mercredi 28 avril 2010

Il - 07 - Eux (1)


Découvrez la playlist One Man Tale 3 avec Guns N' Roses



          
              Les mains courent sur le bout de tissu en soie, tirant, enroulant, mêlant avec une lenteur et une intensité qui semblerait incongrue en tout autre situation ; pour l’heure elle est parfaitement dans le ton. Sous les mains dextres et fines, la cravate prend finalement sa posture finale, réglée au millimètre en ce jour tout à fait spécial. Un regard dans la glace lui montre, une fois de plus, à quel point sa tenue de smoking est parfaitement ajustée ; pourtant quelque chose n’est pas en place et ce quelque chose ce sont ses yeux. Dans leur message dubitatif, Jean se communique à lui-même sa foi dans la vacuité de cet habit d’apparat, pauvre simulacre censé lui donner un aspect sérieux pour ce rituel absurde, où tout doit se jouer de manière forcée. Tout est déjà dit, fait, accompli. Mais il faut se plier aux traditions, au mysticisme et aux superstitions des autres et ce jusqu’à tard dans la nuit. Absurde.
« Tu flippes, hein ? »
            La voix de baryton résonne en Jean et vient, l’espace d’un instant, desserrer l’étau de l’angoisse qui lui contracte l’estomac.
« Putain, grave mec, si tu savais… »
            Il aurait voulu un beau mensonge qui aurait démarré par un « mais non ; moi, flipper ? » comme il en a sorti à sa mère, son cousin, sa sœur et tous ceux qui le lui ont demandé. Mais on ne ment pas à son meilleur pote ; non que ça lui pose un quelconque problème moral : ça lui est injuste impossible. Avec Octave, les possibilités de tricher s’effacent pour laisser place à des réponses toujours franches, évidentes et terriblement satisfaisantes.
« Haha, j'aurai pas cru que toi tu t’ais les boules le jour de ton mariage ; mais même Jean Klawitz s’effondre sur la pression ! »
« Ho, va te faire foutre Octave ! »
            Le temps se fige un instant alors que les deux se mettent à rire ensemble, d’un rire idiot, sans aucun sens, à rire de rien si ce n’est de leur parfaite entente et de la joie simple d’être là l’un pour l’autre. Leur communion s’éteint doucement alors que les derniers relents de nervosité finissent eux aussi de disparaître.
« Combien de temps encore avec le début des hostilités ? »
« 20-25 minutes. »
« Putain, on pourrait presque se faire une partie de PES… »
« Vas-y Jean, c’est ton mariage ! »
« Ho, y va pas me faire chier le catho moralisateur ! Espèce de normopathe de merde ! Tu crois que ça me fait plaisir tout ce bordel à organiser, les gens à qui il faut sourire comme un con toute la journée, les félicitations qu’il va falloir prendre à la chaîne…tout ça pour une gonzesse avec qui je couche depuis cinq ans ! Si au moins la nuit de noce allait m’amener un truc nouveau, je pourrais prendre sur moi ; mais là ce soir c’est direct au dodo ; s’ils croient que ça me fait marrer de danser cette connerie de valse jusqu’à pas d’heure… »
            Le rire d’Octave, monté crescendo dans la salle très haute du petit château loué pour l’occasion, résonne maintenant de toute part. Il a vécu cette scène des centaines de fois, celle où Jean se lance dans ses grands monologues d’un cynisme absolu ; c’est son truc à lui pour exhaler le stress, ils le savent tous deux. Mais ça les fait toujours autant rire.
            La porte s’ouvre d’un coup, laissant apparaître Salomé hilare dans sa robe blanche. Derrière elle semble courir une petite femme boulotte, sa tante, qui tente désespérément de finir de la coiffer.
« Non mais vous êtes dingue, les mecs ! On vous entend hurler depuis le bout du couloir ! »
« Rho non ! Dégage bon sang, ça porte malheur pour le marié de voir sa future femme avant la cérémonie ! »
«  Non mais quel superstitieux de merde…on est au XXIe siècle Octave, tu sais ça ? Mais bon, il a raison : femelle, va-t-en et cherche nous des bières. »
« Tu sais ce qu’elle te dit la femelle ? »
« Salomé, tes cheveux ! »
            Avec un dernier regard chargé d’affection, Salomé referme la porte, confinant les remontrances de sa tante derrière. Le calme revient dans la petite chambre.
« Quand même, qu’est ce que ça leur fait aux gonzesses les mariages… »
« Ouais enfin, j’ai pas l’impression que c’est la tournée des braves ici non plus, hein. »
« Ho, ça va… » »
            Il y a un battement entre eux, l’effervescence de la discussion passée s’estompe en quelques secondes. Par réflexe, Octave sort une pièce qui fait jouer entre ses doigts. Jean reconnaît la pièce de cinq francs fétiche de son ami, un cadeau de son grand-père qu’Octave emporte dans tous ses tournois de poker pour se porter chance. Combien de temps il a passé à tenter de la faire danser entre ses mains comme un prestidigitateur, lui qui a tant de mal à être précis avec ses grosses mains…mais à force de persévérance, Octave y est arrivé, finalement. La porte s’ouvre à nouveau, laissant passer Alain.
« Putain, Alou, t’aurait pu te raser… »
« Non, j’crois que j’ai besoin de cultiver un côté décalé dans cette grande fête bourgeoise qui place le culte du paraître au-dessus de tout. »
« Mais quel pédé ce mec, c’est pas possible. »
« Il est comme ça depuis que tu es là ? »
« Grave : il parle tout seul et se pomponnant depuis au moins une heure. Rien que sa cravate, il a dû la remettre une bonne quinzaine de fois. »
« Rho, je vous emmerde ! »
            Immédiatement, les oreilles de Jean se mettent en alerte. Il n’y a pas eu de rire qui vienne désamorcer les vannes constantes qu’ils se lancent tous les trois comme à chaque fois depuis une bonne vingtaine d’années. Est-ce que quelque chose a changé depuis qu’Alain est rentré dans la pièce, un dialogue silencieux entre ses deux potes dont il n’est pas au courant ? Incapable d’endiguer ses angoisses, Jean se réfugie une fois de plus dans la parole :
« Dis donc Alou, ton pote le photographe, s’il pouvait éviter de montrer autant qu’il veut sauter me femme ça m’arrangerait. »
« Ho va-y, tu vois le mal partout, mec. Rien à voir, mais…c’est toi qui as invité Abel ? »
« Abel…Abel le guitariste ? »
« Ouais. »
« Mais Jean, je croyais que tu pouvais pas l’encadrer ce gars-là ? »
« Il me semble d’ailleurs que c’était réciproque si je me souviens bien. »
« Faîtes pas chier. »
            Jean est à nouveau droit devant la glace, brusquement très affairé à refaire son nœud de cravate. Quelques secondes passent dans un lourd silence. Il glisse un regard de côté, voit les yeux de ses amis rivés sur lui. Ils ne lâcheront pas le morceau facilement, il aurait dû s’en douter.
« Il sera pas au mariage. »
« Mais alors qu’est-ce qu’il fout là ? »
« Il est là parce que j’ai un deal avec lui. »
« Un deal ? »
« Ouais ; maintenant si on pouvait éviter d’en faire tout un plat, ce serait cool, de toutes les manières il va se barrer dans pas longtemps. »
« Ok, mec, ok. »
            Jean repart dans les détails imaginaires qu’il s’invente régler dans la mise en place de son costume. Cette mascarade prend fin avec le coup de poing mollasson d’Alain qui vient taper sur son biceps.
« Ça va mec, on arrête de t’emmerder avec ça, pas la peine de refaire ta cravate pour la vingtième fois. »
            Le contact libérateur vient normaliser leur discussion qui reprend un cours normal. La force de leurs habitudes instaure d’elle-même la certitude de la confiance mutuelle qu’ils se portent. Mais Jean veille. Des hésitations dans la voix d’Alain, le jeu nerveux d’octave avec sa pièce fétiche, autant d’indices pour lui évident que quelque chose n’est pas dit entre eux. Est-ce que c’est son mariage ? Est-ce que c’est autre chose ? La pensée reste dans un coin de sa tête, incapable de s’arrêter comme à chaque fois. Ils finissent par sortir de la pièce, poussés par le temps vers l’église, située juste à côté du château. Alors que leurs pas les mènent jusqu’à la grande bâtisse et que leurs pas crissent sur le sol de petites pierres blanches, ils croisent au loin Abel, adossé à un mur et qui tire longuement sur sa cigarette. Il a l’air nerveux, mal en point. Juste en face de lui, dos au trio, un type en très joli costume sombre semble lui parler. Tous finissent par reconnaître Marc qu’ils ont déjà croisé çà et là à des soirées. Ni Alain ni Octave ne parlent de l’incongruité de sa présence ici, pas plus que celle d’Abel. Les regards de Jean et d’Abel se croisent, ils y échangent un message silencieux et bref, un accord entendu qui suit son cours. Marc l’a remarqué, il se retourne pour voir les trois amis rentrer dans l’église et y disparaître. Il se retourne vers Abel au visage impassible. Lui d’habitude si expressif et enjoué ne fait plus aucun effort pour tenter de paraître heureux. Marc, qui ne l’a jamais vu dans un tel état, ne sait pas trop comment le faire sortir de sa tristesse solitaire. Il décide d’aller au plus simple et tend les doigts vers Abel.
« Tu m’en passes une ? »
« Tu fumes toi maintenant ? »
            C’est plus un coassement qu’autre chose, mais au moins il a dit quelque chose.
« Aujourd’hui j’ai envie. Elle est pas venue ta copine…la galloise…comment elle s’appelle déjà ? »
« Jill…non elle est parti depuis…depuis un bail. Elle a même pas pleuré en prenant son train. »
« Ha. Tant mieux. Non ? »
« Ouais… si j’arrive même plus à faire pleurer les filles que je largue, je me demande à quoi je sers. »
« Tu sais vieux, c’est mieux comme ça. La mienne non plus n’est pas venue. Enfin, la mienne, je me comprends. Capucine quoi. Elle m’a dit que les mariages ça veut dire beaucoup de choses, que c’est compliqué entre nous en ce moment, qu’elle a du boulot ce Weekend…mais au fond la seule chose sincère là-dedans c’est qu’elle a plus envie de moi. C’est pas facile à admettre quand tu on a une nana qu’on aime près de soi, qui est officiellement ta copine mais que tu vois s’éloigner un peu plus chaque jour. J’essaie de tout imaginer, de trouver le truc qui va la faire redevenir amoureuse ; mais rien ne vient. Je suis condamné depuis le départ, je le sais, elle le sait, ça va juste prendre du temps. »
