion que je suis en train de perdre la boule.
Tant mieux, c’est ce qui me permettra de rester en vie là où je vais.
Je
tombe toujours. Depuis combien de temps maintenant ? Les chutes sont
rapides d’ordinaire, on a à peine le temps de comprendre ce qui se passe que
déjà notre corps heurte le sol et qu’il faut faire le décompte des dégâts
physiques qui s’ensuivent. Celle-ci semble durer une éternité. Curieusement, ça
ne met pas du tout en perspective la peur qui immobilise toujours mon corps. Impossible
de savoir depuis combien de temps je tombe, l’écoulement des secondes lui-même
semble capricieux ici et soumis à la volonté de quelque esprit joueur. J’arrivais
en bas lorsque j’aurai accompli ce qu’il faut pour que cela arrive.
Je
m’écrase au sol sur cette certitude absolue. L’impact est d’une violence
extrême, m’incruste presque dans le sol. J’entends le bruit de ma chute se
répandre et résonner comme si j’étais dans une immense grotte. Mais quel
abruti…moi qui croyais que mes intuitions étaient infaillibles, je me retrouve
le nez dans mes prétentions et mes croyances. Je me relève, passablement vexé,
époussette mon manteau. Indemne, je suis indemne. C’est absurde, fou ;
comme cet endroit. Et ce n’est que le début, j’en suis certain. Je lève les
yeux au ciel pour bien vérifier la hauteur de ma chute, découvre le boyau de
terre par lequel je suis tombé. Je n’en vois même pas le bout. Il y a par
contre, çà et là suspendu dans l’air, les meubles que j’ai évités par chance et
qui refusent obstinément de tomber au sol.
Je
tapote du pied sur le sol justement, un grand carrelage blanc et noir de
marbre. Plus loin, démesurément grande, trône une grande table sur lequel je
distingue un flacon, lui aussi titanesque. Derrière, une porte en bois indique
la seule sortie possible de cette pièce. J’avance vers elle. Mes pas résonnent
dans la grotte, unique bruit audible dans ce lieu étrange entre tous. Je
repense à tout ce qui s’est passé dernièrement : ma rencontre avec Alice,
si irréelle lorsque j’y repense, ma vie avec elle qui connaît tout de mes
rêves, la guerre civile des monstres, mon enrôlement en tant que psychologue
des chasseurs nocturnes, la partie de baseball où ceux qui se sont opposés au
changement se sont donné rendez-vous, la guerre dans mon quartier, l’apparition
de mes amis, la mort de Gonzalez. Je crois que je commence à perdre pied dans
tout ça.
« Bonjour ».
Je
sursaute. Regarde autour de moi qui a pu proférer cette salutation incongrue.
Il n’y a personne à part moi ici, j’en suis certain. Un raclement de gorge gêné
me fait tendre l’oreille ; je me tourne à nouveau vers la porte sur
laquelle un visage est apparu. Nous nous regardons, mutuellement surpris.
« Bonjour. Vous êtes une porte qui
parle ? »
« Je suis la porte. »
« La porte de quoi ? »
La
question semble surprendre ce visage aux traits durs, jusque-là impassible.
« Et bien…la porte. »
« Personne ne vous a jamais demandé ce que
vous fermiez ? »
« Non. D’habitude les gens veulent
simplement passer de l’autre côté. »
« Et vous les laisser passer. »
« Je n’ai pas vraiment le choix. Il suffit
de prendre la clef sur la table pour m’ouvrir. »
J’avise
la clef titanesque sur la table qui ne l’est pas moins, me demande par quel
tour de magie je vais arriver à aller la chercher si haut et la faire rentrer
dans une porte si petite. Puis je me souviens avoir clairement regardé la table
la première fois : la clef n’y était pas, j’en suis certain.
« Vous voulez passer ? »
Je
me retourne vers mon interlocuteur.
« Oui, je crois. »
Alors
que je finis ma phrase, j’entends nettement le son d’un verrou qui s’ouvre et
vois la porte s’entrebâiller légèrement. Je reste une seconde interdit.
« Pas besoin de clef ? »
« Non. »
« Mais vous m’avez dit… »
« Ça ne concerne que les habitants de
l’extérieur. »
« Mais pourquoi ? »
« C’est comme ça. »
Je
reste bloqué, entre incompréhension et méfiance. Un peu de dépit aussi :
le coup de la clef avait l’air amusant, j’aurai bien aimé qu’il s’agisse là
d’une première épreuve dans ma quête pour retrouver Alice. Là, c’est trop
facile.
« Merci en tout cas. »
« Je fais que remplir mon office. »
« Qui est de faire passer les
gens ? »
« Qui est d’être là. »
« Mais pourquoi ?! »
« Pour…pour… »
Le
visage fermé semble se perdre un instant dans des abîmes de perplexité.
« Pour être là. »
« Mais ça n’a pas de sens. »
« Ça a du sens s’il y a une porte. »
J’abandonne.
