lundi 8 août 2011

Dream - Epilogue


Ambiance musicale : Calvin Russel, Over The Rainbow Acoustic (album Unplugged)

            J’ouvre les yeux. Tout est brouillé, flou à l’extérieur ; je sens dans ma poitrine à la fois comme une immense perte et une force chaude qui brûle en moi. C’est très perturbant. J’ai conscience de sourire et de pleurer à la fois. Un bri strident, très irritant, parvient de manière cyclique à mes oreilles. Puis vient la douleur, comme une lame de fond qui me parcoure de pieds à la tête, me fait grimacer et pleurer, s’arrête aux endroits où je suis le plus durement touchée. Je tente de bouger une main mais le plus petit geste ravive ma souffrance, bloquant ma respiration, me laissant paralysée.
            J’ai mal au crane, mal aux yeux, mal aux joues, mal aux lèvres, mal au nez, mal au bras, mal aux seins, mal aux côtés, mal au ventre, mal aux jambes. Mais rien ne me meurtrit plus que la perte indicible que je ressens en moi. Je ne sais pas ce que c’est, je n’en ai aucun souvenir ; je sors d’un rêve terriblement beau mais auquel je ne n’arrive pas à m’accrocher : tel un danseur moqueur, il me laisse m’approcher de lui en souvenir avant de s’évaporer d’une pirouette avant que la moindre image ne me parvienne. Mes larmes, de tristesse comme de frustration, redoublent sur mes joues.
            Le bruit cyclique qui irrite mes oreilles se fait de plus en plus consistant. J’entends une porte qui s’ouvre en fracas sans pouvoir tourner la tête pour voir qui arrive. Pour une raison que je ne m’explique pas, j’espère que celui qui vient de rentrer là où je suis allongée aura les cheveux bleus. Une forme massive se penche sur moi ; si mes yeux n’ont pas encore la lucidité pour en saisir tous les traits, je vois bien qu’il n’a pas la chevelure que j’espérais. Un autre personnage arrive à mon chevet, j’entends des voix, je comprends ce qu’ils disent mais mon cerveau est encore trop en berne pour donner un sens à tout ça.
            Celui, ou celle, qui est arrivée en dernier repart au pas de course. Je commence à y voir plus clair : l’homme qui se tient à ma gauche est un grand type tout fin en blouse blanche, le visage sévère mais plein de compassion. Je le vois tirer d’une poche un mouchoir avec lequel il essuie mes larmes qui continuent de couler sur mes joues. Je me rends compte qu’il me parle depuis un moment. Petit à petit, je commence à comprendre ce qu’il me dit.
« …va aller mademoiselle Hannigan. Ne vous en faîtes pas, vous êtes réveillée maintenant. Vous comprenez ce que je dis, mademoiselle Hannigan ? »
« Vous n’avez pas de cheveux… »
            Je coasse pauvrement cette phrase qui m’arrache de nouvelles larmes. Des cheveux bleus, c’est tout ce dont je me souviens de la sensation chaude qui m’a réveillé quelques instants auparavant. Ne pas m’en souvenir, c’est me déposséder de ce que j’avais de plus précieux au monde.
            Mais mes larmes abondantes ne découragent pas le brave médecin qui continue de les essuyer méthodiquement.
« C’est un miracle que vous vous en soyez sortie vivante mademoiselle Hannigan. Entre votre agression et la dose d’héroïne que vous avez prise…honnêtement, je ne sais pas comment vous avez fait. »
« C’est grâce aux cheveux bleus. »
            Ma réponse, dit du tac au tac mais avec une voix éraillée, le fait sourire brièvement.
« Ça ou autre chose. »
« Non. Juste ça. »
            Il reste un moment interdit.
« Comme vous voudrez mademoiselle Hannigan. Je m’appelle Magnus Griggs, je suis le docteur qui s’est occupé de vous depuis votre internement. »
« Magnus ? »
            Ce nom ne m’est pas étranger mais il semble voleter dans les brumes de mon esprit, comme les souvenirs que j’essayais d’attraper à mon réveil.
