jeudi 16 décembre 2010

Dream - 09 - Va demander à Alice

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Sans que je comprenne pourquoi, cette réplique m’assomme par son effet. Je suis comme perdu, pris au piège. Non, je ne me souviens pas d’être sorti de chez moi, non je ne me souviens pas d’avoir marché, ou pris un taxi ou que sais-je encore. J’ai marché, la tête dans la lune et les rêves que je captais au passage, à mille lieux du monde réel. Mais je me souviens du réveil brusque dans une rue aux immeubles délabrés ; pour une raison que je ne parviens pas à m’expliquer mais qui donne curieusement corps à l’interrogatoire de Magnus, je me rappelle juste de prendre conscience de ma présence dans la rue, la carcasse d’une voiture calcinée depuis longtemps à côté de moi. Je sais à ce moment que j’ai entendu l’appel d’Alice. Ça m’a semblé bizarre par la suite car je ne capte d’ordinaire que les rêves purs, les songes des gens endormis, pas les divagations mentales des gens, fussent-ils sous drogue. Je me suis réveillé et j’ai su où elle était, qu’elle était en danger. Comme j’ai su ce soir précisément où elle se trouvait dans la demeure de Magnus. D’autres pensées jaillissent dans mon esprit à toute vitesse : la capacité d’Alice de connaître mes propres rêves, les secrets intimes, jamais révélés à personne qu’elle découvre naturellement. Elle est spéciale, différente des autres Alice. J’ai voulu voir en elle celle qui conjurerait ma malédiction des Alice, celle qui ferait cesser ces meurtres absurdes que j’accomplis malgré moi.
« Qu’est-ce que tu sais de moi que je ne sais pas, Magnus ? »
                Il se racle la gorge, probablement en quête de courage. Il doit me dire maintenant, ça n’aurait plus de sens de me cacher quoi que ce soit vu où nous sommes rendus.
« Il y a autre chose chez toi Dream. Il y a quelque chose qui te pousse à sortir chaque jour pour chasser dehors alors que tu crois dormir. Je sais à présent avec certitude que tu n’en es pas conscient, comme le pensais Saül. Je ne sais pas encore si c’est une seconde personnalité, l’effet d’un sortilège qui te contrôle à distance ou quoi que ce soit d’autre mais tu sors. Et tu tues. Tous les jours. »
« Non. »
                J’ai répondu par instinct, par protection aussi. C’est faux, je le sais. Le jour, je dors, je rêve. Je m’évade dans ce monde qui est le seul à être vraiment le mien, tout en opposition avec ce monde matériel qui me débecte tant par son manque d’idéal, d’ampleur, de panache. Ici tout est laid, vide de sens, sans couleur. Mes rêves sont beaux, purs, grandioses. Ils sont ma raison de vivre, l’essence de mon existence. Admettre que je ne m’envole pas pour le Pays des Songes chaque jour, c’est admettre que je suis autre chose que ce en quoi j’ai toujours cru.
« Si. Si, Dream. »
« Le jour je vais au Pays des Songes et je… »
« Il n’y a pas de Pays des Songes. Cet endroit n’existe pas…autrement que dans ton esprit. »
                Un froid glacial commence à se répandre en moi. J’ai envie de hurler, de leur crier à tous que tout ça est bien réel, que ce sont eux qui se trompent. Mais une part raisonnable de mon cerveau me susurre que je suis face au plus grand expert des univers parallèle que le monde nocturne possède. Les monde parallèles, Magnus les a presque tous visités. Ceux dans lesquels il n’est pas allé, il les connaît par son savoir. Comme sous l’effet d’une course folle, mon esprit cherche une explication rationnelle à tout ça, une porte de sortie qui mettrait à défaut les révélations du magicien. Je cours, je cours, mais je ne trouve rien. Les paroles de Magnus sonnent avec la certitude de celui qui détient la vérité. Je n’ai pour moi que mes espoirs et mes croyances. Je dois faire une drôle de tête car je vois le visage de mes amis brusquement en alerte.
« Dream ? »
                Je ne réponds pas. Mon corps est tout autant en berne que mon esprit. J’ai dans la tête un lapin fou, avatar de ma conscience, qui court dans tous les sens pour trouver un sens à toute cette histoire. Les grosses mains de William qui agrippent mes épaules et me secoue me ramènent un peu à la réalité, comme si cet ancrage tentait de me retenir dans le monde réel, luttant contre le tourment qui s’empare de moi.
« Dream ! Dream ne pars pas ! Reste avec nous mon vieux ! »
                Alice. Son image se matérialise dans ma tête avec une netteté et une violence surprenante. D’un coup, je suis debout, projetant William à l’autre bout de la pièce. Le pauvre pirate va s’écraser contre un pan de la bibliothèque avec fracas. Mon Dieu, depuis quand suis-je si puissant pour propulser un homme dans les airs avec cette aisance ? Je lève le bras vers eux, la main ouverte pour leur faire signe de ne pas bouger et de ne plus me toucher. J’ai mal, ça tourne trop vite dans ma tête. J’essaye de rattraper la course folle du lapin blanc, je sais que si je le rattrape j’aurai à nouveau le contrôle de mon esprit. Les yeux fermés, le visage congestionné par la souffrance psychique, je tente de gagner ce combat contre moi-même. Je sais que je dois le gagner, que des choses terribles vont advenir si je laisse le lapin blanc s’enfuir maintenant.