            Il a essayé de dire ça d’un ton enjoué, posé et stable, comme s’il maîtrisait ces évènements, tout néfaste qu’ils soient pour lui. Il a surtout fait ça pour Abel, pour ne pas avoir l’impression de se plaindre alors que l’autre va visiblement si mal. Mais les yeux du musicien sont rivés au sol, rendant tout contact visuel impossible. Incapable de savoir si Abel a écouté quoi que ce soit de ce qu’il a dit, Marc se demande ce qu’il va bien pouvoir dire maintenant. Si seulement le grand guitariste n’avait pas l’habitude de monter tellement en épingle la moindre de ses mésaventures, l’homme d’affaire aurait pu être certain de la sincérité de sa douleur. Mais Abel ayant coutume de conjuguer ses émois au superlatif, il était très ardu de savoir s’il souffrait vraiment ou si tout ça n’était qu’une mascarade de plus.
« Moi j’aime bien quand elles pleurent. »
« Quoi ? »
« Je dis : j’aime bien quand elles chialent. Ça me rassure. »
« Tu sais que c’est assez grave ce que tu me dis là… »
« Je m’en fous. Tu crois que je suis dupe ? Tu crois que je sais pas quel rôle je joue avec les filles, les autres musiciens, les gens ? »
« Ecoute Abel… »
« …Tu crois que je suis trop con pour voir tout ça ? Tu crois que je vois pas le sourire des gens qui me regardent et qui me méprisent pour ça ? Il y a rien de vrai dans rien, ni dans ma musique, ni dans mes coups de gueule, ni dans ce que je dis à tout le monde. J’ai besoin de ça tu comprends ? »
« Non ; non désolé je comprends pas. »
« C’est pas grave. Moi je comprends. »
« Il vaut mieux… »
« Ouais…ce que je veux dire c’est que je mens sur tout mais que j’en suis conscient tu vois. Je sais ces choses-là. »
« Quel rapport avec les nanas que tu fais pleurer ? »
« Mais tu comprends pas ? C’est le seul truc sincère que j’amène sur ce putain de monde. Cette émotion d’abandon quand je les laisse derrière moi, ce sentiment…c’est le seul truc honnête que j’ai pour moi. »
« Abel arrête, tu dis n’importe quoi. »
« Non, Marc, non. C’est pas n’importe quoi. D’habitude j’ai besoin d’être bourré pour le sortir mais là j’ai plus besoin d’alcool pour m’acheter une paire de couilles et voir les choses comme elles sont. Quand je les fais chialer, je sais qu’elles trichent pas. Tu peux tout inventer, mais pas les émotions, pas les larmes. Au fond, ce moment-là, quand je les quitte, c’est le moment où les respecte le plus, c’est celui où je donne le meilleur de moi-même. C’est con, hein ? J’essaie d’imaginer parfois ce que sera leur vie sans moi, leur vie après moi. Mais très vite ça me gonfle, ça n’a plus de sens. La seule chose qui en ait c’est ce moment où on a eu des sentiments l’un pour l’autre et que je viens tout casser. »
            Marc reste interdit. Il y a tellement de froideur, tellement de rationalité dure et violente dans la voix et sur le visage d’Abel en ce moment. La cloche de l’église qui sonne le rassemblement pour le mariage vient d’un coup raviver le corps du musicien. Toute la résignation affichée une seconde encore se mue en peur palpable, en nervosité tangible qui fait trembler ses mains et le fait regarder un peu partout de façon frénétique. Alors que les cloches continuent de carillonner, Abel scrute chaque invité, chaque personne qui passe dans cette joyeuse cohue, si proche et qui semble pourtant exister dans un autre univers tant les émotions qui les animent sont dissemblables des leurs.
            Les derniers retardataires rentrent en courant dans l’église, le visage d’Abel se ferme une fois de plus, encore d’avantage si c’était possible. Deux jeunes femmes sont en train de fermer les portes, poussant Marc à se précipiter à l’intérieur. Sur le perron, il se retourne pour constater qu’Abel n’a pas bougé. L’appel qu’il veut lui lancer pour lui dire de se dépêcher se perd dans sa gorge ; Dans une synchronisation parfaite, Marc voit les portes de l’église se fermer alors que le grand guitariste remet son blouson, tourne le dos à la bâtisse et s’éloigne seul, comme perdu dans un autre monde.
            La suite s’enchaîne, sans répit, sans fausse note, comme Jean l’avait prévu. Il n’avait pas anticipé la chaleur dans sa poitrine au moment de poser les yeux sur sa femme, celle qui jure en ce moment de n’aimer que lui, lui et lui seul, jusqu’à la fin de sa vie. Il n’avait pas vu venir les larmes qui perlent à se yeux lorsqu’il a jeté un œil en arrière sur Octave et Alain qui se tiennent au premier rang et dont il voit toute l’affection sincère dans leurs regards respectifs. Il n’avait pas prévu l’émotion dévorante et inéluctable qui le pousse d’ordinaire à s’isoler pour que personne n’en soit témoin. Fabuleuse ironie du sort, lui si pudique d’ordinaire montre ses faiblesses intimes à tous ceux qui sont venus assister à son mariage.
            La vague d’émotion passe pourtant, la cérémonie se poursuit, se finit ; s’ensuit la réception qui ne laisse aucun répit, les félicitations, les sourires sincères ou de circonstance, les embrassades factices ou honnêtes, les sourires qui se superposent aux remarques aigres sur tel ou tel détail. Et toujours il y a Salomé, sa femme désormais. Lui qui pensait que rien de tout ce qui se passerait aujourd’hui n’aurait d’importance, il se retrouvait piégé par cette pensée cyclique qui revenait sans cesse dans son cerveau : c’est ma femme, c’est moi qu’elle a choisi entre tous pour partager sa vie. Sa vie, rien de moins. Qui peut faire don de sa vie ? Qui peut jurer à un être fidélité et amour sans rien connaître du futur, de ce que sera son monde demain ? Elle l’a fait. Pour moi.
            Vient après le dîner, le passage de table en table pour vérifier que tout va bien, que la fête est bien à la hauteur de celle qu’il aime, que ce jour si singulier pour elle mais qui l’est devenu pour lui aussi restera sans tâche, souvenir précieux de plus qu’ils garderont en eux. Puis arrivent les discours, sans aucun intérêt et terribles sources d’angoisse : qui sait ce que des belles-mères biens intentionnés peuvent raconter en public comme fadaises et ce qu’un ami trop enivré peut lâcher comme secret un peu honteux…mais rien au final ne vient perturber la soirée, jusqu’à ce que le discours final, celui d’Alain et d’Octave n’arrive.
            Au moment où les deux compères rentrent dans la lumière mise en place pour l’occasion, tous les sens de Jean se remettent en marche. Malgré la fatigue, le stress et l’accumulation des sensations fortes de la journée, il rentre dans ces états de perception extrêmes qui lui permettent d'habitude de graver dans sa mémoire une scène même aperçu fugacement et ce dans les moindres détails. Il note tout de suite la démarche un peu anxieuse de ses amis, une nervosité hors de propos. Ils n’ont rien à dire que des choses banales et il sera heureux. Un instant, Jean prie même pour que la suite se déroule comme ça, un discours sans intérêt mais sans enjeu qui ne vienne à aucun moment perturber la joie de cette soirée.
            Mais rien dans l’attitude des deux autres ne vient conforter cette prière. À leurs échanges de regards, brefs et fuyants, Jean comprend qu’ils cherchent le courage d’accomplir quelque chose, et que ce n’est pas juste celui de parler en public. L’engrenage des indices de la journée, qui n’a jamais cessé de tourner dans sa tête lui ramène leurs hésitations de tout à l’heure et Jean comprend qu’elles concernaient ce moment précis. D’un signe de tête, Alain fait signe à Octave qui s’avance, seul, dans la lumière. Il sort une feuille de papier de sa poche, la déplie et prend une grande inspiration.
            Et ce sont des mots tout simples qui sortent de sa bouche, des mots à lui, pleins d’humour, de sincérité, de bienveillance. Il ne regarde même pas la feuille qu’il tient toujours à la main. Alain, visiblement complètement surpris, ne tarde pas à être gagné par la fraîcheur et la spontanéité de ce discours ; il prend lui aussi la parole pour dire des phrases sans réelle consistance mais dont le message d’affection pour leur ami est sans appel. La salle finie par les applaudir lorsqu’ils ont terminé, encore d’avantage lorsque les mariés les prennent dans leur bras.
            Ils se retrouvent bien plus tard, lorsque l’alcool a donné moins d’assurance à leur démarche et que l’accumulation des cigarettes fumées a teinté leur voix de petites fêlures. Ils sont dehors, se laissent revivifier par l’air frais de la nuit qui vient les tirer hors de leur torpeur. Un peu à l’écart du reste des fumeurs qui se sont regroupés dehors, ils sont juste entre eux. Jean voit bien maintenant le soulagement dans leurs yeux lorsque Alain et Octave se regardent, la tension passée qui a disparu depuis leur discours de tout à l’heure. Tous les rouages se mettent en place dans son cerveau, ce coup-ci avec toutes les pièces nécessaires et la lumière se fait.
« Le papier de tout à l’heure, c’était le discours de Damien ? »
« Oui. On l’avait écrit à trois mais en gros c’est surtout lui qui l’avait rédigé. »
« Pourquoi tu l’as pas lu ? »
« Parce que c’était pas ce qu’on avait envie de dire. Parce qu’il n’est plus là aujourd’hui et que ça rimait à rien. »
« Laisse parler Octave, putain… »
« Alou a raison Jean, on savait pas si on devait le lire quand même, si c’était genre un cadeau d’adieu bizarre ou quoi… »
« C’était un peu tordu de lire le texte d’un mec qui a disparu de notre vie depuis des semaines…visiblement pour pas revenir… »
« Disons qu’on savait pas trop comment faire. Et puis j’ai décidé au dernier moment de pas le lire, de dire des choses plus personnelles qui nous ressemblaient plus que ça. »
            Jean part d’un petit rire qui les laisse perplexe un moment.
« Je peux lire ? »
            Octave lui tend la feuille de papier, désormais réduite à une boule froissée.
« C’est assez sentencieux, un peu grandiloquent…tu sais comment il écrivait. En gros il y avait un truc qui sonnait pas juste dans ce message, c’était pas approprié pour un discours de mariage.»
            Ils se taisent maintenant, tentent de décrypter le sourire singulier qui se dessine sur le visage de Jean à mesure qu’il parcoure le texte de son ancien pote disparu. Pote, pas ami, plus maintenant. Jean laisse retomber la main qui tenait le message devant ses yeux.
« T’as du feu ? »
            Alain lui passe le briquet en argent, cadeau de Jean de son propre mariage l’année précédente. Lentement, Jean ramène à lui la feuille de papier, allume le briquet, enflamme la lettre.
« C’est le seul exemplaire qu’on ai, Jean… »
« Je m’en fous. Ça n’a plus d’importance. »
            Il laisse le papier en flamme tomber par terre, finir de se consumer rapidement. Les deux autres le regardent sans un mot, n’osant pas parler. Jean pose ses mains sur leur épaule.
« J’ai ma femme, j’ai ma fille, j’ai mes amis. Rien d’autre n’a d’importance. »