Cette discussion irréelle, qui pourtant me galvanise pour une raison que j’ignore,
n’aura pas de fin logique. Délicatement, ne sachant pas quelle partie de son
anatomie je touche, je tire la poignée ronde de la porte et j’ouvre.
Ce
que je trouve derrière est des plus perturbant. Un petit chemin de terre
s’enfonce tout droit dans une forêt sombre. Il est bordé de plantes luxuriantes
qui semblent toutes immenses, la plupart faisant plus de deux fois ma taille. Mais
ce qu’il y a de plus troublant, c’est l’obscurité. À plus d’une dizaine de
mètres, on ne voit que du noir. C’est comme si tout ce monde était plongé dans
le noir et que la seule zone de lumière était une sorte de projecteur braqué
sur moi. J’avance de quelques pas, la zone de lumière me suit, ne dissipant les
ténèbres que lorsque je m’en approche. Je me retourne vers la porte.
« Au revoir. », dis-je
« Au revoir. », répond la porte.
« Vous avez un nom ? »
« Un nom ? Non, je n’en ai pas. »
« Si j’en trouve un sur ma route, je vous
le ramènerai ! »
J’ai
lancé ma dernière phrase joyeusement, comme si elle coulait de source. Je commence
à devenir aussi barge que toute cette situation. C’est galvanisant, puissant,
libérateur. J’ai la sensation que des chaînes qui entravaient mon torse se
libèrent d’un coup. Tout ce monde est la vie que je n’ai jamais osée. Ici, j’ai
l’impression d’être à ma place. Je m’engage sur le chemin de terre qui m’amène
tout droit dans la forêt.
La
visibilité à l’intérieur est encore pire qu’au moment de franchir la
porte ; la faible lumière ne vient d’ailleurs d’aucun soleil dans le ciel,
elle est comme éthérée, artificielle. J’aime bien cette ambiance, je me sens
chez moi ici. Curieusement, je ne ressens aucune urgence à retrouver
Alice : j’ai la sensation que le temps n’est ici que très relatif. Je la
retrouverai quand je serais prêt. Puis je me souviens que la dernière fois que
j’ai fait un tel résonnement je me suis écrasé au sol après ma chute dans le
trou. C’est un air de guitare sèche, envahissant mes oreilles, qui me sort de
mes réflexions. Quelqu’un joue de la musique dans l’obscurité. C’est un peu plus
loin, devant moi. Guidé par les airs rythmés, j’avance.
Je
découvre une autre scène singulière : le chemin fait une fourche, se
séparant en deux routes semblables. Un panneau indique les directions ; à
gauche on va « quelque part » et à droite « autre part ».
Pas très clair mais terriblement logique cependant. Au pied du panneau, assis
dans les hautes herbes, se tient un homme qui joue de la guitare. Ses traits
sont dissimulés par un grand chapeau noir, il porte un grand manteau sombre lui
aussi, des bottes qui ont visiblement parcouru de nombreuses routes en tous
sens. Je m’approche doucement, ne voulant pas briser sa concentration qui est
toute focalisée sur l’air qu’il joue à la guitare. Il finit harmonieusement sa
mélodie alors que je ne suis qu’à quelques mètres, relève la tête vers moi.
« Bonjour Dream. »
« Bonjour. Je vous connais ? »
« Non. »
Il
reprend une autre mélodie, plus douce, répétitive et lancinante. Plus facile à
jouer quand on discute aussi, sa façon à lui de me dire qu’il est ouvert au
dialogue.
« J’ai entendu votre air dans la forêt.
J’aime bien ce que vous jouez. »
« Merci. C’est du Fandango, la musique
des morts. »
« Vous êtes sûr ? Je ne suis pas très
calé en musique mais c’est surtout une musique dansante espagnole,
non ? »
« Non. C’est la musique des morts. »
Je
ravale la répartie que j’ai dans la gorge, ne voulant pas forcer la discussion
dans un affrontement dialectique qu’il pourrait mal prendre.
« Ha, très bien. Et comment
connaissez-vous mon nom ? »
« Tout le monde connaît ton nom,
ici. »
« De mieux en mieux…et vous ? »
« Non, moi je ne suis pas très connu dans
ce pays. »
« Non, je veux dire, qui
êtes-vous ? »
« Et toi, qui es-tu ? »
« Vous n’aimez pas répondre aux
questions ? »
« Disons que je ne trouve pas légitime de
ta part de me demander ça quand toi-même tu ne peux pas répondre à cette
question. »
Il
plisse légèrement les yeux, prenant un air quelque peu dédaigneux, comme si
cette dernière réplique lui avait définitivement gagner la joute verbale qu’il
instaure depuis le début. Je ne vois toutefois pas comment je pourrais en
apprendre plus sans rentrer dans son jeu. À aucun moment le fait que j’arrive
clairement à apercevoir des bouts de son visage sans pour autant saisir la
totalité de ses traits ne me choque.
« Et bien je suis Dream. »
Son
sourire lui mange maintenant toute la figure.
