Découvrez la playlist One Man Tale 3 avec Guns N' Roses
« Tu flippes, hein ? »
La voix de baryton résonne en Jean et vient, l’espace d’un instant, desserrer
l’étau de l’angoisse qui lui contracte l’estomac.
« Putain, grave mec, si tu savais… »
Il aurait voulu un beau mensonge qui aurait démarré par un « mais
non ; moi, flipper ? » comme il en a sorti à sa mère, son cousin, sa sœur
et tous ceux qui le lui ont demandé. Mais on ne ment pas à son meilleur
pote ; non que ça lui pose un quelconque problème moral : ça lui est
injuste impossible. Avec Octave, les possibilités de tricher s’effacent pour
laisser place à des réponses toujours franches, évidentes et terriblement
satisfaisantes.
« Haha, j'aurai pas cru que toi tu t’ais les boules le
jour de ton mariage ; mais même Jean Klawitz s’effondre sur la
pression ! »
« Ho, va te faire foutre Octave ! »
Le temps se fige un instant alors que les deux se mettent à rire ensemble, d’un
rire idiot, sans aucun sens, à rire de rien si ce n’est de leur parfaite
entente et de la joie simple d’être là l’un pour l’autre. Leur communion
s’éteint doucement alors que les derniers relents de nervosité finissent eux
aussi de disparaître.
« Combien de temps encore avec le début des
hostilités ? »
« 20-25 minutes. »
« Putain, on pourrait presque se faire une partie de
PES… »
« Vas-y Jean, c’est ton mariage ! »
« Ho, y va pas me faire chier le catho moralisateur !
Espèce de normopathe de merde ! Tu crois que ça me fait plaisir tout ce
bordel à organiser, les gens à qui il faut sourire comme un con toute la
journée, les félicitations qu’il va falloir prendre à la chaîne…tout ça pour
une gonzesse avec qui je couche depuis cinq ans ! Si au moins la nuit de noce
allait m’amener un truc nouveau, je pourrais prendre sur moi ; mais là ce
soir c’est direct au dodo ; s’ils croient que ça me fait marrer de danser
cette connerie de valse jusqu’à pas d’heure… »
Le rire d’Octave, monté crescendo dans la salle très haute du petit château
loué pour l’occasion, résonne maintenant de toute part. Il a vécu cette scène
des centaines de fois, celle où Jean se lance dans ses grands monologues d’un
cynisme absolu ; c’est son truc à lui pour exhaler le stress, ils le
savent tous deux. Mais ça les fait toujours autant rire.
La porte s’ouvre d’un coup, laissant apparaître Salomé hilare dans sa robe
blanche. Derrière elle semble courir une petite femme boulotte, sa tante, qui
tente désespérément de finir de la coiffer.
« Non mais vous êtes dingue, les mecs ! On vous
entend hurler depuis le bout du couloir ! »
« Rho non ! Dégage bon sang, ça porte malheur pour le
marié de voir sa future femme avant la cérémonie ! »
« Non mais quel superstitieux de merde…on est au
XXIe siècle Octave, tu sais ça ? Mais bon, il a raison : femelle, va-t-en
et cherche nous des bières. »
« Tu sais ce qu’elle te dit la femelle ? »
« Salomé, tes cheveux ! »
Avec un dernier regard chargé d’affection, Salomé referme la porte, confinant
les remontrances de sa tante derrière. Le calme revient dans la petite chambre.
« Quand même, qu’est ce que ça leur fait aux gonzesses
les mariages… »
« Ouais enfin, j’ai pas l’impression que c’est la
tournée des braves ici non plus, hein. »
« Ho, ça va… » »
Il y a un battement entre eux, l’effervescence de la discussion passée
s’estompe en quelques secondes. Par réflexe, Octave sort une pièce qui fait
jouer entre ses doigts. Jean reconnaît la pièce de cinq francs fétiche de son
ami, un cadeau de son grand-père qu’Octave emporte dans tous ses tournois de
poker pour se porter chance. Combien de temps il a passé à tenter de la faire
danser entre ses mains comme un prestidigitateur, lui qui a tant de mal à être
précis avec ses grosses mains…mais à force de persévérance, Octave y est
arrivé, finalement. La porte s’ouvre à nouveau, laissant passer Alain.
