Découvrez la playlist Dream 03 avec Joe Cocker
Elle me regarde, intriguée. Je l’intéresse brusquement.
« Je ne suis pas sûr de
vouloir les voir aller mieux tu sais. »
« Mais alors… »
« Pourquoi tout ça ?
Pour beaucoup de raisons. D’un ça me donne du temps face au Conseil. Je leur
donne un os à ronger, ils ont l’impression d’avoir gagné mais j’ai choisi ma
punition. Ça m’évite d’aller traquer les dissidents comme ils le voudraient, ça
ne règle rien mais ça laisse du temps pour réfléchir. De deux, ça me permet de
savoir où on va. »
« On ? »
« Les monstres. »
« Je comprends
pas. »
Je m’assieds sur le divan où mes patients débitent leurs
histoires de fou. Je souris naturellement maintenant, me prends à mes propres
mensonges qui sont presque crédibles. Mon Dieu, si vous existez, faîtes qu’elle
y croit. Je me dégoûte à lui mentir, à m’inventer un personnage de résistant
que je ne suis pas. Je n’ai pas envie de lui mentir, j’ai juste envie qu’elle
m’aime.
« Je les aime comme ils
sont, les monstres. Je ne veux pas les guérir. Ils sont beaux comme ça. »
Ça au moins c’était vrai. Je n’aurai pas la médaille du
mérite mais j’ai réussi à ne pas dévaler la pente de la tromperie face à Alice.
Je me lève ; j’ai tellement besoin d’elle, de son contact, de la certitude
de ses sentiments à mon égard. J’en tremble, j’en pleure presque. Dans l’ombre,
je sens Sagav qui est prêt, prêt à la tuer si elle ne fait rien pour venir vers
moi. Je ne ressens aucune urgence à la sauver ; mais c’est la première
fois que je suis conscient du choix, l’égorger ou la laisser en vie. Ne suis-je
que destruction pour les femmes que j’aime ? Je m’approche d’elle, prends
ses mains dans les miennes. Elles sont douces, chaudes. Je les embrasse,
rassemble toute ma volonté et repousse Sagav loin d’ici. Va-t-en, va-t-en loin
d’elle. Même si elle dit non. J’embrasse Alice.
Elle se laisse faire, mais je ne sens aucune émotion
réciproque de sa part. Je recommence, je la caresse, je suis de plus en plus
frénétique. Ce n’est pas l’envie d’elle qui me rend fiévreux mais la peur
panique de ne pas la faire réagir. J’utilise tous mes tours pour provoquer chez
Alice la plus petites réaction spontanée. Le moindre geste, le moindre sourire
me contenteraient. Elle ne me donne rien. La rage de mon loup-garou existe en
moi, avec la même force irrépressible, la même violence. Mais chez moi, cette
urgence vitale se nomme mélancolie et elle me balaye comme elle le balaye lui
lorsqu’il met à mort ses victimes.
Alice est toute nue maintenant. Je l’allonge sur le
divan. Passer ma main sur son corps si mince fini quand même par me faire
réagir. J’ai envie de hurler, de tout casser ici. Je vais lui faire l’amour, me
coller contre elle du mieux que je pourrais, et quoi que je fasse je serais
seul. Aussi proche que je sois de son corps, je la sens loin, partie. Elle ne
m’aime plus, elle a vu mes failles, mes angoisses, mes doutes. Je l’ai perdu le
soir du Conseil, j’en suis persuadé. Elle aimait une image, un personnage fort
et réconfortant, un être hors norme qui ne faillirait pas. J’ai failli, j’ai
plié. J’ai fait le choix raisonnable qui me dégoûte. J’ai choisi la vie plutôt
que le rêve, moi, Dream.