« Oui, Magnus. Vous êtes au King’s County Hospital Center. Ça fait deux semaines que vous dormez. »
« Deux semaines ? C’est tout ? »
            Il ne répond pas à ma question, qui de toutes les manières ne semble pas avoir beaucoup de sens à ses yeux vu l’expression de son visage, lorsque rentre un vieux monsieur à barbe grise, lui aussi en tenue médicale. Juste derrière lui, je vois la petite forme qui s’était enfuie de mon champ de vision à mon réveil, un tout jeune infirmier visiblement. Le vieux monsieur s’approche de moi, un peu interloqué de me voir éveillée.
« Et bien, mademoiselle Hannigan, on peut dire que vous avez de la chance d’être encore en vie. Je n’aurai jamais cru qu’une personne aussi frêle que vous, sans offense, puisse sortir du coma après ce qui vous est arrivé. »
            Je n’aime pas son ton, doctoral et impératif. Pourtant, j’ai l’impression de le connaître. D’un coup, un prénom me vient aux lèvres.
« Saül… »
« Ho ! Je vois que mon assistant, le docteur Griggs a déjà fait les présentations. Je suis effectivement le docteur Saül Abramovitch. »
« Vous étiez plus gentil dans mon rêve… »
« Je vous demande pardon ? »
            Il fait une moue perplexe, un peu plus encore lorsque mes larmes se remettent à couler malgré moi.
« Elle est dans cet état depuis son réveil, Abramovitch. », dit Magnus.
« Hum…choc post-traumatique probablement. Faîtes lui faire les tests de mémoire et de logique dès qu’elle sera en état, histoire de vérifier que son cerveau est bien en état de marche. Après la dose d’héroïne qu’elle a prise, il est possible qu’il y ait des effets secondaires graves sur… »
« Alice ! »
            Je peux enfin tourner la tête vers cette voix puissante qui vient du couloir. Là encore, elle n’appartient pas à celui que j’attends, mais elle est familière et rassurante. Dans l’encadrement de la porte, je vois un homme large d’épaule qui lutte vaillamment avec un policier.
« Alice ! Mais laissez-moi passez putain de merde! »
            Un autre flic arrive au pas de course, agrippant son collègue par l’épaule.  
« C’est bon Moses, il peut rentrer, c’est son oncle. »
Le policier s’arrête un moment, moment dont le type au physique de lutteur profite pour s’extraire de leur poigne, passe outre la rangée de médecin qu’il bouscule au passage, m’enserre dans ses bras aussi doucement qu’il le peut.
« Alice…c’est fini Alice, je suis là, je suis là. C’est moi Alice, c’est tonton William. »
            William. Ce nom résonne comme une lumière dorée dans ma tête. Je laisse les mécanismes de ma mémoire suivre son chaud rayonnement qui m’aspire, m’emmène jusqu’à une porte que je pousse du bout des doigts. D’un coup, tous les souvenirs, réels et oniriques, se déversent dans mon esprit. Je me souviens de tout. Je suis à la fois là, dans les bras de mon oncle, à New York, et dans ceux de mon amant rêvé, Dream, qui me fait danser à côté du terrain de baseball du Yankee Stadium. Je sens et les grosses mains pataudes de William et celles, autrement tendres de mon bien-aimé aux cheveux bleus. Je repense à cette nuit où j’ai décidé d’en finir et celle où Dream et moi avons fait l’amour pour la première fois, la douleur et la drogue en opposition à la fusion de nos corps dans sa chambre merveilleuse. Je me souviens des coups sur ma tête que fait pleuvoir Steve, le dealer chez qui vit, en plein délire après qu’il ait avalé un mélange de sa conception, et des caresses des mains de Dream sur mon visage. Je me souviens de la douleur rendue extatique par la drogue, mon corps en morceaux, ma conscience qui sombre de plus en plus jusqu’à ce que je passe la porte dans l’autre sens, celui du rêve, celui d’un pays imaginaire où rien ne peut m’atteindre, dans lequel Dream, mon amant chéri, me protège de tout et me fait vivre milles aventures pleines de danger et d’incertitude. Je repense à tout ça dans les bras de mon oncle.