mercredi 21 avril 2010

Il - 06 - Damien


Découvrez la playlist One Man Tale 2 avec Diana Krall


                  Les poils se hérissent en partant de la nuque ; le sentiment de frisson, très singulier dans cette pièce surchauffé, lui parcoure tout le corps. Un moment, il se laisse balayer par cette sensation si agréable. Mais le fait qu’elle soit générée par la main rugueuse de Grisha sur sa peau nue le met tout de suite mal à l’aise. Damien a conscience de rougir, de se raidir. Les yeux clos, il était tout à l’écoute de son corps quand les mains ont commencé à courir le long de son bras, de son torse et de son visage, passant avec toute la douceur maladroite dont il est capable. Le moment si agréable se mue brusquement en gêne. La sensation de liberté et d’introspection d’être libéré de ses vêtements sans avoir à craindre le froid s’est volatilisée en un instant. La tension déplaisante s’accroît en lui, là la limite du supportable, et proche de lui faire ouvrir les yeux.
« Bien dormi ? »
                  Le calme et le sourire dans la voix de Grisha résonnent dans les oreilles de Damien. Plongé dans le noir, il se concentre sur les modulations de la voix qu’il entend. Il y perçoit l’amusement, la connivence, la compréhension instantanée la tension qui est venue s’immiscer entre eux. La gêne s’évacue d’un coup, ne laissant de son passage que le rouge aux joues de Damien. Il sourit maintenant, heureux de cette petite mise à l’épreuve si révélatrice de la confiance qu’il porte à son nouvel ami. Alors que ses oreilles sont toujours à l’affut, il entend le stylo de l’étudiante en troisième année qui court sur sa feuille de papier tandis qu’elle relate en ultra-accéléré l’échange sous-jacent entre lui et Grisha dont elle n’a pas perdu une seconde. Damien se renfrogne en se disant qu’il n’a guère de répit pour l’intimité ici ; mais c’est le prix à payer et c’est ce qu’il est venu chercher après tout. Il ouvre les yeux.
                  D'abord il y a la lumière, crue et blessante des néons blancs au plafond ; en arrière, Damien sent le repose-tête rigide sous sa nuque. Un coup d'œil à gauche et à droite lui montre les consoles des ordinateurs de test, les jeunes chercheurs qui passent, souvent à la suite d'un plus vieux qui donne des consignes. Près de ses pieds, il y a la chercheuse dont il a bien entendu déjà oublié le prénom même si elle le lui répété au moins trois fois. Et à droite, juste à côté des contrôles de la machine IRM, il y a Grisha ; Grisha et ses grosses mains bucheron, son visage rectangulaire de soldat et ses épaules de lutteur. Le neurologue fini de retirer les derniers émetteurs électriques qui relaient Damien à la machine IRM. Celui-ci se relève doucement, s’assied sur le rebord du matelas en plastique. Il reste à chaque fois près d’une heure dans le sas, toujours avec le même rituel, celui d’incarner tour à tour tous ceux qu’il a laissé derrière, imaginer les réactions, les réflexions, le quotidien. Ça fait un mois tout juste qu’il a disparu. Qui s’en est vraiment rendu compte ? La question reste toujours suspendue en l’air. Mais tout ça à l’air tellement loin maintenant. D’ailleurs le rituel ne dure guère dans la machine IRM : très vite, les autres s’effacent pour ne laisser que lui, Damien, face à lui-même.
« Alors, ça donne quoi aujourd’hui ? »
« Aucune possibilité de rédemption, je crains. Toujours aussi loin de nous, Dr Strange.»
                  Grisha prend plaisir à le voir s’enorgueillir de ce surnom et de ce constat ; il n’a pas fallu plus deux jours à la horde des lecteurs assidus de comics qui peuple la section « Neurologie » de l’université d’Harvard pour lui trouver cet alter ego. Et pour cause : tout chez lui respire la différence synaptique, la singularité cérébrale : quand la majeure partie de la population est droitière, lui est gaucher ; lorsque presque tout le monde utilise son cerveau de manière analytique et séquentielle, lui approche l’existence de manière globale et intuitive ; alors qu’une écrasante majorité analyse le monde par le biais privilégié de la manière visuelle ou auditive, c’est par les sensations corporelles que ce kinesthésique l’appréhende.
                  Il sait pourtant que si Damien devait être un personnage de bande dessinée, il aurait aimé être Rachel Summers ou X-man, des enfants perdus dévorés par un pouvoir dont il n’avait jamais demandé la charge, mais dont aucun n’aurait accepté une seule seconde de se séparer ; comme s’ils trouvaient dans l’ivresse de cet élément qui les distinguait des autres leur véritable raison de vivre. Seuls au milieu des autres, à chaque fois tentant de créer un pont entre eux et le reste de monde, pour à chaque fois échouer maladroitement à bâtir cet édifice trop artificiel. Non, décidemment, rien en lui ou en eux n’est normal et Dieu seul sait combien ils seraient malheureux s’ils l’étaient. Ayant tant vécu dans un monde qui n’était pas fait pour eux, ils ont placé toute leur estime et leur fierté dans leur singularité voire leur opposition au plus grand nombre. Quitte à y laisser des plumes. Il avait failli en laisser beaucoup le petit père Damien lorsqu’il était arrivé ici il y a un mois. Et il en laisserait beaucoup d’autre en repartant.
« Ça va ? »
« hum hum, j’analyse les résultats. »
« Menteur. »
                  Le petit air rusé sur le visage de Damien vient faire souffrir malgré lui le scientifique, une fois de plus touché au cœur tant le français vient raviver en lui le souvenir de son petit frère laissé à Saint-Pétersbourg. Saleté de petit vagabond qui sait si bien voir ce que les autres veulent cacher, qui décèle sans y prendre garde tout ce qui saigne et qui fait mal ; mais aussi ce qui apporte la joie et le bonheur.
« On a rendez-vous à quelle heure demain ? »
« Demain on est en vacances pour trois jours ! »
« Ha… »
                  Grisha regarde un peu étonné Damien qui est sincèrement dépité de ne pas poursuivre tout de suite ses recherches existentielles et neurologiques dans la machine IRM. Depuis bientôt trois semaines, il y rentre chaque jour dans le but de démêler les secrets de son cerveau si particulier, outil de recherche des plus précieux pour l’équipe de neurologie d’Havard. Il est rare pour eux de trouver des sujets de test qui possèdent une seule des caractéristiques neurales de Damien, alors les trois en même temps…c’est pour eux l’occasion de venir mettre en lumière une des zones les plus obscures du cortex humain. Et pour Grisha de faire son sujet de mémoire sur un élément hors norme qui doit lui permettre d’être publié par Science ou Nature. Mais très vite l’envie de gagner a été supplantée par autre chose, une amitié forte et mimétique qui est arrivée sans crier gare entre lui et son sujet de test, un rapport fraternel qui les a envahit tous les deux.
« Tu l’aimes tant que ça ce laboratoire ? »
« Tu déconnes ? C’est génial ici, on se croirait dans Akira ! »
« Chez qui ? »
« Personne. Akira. C’est un manga, une bande dessinée. Je pense que tous les mecs de ta promo connaissent. »
« C’est une belle histoire. »
« Très ! Mais ça fini très mal…comme souvent chez les Japonais. »
« Tu aimes cette histoire ? »
« Oui…mais comme d’habitude j’aime plus les personnages secondaires que les héros, et eux meurent tout le temps à la fin. »
« C’est bon les filles, vous avez fini votre petite discussion ? Peut-être que c’est le moment d’aller vous sucer la queue dans les douches, non ? »
« Salut Ron. »
                  Grisha ne s’est même pas retourné. Il l’a entendu venir depuis un moment alors que le pas martial de Ron Walsh avançait dans la pièce de l’IRM. Toutes les universités du monde possédaient en petit nombre cet archétype d’imbécile heureux, fer de lance de la normalité, de la bêtise violente et de la domination par la force. Déjà, accourent derrière ce grand type une petite asiatique et un type blond à lunette, tous deux aussi navrés l’un que l’autre des injures prononcées par Ron, celui avec qui ils travaillent par la force des choses.
                  Un coup d’œil sur la droite révèle à Grisha que Damien n’a pas du tout pris sur lui autant que le neurologue : la colère se lit désormais sur son visage. Il va se décider très vite à agir ou non, Grisha le sait, et ça finira forcément en pugilat. Ron est un sale con, mais il sait se battre, ses petits copains de l’armée le lui ont appris aux camps d’été qu’il fait chaque année. Et il est trop bête pour avoir des scrupules. Lentement, Grisha se retourne pour faire face à celui qui est, aussi douloureux que ça soit, son collègue de travail.
« Alors, Koroyev, on s’est trouvé une petite fiotte pour tirer un coup ? Ça doit te changer, non ? »
