mercredi 30 juin 2010

Dream - 03 - Le Psychologue Monstrueux (2ième Partie)


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            Elle me regarde, intriguée. Je l’intéresse brusquement.
« Je ne suis pas sûr de vouloir les voir aller mieux tu sais. »
« Mais alors… »
« Pourquoi tout ça ? Pour beaucoup de raisons. D’un ça me donne du temps face au Conseil. Je leur donne un os à ronger, ils ont l’impression d’avoir gagné mais j’ai choisi ma punition. Ça m’évite d’aller traquer les dissidents comme ils le voudraient, ça ne règle rien mais ça laisse du temps pour réfléchir. De deux, ça me permet de savoir où on va. »
« On ? »
« Les monstres. »
« Je comprends pas. »
            Je m’assieds sur le divan où mes patients débitent leurs histoires de fou. Je souris naturellement maintenant, me prends à mes propres mensonges qui sont presque crédibles. Mon Dieu, si vous existez, faîtes qu’elle y croit. Je me dégoûte à lui mentir, à m’inventer un personnage de résistant que je ne suis pas. Je n’ai pas envie de lui mentir, j’ai juste envie qu’elle m’aime.
« Je les aime comme ils sont, les monstres. Je ne veux pas les guérir. Ils sont beaux comme ça. »
            Ça au moins c’était vrai. Je n’aurai pas la médaille du mérite mais j’ai réussi à ne pas dévaler la pente de la tromperie face à Alice. Je me lève ; j’ai tellement besoin d’elle, de son contact, de la certitude de ses sentiments à mon égard. J’en tremble, j’en pleure presque. Dans l’ombre, je sens Sagav qui est prêt, prêt à la tuer si elle ne fait rien pour venir vers moi. Je ne ressens aucune urgence à la sauver ; mais c’est la première fois que je suis conscient du choix, l’égorger ou la laisser en vie. Ne suis-je que destruction pour les femmes que j’aime ? Je m’approche d’elle, prends ses mains dans les miennes. Elles sont douces, chaudes. Je les embrasse, rassemble toute ma volonté et repousse Sagav loin d’ici. Va-t-en, va-t-en loin d’elle. Même si elle dit non. J’embrasse Alice.
            Elle se laisse faire, mais je ne sens aucune émotion réciproque de sa part. Je recommence, je la caresse, je suis de plus en plus frénétique. Ce n’est pas l’envie d’elle qui me rend fiévreux mais la peur panique de ne pas la faire réagir. J’utilise tous mes tours pour provoquer chez Alice la plus petites réaction spontanée. Le moindre geste, le moindre sourire me contenteraient. Elle ne me donne rien. La rage de mon loup-garou existe en moi, avec la même force irrépressible, la même violence. Mais chez moi, cette urgence vitale se nomme mélancolie et elle me balaye comme elle le balaye lui lorsqu’il met à mort ses victimes.
            Alice est toute nue maintenant. Je l’allonge sur le divan. Passer ma main sur son corps si mince fini quand même par me faire réagir. J’ai envie de hurler, de tout casser ici. Je vais lui faire l’amour, me coller contre elle du mieux que je pourrais, et quoi que je fasse je serais seul. Aussi proche que je sois de son corps, je la sens loin, partie. Elle ne m’aime plus, elle a vu mes failles, mes angoisses, mes doutes. Je l’ai perdu le soir du Conseil, j’en suis persuadé. Elle aimait une image, un personnage fort et réconfortant, un être hors norme qui ne faillirait pas. J’ai failli, j’ai plié. J’ai fait le choix raisonnable qui me dégoûte. J’ai choisi la vie plutôt que le rêve, moi, Dream.
            Nos mouvements sont mécaniques, sans âme. Je mets toutes mon attention à prendre soin d’elle, la surprendre, la caresser, l’exciter, la faire jouir. J’ai son corps, j’ai perdu son cœur. Pas un moment le signe d’affection sincère que j’attends ne viens. Elle est comme morte, inerte. Elle bouge, gémit, réagit. Mais elle n’a aucune initiative. Ça ressemble à un adieu : alors que nous sommes collés l'un à l'autre, je la sens qui s'éloigne, qui part loin de moi. Le fil qui nous reliait il y a trois jours encore a été coupé après la réunion du Conseil. On ne s'en est pas rendu compte tout de suite car on est toujours l'un contre l'autre; mais plus aucun fil ne nous retient et le premier coup de vent nous enverra bouler chacun de son côté. Je finis par espérer arriver jusqu’à l’orgasme au plus vite pour que finisse cette parodie d’amour qui me révulse. La délivrance arrive sans trop tarder heureusement. Je m’arrête, haletant, ne sachant toujours pas quoi faire. Elle me regarde fixement, l’air de me demander si je suis content de moi. J’ai voulu coucher avec elle pour me rassurer sur ses sentiments à mon égard. Je n’ai eu que la confirmation de la distance qui nous sépare. Le mal de vivre explose en moi, je me lève, je ne veux plus la toucher. Je l’aime, je l’aime et je n’ai aucune solution pour la garder auprès de moi. Son départ n’est qu’une question de jours. Au fond, je ne suis pas digne d’elle. Je lui ai pris sa liberté, son choix ; elle aurait choisi le rêve. Elle aurait choisi de se battre. Elle est courageuse. Elle est prête à mourir pour défendre ce en quoi elle croit. J’ai découvert que moi non. Je suis face à la fenêtre, face à la fuite. J’ai envie de sortir, j’ai chaud, j’étouffe. Une pulsion déferlante m’envahit, l’appel de la bête. J’ouvre la fenêtre. J’agis comme au ralenti, j’ai l’impression de vivre la vie de quelqu’un d’autre, comme si mon cerveau refusait d’accepter que ce soit bien moins qui soit en train de faire ça. Je hurle dans la nuit, fait se répercuter mon écho de rêve dans la ville. Je m’habille sans un mot, sort par la fenêtre sans un regard en arrière. Je vis ma vie, c’est mon choix, je suis en vie.
            La réponse à mon cri arrive comme une pluie d’informations qui manquent de me faire exploser la cervelle. En une seconde, des milliers de cris de détresses, de dépressions, de tristesse, de cauchemars et de rêves solitaires me parviennent. Je cherche le plus noir d’entre eux, j’en cherche un comme moi qui n’a plus rien à perdre ce soir, un à deux doigt de prendre la mort comme une bénédiction, comme une dernière absolution de ses erreurs. J’attrape au vol un filament de rêve noir comme le jais, me brûle presque à son contact tant il est à chaud. C’est tout proche ; je cours. Je remonte à toute vitesse le filament, le sens qui s’amenuise dans la main petit à petit. J’ai peu de temps, il faut faire vite, ne pas se tromper, devenir celui que je veux être.