            Malgré la douleur, j’arrive l’entourer de mon bras libre et lui tapoter gentiment le dos.
« Ça va aller Will’, ne t’en fait pas. Tu étais très élégant en capitaine pirate. »
            Ma phrase le faire rire, plus nerveusement que par joie. Il prend mon visage dans ses mains, constate l’étendue des dégâts.
 « Ma pauvre chérie… »
« Ce n’est que l’extérieur, Will’, à l’intérieur tout va bien. Tout va bien. »
            Il hoche la tête, satisfait, même s’il n’y croit pas une seconde. Le docteur Magnus Griggs en profite pour prendre la parole.
« Nous avons vous laisser un moment, je crois. Il sera nécessaire de faire un test rapidement pour voir où mademoiselle Alice en est physiquement et dans combien de temps elle pourra rentrer à la maison. »
« Merci docteur, mais si Alice doit rentrer quelque part, ce ne sera sûrement pas chez elle. », répond d’un ton lourd de sous-entendus William Hannigan.
« Je vous demande pardon ? »
« Rien. Merci pour tout ce que vous avez fait pour elle. »
« Je ne serais pas loin ; lorsque vous en aurez besoin, appuyez simplement sur la sonnette à côté du lit. »
            Les deux docteurs et le jeune infirmier sortent d’un bloc de la chambre, me laissant seule avec William. Au prix d’un profond effort, et de beaucoup de douleur, j’arrive à mettre ma main dans la sienne. Je m’attarde sur son visage, constate la fatigue qui se lit sur son visage, la tension nerveuse des derniers jours.
« Alors, comme ça j’étais un pirate ? »
            Je hoche la tête ; c’est le seul qui soit proche de l’être idéalisé que j’ai vu en rêve, le seul qui soit fidèle à l’image que j’en ai eut dans ma rêverie avec Dream.
« Un pirate fantôme. Tu étais très fort, presque autant que mon amant. »
« Ton amant ? Tu avais un amant ? »
« Oui…Dream. »
            Il me sourit, gêné de ne pas comprendre, moi pauvrement qu’il ne saisisse pas.
« Pardon, Will’. J’ai cru une brève seconde que…non, rien, ça n’a pas d’importance. Tu as l’air fatigué. »
            Il rigole de bon cœur, ma main toujours dans la sienne.
« C’est que tu m’en as fait voir de toutes les couleurs ces dernières semaines, Alice : j’ai couru comme un lapin du Kansas à Knoxville. Ça…ça ne s’est pas très bien passé là-bas, tu sais…chez toi. Puis je suis venu à New York dès que possible lorsque j’ai appris que tu « étais là-bas. »
            Je hoche la tête, compréhensive. Ça n’a pas dû être simple pour lui.
« Tu n’as pas pris ta carabine…quand tu es allé à la maison ? »
            Il repart d’un grand rire qui envahit la pièce, secouent ses épaules, son torse et lui tire des larmes des yeux. Je sens que toute la tension, la rage et la haine sortent de lui en ce moment.
« Ha putain, tu me tues Alice…bien sûr que j’ai pris la Winchester, qu’est-ce que tu crois ! Et je jure sur ma vie que si ça n’avait pas été mon connard de neveu et mon salopard de frère j’aurai repeint leur baraque avec leurs tripes ! »
            La porte s’ouvre à ce moment-là, un des deux policiers passant la tête dans la chambre sans se lever de sa chaise.
« C’est un hôpital, monsieur, je vais vous demander de ne plus hurler comme ça. »
« Désolé, officier », répond tout de suite William, trop heureux de constater que le flic n’a visiblement pas compris ce qu’il venait de crier. Les deux se jaugent du regard, le policier referme la porte.