« Dream ? »
« Dream, le maître des rêves. »
« Là au moins nous sommes d’accord. Et
d’où viens-tu, Dream ? »
Il
a dit mon nom comme si celui-ci était factice, que j’avais fait une erreur dès
le départ là-dessus. Je crois que c’est ça qui l’amuse. Je suis sur le point de
répondre que je viens de la Terre, de New York mais je me ravise au dernier
moment. Brusquement, le doute s’insinue et se répand en moi comme une vague
gelée. Cette question, si simple, vient faire cruellement écho à tous mes
questionnements sur mes origines, celui que je crois être et après qui je
cours. Je commence à trembler, perdre l’équilibre comme si cette interrogation
remettait en cause ma consistance même. Je m’assieds lourdement à côté de mon
mystérieux interlocuteur qui part d’un grand rire. Il n’a jamais cessé de jouer
de la guitare.
« Je crois que tu as intérêt à repartir du
début, Dream. »
« Oui ce serait pas mal, en ce moment je
crois que je perds un peu pied… »
« Commençons par le départ. Où
vis-tu ? »
« Vous croyez vraiment que c’est par là que
je devrais partir ? »
« C’est là d’où tu es parti en tout
cas. »
Nouveau
silence ; aussi troublante et ésotérique que soit sa remarque, elle n’en
reste pas moins juste.
« Je vis à New York, sur Sullivan Street.
Vous connaissez ? »
« Non. »
« Bon…ma maison a le charme des vieux
manoirs anglais, très haute de plafond avec du parquet et du bois partout. Je
n’y entasse que des vieux objets, tout ce que j’ai pu glaner de mes voyages et
de mes aventures passées. Je suis très vieux vous savez, garder tout ça me
permet de me souvenir de tout ce que j’ai accompli, conserver une trace du
passé, la preuve d’un passage. »
Bon
Dieu, pourquoi tout ça sort-il d’un coup ? C’est comme si mes paroles ne
m’appartenaient pas totalement, qu’en la présence de mon mystérieux
interlocuteur (qui ne m’a toujours pas dit son nom) les vannes de mon
subconscient s’ouvraient pour laisser filer ce que j’ai toujours gardé à
l’intérieur. Je m’arrête de parler une seconde, perdu dans des pensées qui me
ramènent à chez moi.
« Je vis avec mes chimères, des
esprits…disons plutôt des créatures chimériques, des sortes d’extensions de ma
conscience à qui je donne vie. »
« Des enfants ? »
Je
souris, amusé du parallélisme que j’ai souvent fait secrètement sans jamais le
révéler à personne.
« Pas vraiment », dis-je dans un
mensonge, « même si l’idée est un peu là. Je leur donne un visage, un
caractère ; mais rien de tout ça n’est vraiment programmé, ça vient tout seul,
spontanément. »
« Vous en avez beaucoup ? »
« Non, pas trop. C’est très fatigant pour
moi d’en créer. Étant des extensions de moi-même, ils me prennent un peu de mes
forces vitales, de mon énergie. Et puis… je m’y attache. »
« Et Alice ? »
« Alice…Alice est la femme avec qui je vis,
que j’aime. Je l’ai sauvé un soir d’un junky et depuis elle vit chez
moi. »
« Tu l’aimes ? »
« Bien sûr ! Elle est toute ma
vie maintenant. »
Ma
remarque le fait sourire, révélant ses dents de façon particulièrement carnassière.
Nous sommes passés du « vous » au « tu » avec un naturel
déconcertant.
« Et toi ? »
« Quoi, moi ? »
« Et toi, que crois-tu être pour
elle ? »
Je
reste silencieux. Non que je sache avec certitude que mon amour n’est pas partagé ;
c’est même précisément l’inverse : je n’ai aucune certitude.
« Je ne sais pas. J’espère que c’est
réciproque. »
Il
hoche la tête, visiblement compréhensif mais un peu triste, comme un ami qui
peine à vous annoncer une mauvaise nouvelle. J’en profite pour tenter
d’apercevoir, enfin, la totalité de visage ; c’est peine perdue :
entre son grand chapeau et l’ombre que celui-ci projette sur sa figure,
impossible de saisir l’ensemble de ses traits.
« Elle est partie à un moment. J’ai cru que
je l’avais déçu. Ça a été un vide immense en moi à ce moment-là ; son
absence a fait rejaillir tous les sentiments que j’avais pour elle, la
dépendance que j’avais pour son affection, ce qu’elle a amené dans ma
vie. »
« D’accord. Et le Conseil, les
monstres ? »
Je
trouve sa répartie un peu froide au moment où je me livre sincèrement. Mais la
force de mes sentiments ne regarde que moi, c’est logique en un sens.