            J’arrive jusqu’à la scène. C’est un troll qui est perché sur le sixième étage d’un gros immeuble de pierre. En bas, des chiens de garde du conseil, des loups-garous et des vampires, les faux monstres, attendent la chute. Le troll est blessé, à vif. Il a dû s’opposer aux forces du Conseil et être pris en chasse par la meute. Je vois sur l’immeuble les marques de ses coups qui retracent son ascension à main nue jusqu’au sixième étage. Il sait qu’il est perdu ; déjà les vampires chasseurs ont grimpé jusqu’à lui, l’entourant en haut, en bas et sur les côtés. Je vois leurs regards, l’envie de sang, l’attente de la chute à venir, inéluctable. Je vomis cette violence gratuite, cette victoire minable sur un être en souffrance, j’ai envie de tous les tuer, de donner une justice à tout ça. Le troll a fait le bon choix, celui que j’aurai dû faire il y a trois soirs. Je veux le sauver, je veux être un héros, me racheter pour mon choix faible, prouver à Alice qu’elle peut être fière de moi, que si elle m’aime ce sera légitime.
Je fends la foule de curieux, aussi méprisables que les chasseurs à quinze contre un. Une grosse main griffue m’arrête lorsque j’arrive face au périmètre de sécurité des forces du Conseil. Nos yeux se trouvent, s’affrontent.
« Dégage, mec. Reste en arrière si tu veux admirer le spectacle. »
« Je ne suis pas là pour regarder, je viens arrêter ça. »
            Il me regarde avec l’air méprisant que les gros cons pleins de muscles donnent à ceux qu’ils pensent dominer par la force. Je pourrais lui dire que je suis mandaté par le Conseil, que j’ai le droit d’être ici. Mais ça serait salir tout ce que je suis encore un peu plus, ça serait leur donner une victoire qu’ils ne méritent pas. Je ne suis pas là que pour des bonnes raisons mais je suis là pour moi. Je tente de forcer le passage en donnant un coup sur la main du loup-garou qui m’empêche de passer. La force de mon regard manque de le faire plier mais la peur d’être puni s’il me laisse passer est la plus forte. Je panique, je n’ai pas solution, le filament n’est plus qu’un fil mince comme un ongle. D’un coup, la puissance part en moi. J’en ai marre, assez de laisser mes choix m’échapper. Le cauchemar se répand en lui d’un coup, tétanisant tous ses muscles, bloquant tout cri. Sans hésiter, sans même me retourner pour le voir tomber au sol suite à sa crise cardiaque, je fonce face à l’immeuble.
            Les autres chasseurs sont complètement pris au dépourvu ; aucun ne s’attendait à ce que quelqu’un arrive de la foule. Je me concentre moi sur le troll, sur son rêve, la dernière chimère qu’il possède, son dernier espoir. Je me jette dans les airs, agrippe la roche, commence l’escalade. Derrière moi, j’entends les cris des chasseurs, un vampire perché sur la façade de l’immeuble tente de m’attraper au passage, sans succès. C’est…comme un rêve. Je ne savais même pas que j’avais une force pareille, la capacité de monter un mur vertical comme celui-là. En un souffle, je suis au sixième, sur le parapet de pierre, à deux pas du troll. Il manque de tomber alors qu’il a un geste de recul par réflexe lorsque je surgis de l’ombre. Pour lui, je ne suis qu’un chasseur de plus, venu le déloger et le mettre à mort. Immédiatement, je lui montre mes mains grandes ouvertes. Je vois son visage crispé, résolu, sur le bord du précipice. Un moment se passe où rien ne bouge, ni la foule, ni les chasseurs, ni le troll ni moi. Il faut agir, ne pas laisser passer l’occasion.
            Je tends la main, tout mon visage s’ouvre au dialogue, à la communication. Les mots ne le toucheront pas, il faut passer par le langage du corps. Je suis à trois mètres, tout mon être se tend vers lui. Bizarrement, j’ai l’impression d’être un autre ; mes pouvoirs sont en berne, je n’ai aucun repère. Je ne suis même pas certain de faire le bon choix. J’avance doucement le pied, je veux qu’il le voit, qu’il comprenne que j’avance vers lui et que je n’ai rien à cacher. Le filament de rêve, si mince que j’ai peine à le distinguer dans ma main, se raffermit doucement. Je ne sais pas ce que je vais faire lorsque je l’aurais sauvé, comment le soustraire au jugement des chasseurs, comment lui trouver une porte de sortie. Mais je dois faire quelque chose, cette fois-ci je ne renoncerai pas.
            Un bruit derrière crisse sur la pierre ; immédiatement, le troll se raidit, manque de tomber, se colle au mur. Le vampire qui s’est rapproché n’attendait que ça ; ramassé, il se jette sur le troll en déséquilibre, toutes griffes dehors. Ce sera sa dernière erreur. Bien plus rapide qu’on ne pourrait le croire, le troll lance son poing sur le vampire qui percute au niveau du plexus. J’entends, comme tous les autres, les os pourtant si résistants qui craquent de concert. Le corps du vampire reste une seconde collée contre le mur contre lequel il s’est écrasé, puis retombe, glisse de la balustrade, chute jusqu’au sol. Le bruit mat du cadavre qui s’écrase sur le trottoir retenti dans un silence assourdissant. Je ne peux m’empêcher de me demander si le vampire est bien mort : son torse est enfoncé, perforé comme si un canon l’avait frappé de plein fouet ; on dit pourtant qu’il faut leur trancher la tête pour qu’ils meurent tout à fait. Cruel dilemme de médecine monstrueuse. Le troll ne quitte pas des yeux le corps six étages plus bas, signature irrémédiable de sa condamnation face aux forces du Conseil. Je ne lis plus aucune peur dans ses yeux, juste la fatale constatation de la fin. Alice a-t-elle lu la même chose dans les miens ? Peut importe, je suis prêt à me battre.
            Les deux secondes de répit offert par la chute du vampire sont écoulées. Autour de nous, des bruits de mouvements précipités se perdent dans les ombres. Ils se rapprochent, vont passer à l’assaut. Un éclair dans la nuit et ils sont tous sur lui. Un premier vampire agrippe sa jambe tandis qu’un autre passe dans son dos. Désiquilibré, incapable de frapper, le troll bat des bras pour ne pas tomber dans le vide. Un autre chasseur arrive sur lui, de face, se prend un coup de point à abattre un mur de pierre et chute au sol dans un cri se surprise. Il s’empale sur le grillage du bas, libérant des litres et des litres de sang sur le trottoir. Le bras du troll qui a frappé est tenu d’un coup par un vampire qui plante ses crocs dans la chair, commence à boire le sang à très grande vitesse. Les deux autres qui ceinturent l’immense créature font de même. Aussi impensable que cela puisse paraître, je vois le troll changer de couleur, blêmir alors qu’il est vidé par ces sangsues de son essence vitale. Avant même que j’ai pu esquisser le moindre geste, deux autres chasseurs ont plongé sur le pauvre résistant, finissant de l’ensevelir sous une marée de corps qui mordent, frappent, griffent et déchirent. Le sang gicle de partout. Je n’ai pas les armes pour les tuer tous, pas la force brute. J’envoie toute ma force dans le troll, vais puiser en urgence dans ses rêves pour raviver ses forces et les décupler, terrifié à l’idée que cela ne change rien à la bataille.