« Où j’en étais ? »
« Tu es arrivé là-bas avec ton arme. »
« Ouais. Heureusement, c’est sur ta mère que je suis tombé en premier ; je crois que voir Debby tout de suite, ça m’a aidé à pas faire une grosse connerie. Après tout, c’est elle qui a fini par lâcher le morceau. Ça a gueulé sévère, je peux te l’assurer, mais pas autant que quand ton père est rentré du boulot. On s’est battu, j’ai gagné comme d’habitude. Je…je l’ai pas vraiment loupé, si tu vois ce que je veux dire. Je savais que cet enculé allait pas appeler les flics, sachant pour Evan et toi, alors j’y suis pas allé de main morte. »
            Il se passe la main sur le visage, visiblement assailli par une myriade d’émotions qui le ramène en arrière. Il reprend d’une voix très lasse.
« Bref, j’étais un peu calmé et tout d’un coup très con de me retrouver avec mon frère la gueule en sang sur le tapis du salon. Puis j’ai entendu du bruit dehors et je suis sorti ; j’ai vu ton frère se planquer derrière la Buick et j’ai compris qu’il était là depuis le début et qu’il était en train de comprendre ce qui se passait. Tu aurais dû voir ça ! Je lui ai gueulé dessus depuis le porche et il s’est mis à courir en beuglant comme une truie. J’ai tiré en l’air, histoire de lui faire peur, et je lui ai couru après. Jésus, je sais que je devrais pas dire ça mais ça m’a fait plaisir de voir la peur dans ses yeux quand je l’ai rattrapé. J’ai manqué m’arrêter là, c’est aussi mon neveu tu comprends, puis j’ai pensé à toi et je me suis juré de faire en sorte que ce fils de pute, pardon pour ta maman, ne recommence jamais ce qu’il t’a fait. J’ai vidé mon chargeur à vingt centimètres de sa tête, jusqu’à ce qu’il ne soit plus qu’une espèce de vers de terre qui se replie sur lui-même, jusqu’à ce qu’il se pisse dessus de peur. »
            Il a fini avec un pauvre sourire assez cynique. Il y a toujours de la rancœur dans ses yeux mais plus autant qu’avant.
« Je suis désolée, Will’. »
« Désolée ? Tu te fous de moi, Alice ? »
« Non. Ça…abime…ce genre de truc. Merci de tenir à moi Will’. C’est rare les gens qui te veulent vraiment du bien et sont prêts à prendre des risques pour toi. »
            Il a un air vraiment comique maintenant, la bouche ouverte, éberlué par ce que je viens de lui dire.
« Qu’est-ce qui s’est passé après ? »
« Je suis rentré, j’ai pris ma bagnole et je suis parti. J’ai trouvé un carnet à toi dans ta chambre dans lequel il y avait les numéros de téléphone de tes amis. Je t’ai cherché partout mais personne ne savait où tu étais partie. Puis je suis tombé sur ce mec, Dan, ton dealer de Knoxville. J’ai été assez clair avec lui, même si j’en menais pas large lorsqu’on s’est parlé ; bon Dieu, comment tu as pu traîner avec ce genre de gus, Alice ? Rien qu’à voir sa gueule, je savais qu’il aurait pas hésité à buter sa mère si ça avait pu lui ramener cinq putain de dollars…Mais Dan a bien compris que j’allais pas lâcher le morceau et que je pouvais lui amener un paquet d’emmerdes ; il m’a dit assez vite que tu étais partie chez un pote à lui à New York. J’avais son téléphone mais pas son adresse. Pendant dix jours je t’ai cherchée dans la plus grande ville du pays sans pouvoir faire appel aux flics, pas après ce qui s’était passé chez toi, sans succès. Et puis un jour je reçois un coup de fil de ta mère que la police venait de prévenir de ton hospitalisation ici. Ça fait deux semaines que je viens te voir tous les jours en attendant que tu te réveilles. »
            Je serre aussi fort que je peux la main de William puis je la pose sur ma poitrine ; j’essaye de ressentir la sensation chaude que j’ai eu en me réveillant, celle qui venait effacer la douleur, l’incertitude, la peur. Je reste comme ça un bon moment, à sentir cette petite boule qui brûle en moi, un peu moins chaque seconde, qui disparaît inexorablement. Dream est en train de partir. Il m’a offert le plus beau cadeau du monde, sa propre vie, pour me permettre d’ouvrir les yeux à nouveau. Je me réveille pour découvrir que rien n’a changé, tout ce monde qui me fait horreur est toujours là, intact ; je suis la seule à me souvenir de ce qui s’est passé dans mon rêve, il n’en reste déjà presque plus rien.