« Nous sommes nombreux, de races très
diverses. Personne ne sait trop d’où on vient même s’il est admis qu’il a eu
pour chaque espèce un père, ou une mère, génésique, un parent qui s’est
reproduit, donnant naissance à des miroirs de lui-même moins puissants. Les
théories s’affrontent pour statuer si nous sommes le produit de l’imaginaire
des Hommes ou si c’est notre existence qui a inspiré les légendes dans
lesquelles nous apparaissons. Le Conseil est notre organe régulateur, celui qui
fait appliquer les grandes lois des monstres : ne pas être vu, ne pas
sortir de jour, avoir le moins affaire aux humains et, la plus importante, ne
pas leur montrer nos pouvoirs. »
« Pourquoi ? »
« Personne ne sait trop…mais on le sait
tous. Je veux dire qu’on en a tous l’intuition. Briser ces lois, c’est remettre
en cause ce qui nous fait exister. »
« D’où la théorie des monstres créés par
l’imagination des Hommes ? »
« Oui. Le Conseil est là pour faire en
sorte qu’on ne fasse pas trop de bêtises. Ses représentants sont les plus forts
d’entre nous, ou plutôt ceux parmi les plus forts qui veulent prendre cette
place régulatrice. »
« Mais dernièrement c’est la guerre. »
« Comment savez-vous ça ? »
« J’ai mes oreilles partout tu sais… »
« Ha. C’est la guerre parce que le Conseil
n’a traditionnellement le droit d’intervenir que pour punir les fauteurs de
trouble. Dernièrement, ses cinq membres ont décidé de régner à proprement
parler sur le monde des monstres, d’imposer leur volonté à des créatures qui
ont toujours été de farouches individualistes, libres de leurs
mouvements. »
« Dans les limites des lois des
monstres. »
« Dans les limites des lois des monstres.
Mais de toutes les manières, la plupart des gens ont trop peur de les
enfreindre. »
« Superstition ? »
« En partie. Intuition aussi de ce que ça pourrait
déclencher. Il y a toujours eu des progressistes, des gens qui ont voulu tester
la validité des lois et apparaître aux yeux des humains pour voir ce qui se
passait. »
« Et alors ? »
« La plupart ont été punis par le
Conseil ; certains étaient trop forts et se sont enfuis. Le résultat se
trouve dans la plupart des livres fantastiques que les Hommes écrivent ou
racontent au cinéma. »
« Et toi dans tout ça ? ».
Sa
répartie est lapidaire, je n’ai pas une seconde pour m’arrêter un temps sur
cette discussion hors du temps. Je crois que je m’en fous.
« Je ne sais plus trop. Le Conseil a voulu me
forcer à travailler pour eux, dénicher les rebelles en puissance afin d’asseoir
leur domination sur la communauté des monstres. Avec un limier capable de
rentrer dans le subconscient des monstres, ils pensaient pouvoir étouffer dans
l’œuf toute tentative de révolte. »
« Jusqu’à ce que tu te révoltes toi. »
« Plus ou moins. Disons que je ne savais
pas trop dans quelles eaux je commençais à voguer. D’un côté je ne voulais pas
de cette domination par la force mais de l’autre je ne voulais pas perdre
Alice, la mettre en danger en m’exposant aux foudres du Conseil. »
« Donc tu as fait un choix, sage, réfléchi
et raisonné. Mais un choix que fondamentalement tu désapprouves. »
Je
ris de bon cœur pour la première fois de notre entrevue.
« Et oui ! C’est un beau résumé du
couple en vérité : prendre des décisions pour deux plutôt que de ne choisir
que pour soi. Parfois, il faut savoir mettre de côté ses impulsions
personnelles pour le bien de ce qui nous rassemble. »
« Au risque de nier qui tu es. »
« Bien sûr. Mais c’est toute la magie et la
force d’un couple, non ? On n’est plus que soi, on est à la fois deux et à
la fois soi-même. »
Ma
bonne humeur, très surprenante en ce moment et en ce lieu, n’est visiblement
pas communicative. Au contraire, j’ai l’air de le plonger dans des abîmes de
perplexité.
« Je suis désolé, j’ai dit ça très
spontanément, j’espère ne pas vous avoir froissé. »
« Non…non, tout va bien. Je pense que
tu te trompes mais ce n’est pas grave. »
Le
silence s’impose à nous, tout comme la gêne sensible qui s’est instauré. La
belle énergie de notre discussion à tous les deux vient de retomber. Elle reste
là, stagnante, attendant que l’un d’entre nous lui donne un second souffle. Je
choisis de le faire ; j’ai envie de le faire. Je ne sais pas qui est cet
individu mais j’aime ce que j’apprends sur moi à son contact.
« C’est donc la guerre. Je me suis rebellé,
j’ai rassemblé autour de moi les gens qui voulaient se battre lors d’un match
de baseball, constaté que cette guerre n’était pas perdu d’avance, que nous
avions suffisamment de gens dans nos rangs pour s’opposer au Conseil. Puis j’ai
commencé à frapper. Je sortais chaque soir pour défier, et tuer, les sbires du
Conseil, espérant attirer l’attention des chefs jusqu’à moi. J’en ai affronté
un mais j’avais présumé de mes forces, de la détermination du Conseil. »
« C’était un peu puéril de ta part. »
« Oui, c’est vrai ! Je suis de la
vieille école vous savez, je pensais que tout ça se gérerait l’épée à la main
dans des duels honorables alors que nous sommes en pleine guerre civile, sans
loi et sans règles. Ils s’en sont pris à mes chimères, à Alice. Sans mes
amis elle serait morte. »
« Non. »
« Non ? »
« Non. Mais on reviendra dessus plus tard.