            L’effet est immédiat. D’un coup la montagne empilée se remet à bouger. Un coup violent propulse le vampire qui tenait le bras contre le mur de l’immeuble. Le court répit permet au troll de l’agripper par le cou et de serrer un coup sec. Craquement sec des os, la tête du chasseur retombe dans un angle impossible. Coup de coude du troll en arrière pour se débarrasser du vampire dans le dos, sans succès mais il repousse son assaillant et est maintenant de plus en plus libre. J’ai libéré une sorte de fureur en lui, une envie de vivre qui le pousse très au-delà de ses limites habituelles. Chez les vampires, c’est la panique ; mais ils ne sont pas encore vaincus. Je prépare une autre attaque de cauchemar, similaire à celle avec laquelle j’ai vaincu le loup-garou en bas. Je ne la lancerai jamais.
            Ma jambe est prise par un étau qui manque de la broyer sur place. Un coup d’œil en contrebas me montre un vampire que je n’avais pas vu passer sous moi. Il me tient fermement, je n’ai pas la force de le repousser. Mais je n’avais pas la force non plus de me hisser ici ; pourtant je l’ai fait. Je n’ai pas envie de douter de ma force ce soir, j’ai envie qu’elle existe vraiment. J’y crois de toutes mes forces et j’écrase mon poing sur le visage du vampire. Il ne bouge même pas. Il y aurait donc des limites au rêve. Il se hisse d’un geste au niveau du parapet de pierre, un sourire mauvais aux lèvres. Un hurlement du troll derrière me fait détourner les yeux. Je le vois se débattre alors que d’autres chasseurs sont venus à la curée. Il serre les dents, encaisse les coups comme s’il attendait que tous soient sur lui.
C’est au moment où le poing du vampire face à moi s’enfonce dans mon estomac que je comprends : à la seconde où ils sont tous accrochés à lui d’une façon ou d’une autre, il sourit, se tourne vers moi pour un dernier échange de regards et saute dans le vide. Lui et moi tombons tous les deux en parfaite synchronie ; mais ma chute est arrêtée par le vampire qui me rattrape au vol. Lui continue de chuter avec tous ses adversaires. Le bloc de corps monstrueux heurte le grillage d’en bas avec un bruit de crissement sinistre et si puissant qu’il doit réveiller en instant tout le quartier. Un hurlement part de la foule qui commence à fuir, les chasseurs restés au sol accourent vers cette mer de sang, de membres sectionnés, de vampires empalés par endroits. Le troll, lui, gît inerte, percé par cinq ou six pics du grillage en fer. Je sens qu’on me hisse, j’ai l’impression de voler. Je suis face au vampire, visiblement satisfait de sa prise. Je prends un plaisir certain à détruire ses univers internes, au sein même de son imaginaire et de l’enfermer à jamais dans un cauchemar sans nom qui n’a pas d’issue. Je titube sur le parapet, lance mon appel. Saned, ma fidèle ombre, apparaît immédiatement, m’enveloppe en elle. Doucement, elle glisse dans la nuit, loin du carnage, loin des chasseurs, loin de mon premier combat.

mercredi 23 juin 2010

Dream - 03 - Le Psychologue Monstrueux (1ère Partie)


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            La tension dans l’air est palpable. Tendu vers l’homme allongé sur le divan, j’attends la suite du témoignage en retenant mon souffle. Celui-ci a la main levée vers le ciel, les yeux rivés sur ses doigts.
« Vous ne savez pas ce que c’est, docteur…vous ne connaissez pas cette sensation. »
            Une pause ; il dégluti lentement, je fait de même plus vite.
« Lorsqu’on les a…dans les mains…lorsqu’on frappe…lorsqu’on sent la vie qui les quitte…cette superbe vitalité que l’on répand sur le sol… »
            L’homme tourne brusquement la tête vers moi le rouge aux joues, l’air penaud sa main toujours dressée.
« Je ne devrais pas dire ça je suppose. »
« Si, si, continuez. »
            Il faut qu’il continue, je dois savoir la suite à tout prix.
« Ça peut faire partie de la thérapie ? »
            Un silence gêné s’instaure, lui par culpabilité, moi par ignorance. Je tapote un gros livre posé sur une table basse que j’ai pris soin de placer près de moi. Il suit mes mouvements de main, comme hypnotisé ; ça le fait sourire.
« Ha…alors je peux. »
            Il prend une inspiration, est sur le point de lancer. Mais au dernier moment il se refuse, garde pour lui les paroles qui se bousculent dans sa bouche, sa gorge. Ça va sortir, il faut juste lui laisser le temps. Je suis le va et vient de ses yeux, les errances de ces deux globes que la nervosité empêche de rester en place, encore moins de croiser mon regard. J’ai commencé depuis trois nuits et depuis trois nuits je suis leur médecin de l’âme, leur juge, leur rédempteur. Ici, j’ai tout pouvoir sur eux sans avoir à utiliser la moindre goutte d’énergie. J’avais sous-estimé leur avidité à se livrer, leur besoin irrationnel de parler enfin d’eux, le silence de plomb dans lequel leur vie les enferme. Ils me donnent des titres, du respect, de la crainte. Mais c’est une erreur de croire que je suis acteur ici. C’est eux qui font tout pour moi. Je n’ai qu’à ouvrir la bouche pour me repaître de ce suc si doux, ce nectar de leur âme qu’ils me livrent séance après séance. J’en viens parfois à douter de mes pouvoirs sur le rêve : et si je n’avais jamais eu le pouvoir de plonger par la force mes ennemis dans des rêves ou des cauchemars ? Et si à la place c’était eux qui avaient choisi de succomber volontairement, dans cette douce tendresse que suppose l’abandon, le lâcher prise, l’attente de la mort que l’on espère plutôt que de la craindre ? Ils m’habillent de tant d’assurance, mes petits patients monstrueux… À leurs yeux, je suis tout puissant, aux miens je ne sais même pas si j’ai la légitimité d’être là. Je les ai souvent vus se choisir des amis, des alliés, des lieutenants. Ils ont cru qu’ils augmenteraient leur force en s’entourant de brutes qui leur ressemblent. Moi j’ai choisi Alice. Elle n’est pas forte, elle n’est pas violente, elle ne sait pas faire grand-chose. Mais je peux m’abandonner dans ses bras. Je connais moi la valeur de ces moments où la vie est trop forte pour nous, où il faut tomber à terre, incapable de continuer à se battre. Alice est là pour ces moments-là ; pas uniquement, pas dans ce seul but, mais elle est là pour ça aussi. À trop négliger leurs angoisses, leur solitude, leur vulnérabilité face à l’échange, ces monstres meurtriers se changent chez moi en petits enfants blessés. Ils ont chevillé au corps des mots terrible comme « vengeance », « destruction », « homicide ». Mais au fond, ils souffrent comme tous les autres. Mon loup-garou a fini de vaciller, il est retour tard, un soir dans une ruelle, à déchiqueter une victime qui ne le méritait pas.
« C’est le sentiment le plus pur que je connaisse, docteur. »
            Je souris, je ne devrais pas. Sa voix est fiévreuse, animée d’une force qu’il ne m’a encore jamais montré. J’ai bien travaillé, j’arrive au cœur.