                Je l’agrippe, luttant mentalement avec ma conscience folle. J’essaie de recoller les morceaux dans le chaos qu’est devenu mon cerveau. Il y a d’abord la couleur rouge qui me vient en tête, une forêt dont on ne sort que si on se tient immobile, un mur de briques rouges, le chiffre 11. Et il y a Alice, obsédante Alice qui est partout à la fois. Le flot submergeant des informations disparates m’envahit, m’avale. Des flashs dont je ne sais s’il s’agit de souvenirs, de rêves ou d’illusions s’imposent à mes yeux. Alice, je dois parler à Alice.
                Je rouvre les yeux. Je suis chez Magnus. Est-ce que je rêve ? Est-ce que c’est vraiment en train d’arriver ou est-ce une nouvelle folie de ma part ? Cette frontière si ténue chez moi entre le rêve et la réalité était mon domaine ; j’en étais le maître, m’en voici prisonnier. J’expérimente brusquement ce que j’inflige à mes adversaires. Plus j’essaie de me persuader que je vis bien la réalité, plus mon intuition me dit que le réel se trouve dans mes voyages oniriques, les certitudes intimes et météoriques qui m’animent. « Il y a plus que ce monde », voilà ce que je n’arrête pas de me répéter, chaque jour où j’ouvre les yeux, un peu plus en ce moment. À nouveau, la course folle reprend, me faisant courir à toutes jambes vers la folie. Mais, l’un dans l’autre, je sais que c’est là que réside la clef. Je déteste ma vie, déteste qui je suis, ce que j’incarne : cet enfant sage, pacifique utilisateur de ses pouvoirs qui cherche à se rassurer sur sa puissance de temps à autre en tuant un rival. Je suis pathétique. La vérité c’est que je suis face à la porte. Derrière, se trouve l’aventure, la vie, mon accomplissement. Derrière, se trouve ce que j’ai toujours voulu avoir, vivre, expérimenter. Et la clef de cette porte, c’est la folie. Je le sais depuis le premier jour, comme une intime certitude lancinante qui ne m’a jamais quitté mais que j’avais trop peur d’écouter. Pour ça, je suis allé chercher celle qui pourrait m’emmener de l’autre côté de la porte. Je suis allé cherché Alice. Mais au moment où elle aurait pu me faire passer de l’autre côté, au moment où celle qui ouvre toutes les portes allait enfin ouvrir celle qui me retient prisonnier, je l’ai tué. Puis j’ai vécu seul, avec l’intuition qui jamais ne se taisait. J’ai à nouveau eu envie de sortir, de découvrir la vérité. J’ai retrouvé une Alice. J’ai eu peur au moment fatidique, je l’ai tué. Et j’ai recommencé. Jusqu’à aujourd’hui où je suis enfin conscient du mécanisme destructeur qui m’anime, que j’aime assez mon Alice pour avoir envie de franchir la porte avec elle, que j’ai le courage de vivre et non plus de lui donner la mort par protection.
                C’est une immense chaleur qui me refait prendre pied dans le réel, un chant mélodieux qui fait monter en moi une flamme forte et structurante. J’ouvre les yeux sur le bras de Saül qui murmure ses mélopées hébraïques à mon oreille. Je suis allongé sur l’épais tapis du salon, mes trois amis autour de moi. J’essaye de me relever, immédiatement aidé par William que je trouve, avec un sourire, très peu rancunier ce soir.
                Je suis debout, la pièce est dévastée. Magnus est blessé au bras, il saigne. C’est une épée qui lui a fait ça, la mienne. Je suis plus calme mais mon cerveau marche toujours à plein régime ; un instant me suffit à tout analyser. J’ai perdu le contrôle, l’autre « moi » a pris les commandes et il s’est battu avec mes amis. Vu l’état du salon, ni eux ni moi n’y sommes allés de main morte…
« Qu’est-ce qui s’est passé Dream ? »
« Je ne sais pas. »
                J’ai coassé cette réponse, la bouche pâteuse ; probablement les effets secondaires d’un sort de Magnus pour m’empêcher d’incanter des formules magiques. Je me racle la gorge en espérant que ça passe. Les autres profitent de ce temps de répit pour constater l’étendue des dégâts, faire léviter les meubles pour les remettre en place, soigner leurs blessures, ramasser les livres qui jonchent le sol.
                Mon rire sonore qui vient briser le silence gêné les fait brusquement tourner la tête vers moi. Non, ce n’est pas un nouvel accès de folie de ma part, c’est juste le lapin blanc qui continue sa course dans le chaos ambiant qui est son domaine.
« J’ai besoin d’aller dans Chambre Extérieure, Magnus. »
                Leurs yeux se dilatent sous l’effet de la surprise ; « le danger revient à la charge », voilà ce que je lis sur leur visage. La Chambre Extérieure est l’une des pièces les plus sécrètes de Magnus, celle à travers laquelle il voyage dans les mondes parallèles.
« Tu n’es pas en état Dream, c’est trop dangereux. »
                Il a raison : un fois rentré, les forces magiques de la Chambre se mettent en marche et il faut une concentration énorme pour ne pas être broyé sous leur effet, encore d’avantage pour arriver à bon port. Les voyages vers les mondes parallèles demandent une science très approfondie de la magie, une connaissance parfaite de l’endroit où l’on désire se rendre, sans compter les innombrables dangers locaux. Magnus ne m’y amené qu’une seule fois, il y a longtemps ; je sais que Saül et lui ont fait d’avantages de voyages, peut-être William également. Le magicien pose une main sur mon épaule qui essaye d’être la moins paternaliste et condescendante possible.