Parle-moi de tes amis. »
Soucieux de ne plus le
froisser, je ne cherche pas à le contredire.
« Il y William, le pirate fantôme, Saül le
vieux kabbaliste et Magnus bien sûr, le magicien de l’étrange. »
« Ils sont venus sauver Alice ? »
« Alice et moi lorsque j’étais en mauvaise
posture face à l’un des membres du Conseil. »
« Et après ? »
« Après, tout est allé très vite :
William nous a ramenés chez Magnus, nous avons discuté d’Alice, de moi, de mes
absences, mes rêves. »
« Les rêves de Dream… »
« Oui, je sais, ça peut sembler bizarre.
Moi aussi ça m’a surpris de prime abord. Comment moi, un maître des rêves,
pouvais-je être la victime d’un…songe éveillé ? Ce qui est mon arme,
mon essence, se retourne contre moi. »
« Alors tu t’es interrogé sur l’identité de
celui qui te manipulait. »
« Oui. Je n’ai pas trouvé grand-chose de
satisfaisant. Magnus pense que c’est Alice, les autres ne savent pas. »
« Et toi ? Quelle est ton intuition là-dessus ? »
« J’ai d’abord pensé à un double maléfique,
un visage noir de moi-même qui incarnerait toutes mes frustrations et
sombrerait dans la violence sous le coup de mes frustrations. »
« Mais tu n’y crois pas. »
« Non. Tout le monde a des frustrations, on
se trompe tous sur qui on est vraiment. Je suis probablement beaucoup moins
blanc que ce que je veux bien croire mais ça ne fait pas de moi un tueur psychopathe. »
« Donc ? »
« Donc ça n’est pas ça. L’obstination et
l’acharnement dont mon tourmenteur fait preuve me font penser à une vengeance,
quelqu’un qui m’en veut personnellement et essaye de me rendre fou. »
Il
hoche la tête, satisfait de ma réponse.
« C’est une jolie histoire, une belle
enquête, ça pourrait encore t’occuper un bon moment…mais concrètement, tu n’as
aucun indice. »
« J’en ai des dizaines mais rien qui vienne
me dire si l’un ou l’autre se justifie ou pas. »
« Est-ce que ça compte vraiment ? »
Sa
question, un peu abrupte, me prend complètement de cours.
« Évidemment que ça
compte ! Comment retrouver mon intégrité, la vérité sur tout ce qui
m’arrive si je n’arrive pas à déterminer qui agit contre moi ?! »
« Dream… »
« Quoi ?! »
« Comment sais-tu que tu n’es pas en ce
moment en train de rêver ? »
Je
ne réponds rien. Je n’en sais rien, je n’ai aucun moyen de savoir. Depuis que
tout a commencé, je vis mon existence comme une longue fuite en avant. Qu’est-ce
qui prouve qu’on est réveillé lorsqu’on s’appelle Dream et que ce en quoi l’on
croit le plus sont des intuitions invisibles d’un monde étrange qui n’existe
que pour soi ? Je suis bien arrivé à destination, le Pays des Merveilles,
mais ce n’est même pas l’endroit où je pensais partir initialement. Cette
succession de scènes au superlatif qu’est devenue ma vie a un goût bizarre,
inconsistant et souvent incohérent dont, au final, je n’ai pas envie de percer
le mystère.
« Je crois que je n’ai pas envie de
savoir. »
« Pourquoi ? »
La
question est rhétorique, elle n’est là que pour m’aider à poursuivre.
« Parce…parce d’une certaine façon je pense
que la réponse met en cause mon existence. »
Ma
réponse le surprend. Je parviens même à voir un sourire franc se dessiner sur
ses lèvres. C’est idiot, mais j’ai l’impression qu’il est fier de moi.
« C’est le cas. Tu es un individu tout à
fait unique, Dream, tout à fait unique. Je n’ai jamais connu de cas comme le
tien dans mon existence. »
« Vous parlez comme si vous saviez tout de
moi… »
C’est
enfin à son tour de rire.
« Ho non, crois-moi je ne sais pas tout de
toi, pas tout. Mais j’ai des clefs. »
« Qui suis-je ? Qu’est-ce qui
m’arrive ? Est-ce que vous avez une explication à tout ce qui se
passe ? »
Je
suis à bout. J’ai besoin de réponses, de certitudes. Le flot chaotique
d’informations que j’emmagasine depuis le début sans que je puisse y donner un
sens me fait maintenant tourner la tête. J’ai besoin de dormir, de me laisser
aller, faire cesser le jeu fou des rouages de mon esprit.
« Es-tu sûr de vouloir connaître la
réponse ? », me demande-t-il l’air grave.