Nos mouvements sont mécaniques, sans âme. Je mets toutes
mon attention à prendre soin d’elle, la surprendre, la caresser, l’exciter, la
faire jouir. J’ai son corps, j’ai perdu son cœur. Pas un moment le signe
d’affection sincère que j’attends ne viens. Elle est comme morte, inerte. Elle
bouge, gémit, réagit. Mais elle n’a aucune initiative. Ça ressemble à un
adieu : alors que nous sommes collés l'un à l'autre, je la sens qui s'éloigne,
qui part loin de moi. Le fil qui nous reliait il y a trois jours encore a été
coupé après la réunion du Conseil. On ne s'en est pas rendu compte tout de
suite car on est toujours l'un contre l'autre; mais plus aucun fil ne nous
retient et le premier coup de vent nous enverra bouler chacun de son côté. Je finis
par espérer arriver jusqu’à l’orgasme au plus vite pour que finisse cette
parodie d’amour qui me révulse. La délivrance arrive sans trop tarder
heureusement. Je m’arrête, haletant, ne sachant toujours pas quoi faire. Elle
me regarde fixement, l’air de me demander si je suis content de moi. J’ai voulu
coucher avec elle pour me rassurer sur ses sentiments à mon égard. Je n’ai eu
que la confirmation de la distance qui nous sépare. Le mal de vivre explose en
moi, je me lève, je ne veux plus la toucher. Je l’aime, je l’aime et je n’ai
aucune solution pour la garder auprès de moi. Son départ n’est qu’une question
de jours. Au fond, je ne suis pas digne d’elle. Je lui ai pris sa liberté, son
choix ; elle aurait choisi le rêve. Elle aurait choisi de se battre. Elle
est courageuse. Elle est prête à mourir pour défendre ce en quoi elle croit.
J’ai découvert que moi non. Je suis face à la fenêtre, face à la fuite. J’ai
envie de sortir, j’ai chaud, j’étouffe. Une pulsion déferlante m’envahit,
l’appel de la bête. J’ouvre la fenêtre. J’agis comme au ralenti, j’ai
l’impression de vivre la vie de quelqu’un d’autre, comme si mon cerveau
refusait d’accepter que ce soit bien moins qui soit en train de faire ça. Je hurle
dans la nuit, fait se répercuter mon écho de rêve dans la ville. Je m’habille
sans un mot, sort par la fenêtre sans un regard en arrière. Je vis ma vie,
c’est mon choix, je suis en vie.
La réponse à mon cri arrive comme une pluie
d’informations qui manquent de me faire exploser la cervelle. En une seconde,
des milliers de cris de détresses, de dépressions, de tristesse, de cauchemars
et de rêves solitaires me parviennent. Je cherche le plus noir d’entre eux,
j’en cherche un comme moi qui n’a plus rien à perdre ce soir, un à deux doigt
de prendre la mort comme une bénédiction, comme une dernière absolution de ses
erreurs. J’attrape au vol un filament de rêve noir comme le jais, me brûle
presque à son contact tant il est à chaud. C’est tout proche ; je cours.
Je remonte à toute vitesse le filament, le sens qui s’amenuise dans la main
petit à petit. J’ai peu de temps, il faut faire vite, ne pas se tromper,
devenir celui que je veux être.
J’arrive jusqu’à la scène. C’est un troll qui est perché
sur le sixième étage d’un gros immeuble de pierre. En bas, des chiens de garde
du conseil, des loups-garous et des vampires, les faux monstres, attendent la
chute. Le troll est blessé, à vif. Il a dû s’opposer aux forces du Conseil et
être pris en chasse par la meute. Je vois sur l’immeuble les marques de ses coups
qui retracent son ascension à main nue jusqu’au sixième étage. Il sait qu’il
est perdu ; déjà les vampires chasseurs ont grimpé jusqu’à lui,
l’entourant en haut, en bas et sur les côtés. Je vois leurs regards, l’envie de
sang, l’attente de la chute à venir, inéluctable. Je vomis cette violence
gratuite, cette victoire minable sur un être en souffrance, j’ai envie de tous
les tuer, de donner une justice à tout ça. Le troll a fait le bon choix, celui
que j’aurai dû faire il y a trois soirs. Je veux le sauver, je veux être un
héros, me racheter pour mon choix faible, prouver à Alice qu’elle peut être
fière de moi, que si elle m’aime ce sera légitime.
Je fends la
foule de curieux, aussi méprisables que les chasseurs à quinze contre un. Une
grosse main griffue m’arrête lorsque j’arrive face au périmètre de sécurité des
forces du Conseil. Nos yeux se trouvent, s’affrontent.