                  Il aimerait tellement pouvoir trouver une bonne répartie à dire devant tout le monde pour humilier Ron…mais l’esprit de Grisha est tenu par son besoin de museler son exaspération, verrouiller son envie de taper et garder un œil sur Damien qui bouillonne. Tout ça fait trop de choses auxquelles être attentif pour capter les phrases au vol et en tirer avantage. Peu importe. Grisha se calme d’une grande inspiration. « Choisi tes combats » dit le proverbe ; ses préceptes à lui enseignent en outre qu’il doit toujours choisir le meilleur visage de lui-même. Il ne cèdera pas à la violence.
« C’est clair que ça le change…. »
                  Ho, non.
« …faut dire qu’en terme de pipe, j’assure sévère depuis que j’ai pris des cours avec ta sœur, Ron. D’ailleurs, c’est pas elle qu’on voit se faire prendre par trois type sur un petit film amateur qui circule sur l’intranet de la fac ? »
                  Ron reste une petite seconde interloqué, ne parvenant pas à croire à ce qu’il entend. Il se tourne vers Damien qui, très heureux de lui, le regarde maintenant avec un grand sourire. Puis tout passe au ralenti : c’est Ron qui s’élance vers Damien, Damien complètement surpris qui réagit avec un temps de retard et le bruit sourd d’un uppercut qui brise mâchoire, canines, molaires et incisives en bloc, un corps lourd qui s’effondre en fracas sur le sol du labo.
                  Le silence se fait, alors que tous regardent médusés Ron assommé sur le coup, au sol, la bouche en sang, le souvenir crispant du son des os qui cassent encore vif dans les oreilles. Grisha reste un moment inerte, le poing encore en l’air, se revoit le donner en un souffle de bas en haut, cueillir la mâchoire et pousser de toutes ses forces. Il a peut-être fait l’armée Ron Walsh mais il n’est pas le seul. Doucement, le poing retombe alors que dans l’esprit de Grisha les conséquences à venir de son geste affluent comme le sang à son visage. Il n’a pas voulu, il n’a pas réfléchi, c’est parti tout seul. C’était un beau geste, fluide, naturel. Il lui reste bien des choses de la Russie finalement.
                  Comme il s’y attendait, rien ne s’est passé après. Personne n’a bougé, personne n’a fait quoi que ce soit pour l’arrêter. Il a quand même vérifié que Ron respirait encore afin de déterminer s’il doit commencer à s’enfuir ou pas. Mais Ron respire et Grisha connaît la suite. Il sort, marchant d’un pas monolithique vers la sortie, revoit en pensée tout le chemin qu’il a parcouru pour arriver ici, arrive dans le parc d’Harvard, prend la première sortie qui le ramène dans la rue froide de Cambridge.
« Putain de Grisha de russe de merde, tu vas m’attendre oui ? »
                  Accourant derrière lui, Damien arrivé essoufflé, sa chaussure droite encore en main.
« Surtout me laisse pas le temps de prendre mes fringues avant de te barrer ! J’ai juste fait la moitié du bâtiment à poil à essayer de te courir après ! »
                  Damien sourit au grand gaillard qu’il a en face de lui, d’un sourire qui affirme plus qu’aucun mot qu’ils sont ensemble dans cette adversité. Passé la surprise, et peut-être le soulagement, le russe lui sourit en retour.
« Allez vient, on va boire une bière. »
« Tu es sûr que c’est ce qu’il y a de plus approprié après avoir tabassé un mec ? »
« Certain. »
« Ha…ok. J’imagine que c’est comme ça qu’on traite les problèmes en Russie. »
« En Russie ou ailleurs. C’est toujours une histoire de savoir qui cogne sur qui. »
« Je te trouve bien cynique. »
« Non réaliste. D’habitude j’ai besoin de boire pour y arriver, là ça vient tout seul. »
                  Il commence à s’éloigner. Immédiatement, Damien vient se mettre à sa hauteur, un peu penaud. Ils marchent un moment en silence, une gêne aujourd’hui familière entre eux.
« Merci en tout cas…je crois que sans toi c’est moi qui jouerais du piano avec mes dents en ce moment. »
« Y a pas de quoi. Allez rentre. »
                  Ils s’installent dans le pub encore un peu vide avant la sortie des classes de 18 heures. Au fond, quatre types aux airs d’informaticiens s’acharnent en trépignant sur un piano hors d’âge. Le regard grave de Grisha ne plaît pas du tout à Damien qui sent d’emblée que l’autre ne va pas tourner autour du pot très longtemps.
« Pourquoi tu m’as suivi ? »
« Parce que c’est ce que je pensais juste, parce que tu m’as aidé, parce que tu es mon ami. C’est bizarre comme question. »
« C’est pas bizarre ; je veux comprendre pourquoi tu as quitté tous tes amis du jour au lendemain et malgré ça tu m’as couru après alors que tout t’aurait poussé à me laisser seul. »
« Tu pensais que j’allais te laisser te barrer pour éviter les emmerdes ? Après ce que tu as fait tout à l’heure ? »
« Oui. »
« Mais t’es dingue, mec ! »
                  Damien essaye de sourire à nouveau pour recréer un lien d’empathie entre lui et Grisha, mais le neurologue est fermé à toute connexion émotionnelle.
« Combien de tes potes auraient fait ce que j’ai fait aujourd’hui ? »
« Mais qu’est ce que c’est que cette question ? »
« Combien ? Répond juste à ça. D’après toi, combien ? »
« Ne me parle pas sur ce ton. »
                  Ils s’affrontent du regard maintenant ; mais ils sont face à eux-mêmes, pas un masque qu’ils portent par convenance. Brusquement, les deux expatriés qui ont laissé derrière eux tout le confort et la douce certitude du quotidien se jaugent sans un mot. Ils confrontent dans un rituel vieux comme le monde la force de leur détermination, bien plus vaste que ce que leurs attitudes habituelles ne laisseraient supposer.
 « SI tu t’en veux de m’avoir aidé, fallait laisser faire l’autre connard. »
« Tu te serais fait tabasser. »
« Qu’est ce que t’en sais ? »
« Pourquoi tu as besoin de mordre la main qui t’a aidé, Damien ? »
« Parce que je ne tolère pas qu’on me juge. Me juger c’est se mettre au-dessus de moi, c’est prétendre valoir plus que ce que moi je vaux et me faire une morale que je ne respecte pas. »
« On dirait un gosse. »
« Pourquoi, parce que contrairement à tout le monde, j’arrive pas à me résigner à vivre une vie de seconde zone ? »
« Débarquer à trente ans à Harvard comme cobaye de la section neurologie, je voit pas en quoi c’est une vie de premier ordre. »
« Moi oui. C’est pour ça que je suis parti de chez moi, que j’ai laissé mes potes derrière, parce qu’ils ont cru qu’ils avaient le droit de me juger. Le seul qui peut le faire, c’est moi. »
                  Les clignements d’yeux sont les seuls mouvements qui les éloignent de l’intense affrontement du regard qui persiste entre eux.
« Tu mens. Tu m’as parlé d’une fille, Fleur. C’est pour elle que t’es parti. »
« Non, ça n’a rien à voir. Elle c’est le déclencheur. Tu veux savoir ce qui s’est passé ? Rien. J’ai juste vécu avec elle pendant six mois à peine ; mais pendant ces six mois j’ai pas vu un seul de mes potes. Et je n’en ai connu aucun manque. Je me suis rendu compte que je pouvais tous les lâcher du jour au lendemain sans aucune hésitation, aucun remord et aucun regret. »
                  Ils se regardent toujours, mais l’intensité colérique a chuté entre eux. Il a désormais autre chose, cette chose après laquelle court Grisha depuis un bon mois, depuis qu’il a rencontré Damien, la clef de mystère de sa fuite en avant.
                  Profitant de ce court répit, une serveuse vient prendre leur commande que Grisha grommelle. Conscients qu’ils vont être interrompu encore une fois, aucun des deux ne repart dans la conversation tout de suite. Ils en profitent l’un et l’autre pour se plonger dans leurs pensées respectives ; heureusement, les bières arrivent vite. Mais ni Damien ni Grisha ne trouvent le courage de sa relancer à l’assaut tout de suite. Le neurologue dévisage l’autre qui regarde sur sa droite, les yeux vers le trottoir qu’il regarde par la fenêtre. Ce n’était pas comme ça qu’il fallait le faire, pas comme ça qu’il fallait le faire parler. Mais pourquoi est-ce que ce coup de point est parti si vite dans la mâchoire de Ron…
« J’en sais rien. »
« Quoi ? »
« J’ai jamais su…combien seraient capable de bouger si je me faisait tabasser. Combien de mes potes auraient fait comme toi ? Honnêtement de je sais pas. La moitié ne le ferait pas par manque de conviction, l’autre par manque de courage. Il doit bien en rester un ou deux qui aurait tenté un truc mais je te jure que c’est plus les statistiques qui me font parler que la confiance que j’ai en eux. »
« C’est ce que tu penses sincèrement ? »
« Oui. Je connais aucun de mes potes qui m’ai compris, qui m’appréciait pour ce que j’étais. »
« Comment tu peux être aussi sûr de toi ? »