Je
relève la tête brusquement. Combien de temps s’est écoulé depuis que j’ai
ouvert la bouche pour la dernière fois ? J’ai encore eu un moment
d’absence, très court mais qui m’a avalé d’un coup. Je tourne les yeux vers mon
interlocuteur vêtu de noir. Ça n’est plus pour rire maintenant : je vois
dans son regard que je peux apprendre ici des choses terribles pour moi, qui
vont modifier toute mon existence. Rien ne sera pareil après, j’en mourrais
peut-être. Je pourrais rester tel quel, reprendre ma course folle, me détourner
de la vérité et continuer mon chemin, certain de ce que j’ai entre les mains.
Mais je veux plus, j’en ai assez de fuir, de ne pas savoir. Pour la première
fois depuis longtemps, je veux choisir mon propre chemin. Je hoche lentement la
tête.
Il
se pince les lèvres, cherche visiblement une façon de commencer. Toutes ces
mimiques, la nervosité dans ses doigts qui se frottent les uns contre les autres,
son visage fermé viennent alimenter mes peurs et mes angoisses. J’attends la
sentence, cherchant à tout prix à accrocher son regard pour y déceler un indice
sur cette vérité qui m’attend. Il prend une grande inspiration qu’il expire
longuement, va se lancer, se retient, pose la main sur son chapeau et l’enlève
d’un geste.
Ses
cheveux bleus tombent en cascade sur sa nuque. C’est lui, lui dont je passe mes
nuits à rêver la vie. Le magicien aux cheveux bleus ; celui dont j’ai
copié la couleur éponyme sans savoir pourquoi mais comme une intime conviction.
Je reste un instant médusé par la force esthétique de ses yeux bleus,
l’histoire que ce visage raconte. J’ai conscience d’être en présence d’un être
unique qui a déjà tout vécu mais qui continue de porter sur le monde un regard
perpétuellement neuf, en mouvement. Je me sens tout petit en face. La douceur
que je lis en lui à mon égard, le sérieux dénué de pitié, le temps qu’il met à
choisir la phrase qui va tout détruire dans mon univers par empathie pour moi,
tout en lui m’est agréable.
Nous
restons silencieux de longues secondes, à tisser ce lien alchimique de
confiance entre deux êtres, ce lien invisible mais palpable qui ne s’explique
pas mais qui envahit toutes les rencontres puissantes, marquantes. Puis les
mots sortent tout seuls de ma bouche, inéluctables :
« Vous êtes l’original. Vous êtes le Maître
de Rêves. »
« Si tu le dis… »
« Pitié, plus de jeu de mot, plus de
détour, je veux savoir ! »
J’ai
presque crié la dernière phrase. Je sais qu’il voit ma détresse, qu’elle le
fait souffrir. Je crois que c’est ce qui lui donne la force de continuer.
« Dream…je n’existe pas. »
Il
a dit ça avec amertume, comme si c’est moi qu’il condamnait.
« Je suis le magicien aux cheveux bleus
parce que c’est ce que tu veux voir…moi comme tout ce qui nous entoure en ce moment
même. Comme tout ce qui t’arrive depuis le début.»
Je
suis figé ; outre ses paroles, tout ce que je perçois du monde sont les
battements de mon cœur. Il a ma vie entre ses mains, je le sais.
« Je n’existe pas, ce monde n’existe
pas… »
« …et moi non plus. »
La
dureté de mon ton me surprend. Il marque un temps.
« Si ; mais pas vraiment en même
temps. Ecoute, je pourrais t’expliquer ce qui se passe de bout en bout mais ça prendrait
des heures. »
« Alors ? »
« Alors, je vais te montrer. »
« Attends ! »
« Quoi ? »
« Et Alice ? Alice est…vraie ? »
Il
me fait un grand sourire dans lequel je lis qu’elle est bien réelle. Il n’aura
pas de mauvaise nouvelle à m’annoncer de ce côté-là.
« Viens ; et regarde. »
La
lumière se fait, aveuglante, autour de nous. En un instant, toute la forêt et
son décor enchanteur, troublant et mystérieux, ont disparus. Nous sommes en
lévitation dans une pièce carrée aux lumières crues. D’instinct, je sais que
les humains qui sont ici ne peuvent pas nous voir, que nous sommes invisibles à
leurs yeux. Puis je regarde plus attentivement. Il y a quatre lits dans cette
pièce qui ne possède qu’une pauvre fenêtre sur l’extérieur. Tout y est froid,
stérilisé, vide, sans âme. C’est un hôpital. Les trois patients qui dorment - j’espère
qu’ils dorment – ne retiennent pas une seconde mon attention. Et je tombe sur
la dernière personne allongée dans cette chambre d’hôpital. Ses longs cheveux
blonds semblent entourer sa tête comme un double fleuve doré qui partirait de
son crane ; ses merveilleux yeux bleus sont clos, l’un d’entre eux rendu
marron par la coagulation du sang suite à un coup violent. Son nez si fin gît
brisé en deux ; ses lèvres que j’aimais tant embrasser sont fendues en de
nombreux endroits ; elle a un gros bleu sur la joue droite, trop sur la
joue gauche pour que j’ai envie de les compter. La couverture qui la recouvre
m’empêche de voir les autres blessures qu’elle porte sur le reste du corps mais
son bras droit, nu en dans lequel est plongée l’aiguille d’un cathéter, porte
de multiples coupures. Alice, c’est mon Alice.