« Pourquoi veux-tu aller là-bas, Dream ? »
« Parce qu’il faut que je la rattrape. »
                Mon sourire se change à nouveau en rire. Il ne comprend pas ; puis les rouages de son cerveau l’amènent jusqu’à la solution alors que son visage se décompose.
« C’est impossible, impossible. Je suis le seul à avoir la clef de cette salle…»
« Mais qu’est ce qui se passe bon sang ?! »
                Le pauvre William, qui passé décidément une bien mauvaise soirée, commence à perdre patience. Alice, ma tendre Alice, si tu savais comme je suis fier de toi.
« La nana de Dream est rentrée dans la Chambre Extérieure…d’après lui. »
« Elle y est rentré, j’en suis sûr. Elle est celle qui ouvre toutes les portes. »
« Mais qu’est ce que c’est que ce délire… »
                Maintenant ils me croient fou. Peut-être qu’ils ont raison. Ça ne m’empêche pas d’avoir raison ; elle est partie, je le sais. En tout cas, mes amis ne perdent pas leurs bons réflexes : d’un bond William court jusqu’à la chambre d’ami, celle dans laquelle se reposait Alice et qu’il va découvrir vide. Saül s’assied lui lourdement sur le canapé, soucieux mais fataliste.
« Tu ne dois pas y aller Dream, pas comme ça. Je veux dire…tu n’as rien réglé, tu ne sais même pas qui te contrôle… »
« Mais c’est elle bon sang ! C’est elle qui le contrôle ! Elle l’a fait attaquer au moment où elle a eut l’occasion de partir là-bas ! »
« C’est ridicule Magnus, tu l’as vu aussi bien que moi lorsqu’on est arrivé chez Dream. Si elle avait ce genre de pouvoir, elle aurait tenté quelque chose face aux forces du Conseil qui l’ont blessé. »
« Peut-être qu’elle ne contrôle que lui. »
                Il tourne à nouveau la tête vers moi à regret. C’est son intuition depuis le début, blessante entre toutes et qu’il a tenté d’amener de la manière la plus diplomatique possible. Alice me contrôle. Au fond peut-être. Mais je suis sûr du contraire. Je sais qu’elle est passé de l’autre côté de la Porte, celle symbolique autant que matérielle qui me mènera à toutes les réponses. William rentre dans la pièce, son visage déconfit n’a besoin d’aucune parole pour que nous comprenions tous trois ce qu’il a découvert et ce que je sais déjà. Je vois Magnus se mordre les lèvres sous l’effet de la nervosité et des paroles bloquées dans sa gorge.
« Parle, dis-moi ce que tu as à me dire. »
                Nos regards se trouvent à nouveau. J’ai la sensation qu’on est à un croisement, un embranchement dangereux et définitif ; je crois qu’il le sait lui aussi.
« Même si c’est vrai, même si elle a réussi à rentrer dans la Chambre et se rendre ailleurs...je pense que tu ne devrais pas y aller. »
« Parce que tu penses que c’est une mauvaise idée ou parce que ça t’échappe ? »
« Dream…tu vis en plein délire. Tu es contrôlé, manipulé, même tes souvenirs et ta perception des choses ne t’appartiennent plus complètement. Qu’est-ce que tu vas aller faire là-bas ? Si tant est qu’il y ait un là-bas. »
« Il y en a un. Ce n’est pas un monde parallèle comme tu les connais, rien de répertorié sur tes précieuses cartes mais ce pays existe. Il y a un Pays des Songes. Mais ni toi ni aucun autre magicien ne le connaissez ou ne pouvez y accéder. Il faut plus que des sortilèges pour y accéder ; il faut y croire. »
« Oh, pitié Dream, pas ça, pas toi…de tout le monde, je veux bien mais une superstition aussi simpliste de la part de quelqu’un que j’estime, ça non. »
« Pourtant c’est vrai. C’est simple et à la fois très complexe. Je peux te le dire comment tu le veux, je ne pourrais pas pour autant te l’expliquer. Mais c’est…réel…autant qu’un pays des songes puisse l’être. »
« Ça n’existe que dans ta tête, Dream. »
« Peut-être que ça suffit. »
                Il lève les bras au ciel avec un cri exaspéré, se tourne vers Saül.
« Mais dis-lui toi, dis-lui qu’il fait une connerie monumentale ! »
« Et qu’est-ce que tu veux que ça change. Il a une tête de mule encore pire que la tienne…et du reste il a peut-être raison. Même toi tu ne comprends pas ce qui se passe. Peut-être que notre ami touche du doigt une source de pouvoir qui nous échappe, dont lui seul a la clef. »
« Vous me faites chier avec vos histoires de clef et de porte. »
                Il s’enfonce dans un silence boudeur en soufflant par intermittences, summum chez lui du mécontentement. C’est vrai que dit comme ça, c’est totalement stupide. Je vais aller dans une salle dangereuse tenter de rattraper la femme que j’aime qui est partie dans un pays dont j’ignore tout ; par-dessus le marché, je sais désormais qu’une entité, qui est d’ailleurs peut-être Alice (l’idée me plaît assez) me manipule par moments. J’aurai au moins échappé au lieu commun de la personnalité schizophrène, c’est déjà ça de prit.
« Qui connais-tu qui puisse avoir fait ça ? »
                Tout le monde se tourne vers William au son de sa grosse voix bizarrement calme et assurée.