« Le meurtre, le vol de la vie, c’est le crime le plus parfait au monde. Qu’est ce qu’il y a de plus important que ça, la vie ? On…non…Je…leur vole leur bien le plus essentiel. Elle se répand en moi avec leur peur…leur volonté de survivre, de s’en sortir…mais ils ne peuvent rien. Le résultat est toujours le même, nuit après nuit. Je les attrape, je les emmène dans le noir, je les tue, je les dévore. »
            Il est transporté, ailleurs. Il fixe le plafond, les mains jointes sur son torse dans un signe sacré qui me semble tout à fait en place. Il revit son ascension, ce moment magique et sacré, le plus pieux qu’il puisse offrir au monde qui l’a vu naître. Dans son discours, je sens toute la gradation, la montée de l’orgasme, le plaisir croissant tandis que le sang se répand sur le sol. Plus la victime souffre, plus elle a peur, plus elle se meurt et plus le lien unique, presque divin, se forme entre le monstre et elle. N’est-ce pas un ultime rituel, celui de la mise à mort, qui se joue dans ces moments-là ? Un dernier rite de passage, hautement religieux, qui amène le pauvre hère de vie à trépas. Je le vois prendre une pause, se passer discrètement la langue sur les lèvres, comme s’il revivait le goût des chairs sanguinolentes en ce moment même.
« Parfois…parfois j’hésite. On ressent toujours l’espoir fou de la victime, celui de s’en sortir, de rentrer chez soi vivante. C’est là notre toute puissance, celle de décider pour eux de leur survie ou de leur mort. Mais on…sent…ça…le désir de vivre…toujours…toujours. »
            Il tourne brusquement la tête vers moi, inconscient de l’odeur qu’il dégage maintenant, de ses ongles qui ont commencé à croître, ses poils qui s’épaississent, ses muscles qui gagnent en densité. Il tombe sur une chaise perdue dans l’obscurité qui s’est abattu dans le coin de la pièce où je me trouve. Il ne voit que mes mains, jointes, qui sortent dans la lumière, et mes yeux lumineux dardés sur lui. L’effroi et la peur dont il se nourrissait il y a quelques secondes changent de cible et se retournent pour le dévorer à son tour. Ces deux bêtes sauvages qu’il croyait maîtriser échappent brusquement à son contrôle pour se mettre à lui grogner dessus, montrer les dents et mordre. Je sens son rythme cardiaque qui augmente, les signes extérieurs de sa part monstrueuse qui refluent, il se recroqueville dans le divan. Retour à la normale, je lui fais signe de reprendre son récit.
« Je ne sais plus où j’en suis docteur. Je ne sais plus si j’ai envie que ça cesse, que ça continue. Je sais qu’il faudrait que j’en ai honte, qu’il faudrait me sentir coupable d’avoir tant tué d’hommes, de femmes…mais je n’ai pas honte. »
« Qu’est-ce qui vous fait peur alors ? »
« Le vide. Le vide de ma vie si ça s’en va. »
« Vous voulez parler de votre part de monstre ? »
« Oui…je ne me souviens plus comment ça a commencé. Je crois que ça remonte à loin. Je me suis construit avec ça, vous savez. Le fait d’être un loup-garou, me faire passer pour un homme alors que ma vraie nature est celle d’un loup sanguinaire, a guidé tous mes choix, toutes mes décisions. Qu’est ce qui restera de moi si je laisse cette part animale derrière ? Qui est le vrai moi ? L’homme sans le loup, ou le loup-garou qui se fuit ? À quel point est-ce que je veux changer pour faire plaisir ? Parce que j’en ai vraiment envie ? Les gens me disent que c’est mal de tuer…ça veut dire quoi « mal » ?
« Vous avez envie d’arrêter les meurtres ? »
« Je ne sais pas…intellectuellement peut-être. Mais si vous saviez la force, la force avec laquelle l’envie de la chasse vous prend la nuit. C’est comme un appel, comme une puissance supérieure contre laquelle on ne peut rien et qui vous prend tout entier. Je n’ai jamais rien ressenti d’aussi fort, d’aussi enivrant. Toutes les boissons du monde, toutes les femmes nues, toutes les drogues…ce n’est rien face à ça. »
« Mais vous êtes là. »
« Oui. Je suis là. »
Il se lève dans un mouvement au ralenti. Il n’y a plus rien à dire, la séance est finie. Je le raccompagne, il me serre fort la main en disant « merci docteur », je ne m’entends même pas dire la réponse automatique qui sort de ma bouche. Je pense à moi, à l’écho si dérangeant que les mots de mon patient ont fait résonner dans mon âme. Je n’ai pas sa rage, ses pulsions meurtrières. Mais le système est le même. Au fond, si on épure de tout emballage, il n’a dit qu’une seule chose : cette part monstrueuse de moi est ce que j’ai de plus précieux ; pourtant, je sais qu’elle me détruit . Quel courage est le sien de venir tenter de s’en guérir…l’aurais-je, s’il le fallait ?
J’ai besoin de prendre l’air, de respirer. Je sors par la fenêtre pour ne pas affronter les autres patients qui attendent leur tour dans la salle d’attente. J’ai une pensée pour mes petits pensionnaires qui se sont transformés en personnel d’aide soignants : Sagav le videur qui fait rentrer ou non ceux qui viennent chez moi, Cindy qui fait patienter et prendre les rendez-vous, Murray et Yenjav qui font les recherches sur les symboliques monstrueuses, Haruko qui se charge du service d’ordre. Le seul à faire grève est Charleston Winston Jr, mais tout le monde l’excuse de bonne grâce. Après tout, qui a déjà vu un chat travailler ? C’est peut-être pour ça qu’il me rejoint dehors, se pose sans bruit à mes pieds après une chute de trois étages et vagabonde joyeusement sur le trottoir.
Je repense à cette fameuse nuit du conseil des monstres, cette nuit où j’ai vendu mon âme pour une cause que j’ai espéré juste. J’ai voulu sauver Alice, je m’en suis cru capable. J’ai décidé à sa place ce qui était bon pour elle, je l’ai privé de ce choix. En somme je lui ai tout pris. J’ai toujours été comme ça avec les femmes. C’est peut-être pour ça que Sagav les tue toutes. Il faut que je réfléchisse à ça, il faut que je comprenne. J’aimerais leur dire, à eux tous. Je fous de leurs histoires, je me fous qu’ils aillent bien, qu’ils cessent leurs tueries ou non. Ma prise de fonction en tant que psychologue des monstres n’est pas une soumission au Conseil. Je ne cherche dans leurs aveux qu’une ressemblance avec ma propre histoire, ma propre naissance. Elle m’obsède cette naissance. Je me suis réveillé un matin ici, devant la maison ; j’étais déjà adulte, déjà conscient de ce que j’étais. Après sont venues les chimères que j’ai créé au petit bonheur et qui représentent au final tellement qui je suis. Le mystère de ma conception reste entier. J’ai des souvenirs, des sensations d’une citée perdue sous les eaux, la Cité des Songes. J’y retourne toutes les nuits, à la fois pour y puiser ma puissance mais aussi pour obtenir des réponses. Je n’ai pas en mémoire un seul sommeil dont le but ne soit d’en arpenter les rues. C’est comme une action compulsive, irrépressible. Je ne sais pas qui m’a créé, donné la vie. Je ne sais pas qui je suis. Alors je fais parler les autres monstres, ceux de ma caste qui, comme moi, ont donné à leurs penchants les plus noirs, les plus mystérieux, un corps adéquat.