« Parce que j’ai entendu ce qu’ils disaient quand ils m’ont fait la leçon, dit comment il fallait être, parler, se tenir, m’adapter. Aucun ne parlait de moi mais de l’image qu’ils en avaient. »
« Et ils se trompaient tous ? »
« Non, d’une certaine façon ils avaient tous un peu raison. Mais chacun d’entre eux n’avait de juste qu’un infime parcelle, noyée dans les mythes et les légendes qu’ils avaient plaqués sur mon nom. »
« C’est très lyrique. »
« C’est très vrai. Il suffit de parler de choses un peu essentielles pour qu’on te traite de gosse ou d’ado attardé. C’est si sérieux que ça de parler tes problèmes de boulot, tes pannes de bagnole ou des biberons de ta fille ? »
                  Grisha a sourit, un peu malgré lui. Il aurait aimé rester plus distant avec ses émotions, mais elles le rattrapent une fois de plus.
« J’en ai marre de tolérer des gens qui se regardent vivre, qui passent leur temps à sauver les apparences sans se rendre compte qu’ils ne sauvent que ça. »
« Là oui, tu as un discours d’adolescent attardé. »
« Pauvre con… »
                  Lui aussi a retrouvé sa bonne humeur. C’est une autre atmosphère qui s’instaure, celle des rituels masculins où l’on peut tout livrer.
« Pourquoi le jugement de tes amis t’as fait partir ? »
« Parce que j’ai compris qu’ils étaient comme les autres. J’ai toujours su que j’étais fondamentalement pas comme eux mais qu’on avait…disons quelques différences en commun, qu’on était tout un groupe à pas rentrer dans les cases. »
« Mais le seul qui rentrait nulle part c’était toi. Et ils te l’ont dit. »
« Oui, à leur manière…pas mal ou quoi, c’est juste que j’ai réalisé que je m’étais trompé sur leur compte, qu’on vivait pas la même chose au final. Et que comme tous les autres ils se plaçaient au-dessus de moi. »
« Tous ? »
« Presque. »
« T’en as laissé derrière qui ne l’avaient pas mérité ? »
« Oui. »
« Et alors ? »
« Et alors je m’en fous. »
« Vraiment ? »
« Non, t’es con, je m’en fous pas genre ils peuvent crever et ça me fera rien…mais c’est pas suffisant pour m’empêcher de dormir. »
« Je pense que tu n’es pas très honnête. »
« Je pense que tu me connais mal. »
« Ça sert à rien de vouloir lutter contre le monde Damien. Tu es encore jeune mais tu verras : des fois, la vie est plus forte que toi. Dans ces cas-là, tu seras heureux d’avoir ces amis pour t’aider. »
« J’ai plus envie de revenir vers eux. Maintenant qu’ils sont loin, ça fait comme un grand vide, ça laisse plein de place pour des choses nouvelles, des gens nouveaux qu’il me reste à découvrir. »
« Tu es égoïste. »
« Peut-être. Peut-être que je ne suis pas honnête, peut-être que je me trompe. Mais ce que j’ai ressenti les dernières fois où je les ai vu me dit le contraire. »
« Moi je pense surtout que tu t’es pas remis du départ de Fleur. »
« Oui, ça sûrement. C’était la seule avec laquelle je me sentais pas seul. C’est comme si j’avais attendu sans y croire qu’une nana arriverait un jour et qu’avec elle…je sais pas… avec Fleur je me sentais bien, j’avais pas besoin de tricher, d’expliquer. J’avais confiance en elle. J’avais le sentiment que lorsque je lui parlais elle comprenait tout ce que je voulais dire, sans entrave, pas parfaitement bien sûr, mais l’essentiel était transmis. »
                  Il est perdu dans ses souvenirs maintenant. Il ne regarde même plus Grisha, il est loin dans ses émotions et sa mémoire d’une femme qu’il a aimée et qui est parti, comme lui a quitté ceux qui l’aimaient. Qui peut vraiment comprendre cet homme perdu dans ses singularités fonctionnelles, lui dont le rapport au monde est si différent des autres ?
« Je suis parti parce que j’avais plus rien à faire là-bas. Je voulais savoir si j’avais la moindre légitimité pour agir comme je le faisais, si j’étais un connard de plus qui se pensais unique ou si ce sentiment d’être différent de tout le monde était vrai. Je faisais confiance à aucune religion, aucun courant de pensée pour me donner la marche à suivre. Mais à la science, oui. C’est pour ça que je suis venu ici. Je savais qu’ici j’aurai la réponse. »
« Tu l’as, très bien. Qu’est ce que tu vas en faire ? »
« Je sais pas. Je sais pas…mais j’ai plus envie de perdre de temps avec les conneries. Je veux faire ce que j’aime vraiment, sans avoir à me soucier de ce que les autres veulent me voir faire. »
                  Il avait dit avec une énergie nouvelle, un brusque espoir nouveau dans ce que la vie avait à lui amener.
« Et tant pis si ça les fait souffrir. »
« Et tant mieux si ça les rend heureux. »
                  Grisha n’a plus rien à dire. Du doigt, il titille sa bouteille de bière encore fraiche à laquelle il n’a pas touché. Ça ressemble à une rupture, comme si l’entente tacite qu’il y a avait entre eux, celle de chercher ensemble la clef de l’identité de Damien, venait d’aboutir à sa révélation finale ; elle n’avait donc désormais plus lieu d’être. D’un geste un peu las, Grisha pousse vers Damien la pile de feuille qu’il n’a jamais lâché, les résultats de l’analyse IRM. Sans un mot et évitant le regard, il se lève et sort. Damien reste seul, interloqué, envahit de la tristesse de son ami. Il n’a pas de morale, ça non, mais de l’empathie oui, bien plus que la moyenne. Il a vu tous les signaux dans les gestes de Grisha, ceux qui trahissent tout ce que le Russe tente si bien de dissimuler : sa peur, ses doutes, ses espoirs, sa tristesse, sa croyance dans la foi musulmane, la transposition qu’il fait entre Damien et un autre être cher, sa certitude que le jeune homme va partir, le laissant seul derrière.
                  En dépit de ses réticences, Damien lit avec attention les pages du rapport médical. Malgré les deux bières qu’il avale l’une après l’autre et de ses efforts, il n’y comprend pas grand-chose. Les conclusions si évidentes pour Grisha restent imperméables à sa compréhension. Mais il n’a pas besoin de ce bout de papier pour savoir ce qu’il veut dire. Tout ce qu’il y a là, Damien l’a compris dans l’attitude du neurologue. Il faut maintenant s’y résoudre, accepter qu’il sait et répondre à cette question : et maintenant ?
« Salut. »
                  Il lève les yeux au ralenti, essaye de se souvenir à qui appartient cette voix qu’il reconnaît vaguement. Il pose ses yeux sur l’étudiante de troisième année qui le suit avec l’équipe de Grisha. Pris de cours, il tente par tous les moyens de se souvenir de son nom ; c’est peine perdue, aucun indice n’émerge de sa mémoire. Mais il se souvient nettement qu'elle étudie les connexions neurales entre deux individus, qu'elle vient d'Argentine, qu'elle commence ses phrases par une petite moue très mignonne de la bouche. Il a conscience qu’il doit dire quelque chose mais rien ne vient tout seul. Il faut faire au plus simple.
« Salut. »
                  Un silence, pesant, s’instaure.
« Vous ne me demandez pas comment vas Ron Walsch ? »
« Je ne vous demande pas comment va Ron Walsh. »
                  Il a souri en disant ça, ce qui la fait sourire, mais nerveusement, en retour.
« D’habitude les gens comme vous on les appelle les « rats ». »
« Les gens comme moi ? »
« Ceux qui viennent gagner leur vie ici en servant de cobaye aux équipes de recherche. Mais vous…vous êtes différent. »
« Je suis pas un rat. »
« Alors qu’est-ce que vous êtes venu faire ici ? »
« La fin de ma quête. »
« C’est une blague ? »
                  Elle ouvre de grands yeux noirs très jolis derrière ses lunettes. C’est amusant, la première fois qu’il l’a vu il s’était di clairement qu’elle n’était pas si mignonne que ça ; il a maintenant un tout autre avis sur la question.
« Non, pas du tout. Je suis venu jusqu’ici pour découvrir qui j’étais, ce que j’avais au fond de moi, si je me perdais la nuit dans mes délires ou si j’avais raison de penser que j’étais différent des autres. »
« On est tous différents. »
« Moi un peu plus que les autres visiblement. »
« C’est amusant que vous disiez ça ; ça à l’air très intime et vous m’en parlez très librement. »
« J’ai toujours eu tendance à me livrer facilement aux femmes. Disons que vous exploitez une faiblesse naturelle. »
                  Elle rit, de bon cœur cette fois-ci.
« Je peux m’asseoir ? »
« Oui. D’habitude j’aime bien être seul dans un moment comme celui-là mais je pense que vous ça ira. »
« Vous savez vraiment parler aux femmes ! »
« J’ai bien d’autres défauts dont vous n’avez pas idée… »
« Vraiment ? »
« Oui mais si je vous disais tout maintenant vous partiriez en courant. »
                  À nouveau, elle émet un petit rire discret et presque aussi timide qu’elle.
« Alors vous vous êtes trouvé finalement ? »
« Oui. »
« Et maintenant, vous allez faire quoi ? »
« Je vais chercher quelqu’un à qui parler. »