« Tu es fort Dream, très fort. Non, arrête, ne sourit pas comme ça, c’est vrai. Même nous ne savons pas jusqu’où tu peux aller ou ce en quoi consistent tes pouvoirs au fond. Des gens capables de prendre possession de toi, surtout avec une telle régularité, une telle persévérance…il ne doit pas en avoir des tas. »
« D’autant que prendre le contrôle de ton corps doit demander une concentration de chaque instant. Or ces derniers temps tu es…actif…tous les jours, ce qui veut dire que celui ou celle qui fait ça le fait de manière exclusive. »
« On dirait une vengeance…ou quelqu’un a qui tu a sacrément cassé les couilles. »
                J’aime ce qu’ils font, tenter de mettre les pièces du puzzle dans le bon ordre. C’est rigolo, très fraternel, ça me montre à quel point ils tiennent à moi. Mais ça n’aboutira sur rien, j’en suis persuadé. Haggis McEnroe, le roi des elfes maléfiques ? Possible, ça ressemblerait à son style. Mais un tel acharnement ? Il n’est pas du genre à se mouiller autant et préfère de loin laisser ses créatures agir. John, le chef des magiciens ? Possible encore mais je n’y crois pas. Mes sorties diurnes sont anciennes, elles ont commencé à un moment où il ne connaissait même pas mon existence. Il n’y a dans cette éventualité ni mobile ni raison. Alice ? Elle est humaine, elle a besoin de dormir ; vu qu’elle est éveillée la nuit, elle ne pourrait pas maintenir son emprise sur moi jour après jour sans se reposer à un moment. Non, la réponse est ailleurs, chez un acteur invisible que je n’ai pas encore percé à jour mais qui agit depuis le départ.
                Je me mets à marcher dans la pièce, un grand réflexe lorsque je me torture les méninges. Il faut prendre le problème à l’envers, aller vers tout ce qui n’a pas de sens, ce qui sort du cadre et de la raison. Il y a un lapin, blanc, le chiffre onze, la folie, la couleur rouge, une forêt, un mur de brique. C’est à la fois beaucoup et pas grand-chose pour y comprendre quoi que ce soit. Mais plus j’y pense, plus j’acquiers la certitude que rien ne se réglera dans une réflexion intellectuelle. Il ne faut pas penser mais vivre, pas réfléchir mais ressentir.
« Il faut que j’y aille. »
« On a compris, Dream, mais avant tu dois comprendre où tu mets les pieds. »
« Rien ni personne ne peut faire ça. Tout ce qu’on fait c’est perdre du temps alors qu’Alice est déjà partie. »
« Mais pourquoi s’est-elle barré d’un coup, ta nana ? »
« Je pense qu’elle a suivi quelqu’un. »
« Non, là je suis catégorique ; si quelqu’un d’un temps soit peu puissant était rentré chez moi je l’aurai senti. »
« Je n’ai pas dit qu’elle avait été amené de force là-bas par un sbire du Conseil ou qui que soit d’autre. Je pense qu’elle l’a suivi de son plein gré. Qu’elle lui a couru après en fait…»
« Et tu penses à qui ? »
« À un lapin. »
                Là, c’est clair, ils me croient fou. Le silence qui a fait suite à ma déclaration finale est brutalement interrompu par une violente secousse qui manque de nous mettre tous à terre.
« Mais on est en train de se faire tirer dessus ! »
                Une autre secousse de même ampleur nous fait presque perdre l’équilibre à nouveau. Le Conseil a donc décidé de passer à l’assaut. William s’élance dehors pour rejoindre son bateau et son équipage, s’arrête sur le pas de la porte, plantant ses yeux dans les miens.
« Bonne chance, Dream. Bonne chance…et reviens. »
                Je lui fais mon plus beau sourire, à lui qui a fini par me comprendre plutôt que de me juger. Puis tout s’enchaîne : on sort tous les quatre du salon, eux partant sur la droite rejoindre les étages supérieurs, le vaisseau fantôme, la bataille contre le Conseil, moi vers la gauche, les souterrains et la Chambre Extérieure. Je me fraye un chemin tant bien que mal entre les créatures de Magnus qui vont reprendre position à leur poste de défense pour la seconde fois de la soirée. J’arrive tant bien que mal jusqu’à l’escalier que je dévale quatre à quatre vers le bas. Le sous-sol est frais, sombre, je n’entends plus guère les bruits du combat à venir. Le noir ne m’a jamais semblé si dense et dangereux qu’ici. Et oui Dream, il va falloir renouer avec la peur. Je cours toutefois vers le bout d’un couloir, clos par une lourde porte en bois. J’en agrippe la poignée qui s’ouvre sans mal. Elle aurait dû être fermée ; mais Alice est passé par ici avant. J’entre dans la Chambre Extérieur.
                Comme la première fois, je suis soufflé par la puissance palpable de l’endroit. C’est une petite pièce circulaire qui possède huit portes dont aucune ne peut s’ouvrir. Celle par laquelle je suis rentré se referme d’ailleurs dans un claquement sonore. Le sort va commencer. L’intensité magique de la Chambre va maintenant monter en flèche jusqu’à broyer tout ce qui se trouve à l’intérieur. Le seul moyen de s’en sortir est d’effectuer le rituel qui va canaliser toute cette puissance en une porte magique qui doit m’emmener là je veux aller. L’espace d’un instant, je me raccroche à la peur et l’envie d’intellectualiser tout ça, penser, réfléchir. Mais il n’y aura pas d’issue si je choisis cette voie. Je dois laisser les choses venir, sortir de moi. Je tente de trouver en moi l’étincelle, l’intuition qui me donnera la clef vers ma destination alors que l’énergie forme déjà des particules bleues de pouvoir brut autour de moi. Je n’ai plus que quelques instants avant d’être dévoré par la magie de la Chambre.