Les autres se souviennent mieux. Les plus chanceux sont les vampires qui ont tous en mémoire leur damnation lorsque leur père ou leur mère de sang les a mordu, transformant de simples humains en buveurs d’hémoglobine. Mais les vampires sont humains à la base. Les loups-garous aussi ; ça ne compte pas. Ceux qui m’intéressent, ce sont les vrais monstres, ceux qui sont nés tels quels : les ogres, les harpies, les trolls, les elfes maléfiques, les méduses, les minotaures, les dragons. Nos corps et nos difformités sont les reflets de notre âme. Nos pouvoirs autant que nos apparences disent qui nous sommes, quels sont nos troubles, nos quêtes personnelles. Chaque paire d’aile, chevelure de serpent, peau verte, cornes possède une signification qui me permet de leur expliquer les sentiments qui les animent, les pulsions qui sont les leurs. Ils sont nés avec un but, une mission à accomplir. Pour eux tout est clair, simple évident. Je n’ai pas de réponse pour moi. Comprendre comment ils naissent me donnerait des pistes de recherche pour ma propre naissance. Comprendre comment je suis né m’aiderait à comprendre pourquoi. Comprendre pourquoi m’aiderait à ne pas devenir fou.
Je reprends conscience du monde qui m’entoure. Je suis devant les escalier de chez moi, comme la première fois, comme au premier jour. Ma petite promenade m’a ramené en face de chez moi. Il n’a pas s’agit d’une bien grande ballade…même lorsque je veux fuir, ma nature profonde me ramène toujours dans les mêmes sentiers. Chasser le naturel est une tentative aussi futile que de nier son identité profonde. On n’échappe pas à soi-même. Je remonte les marches, passe en filant dans la salle d’attente, garde le regard dans le vague pour ne pas croiser les yeux soumis de ceux qui sont venus ce soir pour une consultation. Ma main agrippe la poignée de la salle de travail, mon ancienne salle à manger, j’ouvre. À l’intérieur, très surpris, j’y découvre Alice. Elle me jette un regard interrogateur, un regard avide d’empathie qui me surprend. Nous nous sommes peu croisés depuis le soir du conseil et j’ai passé de longs moments à remuer mes regrets, persuadé qu’elle me fuit et va m’abandonner.
« Ça va ? »
            Je dois avoir une sale mine pour que ce soit elle qui pose la question.
« Ça va. Je me fais au travail, aux horaires surtout. »
Elle pouffe.
« Si on m’avait dit que toi tu dirais ça un jour… »
            Je sens de la moquerie dans sa voix, probablement une nouvelle déception de ma part. L’angoisse de ne pas être aimé, la conscience de me savoir ô combien plus en demande d’affection qu’elle, la claire hiérarchie affective qui s’instaure entre nous, tout ça forme une boule qui me vrille le ventre et me glace le sang. J’ai besoin d’elle, physiquement, ce soir plus que jamais. J’ai besoin de ce moment d’abandon où je m’effondre face à la vie et où elle est là pour me retenir, me consoler, me guérir. Mais cet abandon nécessite une confiance absolue avec Alice, la certitude de savoir qu’elle me retiendra. Des certitudes je n’en ai aucune ce soir. Pire, c’est le doute qui m’assaille de toute part vis-à-vis d’elle. Je reste là, bloqué avec mes peurs rampantes, mes besoins et cette incapacité à les assouvir. Je ne sais pas ce qui va se passer.
            Puis j’en ai assez, assez d’attendre, d’être esclave. Je relève la tête, lui souris.
« Tu vas bien ? »
            Elle fait oui de la tête, ne sachant pas trop quelle signification donner à ma question.
« Et toi ? »
            Je n’aime pas ce début de conversation, il a quelque chose de mécanique, de vide. C’est comme si rien ne passait entre nous. Essayer d’y insuffler de la vie, un côté authentique, est voué à l’échec dès le départ. Ça ne m’empêchera pas d’essayer.
« Ça va. Mes patients sont très productifs. »
« Productifs ? Le but n’est pas qu’ils aillent mieux ? »
« Non, à aucun moment. »

mercredi 9 juin 2010

Intermède - 03

Encore un intermède, involontaire celui-là et pas prévu du tout. Je voulais juste signaler qu'il n'y aura pas de texte cette semaine et probablement pas plus la semaine prochaine. Un départ un peu précipité (mais très heureux) au Laos et Thaïlande m'empêche de m'acquitter de mes parutions hebdomadaires. Peut-être que la longueur des voyages en avion, aller et retour, me fera accoucher du texte de cette semaine et de celui de la semaine prochaine, probablement alors en ordre un peu dispersé et pas vraiment aux bonnes dates de parution; mais honnêtement j'en doute, n'y comptez pas trop. D'ici au retour des parutions normales, la semaine du 21 juin, je vous à bientôt; il est temps pour moi de disparaître l'espace de deux semaines... A bientôt sur One Man Tale.

mercredi 2 juin 2010

Dream - 02 - La réunion des monstres


Découvrez la playlist Dream 02 avec Heart






Ils viennent de rentrer. Autour d’eux, la bataille des egos est engagée : chacun se doit d’étonner par sa prestance, inspirer crainte et respect, faire place nette sur son passage. Les paons défilent devant eux, les fusillent du regard de peur qu’ils ne s’écartent pas sur leur chemin, semblent toujours absorbés par quelques plan machiavélique qui leur donnera l’avantage dans la guerre de l’ombre qui fait rage. Des paons, certes…mais des paons qui ont pour nom vampire, loup-garou, sorcières et minotaures. Un seul coup de patte des plus puissants peut abattre un mur, une incantation des plus férus de magie invoque le feu dans toute la salle. Comble de l’ironie ! Alors que tous sont si puissants, aucun ne peut laisser libre cours à ses penchants les plus noirs. Restent donc la politique, le paraître, la force douce de la peur qu’on inspire, la crainte que la renommée sinistre offre.
            J’avance, Alice à mon bras. Je ne peux pas m’empêcher d’avoir un petit sourire en coin devant toute cette façade, ces vrais tueurs qui tentent de passer pour des agneaux, ces faux loups sauvages dont le costume de carton se déchirera à la première confrontation. Ce sont les règles de la lutte qu’on se livre entre nous chaque soir : tout est permis mais rien ne doit se voir. Nous sommes répartis en races monstrueuses, chaque race se subdivise en clans, familles et groupes. Chacun de ces petits rassemblements fait la guerre à ses voisins, ses ennemis ancestraux, ceux dont il veut se venger. Et ça fait des siècles que ça dure, paraît-il. Pendant très longtemps, l’Europe a été notre terrain de jeu nocturne. Puis l’exode des hommes est devenu le nôtre : les jeunes sont partis se libérer du joug des vieux trop puissants sur le nouveau continent. Aujourd’hui les vieux sont morts ou impotents, les jeunes ont reformé en Amérique du Nord les modèles dont ils avaient cherché à s’enfuir. Quant au reste du monde, il est libre de notre présence. Sauf l’Asie ; mais l’Asie, personne n’y va. Trop dangereux.