Je
tombe à genoux, toujours flottant dans les airs, plié devant la douleur de voir
le corps de mon amante chérie meurtri de la sorte. Je prends mon visage dans
mes mains, m’effondre en larmes. Alice, mon Alice, qui t’a fait ça ? Moi
qui avais juré de te protéger jusqu’à la mort, je t’ai abandonné à quelque
tortionnaire qui t’a fait souffrir le martyr, meurtrissant ton corps,
t’infligeant mille douleurs. Je ne sers à rien ; j’ai failli à ma mission.
« Non, Dream, tu n’as pas failli, pas
encore. »
Je
parviens à écarter les mains de mon visage au prix d’un terrible effort, tourne
une tête dévastée vers le magicien aux cheveux bleus.
« Qui lui a fait ça ? »
Ses
lèvres dessinent un sourire amer, comme si l’ironie du moment l’emportait sur
la sympathie qu’il a à mon égard.
« Personne que tu aurais pu empêcher de lui
nuire. »
« J’aurai pu me battre, la défendre. »
Ma
voix est faible, perdue.
« Dream… »
« J’aurai pu…je ne sais pas…tenter quelque
chose… »
« Non. À l’époque où elle a été agressée tu
n’étais pas encore né. »
Je
le regarde sans comprendre mais cette révélation m’enlève un poids immense du
cœur. Comme un damné, je reste accroché à l’une de ses réponses : tu n’as
pas encore failli. Peut-être que je peux encore faire quelque chose pour Alice,
la sauver. Le magicien aux cheveux bleus prend une grande inspiration avant de
reprendre la parole.
« Qui es-tu, Dream ? »
Je
baisse la tête, vaincu. Je suis sans force, défait. Le lapin blanc a cessé sa
course, il est temps de se réveiller.
« Un rêve. »
Je
ne le vois pas mais je sais qu’il hoche la tête, satisfait de voir que je ne
fuis plus.
« Il n’y a pas de monde des monstres,
Dream, pas de New York nocturne peuplé d’êtres imaginaires dotés de pouvoirs
fantastiques. Il n’y a pas de Conseil, pas de résistance, pas de guerre civile.
Magnus, William et Saül n’existent pas. »
« Et moi non plus. »
« Tu n’existes presque pas…mais tu n’es
pas…tu es… »
« Un rêve. »
« Oui, un rêve. Comme tes aventures,
incohérentes et chaotiques que tu vis sans un regard en arrière, sans te
souvenir de ton passé, de qui tu es où comment tu es arrivé là. »
« Mais Alice… »
« Alice est réelle. Alice est une petite droguée
de vingt-deux ans qui a pris une dose de trop avec la mauvaise personne. »
« Le junky qui l’a agressé, la nuit où je
l’ai sauvé… »
« Oui, c’est cette nuit-là où tu es né.
Mais tu n’as jamais sauvé Alice. Elle a été tabassée par ce type juste après
s’être injecté une dose d’héroïne qui aurait pu lui être fatale. Sous l’afflux
de la douleur et de la drogue, elle a enfoui son esprit dans un monde
intérieur, un pays imaginaire dans lequel elle est enfermé depuis. Elle s’y est
construit un ami, un amant, un protecteur idéalisé qui la défendra envers et
contre tous désormais. Tu es ce dont rêve Alice dans son coma. »
« Mais, mes aventures… »
« Le songe d’Alice. »
« …mes amis, mes enfants… »
« Ses chimères à elle. »
« …et moi… »
Il
pose sa main, chaude et réconfortante, sur mon épaule.
« Tu es celui dont elle rêve. Il y a
des destins moins glorieux, Dream. »
La
lumière aveuglante se reforme, nous inonde. Nous flottons maintenant dans un
univers vide et blanc, sans limites, sans points de repère, sans ciel ni terre.
« Ça va ? », demande-t-il.
Je
hoche la tête, mécaniquement. Je me sens dépossédé de tout : mes
souvenirs, mon intégrité, mon essence et plus que tout de l’amour d’Alice.
« Je me fous de mourir, je veux la sauver,
elle. »
Il
a un petit rire sans joie.
« Bien sûr, puisqu’elle t’a conçu pour
survivre. »
« Je ne comprends pas. »
« Tu es le dernier lien qui unit Alice à la
vie, Dream. Lorsque ce rêve s’éteindra, elle mourra. »
Un
frisson glacé me parcoure des pieds à la tête, immédiatement suivi d’un immense
sentiment d’injustice qui me donne envie de hurler.
« Mais elle est dans un hôpital ! Ils
vont la sauver ! »
« Physiquement…peut-être. Mais
psychiquement, à l’intérieur ? Tu crois qu’elle s’est fait une overdose
par accident ? Tu crois qu’on fini terrée dans un squat du Queens en
compagnie d’un dealer violent par hasard ? »
Je
ne réponds rien, je suis dévasté de l’intérieur.
« Alice ne veut plus vivre, elle n’en a
plus la force. », reprend-il doucement.