« Dégage, mec. Reste en
arrière si tu veux admirer le spectacle. »
« Je ne suis pas là pour
regarder, je viens arrêter ça. »
Il me regarde avec l’air méprisant que les gros cons
pleins de muscles donnent à ceux qu’ils pensent dominer par la force. Je
pourrais lui dire que je suis mandaté par le Conseil, que j’ai le droit d’être
ici. Mais ça serait salir tout ce que je suis encore un peu plus, ça serait
leur donner une victoire qu’ils ne méritent pas. Je ne suis pas là que pour des
bonnes raisons mais je suis là pour moi. Je tente de forcer le passage en
donnant un coup sur la main du loup-garou qui m’empêche de passer. La force de
mon regard manque de le faire plier mais la peur d’être puni s’il me laisse
passer est la plus forte. Je panique, je n’ai pas solution, le filament n’est
plus qu’un fil mince comme un ongle. D’un coup, la puissance part en moi. J’en
ai marre, assez de laisser mes choix m’échapper. Le cauchemar se répand en lui
d’un coup, tétanisant tous ses muscles, bloquant tout cri. Sans hésiter, sans
même me retourner pour le voir tomber au sol suite à sa crise cardiaque, je
fonce face à l’immeuble.
Les autres chasseurs sont complètement pris au
dépourvu ; aucun ne s’attendait à ce que quelqu’un arrive de la foule. Je
me concentre moi sur le troll, sur son rêve, la dernière chimère qu’il possède,
son dernier espoir. Je me jette dans les airs, agrippe la roche, commence
l’escalade. Derrière moi, j’entends les cris des chasseurs, un vampire perché
sur la façade de l’immeuble tente de m’attraper au passage, sans succès.
C’est…comme un rêve. Je ne savais même pas que j’avais une force pareille, la
capacité de monter un mur vertical comme celui-là. En un souffle, je suis au
sixième, sur le parapet de pierre, à deux pas du troll. Il manque de tomber
alors qu’il a un geste de recul par réflexe lorsque je surgis de l’ombre. Pour
lui, je ne suis qu’un chasseur de plus, venu le déloger et le mettre à mort.
Immédiatement, je lui montre mes mains grandes ouvertes. Je vois son visage
crispé, résolu, sur le bord du précipice. Un moment se passe où rien ne bouge,
ni la foule, ni les chasseurs, ni le troll ni moi. Il faut agir, ne pas laisser
passer l’occasion.
Je tends la main, tout mon visage s’ouvre au dialogue, à
la communication. Les mots ne le toucheront pas, il faut passer par le langage
du corps. Je suis à trois mètres, tout mon être se tend vers lui. Bizarrement,
j’ai l’impression d’être un autre ; mes pouvoirs sont en berne, je n’ai
aucun repère. Je ne suis même pas certain de faire le bon choix. J’avance
doucement le pied, je veux qu’il le voit, qu’il comprenne que j’avance vers lui
et que je n’ai rien à cacher. Le filament de rêve, si mince que j’ai peine à le
distinguer dans ma main, se raffermit doucement. Je ne sais pas ce que je vais
faire lorsque je l’aurais sauvé, comment le soustraire au jugement des
chasseurs, comment lui trouver une porte de sortie. Mais je dois faire quelque
chose, cette fois-ci je ne renoncerai pas.
Un bruit derrière crisse sur la pierre ;
immédiatement, le troll se raidit, manque de tomber, se colle au mur. Le
vampire qui s’est rapproché n’attendait que ça ; ramassé, il se jette sur
le troll en déséquilibre, toutes griffes dehors. Ce sera sa dernière erreur.
Bien plus rapide qu’on ne pourrait le croire, le troll lance son poing sur le
vampire qui percute au niveau du plexus. J’entends, comme tous les autres, les os
pourtant si résistants qui craquent de concert. Le corps du vampire reste une
seconde collée contre le mur contre lequel il s’est écrasé, puis retombe,
glisse de la balustrade, chute jusqu’au sol. Le bruit mat du cadavre qui
s’écrase sur le trottoir retenti dans un silence assourdissant. Je ne peux
m’empêcher de me demander si le vampire est bien mort : son torse est
enfoncé, perforé comme si un canon l’avait frappé de plein fouet ; on dit
pourtant qu’il faut leur trancher la tête pour qu’ils meurent tout à fait.
Cruel dilemme de médecine monstrueuse. Le troll ne quitte pas des yeux le corps
six étages plus bas, signature irrémédiable de sa condamnation face aux forces
du Conseil. Je ne lis plus aucune peur dans ses yeux, juste la fatale
constatation de la fin. Alice a-t-elle lu la même chose dans les miens ?
Peut importe, je suis prêt à me battre.