                Alors que la pression physique est à la limite du supportable, j’ouvre la bouche, prêt à énoncer les paroles incantatoires. Je dois dire où je veux aller, quelle sera ma destination. Je veux aller dans un pays qui n’existe pas. C’est absurde, fou, et pourtant je mets ma vie en jeu. Mes lèvres s’écartent, je prends mon inspiration et laisse sortir ce qui vient en premier dans ma tête.
« Je veux retourner au Pays des Merveilles. »

vendredi 10 décembre 2010

Dream - 08 - Le Conseil de Guerre

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Je me jette hors du bateau volant au moment où celui-ci touche le toit de la maison de Magnus. C’est une grande bâtisse de vielle pierre située non loin des docks sud de Manhattan, un quartier tranquille dans lequel il peut faire ses recherches magiques sans être ennuyé par des intrus de toutes natures. Ce soir, la maison semble bourdonnante de vie alors que toutes les créatures de Magnus, majoritairement des petits démons ailés, s’affairent à patrouiller autour de la résidence, s’occuper des blessés, réparer les morceaux abîmés des murs. Il y a déjà eu un combat ici, visiblement sans grands dommages mais très récent. Je me fiche de tout ça, courant dans les couloirs de cette maison que je connais comme ma poche en quête d’Alice. Comme appelé, je devine sans avoir à demander à quiconque dans quelle pièce elle se trouve. Aussi clairement que si elle était dans ma tête, je sens sa présence, j’entends sa voix, je vois son visage. J’arrive, essoufflé, jusqu’à la chambre d’ami dans laquelle elle est allongé. J’ouvre la porte au moment où elle ouvre les yeux vers moi, comme devinant à l’avance que j’arrive. Ma course folle ne s’arrête que lorsque mes bras passent autour de son corps, que j’ai contre moi son visage faible, que ma présence chaude consume la peur qui était la sienne de nous voir séparés. Je prends son visage dans mes mains, regarde fiévreux les blessures que mes ennemis ont pu lui infliger. Sous la couverture dont on l’a couverte, je vois en tremblant une large balafre au niveau du ventre, trace d’un coup violent porté à l’arme blanche. La plaie a heureusement disparu, trace de l’action de Saül. Reste une longue ligne blanche sur son corps adorable et le sentiment qu’elle aurait pu ne plus être en vie sans l’action de mes amis.
Je lève les yeux vers elle, mortifié de ce qui lui arrivé par ma faute. Elle me fait un pauvre sourire, teint de fatigue et des terreurs expérimentées durant la nuit. Elle vient se blottir à nouveau contre moi comme si le plus important pour l’heure n’était pas son état de santé mais d’ancrer dans son esprit que tout ça est bien fini, que ma présence la protège désormais d’une fin aussi rapide que funeste aux mains des monstres du Conseil. Je passe ma main dans ses cheveux blonds, tombe sur les lambeaux de sa robe noire, tâchée d’hémoglobine, posée au sol. La vision de son sang écrase dans mon cerveau la réalisation de sa mort passée si proche. Une coulée de haine brute se déverse en moi, à la fois pour le Conseil qui a failli me la prendre et envers moi pour ne pas avoir su la protéger. Alors que l’étau glacé de la peur de sa disparition me bloque l’estomac, je prends conscience que je deviendrai fou si elle mourrait, elle qui est, je le sais désormais, toute ma vie.
« J’ai eu très peur. »
                Mon Dieu que sa voix est faible ; elle y transmet toute la terreur qu’elle a eut, le traumatisme toujours présent de la violence de l’attaque.
« Je suis là ma belle, tout va bien maintenant. »
En réponse, elle vient se pelotonneur encore plus contre moi, calant comme à son habitude son visage dans le creux de mon cou. Un raclement de gorge gêné, celui de Saül, vient me dire que le temps des retrouvailles est fini et qu’il me faut retrouver mes amis. À regret, je me détache doucement de la femme que j’aime.
« Il faut que j’y aille, Alice. Les combats ne sont pas terminés. »
                Je sais qu’elle lit dans mes yeux l’envie qui est la mienne de rester auprès d’elle. Elle hoche cependant la tête en signe d’assentiment.
« Tu veux venir avec moi ? »
                Elle ouvre grands ses yeux bleus, surprise que je l’invite à se joindre à la réunion hautement symbolique de ce soir.