« Mais je l’aime…»
« Elle t’a conçu pour ça. Pour vivre un
dernier rêve enchanteur, savoir s’il restait quelque chose de positif dans son
existence, si ce monde avait quoi que ce soit à lui offrir. Toi et les
aventures que vous avez vécues sont les meilleures choses qui lui soient jamais
arrivées. »
« Mais ça n’a pas de sens ; elle ne
peut pas avoir fait ça consciemment. »
Il
part d’un rire franc et clair. L’effroi me saisit à nouveau lorsque je
comprends qu’il va partir, partir et me laisser seul ici.
« Je ne sais pas si ça a du sens ou
non…mais c’est toi le maître des rêves non ? »
« Ne partez pas… »
« Si, Dream, si je dois partir. Je n’ai pas
de réponse toute faîte, pas de sermon à sortir, pas de solution miraculeuse à
ce que tu vis ; je ne suis qu’une création de ton esprit. »
Se
disant, je le vois qui commence à perdre en consistance, devenir de plus en
plus transparent.
« Est-ce que j’existe, au moins un tout
petit peu ? »
Il
me sourit, confiant.
« Tu es le rêve d’Alice ; ce n’est pas
grand-chose, mais c’est déjà quelque chose. »
Sa
voix résonne dans le grand espace blanc pour la dernière fois. Il emporte avec
lui son sourire, la dernière chose de lui qui dure jusqu’à la fin, pour
finalement disparaître. Je reste seul. Par réflexe, je regarde mes mains, me
demande combien de temps je vais mettre avant de disparaître moi aussi. Un
rêve, je ne suis qu’un rêve. Le rêve d’Alice qui gît inconsciente, probablement
comateuse, dans un lit anonyme d’un hôpital de New York, mon Alice qui n’a même
plus envie de vivre.
Un
moment, je me dis que j’ai été un idiot d’avoir cherché à savoir. J’aurai dû
écouter mon intuition, continuer ma route et vivre des aventures aberrantes à
la poursuite d’Alice. Nous aurions pu rester comme ça, ensemble toute une
éternité dans ce rêve éveillé sans queue ni tête. Il y a une heure encore,
j’étais Dream, le maître des rêves parti en mission pour sauver sa bien-aimée,
un être puissant, entouré d’amis sincères, un homme d’honneur qui lutte pour ce
qu’il croit juste. Maintenant, je suis en morceaux, je sais que je ne suis même
pas en vie ; toute mon existence n’a été qu’un mensonge, une fuite, je
n’ai jamais été acteur de ma vie. Et puis je pense à Alice qui meurt sur son
lit d’hôpital.
Du
fond de ma dérive existentielle, je sens mon poing qui se crispe. Non, ça je ne
l’autoriserai pas. Elle ne mourra pas, pas mon Alice. Si je n’ai qu’un seul but
dans mon existence onirique, celui de la sauver, alors je la sauverai. Je ne
suis pas vivant, je n’ai aucune consistance, aucun moyen de lui transmettre mon
envie de vivre ; reste que j’ai encore ma liberté d’agir. Si mon essence
se résume à la foi que j’ai en elle, l’amour que je lui porte, alors il n’y a
rien que je ne puisse accomplir. Si elle m’a créé, si je suis la
cristallisation de ses envies les plus profondes, fussent-elles inconscientes,
alors j’ai un lien avec elle. Si ma puissance est relative à la force de mes
sentiments pour elle, alors je pourrais changer le monde d’un claquement de
doigt.
Je
m’envahis de la rage de savoir Alice meurtrie, la mélancolie liée à mon
existence vide de substance, de ma folle envie de vivre envers et contre tous,
de l’espoir que j’ai pour l’avenir, de l’amour enfin que j’éprouve pour celle
qui guide ma vie. Ce maelström d’émotions crée un tourbillon de puissance en
moi, me consume et me dévore. Qu’importe, je dois la réveiller : si je
dois mourir au passage, ainsi soit-il. Je vois mon corps se désagréger au fur
et à mesure que j’enclenche ce pouvoir ultime, celui qui est lié à mon
existence même, cette explosion qui m’avalera dans quelques secondes, dans
l’espoir que sa déflagration émotionnelle sera transmise. Je ne sais même pas
si ça va marcher. Je ne suis qu’un rêve, un rêve qui se débat pour réveiller
celle qu’il aime, signant par là sa mort certaine. La proximité de ma
disparition vient encore raviver la force qui me parcoure. Autour de moi, le
décor blanc commence à trembler. Je ne sais si c’est moi qui le fracasse ou si
ce sont mes yeux qui se brouillent. Tout cela ne me touche plus, je n’ai aucune
certitude, rien que ma foi en moi, en ce pouvoir prétendu de sauver Alice de sa
mort interne. Je me ramasse, brûle en un souffle ce qui me reste d’énergie
vitale et je lâche toute ma puissance dans un dernier tour, mon sort final qui
me désintègre sur l’instant. Pour dernière pensée, je n’ai que le sourire
d’Alice. Alice qui ouvre les yeux sur la vie.
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