            À ma droite, trois femmes avec un fichu blanc sur la tête s’asseyent en parlant à toute vitesse dans une langue que je ne comprends pas. Elles entourent un jeune homme au teint olivâtre qui doit avoir quinze ans et qui semble déjà fort fatigué des palabres intarissables des ses gardiennes. Lui porte une toge simple, des sandales de cuir et une bague en bronze sur laquelle six serpents s’enroulent.
« Qui c’est ? »
            Alice a chuchoté la question à mon oreille ; je tourne la tête vers elle, me perd un instant dans ses grands yeux bleus émerveillés. Il faut faire attention ; j’ai oublié à quel point les guerres commencent ici, dans les grandes réunions du Conseil des Monstres. Ici, chaque erreur se paye toujours le prix fort, jamais au grand jour. Beaucoup ne comprennent l’étendu de leur méprise que lorsque les griffes de leurs antagonistes les déchirent au fond d’une ruelle. Mais les yeux d’Alice me donnent envie de baisser moi aussi ma garde, de nous voir pour la première fois depuis longtemps tels que nous sommes : des créatures fantastiques, dotées de pouvoirs incroyables. Lorsque l’un d’entre nous vient ici, il ne perçoit que les implications, le poids de chaque phrase, la solidité de chaque alliance, le potentiel de trahison. Nous avons oublié l’essentiel, ce que nous étions vraiment. Je lui souris.
« Il s’appelle Achtéon. Il vient de Grèce. »
« Monstre ? »
« Ce n’est pas clair, ça pourrait être un simple mage. Son nom de scène est « la Méduse ». Il a le pouvoir de changer les gens en pierre, comme ses trois protectrices, les Gorgones. »
« Les trois bonnes femmes…ce sont les Gorgones ? »
            Elle a parlé trop fort, attirant le regard de la créature au fichu la plus proche. Il va falloir lui apprendre à être plus discrète. Mais en ai-je vraiment envie ? Sa fraîcheur et sa spontanéité sont pour moi des cadeaux si précieux…
« C’est un peu plus compliqué que ça. Nous sommes des reflets, des copies moins fortes de notre original. Nos pères et nos mères sont bien les originaux, mais il n’y a qu’un seul trio de Gorgones. »
« Et ça ne sont pas elles. »
« Si ça l’était, nous serions tous à genoux, ma chère. »
            Je coupe sa réplique alors qu’elle est sur le point de me demander ce qu’il en est de mon rapport avec le Maître des Rêves originel, le seigneur de la Cité des Songes. D’un doigt posé sur mes lèvres, je lui fis signe de se taire dans un sourire. Elle se renfrogne joyeusement, signe que je ne vais pas m’en tirer à si bon compte. Un corps lourd qui s’écrase plus qu’il ne s’assoit sur la chaise à gauche d’Alice nous fait revenir sur terre. La créature, un ogre aux bras tatoués de la main au haut du biceps nos jette un regard mauvais. Il a des mains grosses comme ma tête, une tête large comme mon torse, et un torse…c’est un sacré spécimen. J’ai toujours adoré les grosses brutes, mais j’ai aussi toujours compris ce qu’il fallait faire pour ne pas me faire dévorer. Alice ne sait pas, elle n’a pas la connexion intime que j’ai avec tous ces monstres cauchemardesques. J’ai peur d’un mot déplacé de sa part, un geste hors de propos couplé à une humeur encore plus exécrable que d’ordinaire de l’ogre bref un concours de circonstances qui ferait qu’en un rien de temps son corps d’humaine si fragile soit déchiré en deux sans que j’ai pu intervenir.
            Alice a peur, heureusement pour moi ; d’instinct, elle est venu se coller contre mon bras, me permettant de l’enserrer, lui faire comprendre par le corps que le danger est bien réel mais que je la protège. L’ogre ne me fait pas peur ; il est gros mais je ne connais pas son nom, il n’a donc que peu de chance d’être vraiment dangereux. Achtéon m’inquiète plus. J’espère que les deux ne sont pas alliés ; même si les esclandres se payent de la vie des perturbateurs, il n’est pas exclu que l’ogre soit très bête et qu’un coup de sang ne lui fasse perdre la tête. Achtéon pourrait profiter de la cohue pour tenter quelque chose. Il faut que je garde mon sang-froid. Bon sang ! À chaque fois c’est la même chose : dix minutes de réunion du Conseil et je deviens paranoïaque. Il faut dire qu’en à peine cinq séances, j’ai vu déjà partir huit types, protection des Anciens ou pas.
            Alice, elle n’entend pas du tout me laisser dans la vigilance active qui serait de mise ; remise de son émotion face à l’ogre, elle veut une description de chacun, chacune, les alliances, les antagonismes.
« Chaque grande famille de montre possède un chef qui siège au Conseil des Monstres. Il y a Balthazar de Valois pour les vampires, Haggis McEnroe pour les elfes, Gonzalez de Antiga pour les Loup-Garous… »
« Ils viennent tous des pays différents ? »
« …Felicity James pour les sorcières et John pour les magiciens. »
« John ? »
« John. Juste John. »
            Elle me regarde, une moue dubitative aux lèvres.
« Et non, pour répondre à ta question, il n’y a pas des pays des sorcières, de pays des vampires. »
« Pourtant, leurs noms… »
« Ça ma chère, ça n’a rien à voir. On a des quotas nous aussi, comme au cinéma. »
            Elle me tape dans le bras en signe de réprimande. Son geste capte l’attention de l’ogre qui tourne vivement la tête vers nous. Je vois sa main prête à partir, nos regards se croisent. Sans plus hésiter, je lance toute la force de ma volonté en lui ; comme une flèche, ma conscience se jette dans son iris, remonte dans les canaux nerveux jusqu’au cerveau, plonge dans les eaux noires de son inconscient. Avide de réponse, je cherche tout de suite dans les tréfonds une peur latente qui attend de sortir. J’ai peu de temps : les secondes ne sont pas les mêmes ici et dehors, mais cela ne veut pas dire que je peux m’attarder. Je tends la main, attrape un filament de rêve que je remonte vers le fond des eaux sombres. Je nage aussi vite que je peux, conscient du danger que mon corps court là-haut et d’une Alice qui est sans protection tout le temps que je passe à trouver une solution pour l’ogre. Le filament s’excite, je touche au but. Brusquement, une image claire d’une petite souris blanche se matérialise au fond de l’eau. Sans chercher à comprendre, je romps le contact, réintègre mon enveloppe charnelle. Dans un souffle, je fais apparaître le tatouage de la même souris blanche sur la clavicule d’Alice, priant pour que mon tour fonctionne.