« Putain, Alou, t’aurait pu te raser… »
« Non, j’crois que j’ai besoin de cultiver un côté décalé
dans cette grande fête bourgeoise qui place le culte du paraître au-dessus de
tout. »
« Mais quel pédé ce mec, c’est pas possible. »
« Il est comme ça depuis que tu es là ? »
« Grave : il parle tout seul et se pomponnant
depuis au moins une heure. Rien que sa cravate, il a dû la remettre une bonne
quinzaine de fois. »
« Rho, je vous emmerde ! »
Immédiatement, les oreilles de Jean se mettent en alerte. Il n’y a pas eu de
rire qui vienne désamorcer les vannes constantes qu’ils se lancent tous les
trois comme à chaque fois depuis une bonne vingtaine d’années. Est-ce que
quelque chose a changé depuis qu’Alain est rentré dans la pièce, un dialogue
silencieux entre ses deux potes dont il n’est pas au courant ? Incapable
d’endiguer ses angoisses, Jean se réfugie une fois de plus dans la
parole :
« Dis donc Alou, ton pote le photographe, s’il pouvait
éviter de montrer autant qu’il veut sauter me femme ça m’arrangerait. »
« Ho va-y, tu vois le mal partout, mec. Rien à
voir, mais…c’est toi qui as invité Abel ? »
« Abel…Abel le guitariste ? »
« Ouais. »
« Mais Jean, je croyais que tu pouvais pas l’encadrer
ce gars-là ? »
« Il me semble d’ailleurs que c’était réciproque si je
me souviens bien. »
« Faîtes pas chier. »
Jean est à nouveau droit devant la glace, brusquement très affairé à refaire
son nœud de cravate. Quelques secondes passent dans un lourd silence. Il glisse
un regard de côté, voit les yeux de ses amis rivés sur lui. Ils ne lâcheront
pas le morceau facilement, il aurait dû s’en douter.
« Il sera pas au mariage. »
« Mais alors qu’est-ce qu’il fout là ? »
« Il est là parce que j’ai un deal avec lui. »
« Un deal ? »
« Ouais ; maintenant si on pouvait éviter d’en
faire tout un plat, ce serait cool, de toutes les manières il va se barrer dans
pas longtemps. »
« Ok, mec, ok. »
Jean repart dans les détails imaginaires qu’il s’invente régler dans la mise en
place de son costume. Cette mascarade prend fin avec le coup de poing mollasson
d’Alain qui vient taper sur son biceps.
« Ça va mec, on arrête de t’emmerder avec ça, pas la
peine de refaire ta cravate pour la vingtième fois. »
Le contact libérateur vient normaliser leur discussion qui reprend un cours
normal. La force de leurs habitudes instaure d’elle-même la certitude de la
confiance mutuelle qu’ils se portent. Mais Jean veille. Des hésitations dans la
voix d’Alain, le jeu nerveux d’octave avec sa pièce fétiche, autant d’indices
pour lui évident que quelque chose n’est pas dit entre eux. Est-ce que c’est
son mariage ? Est-ce que c’est autre chose ? La pensée reste dans un
coin de sa tête, incapable de s’arrêter comme à chaque fois. Ils finissent par
sortir de la pièce, poussés par le temps vers l’église, située juste à côté du
château. Alors que leurs pas les mènent jusqu’à la grande bâtisse et que leurs
pas crissent sur le sol de petites pierres blanches, ils croisent au loin Abel,
adossé à un mur et qui tire longuement sur sa cigarette. Il a l’air nerveux,
mal en point. Juste en face de lui, dos au trio, un type en très joli costume
sombre semble lui parler. Tous finissent par reconnaître Marc qu’ils ont déjà
croisé çà et là à des soirées. Ni Alain ni Octave ne parlent de l’incongruité
de sa présence ici, pas plus que celle d’Abel. Les regards de Jean et d’Abel se
croisent, ils y échangent un message silencieux et bref, un accord entendu qui
suit son cours. Marc l’a remarqué, il se retourne pour voir les trois amis
rentrer dans l’église et y disparaître. Il se retourne vers Abel au visage
impassible. Lui d’habitude si expressif et enjoué ne fait plus aucun effort
pour tenter de paraître heureux. Marc, qui ne l’a jamais vu dans un tel état,
ne sait pas trop comment le faire sortir de sa tristesse solitaire. Il décide
d’aller au plus simple et tend les doigts vers Abel.