Les deux secondes de répit offert par la chute du vampire
sont écoulées. Autour de nous, des bruits de mouvements précipités se perdent
dans les ombres. Ils se rapprochent, vont passer à l’assaut. Un éclair dans la
nuit et ils sont tous sur lui. Un premier vampire agrippe sa jambe tandis qu’un
autre passe dans son dos. Désiquilibré, incapable de frapper, le troll bat des
bras pour ne pas tomber dans le vide. Un autre chasseur arrive sur lui, de
face, se prend un coup de point à abattre un mur de pierre et chute au sol dans
un cri se surprise. Il s’empale sur le grillage du bas, libérant des litres et
des litres de sang sur le trottoir. Le bras du troll qui a frappé est tenu d’un
coup par un vampire qui plante ses crocs dans la chair, commence à boire le sang
à très grande vitesse. Les deux autres qui ceinturent l’immense créature font
de même. Aussi impensable que cela puisse paraître, je vois le troll changer de
couleur, blêmir alors qu’il est vidé par ces sangsues de son essence vitale. Avant
même que j’ai pu esquisser le moindre geste, deux autres chasseurs ont plongé
sur le pauvre résistant, finissant de l’ensevelir sous une marée de corps qui
mordent, frappent, griffent et déchirent. Le sang gicle de partout. Je n’ai pas
les armes pour les tuer tous, pas la force brute. J’envoie toute ma force dans
le troll, vais puiser en urgence dans ses rêves pour raviver ses forces et les
décupler, terrifié à l’idée que cela ne change rien à la bataille.
L’effet est immédiat. D’un coup la montagne empilée se
remet à bouger. Un coup violent propulse le vampire qui tenait le bras contre
le mur de l’immeuble. Le court répit permet au troll de l’agripper par le cou
et de serrer un coup sec. Craquement sec des os, la tête du chasseur retombe
dans un angle impossible. Coup de coude du troll en arrière pour se débarrasser
du vampire dans le dos, sans succès mais il repousse son assaillant et est
maintenant de plus en plus libre. J’ai libéré une sorte de fureur en lui, une
envie de vivre qui le pousse très au-delà de ses limites habituelles. Chez les
vampires, c’est la panique ; mais ils ne sont pas encore vaincus. Je
prépare une autre attaque de cauchemar, similaire à celle avec laquelle j’ai
vaincu le loup-garou en bas. Je ne la lancerai jamais.
Ma jambe est prise par un étau qui manque de la broyer
sur place. Un coup d’œil en contrebas me montre un vampire que je n’avais pas
vu passer sous moi. Il me tient fermement, je n’ai pas la force de le
repousser. Mais je n’avais pas la force non plus de me hisser ici ;
pourtant je l’ai fait. Je n’ai pas envie de douter de ma force ce soir, j’ai
envie qu’elle existe vraiment. J’y crois de toutes mes forces et j’écrase mon
poing sur le visage du vampire. Il ne bouge même pas. Il y aurait donc des
limites au rêve. Il se hisse d’un geste au niveau du parapet de pierre, un sourire
mauvais aux lèvres. Un hurlement du troll derrière me fait détourner les yeux.
Je le vois se débattre alors que d’autres chasseurs sont venus à la curée. Il
serre les dents, encaisse les coups comme s’il attendait que tous soient sur
lui.
C’est au
moment où le poing du vampire face à moi s’enfonce dans mon estomac que je
comprends : à la seconde où ils sont tous accrochés à lui d’une façon ou d’une
autre, il sourit, se tourne vers moi pour un dernier échange de regards et
saute dans le vide. Lui et moi tombons tous les deux en parfaite synchronie ;
mais ma chute est arrêtée par le vampire qui me rattrape au vol. Lui continue
de chuter avec tous ses adversaires. Le bloc de corps monstrueux heurte le
grillage d’en bas avec un bruit de crissement sinistre et si puissant qu’il
doit réveiller en instant tout le quartier. Un hurlement part de la foule qui
commence à fuir, les chasseurs restés au sol accourent vers cette mer de sang,
de membres sectionnés, de vampires empalés par endroits. Le troll, lui, gît
inerte, percé par cinq ou six pics du grillage en fer. Je sens qu’on me hisse,
j’ai l’impression de voler. Je suis face au vampire, visiblement satisfait de
sa prise. Je prends un plaisir certain à détruire ses univers internes, au sein
même de son imaginaire et de l’enfermer à jamais dans un cauchemar sans nom qui
n’a pas d’issue. Je titube sur le parapet, lance mon appel. Saned, ma fidèle
ombre, apparaît immédiatement, m’enveloppe en elle. Doucement, elle glisse dans
la nuit, loin du carnage, loin des chasseurs, loin de mon premier combat.