            L’effet est saisissant : comme attiré par la souris qui semble danser sur le dos d’Alice, l’ogre se fige ; après une moment de paralysie, il devient blanc comme linge, se met à suer, ses mains et tout son corps se mettent à trembler. Je respire, profite de cette petite victoire qui annonce une réunion très mouvementée. Je fais disparaître le tatouage de souris sous la robe d’Alice, permettant à l’ogre de respirer. Il n’y reviendra plus, du moins pas ce soir. Alice, elle n’a rien vu bien sûr. Elle me presse de continuer mon tour d’horizon. Je n’en aurais toutefois pas le temps : la porte s’ouvre en grand, laissant passer Gonzalez de Antiga et ses deux subordonnés. Lui est un très grand type fin, la peau bronzés, les yeux noirs où flamboie l’envie d’en découdre. Il avance dans son grand manteau ouvert sur sa poitrine, le dos légèrement voûté, les mains ouvertes comme si elles étaient prête à griffer tout ce qui passe à portée. Les monstres qui se retrouvent face à lui ne s’y trompent d’ailleurs pas et s’écartent précipitamment. Alors qu’il se fraye un chemin jusqu’à l’estrade de la salle de réception dans lequel nous nous sommes retrouvés une fois de plus, j’explique à Alice qui il est, non sans une pointe de jalousie devant son regard fasciné par le loup-garou.
« Donc lui c’est le chef ? »
« Si on veut. Le représentant serait plus juste ; disons qu’il parle au nom des autres monstres de sa race. »
            Alice me fait signe à son regard perplexe qu’elle ne saisit pas la nuance. Notre politique est si complexe…
« Les cinq grandes races ont placé des chefs, des façades qui font semblant de juger et de donner des ordres. Mais c’est de la communication, pas la représentation d’un pouvoir réel. Le but de ces gens qui sont avant tout là pour bien présenter et donner l’illusion d’un pouvoir établi. »
            Alice me fait alors remarque que les mages ne sont pas une race mais une profession, il n’y a donc que quatre races et un syndicat. Je lui dis qu’elle commence à me casser les pieds à avoir toujours raison et que si ça continue elle va se prendre une fessée devant tout le monde. Elle me dit qu’elle n’y peut rien, que c’est dans la nature de la race des femmes d’avoir toujours raison et que ça la fait rire de me prendre à défaut quand je prends un air important pour expliquer les choses.
« Ils votent les lois ? Ils ont la plus grosse voiture ? Ils se font payer en or et en jeunes captives ? C’est quoi leur rôle, leur but ? »
« Personne ne se souvient plus vraiment. Avant, en Europe, ça avait un sens. Ici, ils n’ont fait qu’en reproduire le rituel tout en perdant le sens. Honnêtement, je n’ai jamais compris l’intérêt de siéger au Conseil. De toutes les manières ils ne contrôlent même pas leurs propres homologues, tout le monde se fait la guerre sans cesse…Mais ils sont très forts, individuellement s’entend. »
            Ponctuant ma dernière tirade, John apparaît, comme d’habitude la flûte au bec dans ses habits de clochard, à tirer derrière lui sa longue cohorte de rat et ses odeurs nauséabondes. Alice se pince le nez sur son passage.
« Lui, c’est un chef ? Ce clodo ? On dirait mon beau père après deux semaines de cavales dans le New Jersey… »
« La légende dit que c’est une réincarnation de Merlin. Ne fais pas cette tête-là, c’est vrai. Enfin, c’est vrai…disons que moi j’y crois un peu. »
« Tu te fous de moi. »
« Non, même pas. »
            Je n’ai pas le temps de poursuivre mon brillant embryon d’enquête dont je suis si fier car apparaissent Felicity et Balthazar, arrivant tel un couple princier. Ils montent avec déférence sur l’estrade et s’asseyent à leur tour dans les grands fauteuils réservés aux membres du Conseil des Monstres qui font face à la foule. Un subtil jeu de regard auquel je ne comprends rien se joue entre les quatre membres qui nous dévisagent tous.
« Je te parie ce que tu veux que le loup-garou et la sorcière couchent ensemble. »
Je ne veux même pas m’aventurer dans une discussion sur ce sujet et laisse Alice au plaisir de la certitude de ses déductions. C’est le bazar ce soir dans la salle. C’est bien le seul thermomètre des batailles à venir, ces réunions ; on y vient jamais pour entendre le discours des membres du Conseils ni pour le plaisir d’y risquer sa peau mais pour y tâter le terrain, voir à quel point la peur du Conseil est forte ou timorée. Ce soir, l’ambiance est chaotique, délétère, électrique. Ça va chauffer et il n’y a rien qu’ils puissent faire pour y remédier. L’arrivée de Haggis, le chef des elfes à défaut d’en être le roi comme il y a en a un dans la vieille Irlande calme un peu le jeu. La kyrielle de suivants et la promesse de ses tours à l’humour mortel empêchent cependant quiconque de hausser le ton en sa présence. En dépit d’un corps chétif et d’une apparence bien moins grandiose que ses pairs, il est celui des cinq qui impose le plus le silence. Aussi monstrueux qu’ils soient, ceux qui sont là savent bien quelle cruauté il peut mettre à punir ceux qui s’opposent à lui. Il monte sur l’estrade en silence, s’assied et tape de sa canne sur le sol. Le Conseil peut commencer.
« Le monde va changer. Notre monde va changer. »
D’un geste impérial, Balthazar a levé le bras pour annoncer cette phrase aussi cryptique que lourde de sens.
« La guerre va prendre fin, et ce dès ce soir. »
Pour une fois, personne ne parle dans la salle. La surprise créée par cet effet d’annonce rempli son rôle à la perfection.
« Les combats incessants qui ravagent nos rangs se tariront de grès ou de force. »
            Passionnant, c’est Felicity qui vient de parler. D’ordinaire, les cinq membres du Conseils affichent ouvertement leurs tensions sur scène ; ce soir, ils ont presque l’air unis. Mais pourquoi ces grandes phrases dignes d’un petit régime autoritaire en mal d’inspiration ? Ils pensent qu’on est de retour à l’école ou quoi ? C’est au tour de John de parler.
« Nous avons décidé de faire cesser le désordre et la violence. Nous avons forgé une alliance sacrée que rien ne viendra détruire. »
            Absurde, de plus en plus absurde. On n’est même plus dans la rhétorique fasciste, on est en plus revival des discours de Mussolini. À croire que les crétins d’extrême droite font tous appel à la même agence de communication pour écrire leurs discours. Autour de moi, je sens la tension qui commence à croître dans l’assistance, la peur, la colère, l’envie d’en découdre ou de se soumettre. Le Conseil a donc décidé de passer en force.
« Nous avons aujourd’hui les moyens de nos ambitions, d’instaurer une paix durable et juste, un ordre nouveau qui… »
            Les premiers cris jaillissent, enfin, de l’assistance. Ça va être au tour des opposants de monter au créneau, de fédérer autour d’eux pour contrer l’alliance des cinq puissances qui se tiennent sur scène. Un remous émotionnel commence à nous gagner tous, un réflexe de liberté contre ceux qui veulent nos poser les fers. Un flash fulgurant me ramène à mon rêve d’aujourd’hui. Je me souviens du magicien aux cheveux bleus, la fin qu’il a connu. Même l’être le plus puissant de l’univers ne peut rien contre l’alliance du plus grand nombre.