« Je pense qu’il vaut mieux que je reste allongée. »
« Elle a perdu beaucoup de sang, Dream, elle doit se remettre tranquillement. »
                Il ment, je l’entends au son de sa voix. Le pauvre Saül n’a jamais su mentir. Ce n’est pas l’état de santé d’Alice qui motive ses paroles mais autre chose ; si je ne le connaissais pas mieux, j’y verrai de la peur. De quoi peut-il avoir peur la concernant ? À l’incompréhension se mêle dans mon esprit la curiosité de cette révélation cachée. Je laisse glisser ma main du doux visage d’Alice, quittant la salle tout en gardant mon regard dans le sien. Une fois dehors, je suis Saül dans un silence gêné de part et d’autre. Mon Dieu qu’il doit s’en vouloir de me cacher des choses ! ça semble si irrationnel de sa part…
                Nous arrivons jusqu’au salon, traditionnelle pièce de réunion de notre petite fratrie. Le caractère inaltérable des meubles en bois, des rangées de livres antiques, la table ronde sur laquelle trône une boule de cristal divinatoire m’a toujours rassuré. Cette pièce n’a pas bougé depuis que j’en ai franchi le seuil il y a longtemps à Londres ; en dépit de son déménagement à Brooklyn, Magnus a recréé la salle centrale de sa maison à l’identique, renforçant le caractère intangible de l’endroit. Mais le sentiment familier et confortant s’estompe lorsque je vois le visage de mes compagnons. J’ai l’habitude de m’attacher aux petits détails, ceux qui échappent au plus grand nombre mais qui sont pour moi les vrais révélateurs de ce qui se passe intérieurement chez les gens. C’est la raison pour laquelle je ressens immédiatement la tension silencieuse qui plane dans la pièce lorsque Saül et moi rentrons. Pas une seconde William et Magnus ne jettent l’œil sur le vieux kabbaliste ; c’est moi qu’ils scrutent. Sous leurs regards intenses, je m’assieds dans le large fauteuil en velours rouge que j’affectionne. J’essaye de faire mine de ne rien avoir remarqué, de déterminer discrètement la source de la rigidité sociale qui rend nos gestes artificiels, dénués de spontanéité. J’essaye de fuir mentalement en perdant mes yeux sur cette pièce, dernier ancrage connu, rassurant, dans ce monde qui ne cesse d’être bouleversé. Voilà, ça y est, j’ai envie de partir. Je n’ai jamais su gérer ce genre de situations ; lorsqu’elles se présentent à moi, la démangeaison est physique, j’ai besoin de m’évader au plus vite. Je sens d’ailleurs que je commence à m’asticoter sur ma chaise, comme un lapin au départ de la course. Un lapin. Quelle drôle d’image. C’est pourtant la première qui me soit venue en tête. Bizarre. Étrange. Et terriblement lucide, j’en suis convaincu. Il ne s’agissait pas d’une image en l’air mais d’un flash comme j’en ai parfois, sorte de souvenir vaporeux d’une réalité plus concrète que celle que j’expérimente mais que je ne perçois que par bribes.
                Retour à la réalité justement ; il est temps de se donner une contenance et de revenir à mes problèmes actuels. Ils me regardent fixement tous les trois. L’intensité de leurs yeux, dans lesquels je vois tour à tour l’appréhension, l’interrogation et la compassion. C’est donc le plus naturellement du monde que je demande :
« Quoi ? »
                Personne ne me répond, personne n’ose ; pas même Magnus. Ce n’est pas la guerre dont nous allons discuter ce soir, j’en suis certain désormais. J’essaye toutefois de me raccrocher à cette idée, autrement moins angoissante que ces paroles trop lourdes pour sortir de leurs bouches.
« Bon, on établi un plan d’attaque ou on continue de se regarder dans le blanc des yeux ? »
« La guerre attendra, Dream. »
                Je dévisage Magnus, un sourire en coin aux lèvres. C’est devenu un jeu l’espace d’une seconde entre eux qui n’osent pas et moi qui les tente en sautillant verbalement sous leur nez.
« Le Conseil doit déjà être en train de panser ses plaies, voire de préparer une nouvelle offensive. La peur qu’incarnent ta maison et tes sortilèges ne les tiendra pas longtemps à l’écart. »
« Ce n’est pas du Conseil dont j’ai peur ce soir, Dream. »
                Peur. Le mot est lâché. C’est ça qui les réuni ce soir, peut-être même avant que de venir me prêter main forte et de sauver Alice. L’envie de les titiller encore un peu est bien présente mais la curiosité me taraude maintenant tout à fait. Je veux savoir ce qu’on me cache, ce qui s’est décidé sans moi et qui me concerne directement.
« Peur ? De quoi as-tu peur alors ? »
« Oh, y en a marre à la fin ! »
                Ça y est, William a perdu patience, comme prévu. Je m’en amuse, un peu honteux mais heureux.
« Il faut qu’on parle, Dream. »
« Et bien parlons. »
« Nous pensons que tu as besoin d’aide. »
« Ça ne ressemble pas à une réunion d’aide sociale, Saül. »
« Ce que j’essaye de dire… »
« …c’est que tu pars en vrille Dream. Ça fait un moment qu’on t’observe… »
« …pour ton bien ; on se soucie de toi… »
« Comment ça, vous m’observez ? Depuis combien de temps ? »
                Ils marquent un temps ; l’emballement nerveux de leurs discours superposés s’effondre d’un coup. Peur ; culpabilité aussi, je le lis en eux. Ils n’osent pas car ils me veulent du mal.
« C’est dans ton intérêt, Dream. Certaines choses nous ont choqués dernièrement… »
« …on se demande ce qui se passe dans ta tête. »
« Et la meilleure façon n’était pas de me le demander simplement ? »
« Mais c’est ce qu’on fait, maintenant… »
« Maintenant que vous avez pris votre décision me concernant. »
« Qu’est-ce que tu veux dire ? »
« Tu sais ce dont je parle, Saül. »
                Je plante mes yeux dans les siens, le plus fragile, celui qui va me livrer malgré lui ce qui s’est décidé me concernant. Mais quelqu’un d’autre a fait le même calcul et lui vient au secours.