« Tu m’en passes une ? »
« Tu fumes toi maintenant ? »
C’est plus un coassement qu’autre chose, mais au moins il a dit quelque chose.
« Aujourd’hui j’ai envie. Elle est pas venue ta
copine…la galloise…comment elle s’appelle déjà ? »
« Jill…non elle est parti depuis…depuis un bail. Elle a
même pas pleuré en prenant son train. »
« Ha. Tant mieux. Non ? »
« Ouais… si j’arrive même plus à faire pleurer les
filles que je largue, je me demande à quoi je sers. »
« Tu sais vieux, c’est mieux comme ça. La mienne non
plus n’est pas venue. Enfin, la mienne, je me comprends. Capucine quoi. Elle
m’a dit que les mariages ça veut dire beaucoup de choses, que c’est compliqué
entre nous en ce moment, qu’elle a du boulot ce Weekend…mais au fond la seule
chose sincère là-dedans c’est qu’elle a plus envie de moi. C’est pas facile à
admettre quand tu on a une nana qu’on aime près de soi, qui est officiellement
ta copine mais que tu vois s’éloigner un peu plus chaque jour. J’essaie de tout
imaginer, de trouver le truc qui va la faire redevenir amoureuse ; mais
rien ne vient. Je suis condamné depuis le départ, je le sais, elle le sait, ça
va juste prendre du temps. »
Il a essayé de dire ça d’un ton enjoué, posé et stable, comme s’il maîtrisait
ces évènements, tout néfaste qu’ils soient pour lui. Il a surtout fait ça pour
Abel, pour ne pas avoir l’impression de se plaindre alors que l’autre va
visiblement si mal. Mais les yeux du musicien sont rivés au sol, rendant tout
contact visuel impossible. Incapable de savoir si Abel a écouté quoi que ce
soit de ce qu’il a dit, Marc se demande ce qu’il va bien pouvoir dire
maintenant. Si seulement le grand guitariste n’avait pas l’habitude de monter
tellement en épingle la moindre de ses mésaventures, l’homme d’affaire aurait
pu être certain de la sincérité de sa douleur. Mais Abel ayant coutume de
conjuguer ses émois au superlatif, il était très ardu de savoir s’il souffrait
vraiment ou si tout ça n’était qu’une mascarade de plus.
« Moi j’aime bien quand elles pleurent. »
« Quoi ? »
« Je dis : j’aime bien quand elles
chialent. Ça me rassure. »
« Tu sais que c’est assez grave ce que tu me dis
là… »
« Je m’en fous. Tu crois que je suis dupe ? Tu
crois que je sais pas quel rôle je joue avec les filles, les autres musiciens, les
gens ? »
« Ecoute Abel… »
« …Tu crois que je suis trop con pour voir tout ça ? Tu
crois que je vois pas le sourire des gens qui me regardent et qui me méprisent
pour ça ? Il y a rien de vrai dans rien, ni dans ma musique, ni dans mes
coups de gueule, ni dans ce que je dis à tout le monde. J’ai besoin de ça tu
comprends ? »
« Non ; non désolé je comprends pas. »
« C’est pas grave. Moi je comprends. »
« Il vaut mieux… »
« Ouais…ce que je veux dire c’est que je mens sur tout
mais que j’en suis conscient tu vois. Je sais ces choses-là. »
« Quel rapport avec les nanas que tu fais pleurer
? »
« Mais tu comprends pas ? C’est le seul truc
sincère que j’amène sur ce putain de monde. Cette émotion d’abandon quand je
les laisse derrière moi, ce sentiment…c’est le seul truc honnête que j’ai pour
moi. »
« Abel arrête, tu dis n’importe quoi. »
« Non, Marc, non. C’est pas n’importe quoi. D’habitude
j’ai besoin d’être bourré pour le sortir mais là j’ai plus besoin d’alcool pour
m’acheter une paire de couilles et voir les choses comme elles sont. Quand je
les fais chialer, je sais qu’elles trichent pas. Tu peux tout inventer, mais
pas les émotions, pas les larmes. Au fond, ce moment-là, quand je les
quitte, c’est le moment où les respecte le plus, c’est celui où je donne le
meilleur de moi-même. C’est con, hein ? J’essaie d’imaginer parfois ce que
sera leur vie sans moi, leur vie après moi. Mais très vite ça me gonfle, ça n’a
plus de sens. La seule chose qui en ait c’est ce moment où on a eu des
sentiments l’un pour l’autre et que je viens tout casser. »
Marc reste interdit. Il y a tellement de froideur, tellement de rationalité
dure et violente dans la voix et sur le visage d’Abel en ce moment. La cloche
de l’église qui sonne le rassemblement pour le mariage vient d’un coup raviver
le corps du musicien. Toute la résignation affichée une seconde encore se mue
en peur palpable, en nervosité tangible qui fait trembler ses mains et le fait
regarder un peu partout de façon frénétique. Alors que les cloches continuent de
carillonner, Abel scrute chaque invité, chaque personne qui passe dans cette
joyeuse cohue, si proche et qui semble pourtant exister dans un autre univers
tant les émotions qui les animent sont dissemblables des leurs.