mercredi 14 avril 2010

Il - 05 - Elle


Découvrez la playlist One Man Tale 2 avec Diana Krall

L’ongle qui tapote la table du café trahit sa nervosité grandissante. Et Cathy et elle évitent leur regard respectif, cherchant les quelques secondes de répit que l’incertitude et la gêne partagée autorisent. Les mots sont encore bloqués dans la gorge de Fleur, durs et chargés d’émotions douloureuses. Le visage de Cathy s’incline un peu vers elle, leurs yeux se croisent, s’accrochent, ne se lâchent plus.
« T’as prévenu les flics ? »
Fleur fait non de la tête, un peu surprise de la question.
« Moi je l’aurai fait. Je veux dire…si jamais il est mort, tu devrais penser à te protéger. »
Devant le regard interrogateur de Fleur, Cathy comprend qu’elles ne sont pas du tout sur la même longueur d’onde. Avec énergie, elle enchaîne :
« Si jamais la famille te fait un procès, si c’est un suicide... »
« Mais il n’est pas mort !!»
« Qu’est ce que t’en sais ? Aucun de ses potes ne sait où il est passé depuis trois semaines."
"Mais ses parents seraient au courant."
"Et tu crois qu'ils penseraient à te prévenir ? Moi je suis pas sûre."
"Ecoute Kat', je crois que vas un peu loin…"
"Non parce que franchement, j’en ai pas mal parlé autour de moi et… »
« Cathy ! »
« Oui…enfin un peu, quoi. »
« Je t’avais demandé de pas le hurler sur les toits ! »
« J’ai pas hurlé sur les toits, j’en ai juste un peu parlé comme ça. Ce que t'es susceptible en ce moment !!»
Leurs têtes sont droites, celle de Fleur fermée par la colère et la sensation blessante d’avoir été trahie, celle de Cathy se modifiant à mesure qu’elle comprend à quel point l’autre tenait à cette promesse. La tension monte brusquement entre elles, tension que Fleur dévie et décrochant son regard de celui de sa copine. Sa copine, pas son amie, elle s'en rend compte en ce moment. Une copine qui a été là tout le temps pour elle mais à qui elle ne peut toujours pas faire confiance complètement. Déjà, Fleur la devine bouder, raconter à ses potes du boulot qu'elle est allée se prendre un café avec une copine dont l'ex vient de disparaître et qui s'est fait envoyé bouler alors qu'elle essayait de rendre service. Ce détournement de sa douleur à elle lui hérisse le poil. Elle avait besoin de parler à quelqu'un, le téléphone a sonné, Cathy était au bout du fil et voilà. Maintenant elle regrette sa décision : c'est comme si elle rabaissait l'importance de cet instant en l'offrant en pâture à la première venue juste parce qu'elle était là au bon moment.
Alors que Cathy boude maintenant complètement, Fleur pense dans un sourire à l'ironie de la situation, à Damien qui ne l'a jamais aimé ; il disait de Cathy qu'elle était la version remise à neuf de la concierge, toujours prête à prêter une oreille aux malheurs des autres mais sans aucune volonté sincère de la voir aller mieux. "Tu trouveras toujours des gens pour supporter ton malheur ; il est bien plus dur de rencontrer des gens avec qui partager des joies sincères". Quand est-ce qu'il avait dit ça ? Elle revoyait la lumière, la fin d'une journée d'été, la sensation de la chaleur du soleil sur son bras, le bruit de l'eau pas loin. Fleur sait bien qu'elle imagine, qu'elle enjolive : tous ces beaux souvenirs ressemblent maintenant plus à une espèce de rêve précieux qui flotte dans un coin de sa mémoire, une île lointaine dont l'évocation fait naître un sourire à ses lèvres mais qui ne résisterait pas à la confrontation avec le réel. C'est ce que Damien avait été finalement, un moment agréable qui perdure encore un peu en souvenirs.
"Fleur ?"
Elle tressaille, surprise d'être partie si loin dans ses réflexions. Elle est de retour au café, laisse les quais de Seine un après-midi de juillet loin derrière.
"Fleur ? Tu m'écoutes ? Ça fait plaisir de venir prendre un café avec toi en tout cas…"
Elle aimerait lui dire de se taire, qu'elle n'a pas à la juger, elle qui divulgue partout les secrets fragiles que Fleur lui a remis. Mais elle garde toujours en elle ces trébuchements sociaux qui lui font faire l'inverse de ce qu'elle aimerait afin de rentrer dans le rang.
"Désolée Cathy."
C'est tout, ça suffit ; la douceur innée qu'elle sait mettre dans sa voix est tout ce qui est nécessaire pour balayer la mauvaise humeur de l’autre. Calmée, Cathy enchaîne tout de suite sur les derniers potins de son travail, sa façon à elle de rétablir une communication normale entre les deux jeune femmes. Fleur n'écoute plus que d'une oreille, plus attentive à tout ce qui l'entoure depuis qu'elle est sortie de son rêve éveillé de Damien.
La consistance du réel, les détails fourmillants un peu partout, des odeurs aux visions, la sensation de son blouson serré, le léger froid de la chaise en métal, le sol sous ses pieds. Il était tellement loin de tout ça. Il avait cette naïveté touchante de tout vivre intensément ; même les moments de calme les plus purs étaient vécus chez lui avec une force insoupçonnable…c'était à la fois enivrant, vivifiant et lassant. Fleur repart dans ses souvenirs, s'accroche à la table du café dans un réflexe physique de rester dans le vrai monde, quand bien même celui-ci n'a que Cathy à lui offrir.  Encore une chose qu'elle admirait en silence chez Damien, cette furieuse indépendance vis-à-vis des autres, ce manque singulier de besoin d'appartenir. Ses mondes, son univers, il les créait de toutes pièces, il ne s'en cherchait pas un auquel se rattacher, signe de compromis et d'abandon de ce à quoi il croyait.
« Tu crois pas ? »
Mince, elle a perdu le fil ; au visage de sa copine, Fleur essaie de trouver une réponse adéquate qui ne viendra pas révéler le fait qu’elle n’écoutait pas. Déjà elle sent le rouge lui monter aux joues, d’un de s’être fait prendre, deux de ne pas savoir dire clairement à Cathy qu’elle se fiche de ses histoires. Elle n’en aura pas le temps : une main pleine de grâce se pose sur l’épaule de Cathy qui se retourne, surprise, pour découvrir le visage impérial de Maya qui vient d’apparaître. Celle-ci plante ses yeux dans ceux de Cathy, laisse l’autre se faire submerger par sa domination sans force sur elle. Puis Maya trouve le regard de Fleur ; le moment est comme magique, simple et pourtant bouleversant. Dans la poitrine de Fleur, la joie de voir cette amie si chère qu’elle ne s’attendait absolument pas à voir éclot d’un coup et la balaye tout entière.
« Mais…t’es venue… »
« Bien sûr que je suis venue. Qu’est ce que tu croyais ? »
Fleur se souvient du message sans espoir qu’elle lui avait laissé ce matin avant de partir ; ça fait quoi, quatre ou cinq mois qu’elles ne se sont pas croisés ? Depuis que Maya travaille sans relâche dans son agence d’évènementiel, c’est presque impossible de trouver le temps d’un café ; Fleur n’a pas osé lui parler de ses problèmes avec Damien de peur de la déranger. Pourtant, elle est là en dépit d’un message particulièrement vague et incohérent laissé sur son portable.
Avec ce maintien impeccable que Fleur a tant envié, Maya s’assied en face d’elle, à côté de Cathy qui est elle visiblement gênée ; parfaitement consciente de ce qui est en train de se passer entre les deux filles Cathy se lève d’un coup.
« Bon ben tu tombes bien parce qu’il fallait que je file. »
« Ha. »
Remise de son émotion, Fleur se sent soudain un peu mal et sincèrement reconnaissante envers Cathy.
« Merci d’être venu Kat’. »
« Allez, on s’appelle ma belle. »
« Oui, on s’appelle. »
Elle file d’un coup, sans un regard en arrière.
« Elle m’aime décidément pas beaucoup ta copine. »
« Non. Mais c’est pas grave ; enfin, si mais c’est pas grave. Désolé, je sais plus ce que je dis. Ça me touche vraiment que tu sois venu. »
D’un geste et sans hésitation, les doigts des deux jeunes femmes se joignent. Fleur sent la chaleur de la main de Maya dans la sienne, lien de chair qui fait transiter les émotions et le sentiment de confiance qui s'instaure entre les deux. Le froid quelle avait endossé pour se protéger de Cathy fond en un instant. Naturellement, un sourire franc se dessine sur leurs bouches à toutes deux ; l'immobilisme de Fleur se mue doucement en joie énergique, solaire.
"Alors, raconte ton ex."
Fleur prend une grande inspiration, convaincue qu’elle est en face de la bonne interlocutrice pour se livrer enfin.
"Il est parti."
"C'est pas toi qui l'a plaqué?"
"Si, mais il est parti, il a disparu."
"Sérieux ? Mais c'est trop un truc de prince charmant ça ! Plus personne qui fait ça aujourd'hui."
"Oui c'est vrai. »
Elle a pouffé en disant ça, comme si le réconfort de discuter avec Maya prenait trop de place dans sa poitrine, exultant par manque de place à l'intérieur.
"Il était bien ce mec. Un peu rêveur mais sympa."
"Oui, je crois qu'au final il manquait trop d'emprise sur le réel. Il était à la fois charmant mais enfermé dans ses convictions, ses croyances et son besoin de se prouver des choses à lui-même. Pour beaucoup de choses il était très mature ; mais parfois…je ne sais pas, c’est comme s’il refusait d’abandonner ses rêves d’enfants. »
« Il m’a jamais fait l’impression d’un ado sur le retour. »
« Non, c’était plus profond que ça. Moins absurde et puéril mais plus… »
« Viscéral ? »
« Oui. C’est comme s’il se cherchait constamment, qu’il essayait divers personnages des lui-même en tentant de savoir lequel était le bon, lequel il inventait. Il pouvait être très dur, très froid, cruel même. Ça ne durait jamais, mais c’était là, tapi au fond et j’avais l’impression que ça pouvait ressortir à un moment. »
Maya n’a pas lâché la main gauche de Fleur qui lui transmet chacun des mouvements de son corps alors que sa main droite danse dans l’air, tentant d’illustrer du mieux qu’elle peut ce descriptif vague et sincère, émotion brute qui ressort, paroles qui dépassent de loin ses pensées et ce qu’elle avait voulu dire.
« Je crois que c’est pour ça que j’ai dit non. »
« Non ? Non à quoi ? »
« Il voulait qu’on s’installe ensemble, qu’on vive ensemble. »
« Sérieux ? »
« Oui, il…il était très amoureux je crois ; ça…je pourrais jamais lui reprocher de pas m’avoir aimé. Ça fait bizarre de ça, on dirait que je parle d’un mort. »
Elle sourit mais des petites larmes sont montées à ses yeux maintenant rouges. Elle n’a rien contrôlé de ses paroles qui sont sorties d’elles-mêmes, comme un secret enfoui qui avait besoin de sortir et qui n’attendait que la bonne occasion. Maya laisse patiemment l’émotion passer, caresse avec douceur la main de Fleur qu’elle na pas lâchée et que l’autre agrippe désormais avec force.
« Pourquoi non ? »
« Parce que c’était pas le bon, je crois. J’étais bien avec lui, mais pas assez pour le choisir lui, pour m’engager. »
« Ça s’est passé comment ? »
« On se parlait sur Skype… »
« Il est moins charmant tout de suite ton Roméo. »
« Non…non. C’est pas ça. C’est lui qui voulait que ça se passe comme ça parce qu’il me disait : si je te demande en face, tu vas dire « oui » par gentillesse, par tu ne sais pas dire non de peur de blesser les autres. Le faire comme ça, c’était une façon à lui de dire : je te connais, je sais comment tu fonctionnes, j’aurai pu en abuser mais je veux que tu sois libre de choisir sincèrement. »
   Maya part d’un petit rire, joyeux et sans moquerie qui se répercute sur le visage de Fleur.
« C’est hallucinant. »
« Quoi ? »
« À quel point vous vous ressemblez tous les deux. En fait Damien, c’est juste toi en mec ! »
Elles se mettent à rire en communion ; les mains de Fleurs se sont jointes devant sa bouche pour ne pas inonder la terrasse du café de sa joie retrouvée. C’est comme si chaque gorgée de rire expulsait toute la mélancolie inlassablement ressassée ces dernières semaines, sorte d’exorcisme de la douleur gluante qui l’emprisonnait.
« Ce que t’es conne… »
« Mais c’est vrai, quoi ! Entre toi qui laisse une veilleuse à tes chats pour qu’ils aient pas peur la nuit et lui qui devait demander la permission avant de t’embrasser, ça a pas dû être simple ! »
À nouveau, les rires fusent, provoquant la surprise autour d’elles. Les têtes se tournent vers les deux jeunes femmes hilares ; les larmes perlent à la commissure de leurs yeux, leurs lèvres s’écartent pour laisser apparaître leurs dents, les mains se positionnent devant leur bouche dans un réflexe de futile discrétion. Lorsqu’elles se calment enfin, un bref regard autour d’elles leur confirme que tout le monde les regarde. Fleur jette un œil en douce aux deux mecs assis à la table d’à côté dont l’un la dévore des yeux désormais.
« C’est malin, maintenant tout le monde nous regarde. »
« Ils regardaient avant aussi. »
« Oui, mais pas pour les mêmes raisons. »
« Y en a pas un qui te fait envie, ici ? Tu sais, tu perdras moins de temps si tu oublies ton Damien dans les bras d’un autre… »
Fleur se raidit un peu, détourne pour la première fois depuis de longues minutes les yeux de Maya, autorisant celle-ci à sortir une cigarette qu’elle place dans sa bouche.
« Quoi ? »
« Non, rien…c’est juste que je suis pas sûre d’avoir tout de suite envie de quelqu’un. Je crois que j’ai besoin d’un peu de temps seule. »
Fleur regarde à nouveau Maya qui la dévisage, son briquet en main et sa cigarette éteinte aux lèvres.
« Non. Pas à moi jeune fille. »
« Qu’est ce que tu racontes ? »
« Pas de « j’ai besoin de temps, d’être seule ». J’admets que tu mentes aux autres, que te mentes à toi-même à la rigueur, mais pas à moi. »
« Je te trouve dure. »
« Personne n’a besoin d’un moment seul, personne. Personne n’a besoin d’être célibataire pendant un moment pour se remettre d’une rupture. Ça, ce sont les absurdités qu’on sort aux mecs qu’on lâche pour pas leur faire trop mal, rien de plus. Dis-moi : j’ai pas trouvé le remplaçant, dis moi : je trouve le mec de la table de gauche pas terrible ou plus sûrement j’ai pas le courage de le draguer devant toi. Mais ne me sort pas une absurdité de ce genre-là. »
Le bruit de son briquet qui s’allume vient ponctuer la fin de sa tirade. Toujours discrète, Fleur a remarqué que les deux types d’à côté font semblant de ne pas avoir entendu Maya mais que le petit blond est rouge pivoine et que l’autre n’en mène pas large non plus. Elle rit doucement, à moitié intérieurement, devant ce spectacle.
« J’imagine que l’autre s’est barré sans payer ? Allô, la Terre appelle Fleur. »
Fleur revient encore dans le vrai monde pour voir Maya fouiller dans son sac afin d’en extirper son portefeuille. D’un geste, elle appelle le garçon qui arrive tout de suite, pressé de plaire. Elle laisse l’argent avec un sourire qui dit à la fois tout son charme et la distance infranchissable qu’il y a entre le garçon de café et elle.
« C’est combien, Maya ? »
« Laisse, c’est pour moi ; tu vas pas payer pour ta super copine qui se barre quand même. »
Fleur fait la moue sans conviction, signe qu’elle n’apprécie pas qu’on dise du mal de Cathy devant elle. Maya ne détourne pas les yeux mais transmet un message silencieux à son ami, un message qui dit « bon, tu y vas oui avec le mec d’à côté ? ». Fleur regarde franchement les deux mecs qui piquent du nez dans leur bière, se retourne vers Maya et, sans un mot, les deux se lèvent et partent, bientôt englouties par la foule.