            Je sais que sera la suite : je vais oublier moi aussi. Toutes les choses merveilleuses qui me sont arrivées en rêve seront dévorées par la mâchoire froide et implacable de la réalité. Je serais rattrapée par la drogue, l’errance, mon frère qui m’a violée, mon père qui l’a su et a choisi de protéger Evan, son préféré. J’ai soudain très envie de me rendormir, pour toujours, restée perdue avec mes chimères, inatteignable du reste du monde. Je ne vivrai jamais ce que j’ai vécu en rêve, ne retrouvait jamais d’amant comme Dream, ici…il n’y a que la vie, morne et dure.
« Alice ? »
« Oui, Will’ »
« Je ne te poserai la question qu’une seule fois et c’est probablement pas très malin de ma part de le faire maintenant vu que tu sors juste du coma mais…qu’est-ce que tu vas faire vis-à-vis de ton père et de ton frère ? »
            Les mots sortent tous seuls de ma bouche, inexorables.
« Je ne sais pas Will’. Je crois que je m’en fous. »
            Je le vois hocher la tête, les lèvres pincées.
« Tu as probablement mieux à faire qu’à perdre ton temps avec ces deux tocards, c’est vrai. »
            On reste un moment silencieux, perdus dans nos souvenirs et nos expectatives pour la suite. Je vois ses mains ramassées en poings qui se serrent sur ses cuisses.
« Alice…écoute Alice, je n’ai pas la clef pour t’aider à aller mieux. Je sais que ton père t’a toujours négligée, que pour lui il n’y a jamais eu que son fils, Evan. Je sais quel mal de vivre te ronge Alice, depuis que tu es toute petite. Tu te souviens des vacances que tu passais avec Dorothy et Melvin, à la ferme ? J’avais toujours des remords à te laisser rentrer chez toi à la fin, j’aurais voulu que ce soit possible que tu restes chez nous définitivement. Ce sont les seules fois où je t’ai vue heureuse, petite et même plus tard. Je me fous que tu te drogues, Alice, je me fous de ce que tu fais de ta vie, avec combien de mecs tu couches, comment tu gagnes ou non ta vie. Mais ne repart plus Alice. »
« Repartir ? »
« Tu comprends bien ce que je veux dire, ma chérie. Tu n’en réchapperas pas cette fois-ci. Tu as eu beaucoup, beaucoup de chance cette fois-ci. J’ai pas mal discuté avec le docteur Griggs pendant mes allers et venues ici, tu sais. Personne dans son équipe ne pensait que tu te réveillerais. Ils ne savent pas pourquoi les gens se réveillent un jour, ou pourquoi ils ne se réveillent pas, mais tous m’ont dit que la volonté de vivre du malade était essentielle ; ils ne le gueulent pas trop fort, tu comprends, ça touche un peu à la superstition et puis ça vient abimer les certitudes de leur précieuse science, mais ils me l’ont tous dit. Tu as trouvé…la force de revenir ce coup-ci, ne tente pas le diable une nouvelle fois. Je t’en prie. Je peux péter les dents de la moitié des gens du pays pour toi Alice, mais je ne peux pas te faire aimer cette vie. Ça doit venir de toi. »
            Je ne dis rien, ne bouge pas. Je l’imagine se débattre avec les mots pour exprimer son impuissance à régler le problème fondamental de mon existence, mon dégoût de ce monde, contre lequel il ne peut rien. Je pense à Dream, ce qu’il m’a donné lorsque nous étions ensemble chez lui, me demande ce que j’aurai à lui offrir s’il avait fait le chemin inverse jusqu’ici, dans le monde réel. Il aurait aimé quelque chose de simple, j’en suis sûre, de beau et de fragile à la fois, quelque chose d’inutile qui ne soit un passage que vers la rêverie douce et agréable. Je ferme les yeux. Je suis dans les champs de tournesol en fin de journée, un soir d’été, près de la ferme de mon oncle. Du coin de l’œil, je vois mes cousins, Melvin et Dorothy qui se courent après en jouant à cache-cache dans les grandes fleurs qui nous dominent de leur hauteur infinie à nos yeux d’enfant. Je sens la chaleur du soleil sur ma peau, entends les piaillements joyeux de mes cousins, me concentre sur le vent qui fait jouer mes longs cheveux blonds. Oui, ça c’est un moment qu’il aurait aimé.