« Qu’est-ce que tes rêves te disent dernièrement, Dream ? »
                La voix posée, presque tranchante de Magnus vient briser le silence. À l’assurance de sa question, je sens que c’est lui l’instigateur de tout cela. Son intervention me touche plus que je ne l’aurai soupçonné. Magnus est mon plus vieil ami, un être à l’intellect rare dont nous avons pris l’habitude d’écouter comme si la vérité sortait invariablement de sa bouche. C’est d’ailleurs souvent le cas. Entre son intelligence et sa connaissance des sciences occultes, il ne prend rien à la légère. S’il se risque à échafauder quelque chose me concernant, c’est qu’il y a mûrement réfléchi. Il n’a en outre pas la maladresse sociale des deux autres, s’il le fait c’est aussi parce que c’est selon lui la seule issue. Plus que tout, je lui fais confiance. Je décide donc de rentrer dans son jeu.
« Je rêve de chez moi, du pays des Maîtres des Rêves. »
« Que se passe-t-il lorsque tu es là-bas ? »
« Il y a la guerre, des exploits héroïques, la mort, la gloire, la magie des grands moments. »
                Je sens qu’il trébuche sur son investigation. Ce n’était pas ce qu’il prévoyait que je réponde. Il n’est pas surpris mais déçu. Il attendait autre chose.
« Pourquoi ? »
« Nous viendrons au pourquoi plus tard Dream…ma question n’était pas celle-ci. »
« Alors pose la mieux. »
                Je le vois tiquer. Je repense à notre antagonisme amical, celui au sein duquel nous nous affrontions pour déterminer qui serait le chef de notre petit groupe. Lui et moi étions conscient de ce qui se jouait dans ces moments jugés anodins par les autres. Il a fini par s’imposer à force de connaissance et de décisions prises au bon moment. Fondamentalement, il est un bien meilleur chef que je n’en serais jamais ; je ne convoitais cette place que par orgueil et envie d’être choisi, lui par sens du devoir. Même si cette rivalité de jeunesse n’est plus vraiment de mise aujourd’hui, force est de constater que lors de nos oppositions elle ressort pourtant. Ces réflexes défensifs nous amènent souvent dans l’impasse discursive. Je dois moins me braquer si je veux savoir.
« Qu’est-ce que tu voulais dire, Magnus ? »
« Ce que j’entendais par là c’est : que crois-tu faire dans le vrai monde lorsque tu rêves ? »
                La question me désarçonne. Que veut-il que je fasse ? Je dors, voilà tout. C’est ce que je m’apprête à lui répondre lorsque je vois la tension impatience dans leurs visages à tous les trois. On arrive au fond du problème, autrement plus complexe que ce cette réponse spontanée. Le doigt de l’intuition vient en outre me tapoter le torse pour me dire que c’est là une question essentielle pour moi. J’ai envie de fuir, encore plus qu’avant. Mais je veux savoir.
« Je ne sais pas. J’ai envie de te dire : rien, je dors. Mais à voir vos têtes, ce n’est pas aussi simple. »
                Magnus hoche la tête, content de voir que je ne cherche pas à fuir ou à détourner la conversation comme je sais si bien le faire quand je n’ai pas envie de répondre. C’est entre lui et moi désormais.
« Et si je te disais que tu ne fais pas que dormir ? Et si tu avais une vie, tout à fait différente de la première lorsque ta conscience part dans le Monde des Rêves ? »
« C’est absurde. Mon corps ne peut pas bouger de lui-même. Toute ma conscience est là quand je rêve, je n’en laisse pas un bout derrière… »
                Pour égorger les gens. C’est ce que j’ai failli dire malgré moi. Malgré moi mais ça a la solidité des vérités évidentes. Comme le lapin. De plus en plus étrange ; et follement passionnant. Brusquement, je prends conscience d’une chose : ce n’est pas d’Alice dont Saül avait peut tout à l’heure dans la chambre, mais de moi. Qu’est ce que j’ai bien pu faire, ou monter, qui les terrorise à ce point ?
« D’accord, Dream. Laissons ça de côté pour le moment…et Alice ? »
« Quoi Alice ? »
                J’ai répondu trop vite, trop fort. Comme si elle était en danger face à lui. Il le voit tout de suite et embraye.
« Comment l’as-tu rencontré ? »
                Je ne réponds pas tout de suite. Des souvenirs affluent dans ma mémoire, me submergeant : je revois Alice Livingston, la première des Alice. Magnus l’aimait lui aussi ; il l’impressionnait beaucoup avec son air mystérieux, son savoir. Mais c’est moi qui la faisais rire et c’est moi qu’elle a fini par choisir. C’était la première, la première que Sagav…que j’ai tué. Est-ce qu’il m’en veut encore ? Y a-t-il toujours dans la rancœur en lui de cette joute amoureuse que j’ai gagné pour au final assassiner, malgré moi, l’objet de son affection ?