Les derniers retardataires rentrent en courant dans l’église, le visage d’Abel
se ferme une fois de plus, encore d’avantage si c’était possible. Deux jeunes
femmes sont en train de fermer les portes, poussant Marc à se précipiter à
l’intérieur. Sur le perron, il se retourne pour constater qu’Abel n’a pas
bougé. L’appel qu’il veut lui lancer pour lui dire de se dépêcher se perd dans
sa gorge ; Dans une synchronisation parfaite, Marc voit les portes de
l’église se fermer alors que le grand guitariste remet son blouson, tourne le dos
à la bâtisse et s’éloigne seul, comme perdu dans un autre monde.
La suite s’enchaîne, sans répit, sans fausse note, comme Jean l’avait prévu. Il
n’avait pas anticipé la chaleur dans sa poitrine au moment de poser les yeux
sur sa femme, celle qui jure en ce moment de n’aimer que lui, lui et lui seul,
jusqu’à la fin de sa vie. Il n’avait pas vu venir les larmes qui perlent à se
yeux lorsqu’il a jeté un œil en arrière sur Octave et Alain qui se tiennent au
premier rang et dont il voit toute l’affection sincère dans leurs regards
respectifs. Il n’avait pas prévu l’émotion dévorante et inéluctable qui le
pousse d’ordinaire à s’isoler pour que personne n’en soit témoin. Fabuleuse
ironie du sort, lui si pudique d’ordinaire montre ses faiblesses intimes à tous
ceux qui sont venus assister à son mariage.
La vague d’émotion passe pourtant, la cérémonie se poursuit, se finit ;
s’ensuit la réception qui ne laisse aucun répit, les félicitations, les
sourires sincères ou de circonstance, les embrassades factices ou honnêtes, les
sourires qui se superposent aux remarques aigres sur tel ou tel détail. Et
toujours il y a Salomé, sa femme désormais. Lui qui pensait que rien de tout ce
qui se passerait aujourd’hui n’aurait d’importance, il se retrouvait piégé par
cette pensée cyclique qui revenait sans cesse dans son cerveau : c’est ma
femme, c’est moi qu’elle a choisi entre tous pour partager sa vie. Sa vie, rien
de moins. Qui peut faire don de sa vie ? Qui peut jurer à un être fidélité
et amour sans rien connaître du futur, de ce que sera son monde demain ?
Elle l’a fait. Pour moi.
Vient après le dîner, le passage de table en table pour vérifier que tout va
bien, que la fête est bien à la hauteur de celle qu’il aime, que ce jour si
singulier pour elle mais qui l’est devenu pour lui aussi restera sans tâche,
souvenir précieux de plus qu’ils garderont en eux. Puis arrivent les discours,
sans aucun intérêt et terribles sources d’angoisse : qui sait ce que des
belles-mères biens intentionnés peuvent raconter en public comme fadaises et ce
qu’un ami trop enivré peut lâcher comme secret un peu honteux…mais rien au
final ne vient perturber la soirée, jusqu’à ce que le discours final, celui
d’Alain et d’Octave n’arrive.
Au moment où les deux compères rentrent dans la lumière mise en place pour
l’occasion, tous les sens de Jean se remettent en marche. Malgré la fatigue, le
stress et l’accumulation des sensations fortes de la journée, il rentre dans
ces états de perception extrêmes qui lui permettent d'habitude de graver dans
sa mémoire une scène même aperçu fugacement et ce dans les moindres détails. Il
note tout de suite la démarche un peu anxieuse de ses amis, une nervosité hors
de propos. Ils n’ont rien à dire que des choses banales et il sera heureux. Un
instant, Jean prie même pour que la suite se déroule comme ça, un discours sans
intérêt mais sans enjeu qui ne vienne à aucun moment perturber la joie de cette
soirée.