            Je tourne la tête vers mon oncle qui se ronge les sangs sur la chaise à côté de mon lit. Dans ses yeux, je vois l’espoir fou d’être parvenue à me raisonner, de m’entendre lui dire que j’ai enfin envie de cette vie-là, que je serais sage et heureuse. Je lui souris.
« Je peux rentrer avec toi, Will’ ? Au Kansas ? »



            Je suis sorti de l’hôpital ce matin. Je marche avec des béquilles, ce qui me fait un mal de chien aux côtes mais je n’en pouvais plus de rester allongée toute la journée. Nous avons pris avec Will’ sa grosse Ranger Rover qui sent le chien pour rentrer dans Manhattan, sommes passés sur Sullivan Street afin que je vérifie qu’aucune grande maison au style anglais n’a jamais existée à l’endroit où je situais la demeure de Dream. Puis nous sommes montés au nord de la ville, jusqu’au Yankee Stadium. J’ai acheté un briquet et un paquet de cigarettes pour plus de quatorze dollars, ce qui a fait encore plus hurler Will’ que lorsqu’il a payé la note de l’hôpital pour la méthadone et les béquilles. Le stade était fermé au public mais je crois que la vision de mon visage tuméfié a fini par avoir le cœur du gardien qui a accepté de nous faire rentrer quelques instants. J’ai demandé à mon oncle de me laisser seule un moment, ce qu’il a fait non sans crainte.
            Je suis là, face à la pelouse du terrain de baseball, parfaitement identique à mon souvenir de cette nuit où nous avons dansé avec Dream avant le début de la guerre. J’allume une cigarette, repense à son monologue intérieur sur Dieu qui voit la fumée monter jusqu’au ciel. La bouffée me fait tourner la tête, comme à chaque fois que je fume après une longue abstinence de tabac. Brusquement, je nous vois, dans les bras l’un de l’autre, esquisser des mouvements de danse fluides et gracieux alors qu’il chante à mon oreille. Je crois que nous n’avons jamais été aussi heureux. La vision disparaît, aussi soudainement qu’elle était apparue. Les premiers jours, j’étais infiniment triste à chaque fois que je perdais ces images de mon rêve qui rejaillissent parfois à la surface. Puis j’ai compris qu’elles n’étaient pas perdues à jamais, que la sensation chaude dans ma poitrine, dernier souvenir de l’homme que j’aime, fût-ce en rêve, ne s’éteindrait jamais vraiment. Dream est avec moi, tant que je me souviens de lui.
            Je tire une nouvelle bouffée de cigarette, recrache la fumée en direction du ciel, la regarde voleter lorsqu’elle s’élève dans les airs.