mercredi 7 avril 2010

Il - 04 - Jean


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Damien est parti ; j’ai envie de dire que c’est pas trop tôt. Honnêtement, je voyais plus comment il pouvait s’en sortir sans un grand virage dans sa vie comme celui-là. C’est marrant, j’ai toujours cru que ça serait une fille d’ailleurs, une étrangère, qui le prendrait un jour par la main pour l’emmener loin d’ici, loin de nous. Et finalement c’est lui qui part tout seul.
Il y a toujours un moment dans l’amitié où on commence à stagner, où on se voit par habitude, par facilité, où ça veut plus rien dire. Je peux pas trop en parler autour de moi, dès que tu lances le sujet dans une conversation il y a forcément une gonzesse qui aime s’écouter parler qui te sors un truc du genre « mais attend tu peux pas dire ça, l’amitié, c’est juste le plus beau sentiment du monde ; moi avec ma meilleure amie… » ; et c’est parti, elle me casse les couilles avec ses histoires sans intérêts et ses deux exemples pitoyables. C’est les mêmes qui n’arrivent pas à voir les choses comme elles sont, les mêmes qui envoient des sms pour annuler une soirée par lâcheté, les mêmes qui ne voient plus leurs « meilleures copines » du jour au lendemain pour des histoires de godasse ou de mec d’un soir, les mêmes qui disent que « c’est la vie » comme si certaines choses ne devaient pas être expliquées, qu’il fallait leur laisser leur aura de superstition, de mystère. Conneries. C’est pas la vie, Dieu ou le signe astral ; l’amitié c’est un échange, tu donnes, je donne et le jour où on a plus rien dans les mains à s’offrir l’un à l’autre on part, chacun de son côté.
Ça fait plus de quinze ans que je connais Damien. Je lui ai donné beaucoup ; mais ce qu’il n’a jamais compris c’est que lui m’a donné à peu près autant. Il a jamais su voir ce qu’il donnait aux gens, c’est ça son problème. Et aujourd’hui il a tout repris ; je crois qu’il a bien fait : y a pas grand monde à part moi qui voyait tout ce qu’il offrait donc d’une certaines manière j’imagine qu’on en méritait pas mieux. Lui mérite mieux que nous en tout cas. C’est pas une question de valeur objective, quantifiée, c’est juste qu’il a  pris tout ce qu’on pouvait lui apporter et qu’il doit passer à autre chose maintenant.
Ça me fait marrer quand j’y repense, je revois la première fois où je l’ai rencontré : on devait être en Première ou en Terminale. J’avais rarement vu un mec aussi bloqué, on aurait dit une pub ambulante pour Sergent Major, figée dans une perpétuelle stase de gentil petit garçon sage. Je crois que sans nous, moi, Octave et Alain, il serait resté cet archétype des mecs qui sortent des écoles d’ingénieur ou de commerce : des gars sans tâches, avec un parcours brillant, sans fausse note, parfaits. Et qui passent à côté de leur vie. Sérieux, des types de ce calibre j’en croisais quinze par semaine quand je cherchais des fonds d’investissement pour ma boîte ; et j’en ai pas trouvé un qui s’éclate dans son job, pas un seul avec lequel me marrer, pas un seul qui sorte du rang. Damien a réussi à sortir du rang grâce à nous.
Je dis pas qu’on l’a dirigé vers la musique, ça non ; il l’avait au fond de lui, cette envie qui n’attendait que de sortir. Les gens croient qu’on sort indemne de l’enfance mais c’est pas vrai. Damien a été cadenassé par son éducation : malgré toute sa volonté de casser les conventions et de faire ce qu’il aimait vraiment, il allait rester un bon fils à papa toute sa vie, chevillé à ses regrets à rêver cette vie d’artiste qui l’attirait tellement. Et puis il nous a rencontrés. Dès le début on a su qu’il cadrait pas avec le décors, il avait pas nos habitude, nos manies, nos codes. Mais il avait de l’humour et il a tout donné comme à chaque fois. De fil an aiguille on a appris à se connaître un peu, marquer nos territoires respectifs, se jauger. Puis il y a eu la fac, les squats chez moi, les sorties en boîte, les années de glande où notre seul objectif c’était de coucher avec le maximum de filles tout en ayant notre diplôme à la fin de l’année.
Déjà, certains potes sont partis, remplacés par d’autres qui nous amenaient d’autres qualités dont on s’est nourri, d’autres sources dont on a pris des idées, des vannes, des points de vue. Puis ça s’est accéléré, les premiers stages, les premiers jobs, les premières vacances que tu passes avec ta gonzesse au lieu de partir en bande, moitié parce qu’elle a envie, moitié parce que t’as plus la patience de tolérer tes potes plus de quatre jour d’affilée et encore moins chez toi. Et puis tu te réveilles un matin, tu te rends compte que t’as échangé tes amis contre des collègues, que les autres ont fait pareil, que si t’accumule les heures passées à bosser, occuper ta nana, sortir avec les gens qui peuvent te filer du business, t’informer sur ton boulot en continu, te détendre, faire du sport, ben il reste pas beaucoup de temps pour les amis. Donc tu choisis ceux qui sont restés, que tu as encore envie de voir et c’est les rares que t’invites encore à dîner une à deux fois par mois. Damien ne faisait plus partie de ceux-là.
 Il s’était trouvé d’autres potes qu’il voyait beaucoup plus que moi, des gens qui vivaient dans le même univers et qui avaient d’avantage besoin de lui. Je dois dire que j’avais du mal à les supporter toute une soirée et je crois que c’était réciproque ; du coup on a choisi notre camp l’un et l’autre, en douceur mais en connaissance de cause. Je crois qu’il ne s’en est jamais remis. On aurait dû savoir avec Alain et Octave ce qu’on risquait à se prendre Damien dans les pattes ; oui il allait mettre à notre service sa gentillesse, sa dévotion, sa capacité à lier les gens ; mais on allait lui faire très mal le jour où on partirait, et c’est ce qui s’est passé.
Mais au fond je m’en fous. Je sais que si j’en parle à qui que ce soit autour de moi les gens vont trouver ça « trop dégueulasse » et me traiter de salaud mais honnêtement je me sens aucune responsabilité vis-à-vis de mes potes. Tu donnes, je donne, c’est tout. De toutes les manières, j’ai jamais été potes qu’avec les gens que je respecte ; et les gens que je respecte peuvent comprendre ça, ou en tout cas s’y résoudre quand ils sont confrontés à cette évidence. J’ai pas besoin de les prendre par la main, de les pleurer quand je m’en vais de mon côté et eux du leur. C’est méprisant de penser qu’on a la responsabilité de quelqu’un, c’est lui enlever sa capacité à dépasser une épreuve pas lui-même. Parce que je les respecte, j’ai pas besoin de les porter, de faire attention à eux. Ils peuvent tolérer mes écarts, je tolère les leurs, ils ne s’effondrent pas quand on se sépare parce qu’on a plus rien à partager.
Certains sont trop bêtes pour voir la vérité en face ; d’autres la voient et perdent espoir. Le problème de Damien c’est qu’il a toujours vu les choses telles qu’elles sont mais qu’il n’a jamais su s’y résoudre. Du coup il est devenu complètement cyclique, valsant d’un côté ou de l’autre selon les stimuli de son environnement. Il passait de grandes époques d’euphorie à des dépressions profondes qu’aucune séance de psychanalyse n’a jamais réussi à résoudre. Ça le rendait nerveux, agressif, triste surtout. Puis la période de joie revenait, sans crier gare on retrouvait un mec ultra positif, marrant, créatif.
Et Fleur a débarqué. Je l’ai pas vu beaucoup, deux fois je crois, mais j’ai su en trois secondes que c’était la bonne, c’était celle qui allait prendre Damien et l’emmener loin de nous, celle qui allait faire ce qu’on n’avait jamais réussi à faire au final c'est-à-dire le libérer de ses chaînes, le faire sortir de son éducation de merde et de la dépendance sociale qu’il avait envers nous. Il le savait aussi, j’en suis sûr ; elle aussi je pense. Mais elle a fini par partir. J’imagine même pas dans quel état il a dû être le soir où elle lui a annoncé...c’est curieux, arriver à connaître quelqu’un si bien qu’on peut prévoir toutes ses réactions, toutes ses failles, avoir une compassion objective pour lui sans pour autant avoir le moins du monde envie de l’aider.
Bien sûr j'en ai eu envie au départ qu’il débarque ici : j'aurai été flatté qu'il revienne vers moi, qu'il me préfère aux autres dans un moment un peu grave. Mais ces mises en scènes ne riment à rien au final ; passé la première émotion, j'aurai été embarrassé de l'avoir sur les bras, il aurait fallu faire semblant, forcer les sourires et les démonstrations d'affection. Je crois qu'il l'aurait compris très vite et ça aurait été encore pire. Il avait au moins cet avantage-là, celui de ne pas se débattre quand on sait que la bataille est perdue. Et il avait bien compris qu'avec nous c'était fini depuis longtemps. Au fond il a fait le bon choix, douloureux et dur mais celui qui était le bon.
Une main douce se pose sur son épaule, chassant d'un coup les réflexions lointaines dans lesquelles Jean s'était perdu. Elle ne dit rien, elle le laisse reprendre pied, se contente de se blottir dans son dos en l'entourant de ses bras. Il revient à lui alors que le corps rendu lourd par le manque de sommeil de Salomé s’affaisse, le poussant légèrement sur l’avant. Le retour à la réalité le ramène à une pensée urgente, la seule qui ait vraiment du sens depuis quelques mois ; mais aucun cri aigu ne perce dans l’appartement. Rassuré, il se relâche en soufflant, pose sa main sur celles de sa femme. Un petit moment d’éternité englobe le salon dans lequel ils sont l’un contre l’autre en silence. Sans qu’ils en soient conscients, ils synchronisent leurs respirations l’un sur l’autre, bougeant tous deux à l’unisson dans la pièce au calme si temporaire.
« À quoi tu penses ? »
« À rien. »