Mais rien dans l’attitude des deux autres ne vient conforter cette prière. À
leurs échanges de regards, brefs et fuyants, Jean comprend qu’ils cherchent le
courage d’accomplir quelque chose, et que ce n’est pas juste celui de parler en
public. L’engrenage des indices de la journée, qui n’a jamais cessé de tourner
dans sa tête lui ramène leurs hésitations de tout à l’heure et Jean comprend
qu’elles concernaient ce moment précis. D’un signe de tête, Alain fait signe à
Octave qui s’avance, seul, dans la lumière. Il sort une feuille de papier de sa
poche, la déplie et prend une grande inspiration.
Et ce sont des mots tout simples qui sortent de sa bouche, des mots à lui,
pleins d’humour, de sincérité, de bienveillance. Il ne regarde même pas la
feuille qu’il tient toujours à la main. Alain, visiblement complètement
surpris, ne tarde pas à être gagné par la fraîcheur et la spontanéité de ce
discours ; il prend lui aussi la parole pour dire des phrases sans réelle
consistance mais dont le message d’affection pour leur ami est sans appel. La
salle finie par les applaudir lorsqu’ils ont terminé, encore d’avantage lorsque
les mariés les prennent dans leur bras.
Ils se retrouvent bien plus tard, lorsque l’alcool a donné moins d’assurance à
leur démarche et que l’accumulation des cigarettes fumées a teinté leur voix de
petites fêlures. Ils sont dehors, se laissent revivifier par l’air frais de la
nuit qui vient les tirer hors de leur torpeur. Un peu à l’écart du reste des
fumeurs qui se sont regroupés dehors, ils sont juste entre eux. Jean voit bien
maintenant le soulagement dans leurs yeux lorsque Alain et Octave se regardent,
la tension passée qui a disparu depuis leur discours de tout à l’heure. Tous
les rouages se mettent en place dans son cerveau, ce coup-ci avec toutes les
pièces nécessaires et la lumière se fait.
« Le papier de tout à l’heure, c’était le discours de
Damien ? »
« Oui. On l’avait écrit à trois mais en gros c’est
surtout lui qui l’avait rédigé. »
« Pourquoi tu l’as pas lu ? »
« Parce que c’était pas ce qu’on avait envie de dire. Parce
qu’il n’est plus là aujourd’hui et que ça rimait à rien. »
« Laisse parler Octave, putain… »
« Alou a raison Jean, on savait pas si on devait le
lire quand même, si c’était genre un cadeau d’adieu bizarre ou quoi… »
« C’était un peu tordu de lire le texte d’un mec qui a
disparu de notre vie depuis des semaines…visiblement pour pas revenir… »
« Disons qu’on savait pas trop comment faire. Et puis
j’ai décidé au dernier moment de pas le lire, de dire des choses plus
personnelles qui nous ressemblaient plus que ça. »
Jean part d’un petit rire qui les laisse perplexe un moment.
« Je peux lire ? »
Octave lui tend la feuille de papier, désormais réduite à une boule froissée.
« C’est assez sentencieux, un peu grandiloquent…tu sais
comment il écrivait. En gros il y avait un truc qui sonnait pas juste dans
ce message, c’était pas approprié pour un discours de mariage.»
Ils se taisent maintenant, tentent de décrypter le sourire singulier qui se
dessine sur le visage de Jean à mesure qu’il parcoure le texte de son ancien
pote disparu. Pote, pas ami, plus maintenant. Jean laisse retomber la main qui
tenait le message devant ses yeux.
« T’as du feu ? »
Alain lui passe le briquet en argent, cadeau de Jean de son propre mariage l’année
précédente. Lentement, Jean ramène à lui la feuille de papier, allume le
briquet, enflamme la lettre.
« C’est le seul exemplaire qu’on ai, Jean… »
« Je m’en fous. Ça n’a plus d’importance. »
Il laisse le papier en flamme tomber par terre, finir de se consumer
rapidement. Les deux autres le regardent sans un mot, n’osant pas parler. Jean
pose ses mains sur leur épaule.
« J’ai ma femme, j’ai ma fille, j’ai mes amis. Rien
d’autre n’a d’importance. »