            « Je pars aujourd’hui, Dream. Mon oncle William va m’accueillir chez lui quelque temps, je ne sais pas encore combien. C’est dur de reprendre une vie normale après toi, de refaire des projets, d’avoir un but. Tu te souviens de notre discussion juste avant de rentrer dans la salle du Conseil des Monstres ? Je te citais un ami à toi qui t’avait dit un jour qu’il nous fallait monter le plus haut possible, briller au maximum avant de s’éteindre d’un coup, comme une étoile qui explose. Je te disais que le rêve et la vie n’étaient pas compatibles. Tu t’es toujours battu pour l’inverse bien sûr, le rêve c’était ta vie à toi. Tu es monté jusqu’en haut et tu as brillé le plus fort que tu as pu, pour moi. Mais tu n’as pas disparu, pas entièrement. Je t’ai toujours en moi, quelque part à l’intérieur. Je sais que pour l’instant c’est ce qui me donne envie de vivre, d’arrêter la drogue, ma vie vide de sens. Mais c’est aussi quelque chose qui me bloque pour repartir : te savoir en moi, c’est me rappeler la force des choses que nous avons vécues ensemble, l’amour que tu avais pour moi. Je n’ai pas trouvé grand chose d’aussi beau depuis que j’ai rouvert les yeux dans le monde réel. J’essaye, promis, je fais de mon mieux. Je veux faire honneur à ce que tu as fait pour moi, ton dernier geste qui a été de mourir pour que je me réveille ; je ne gâcherai pas cette chance. »
            J’ai la tête qui tourne vraiment maintenant. Par réflexe, j’agrippe la barre de métal qui sépare les gradins de la pelouse ; son contact, froid malgré la chaleur de la journée, me refait prendre pied.
            « Parfois, je me demande jusqu’à quel point c’est moi qui guidais tout, si tu avais une vie propre, ton cher libre-arbitre, ou si c’est moi qui tirais toutes les ficelles. Soyons honnête, ce serait beaucoup moins joli si tu n’avais pas été libre du début à la fin. J’ai envie de croire que tu existais vraiment, dans ce monde onirique que j’ai créé, que c’est toi et toi seul qui a pris les décisions, fait le choix de me sauver en te sacrifiant au final. C’est idiot…les rêves c’est à la fois ce qu’il y a de plus beau et de plus illusoire au monde ; ça n’existe que pour soi mais on voudrait y croire jusqu’à la mort. Ça ne se partage pas un rêve, ça se raconte à la limite mais ça n’est jamais qu’à soi. Toi tu resteras à moi et à moi seul jusqu’au bout. Je suis certaine que ça t’aurait beaucoup plu, du reste…mon petit rêve à moi. »
            Ma cigarette est finie. J’en écrase le magot au sol avant de le jeter dans une poubelle à côté.
« Je sais ce que tu m’aurais dit en ce moment, qu’il faut aller de l’avant, vers la vie, oublier cet amant imaginaire pour m’en trouver un vrai, qui puisse m’aimer pour de bon et veiller sur moi. Pour l’instant…je peux juste te promettre d’essayer. A chaque fois que je fume, je pense à toi, j’imagine que mes lèvres se posent sur les tiennes, comme avant. C’est très charnel, une cigarette, surtout quand elle évoque un amant comme toi. »
            Je sors une nouvelle cigarette de mon paquet, l’allume comme si mes lèvres se pressaient contre celles de Dream. Je la pose sur la rambarde de métal du Yankee Stadium.
            « Celle-là est pour toi, en souvenir. Si Dieu existe, je suis sûre qu’il est plein de tendresse pour toi et que dans sa tête à Lui tu existes pour de vrai. Adieu, mon chéri. »
            Je tourne les talons, les larmes piquant le bout de mes yeux. Je ne regarde pas la cigarette se consumer toute seule, la fumée qui monte, inexorable, vers le ciel dans le but d’être captée par un vieux monsieur bienveillant qui me chuchote que si, mon amant imaginaire existe bien encore quelque part, que si je suis chanceuse, je le croiserai peut-être au détour d’un joli rêve.

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