Jean pourrait jurer qu’il la sent sourire dans son dos ; incroyable comme tout a été honnête entre eux depuis le départ, pas un moment il n’a tenté de ressembler ou à jouer un rôle. Elle l’a aimé pour ce qu’il était vraiment et il est persuadé que Salomé en a fait tout autant. Elle parlerait de synchronie neurale, lui d’instinct. Ils s’étaient trouvés sans besoin de prouver quoi que ce soit, sans avoir besoin d’inventer un personnage pour se séduire ou se rassurer. La main de Jean passe doucement sur les doigts de Salomé dans un mouvement régulier rassurant.
« Menteur. »
« Tu peux pas comprendre…c’est un truc de mecs entre mecs. »
« Ha. »
La petite pointe d’amusement qu’il a perçu dans sa voix lui donne toute sa valeur. Pas besoin de se battre avec Salomé, pas besoin de faire attention à ne pas froisser une susceptibilité déplacée. Il jouait souvent à se rassurer avec elle, lançant des banalités misogynes pour le simple plaisir de constater à quel point rien de tout ça ne l’atteignait. Au fond c’est ce qu’il y a de plus précieux chez elle, ce manque absolu d’orgueil déplacé, de peur féminine de devoir tout prouver aux hommes constamment, le sentiment d’être jugé en permanence. Salomé n’est pas « une fille », « ma femme », elle est elle, simplement. En çà résident toute sa force et sa détermination. Avec de telles armes, inutile de faire bloc commun avec les autres femmes par principe, pas besoin de se sentir outrée pour un mot prononcé par erreur. Elle savait en outre très bien jouer de ces situations à son avantage.
« Et le mec qui pense trop à des trucs de mecs entre mecs peut aller me chercher de la bouillie avant que la pharmacie de garde ferme ? »
« Ça doit pouvoir se faire. »
La résolution est prise mais rien ne bouge. Pelotonnés dans la bulle de chaleur que la proximité de leurs deux corps forme, ni Jean ni Salomé ne parviennent à s’extraire de leur bien-être respectif. La raison voudrait qu’elle aille s’allonger et dormir le plus possible avant que son devoir ne la tire à nouveaux brutalement du sommeil. La logique voudrait qu’il prenne son manteau pour faire son aller-retour au plus vite à la pharmacie, se coucher après pour une durée incertaine mais en gagnant le plus de minutes de sommeil qu’il le peut sur le temps. Mais parce qu’elles sont en sursis, ces secondes qui s’écoulent alors que tous deux sont enlacés sont les plus douces de la journée.
Peu à peu, une ambiance s’instaure, un ensemble infini de facteurs infimes, de sentiments diffus et d’impressions, de sensations et de ressentis. Le tout indicible qu’il forme est à la fois palpable et invisible ; mais il les imprègne tous les deux, vient se loger en leur mémoire dans un recoin chaud, fragment précieux dans lequel ils se refugieront plus tard lorsqu’ils auront besoin de réconfort face au quotidien. Le moment amène avec lui des possibilités qu’une ambiance plus banale n’autoriserait pas, des sujets profonds et douloureux que l’intimité temporaire permet. Chez l’un comme l’autre, l’hésitation est là ; il y a ce besoin de s’ouvrir l’un à l’autre, de dire ce qui sommeille en eux, profondément ; mais également l’envie de ne pas consumer trop vite ces minutes si chères.
« Tu pensais à Damien ? »
C’est elle qui a fini par prendre la décision, comme très souvent. Il ira plus profondément qu’elle, plus loin au-delà de la gêne et de l’appréhension, mais c’est elle qui commence.
« Hum…un peu. »
Des secondes lourdes passent maintenant alors que l’ambiance douce a fait place à autre chose, de nécessaire mais moins joyeux.
« Je me demandais pourquoi je ressentais si peu et que j’y pensais tellement. »
« Tu penses à lui ou à avant ? »
« À avant surtout. Je sais plus à quel point j’invente, à quel point je me souviens et à quel point c’était vraiment lui. J’arrive pas à déterminer si je suis triste ou non, s’il me manque ou non, si en apparence ça va mais que ça peut lâcher à tout moment, si ça va vraiment, combien de temps ça va durer, à quel point j’enjolive, je maquille. »
« Vis-à-vis de toi ou de vous deux ? »
« Tout ça à la fois. Est-ce que je pense à lui parce qu’il faut, parce que je résiste, parce que c’est juste un événement un peu plus marquant que les autres qui me soit arrivé dernièrement… »
« Ça va faire deux semaines qu’il est parti. »
« Oui. »
« Ça t’inquiète ? »
« Non…pourquoi ça m’inquièterait ? »
« Je ne sais pas, pour quelle autre raison tu y penserais sans cesse ? »
« C’est pas sans cesse, c’est parfois. »
« Mais ça va remuer ce qui est au fond. »
« C’est ça. C’est un bon test pour savoir si tu es un mec bien. Ton pote disparaît, tu t’en fous, ça amène forcément à se poser des questions sur toi-même : et si c’était moi, comment ça se passerait ? Je veux dire…je me fous de savoir ce qu’il faut paraître dans ces moments-là, y a rien qui me rend plus malade que de voir tous ces connards qui vont faire semblant d’être malheureux par convenance sans rien de sincère derrière. Je cherche pas le jugement positif des autres, je cherche à savoir qui je suis, si je suis capable de me juger honnêtement sur ce coup-ci. »
« Je comprends. »
Elle comprend, c’est vrai ; il l’entend au son de sa voix, à la connaissance intime qu’il a de sa femme. Mon Dieu qu’il tient à elle, mon Dieu qu’il l’a attendu, Salomé et pas une autre.
« Je veux savoir où ça va me mener, tout ça. J’ai pas envie de contrôler, de jouer un rôle, de prétendre être quelqu’un que j’ai envie d’être. Cette disparition, c’est pour moi l’occasion de savoir qui je suis au fond. Alors j’attends de voir ce qui se passe, ce qui sort. Après…après on fera avec mais au moins je saurais. »
« C’est comme un cadeau d’adieu… »
« Oui…et c’est marrant, je suis sûr qu’il y a pensé. Damien pensait toujours aux trucs auxquels personne ne pense : c’est le mec qui va vraiment t’aider à chercher ton blouson dans un bar quand tu flippes de te l’être fait chourer mais que tous tes potes sont trop bourrés pour ressentir ta peur, c’est le mec qui va délibérément ne pas séduire une fille qui lui plaît parce qu’il a déterminé qu’elle serait mieux pour toi que pour lui. Personne ne fait ça…à part lui. »
Un cri haut perché vient les faire sursauter tous deux. Le reflexe nerveux les a séparés physiquement de quelques centimètres, pas grand-chose mais suffisant pour couper le lien corporel qui les unissait. Porté, soit par instinct soit par une somme d’éléments inculqués par la vie, Salomé rompt le lien doucereux qu’elle avait formé avec Jean pour s’engouffrer dans la petite chambre du fond. Rapidement, les petits cris plaintifs se tarissent puis disparaissent. Jean observe de loin les mystères de cette chambre dans laquelle dort sa fille de quelques mois, cette chambre qu’il désire tant comprendre et sur laquelle sa femme a encore tout pouvoir. Plus que tout, c’est le naturel aisé avec laquelle Salomé endosse son rôle de mère qui le fascine. À elle les réconforts et la douceur, à lui la chasse et la force masculine de ramener le gibier à la maison. Sans un mot, en prenant bien soin de ne pas déranger la douce magie qui s’opère entre la mère et sa fille, il endosse son manteau, met ses chaussures et sort sur le pallier.
Il s’engouffre dans l’escalier, passe la porte d’entrée de l’immeuble, arrive dans le froid de la nuit. Il sourit en pensant, une fois de plus à son vieux pote, Damien, celui à qui il n’avait plus rien à dire mais qui était tellement prêt à devenir papa. Pourquoi, comment, Jean ne l’avait jamais compris. Mais certaines personnes sont destinées à réussir un but précis : celui de Damien était celui d’avoir et d’élever ses enfants. Sans que rien en puisse corroborer cette théorie, il était évident, pour quiconque l’ayant croisé, même brièvement, du bien-fondé de cette intuition. Damien aurait patience nécessaire, le tact, l’envie ; il n’aurait pas peur de rentrer dans cette chambre où pleurait son fils ou sa fille, saurait trouver les mots et les gestes pour régler les problèmes. Il n’aurait pas eu l’impression d’être loin de ce monde curieux et angoissant pour Jean.
« Il aurait su », se dit Jean « et il aurait su m’apprendre comment on fait. »
La porte de la pharmacie s’ouvre, réveillant à moitié un homme à la peau très brune qui somnole derrière son comptoir. Indien, non, Pakistanais ; à cause du nez. Jean fait un prodigieux effort de volonté pour ne pas fixer intensément le pharmacien de garde. C’est peine perdue ; alors qu’il tente d’avoir les intonations les plus naturelles pour demander de la bouillie pour bébé, Jean sent sa voix prendre des accents étranges qui n’échappent pas à la vigilance de l’homme. Ce n’est pas grand-chose, mais c’est suffisant pour instaurer une légère gêne chez eux deux. Jean se sent mal, sensation mise en exergue par la fatigue de la journée et des nuits courtes qu’il vit depuis quelques mois. Par réflexe, il active son geste rituel de retour en terrain connu : il plonge main dans sa poche droite, en extrait un petit carnet de croquis. Son crayon est déjà dans son autre main et le gaucher dessine furieusement sur le papier. Il doit faire vite, il n’a que quelques secondes avant que le pharmacien ne revienne. Mais les gestes sont sûrs, faits mille fois. Les quelques pas qu’il a fait en rentrant ont été suffisants pour analyser tout le visage du Pakistanais. Sans même qu’il ait à y faire attention, les doigts volent sur la surface du carnet, délimitant en un rien de temps les contours du visage. Puis viennent les traits plus précis, l’arête du nez, les oreilles, les cheveux. Lorsque le pharmacien engourdit de sommeil revient, le carnet est déjà dans la poche de Jean. Ni vu ni connu. Tout va bien, retour au calme.
L’échange se finit vite, sans heurt en dépit de leurs trébuchements respectifs dans leur dialogue. Jean ressort, prend la route de chez lui. Petit voleur, monsieur papa. La naissance de ta fille ne t’a pas acheté une conduite, tu voles toujours le visage des gens que tu croises. Les gens y verraient une leçon de morale à donner. Lui non. Damien non plus. Mais il n’est plus là pour le lui dire, plus là pour donner des conseils de papa, plus là pour rien.

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