« Dream ? »
« Dans un squat, dans le Queens… »
« Qu’est-ce qui s’est passé exactement ? »
« J’ai entendu son appel ; un appel chimérique. Elle était sous héroïne, à mi-chemin entre conscience et rêve. Moi je me baladais non loin de son squat, à la recherche de nouveaux rêves. Malgré son état, elle a compris qu’elle était en danger, pas en état de se défendre. J’ai accouru, découvert un autre type défoncé à un truc à base de lsd qui le rendait très violent. Il venait de planter une autre nana avec un tournevis aiguisé et s’apprêtais à faire de même avec Alice. »
« Et tu l’as sauvé. »
« Oui. J’ai tué le type sur le coup. J’ai juste voulu le faire cauchemarder un bon coup pour l’étendre mais la drogue a amplifié l’effet de mon sort et il est mort sur le coup. Mort de peur. »
« Et ensuite ? »
« Ensuite ? Ensuite je suis rentré dans le rêve d’Alice. Nous avons discuté, j’ai décidé de la prendre avec moi, de la sortir de cet univers de sdf drogués et la spirale d’autodestruction dans laquelle elle s’était lancé. Ce n’est que plus tard qu’elle m’a révélé son nom. J’ai été surpris bien sûr, mais pas plus que ça. Au début, elle n’était qu’une étape de plus dans la longue liste de mes Alice, une autre que ma malédiction allait frapper tôt ou tard. Puis, elle est devenu autre chose, spéciale, autrement complexe et touchante que les autres. »
                Le silence retombe à nouveau. Je vois la perplexité, les déductions qui s’enchaînent dans leurs têtes. Et s’ils s’étaient trompés ? C’est ce que je vois dans leur manque d’assurance. Et s’ils avaient fait une erreur me concernant ? Qu’ils avaient déduis des choses qui n’existent que dans leur esprit, un danger qui n’a pas lieu d’être. William et Saül ne savent plus trop quoi dire. Mes réponses ne doivent pas être ce qu’ils voulaient entendre. Mais Magnus est toujours résolu, calé dans sa chaise à me regarder droit dans les yeux. C’est lui qui les a entraînés là-dedans, lui qui leur a dit de se méfier de moi. Il joue sa crédibilité à leurs yeux en ce moment. Les accusations qu’il a proféré sur moi doivent être très graves pour qu’ils fassent une tête pareille. L’enjeu est donc de taille. Vis-à-vis de moi, c’est encore pire : s’il a faux me concernant, toute la confiance que nous avions l’un pour l’autre serait détruite.
« Dream ? »
« Oui ? »
« Est-ce que tu peux revenir sur cette nuit plus précisément ? »
« Qu’est-ce que tu veux savoir ? »
« Ce que tu faisais dehors en premier lieu. »
« Je me baladais, je t’ai lai dis. Ça m’arrive de me promener pour capter les rêves des gens, m’inspirer de leurs songes, me nourrir de tout ça…».
« Ça t’arrive souvent ? »
« Errer dans la ville à la recherche de rêves nouveaux ? Parfois. »
« Est-ce que tu en es sûr ? »
                Le ton appuyé de sa voix ne me plaît pas. On dirait qu’il sait quelque chose sur moi que je ne sais pas. Ça a un côté très frustrant et terriblement prétentieux.
« Est-ce que tu as le souvenir d’être sortir de chez toi ? Est-ce que tu te revois marcher jusqu’au Queens cette nuit-là ? »
« Bon Dieu, Magnus, qu’est-ce que tu veux que je te dise ? Non je ne m’en souviens pas précisément, je ne me suis pas dit « fait gaffe, Dream, note bien tout ce que tu fais parce que dans quelques semaines ton ami le magicien de Brooklyn va te faire passer un interrogatoire sur ce que tu as fait ce soir »…pourquoi cette nuit t’intéresse-t-elle autant ? »
« Parce que c’est la seule où tu t’es réveillé. »

Intermède


Enfin ! Après de longues semaines, que dis-je, de longs mois, j’ai enfin pu me réapproprier mon histoire. Ce ne fut pas facile, ce fut même l’expérience la plus douloureuse de ma carrière d’écrivain. La remise en question qu’elle a amené m’a forcé à faire ces choix, laisser derrière moi de nombreuses choses qui avaient beaucoup de valeur à mes yeux mais qui appartiennent désormais au passé.
                La réécriture de l’intrigue de « Dream », même si, comme je l’avais annoncé précédemment, n’a guère modifié les premier textes, a été longue et profonde. Je m’excuse auprès de ceux qui lisent régulièrement ce blog d’avoir mis tant de temps à me mettre au clair avec mon histoire, mes personnages, leur donner un nouveau souffle, une nouvelle voie.
                Comme souvent dans l’existence, à quelque chose malheur est bon. Si ce trébuchement dans l’écriture des aventures de Dream et d’Alice m’a beaucoup ralenti, il a dans le même temps considérablement raffermi ma volonté de mener à bien mon travail comme je l’entends. Il m’a aussi permis d’arriver à plus de maturité dans mon processus d’écriture, la façon dont je perçois cette activité, la priorité que je lui donne, l’importance que je lui accorde. D’un coup, c’est à la fois mon rythme de travail, l’exigence que j’y porte et la satisfaction qu’il me procure qui s’en sont trouvé bouleversés. J’espère que le résultat sera aussi plaisant à lire qu’il l’est maintenant pour moi à écrire.
                Car c’est au fond ce qui m’avait été ôté et que j’ai retrouvé : le plaisir, l’envie, à la fois d’écrire et de proposer à lire. Retrouver tout ceci n’a pas été une mince affaire : c’est à la fois intangible, incontrôlable, insaisissable. On peut se poser face à son ordinateur du matin au soir, rien ne vient sans l’envie initiale d’écrire. Cette impulsion, dans laquelle se cristallise toute la magie de la création (en tout cas en ce qui me concerne), je l’avais perdue. Mon silence narratif n’était pas un manque de travail de ma part ou un relâchement dans mon but d’achever l’histoire que j’avais commencée.
                En conséquences, les aventures de Dream et Alice reprennent dans leur parution originale c'est-à-dire une fois par semaine, vraisemblablement le jeudi matin (ou mercredi soir tard dans la nuit, c’est selon). J’espère retrouver tous ceux qui ont commencé à suivre ce blog afin de leur apporter la conclusion de l’histoire qu’ils ont commencé à lire.

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