« Un ordre nouveau qui s’imposera à tous, pour le bien de tous. »
            John tente de finir sa tirade mais il n’a réussi qu’à déclencher encore plus de mécontentement. Çà et là, je capte des insultes, des invectives à l’encontre du Conseil. Mais également des gens qui tentent de rallier leurs voisins au discours des cinq acteurs politiques qui sont sur scène. Je ne m’attendais pas à ce que, de manière visiblement spontanée, un petit nombre de chiens de garde de l’ordre établi se mettent au pas et endoctrinent si vite. Les effets de groupe fonctionnent donc pour nous autant que pour les humains visiblement. La nervosité monte encore d’un cran, des gens commencent à se lever, le service d’ordre, majoritairement des loups-garous au service de Gonzalez, tente de ramener le calme par la force. Les mains d’Alice serrent mon bras. Nos yeux se croisent, elle a l’air de comprendre que quelque chose d’inhabituel est en marche.
« Dream qu’est-ce qui se passe ? »
            Je tente de la réconforter d’un sourire mais le cœur n’est pas du tout. Qu’est ce que c’est que cette parodie de putsch vide de sens ? Depuis quand des membres du Conseil tentent-ils de prendre le contrôle des monstres qui sont toujours restés libres. C’est comme un grand hold-up orchestré par des gens de la com’, sans aucune légitimité mais avec tout le verni nécessaire pour faire « comme si ». En ce qui me concerne, il va être temps de repérer une sortie proche, de me préparer à prendre Alice par le bras et contacter mentalement Sagav pour réceptionner une sortie musclée sur le trottoir dehors. Un grand homme-loup qui passe la bave aux lèvres près de nos sièges me dissuade de partir tout de suite ; il va falloir attendre qu’il porte son attention ailleurs. C’est le moment que choisi le portable d’Alice pour sonner, John pour reprendre son discours. Il a amplifié sa voix par magie afin de porter ses paroles au-dessus du tumulte et de la révolte qui gronde.
« Nous punirons toute action contre l’ordre de manière exemplaire et ferme. Nous vous éduquerons afin de vous pacifier. Pendant des années, nous avons laissé nos penchants les plus noirs prendre le dessus sur nos cerveaux. Il est temps d’aller vers la civilisation, de grandir, de devenir fort. »
« Allô, maman ? »
            Oh non, elle a décroché. Pestant contre le lien incompréhensible qui relie Alice à sa mère que pourtant elle dit détester, mon attention va et vient frénétiquement du visage glacé d’angoisse de ma petite droguée au reste de la salle en ébullition.
 « Je vous ordonne maintenant de faire silence afin que nous puissions vous expliquer les grands principes de notre nouveau monde. »
« Maman…oui maman c’est moi, je vais bien maman, calme toi. »
            Il me semble que les premiers éclats ont commencé dans le fond de la salle. Non, pas encore. Je vois clairement un minotaure se dresser de toute sa hauteur face au service d’ordre, prêt à tordre le coup à ceux qui veulent le faire asseoir.
« Maman, je suis vivante, je te parle, qu’est ce que tu veux que je te dise ? Non ! Jamais je ne rentrerai, tu m’entends ? »
            Je reviens sur Alice, vois les émotions qui passent sur son visage. Pourquoi maintenant ? C’est de manière évidente un moment important pour elle, il se joue quelque chose de crucial dans son rapport si compliqué à sa mère. Je veux être là, avec elle, la soutenir, lui dire qu’elle peut compter sur moi. Mais le reste de la salle continue son délicat mouvement de masse sans moi. Je dois capter le sens que va prendre le cours de choses si je veux décider de mon avenir. Déchiré entre ces deux mondes dans lesquels je ne peux pas jouer en simultané, je ne sais pas quoi choisir.
« Nous avons désigné des chefs parmi vous, des gens qui guideront les frères dans le bon sens, des gens qui auront des responsabilités, des devoirs et la juste rétribution de leurs efforts. »
« Maman, arrête de pleurer. Je ne reviendrai plus. J’ai trouvé un ami, maman, quelqu’un qui m’aime. »
            Ça va mal, je l’entends. Autour de moi, les voix contestataires s’amenuisent, les quelques îlots de résistance actives sont peu à peu encerclés par les hommes de Gonzalez mais aussi de Balthazar. D’autres créatures se sont mises à faire le silence près d’elle, intimant par leur respect imbécile des démonstrations de force que l’on laisse John finir son discours. John, un autre personnage qui porte ce nom-là fait une entrée fulgurante dans mon esprit, repart aussi vite qu’il est venu. Pourquoi le rêve d’aujourd’hui continu-il de me hanter dans un moment aussi crucial ? Je repense au magicien aux cheveux bleu, seul contre tous, le seul qui a donné une voix à tous ceux qui tenaient encore à leurs rêves.
« Nous avons désigné des gardiens de la paix, des représentants de l’ordre qui auront pour mission de punir les terroristes qui sèmeront la discorde. Ne cherchez pas parmi nous les bourreaux qui laveront vos crimes dans le sang : c’est de vos rangs que sortiront les gardiens de l’ordre, parce qu’au fond cette paix vous la voulez tous. Et quelques-uns auront de courage de sa battre pour elle. »
« Maman, je t’interdis d’appeler la police ! Je ne te pardonnerai jamais si tu le livres encore aux flics, tu m’entends !? C’est ma vie, la mienne, à moi seule. Et je me came à en crever si je veux ut m’entends !? Et je me fous en l’air si je veux ! C’est ma putain de vie, c’est mon putain de choix ! »
            Elle pleure à chaudes larmes maintenant, s’enfonce chaque seconde un peu plus dans la spirale de violence autodestructrice que je lui connais si bien. Je ne sais même pas si j’aurai la force de l’empêcher de se piquer à mort lorsqu’elle aura fini ce coup de fil où se joue tellement pour mon Alice. Le monde peut bien crever, je la sauverai elle avant tout. J’agrippe sa main, elle lève les yeux vers moi dans un geste de panique, comme si je la sortais d’un cauchemar.
« Car il y en a un parmi vous qui nous servira de limier, un être exceptionnel qui saura nous dire qui parmi vous trahira et sera fidèle, quels que soient les mensonges dont vous saurez vous parer. Et cet être dont vous vous croyez les frères mais qui sera votre plus implacable ennemi, c’est lui ! »
            Dix lumières m’aveuglent en même temps alors que se braquent sur moi tous les projecteurs de la salle qui ne servent pas à illuminer l’estrade des membres du Conseil. Un silence de mort a fait place à la cohue ambiante. Tout le monde me regarde, moi et Alice le visage baigné de larmes, le maquillage noir coulant sur ses joues rougies par l’émotion. Il ne me faut quelques secondes pour comprendre : ils me jettent en pâture aux lions. La protection de mon anonymat, mes pouvoirs, mes amis, mes alliés, toutes ces cartes que je pensais fortes brûlent en un souffle entre mes doigts. Il ne me reste rien. Et c’est avec ce rien qu’il va falloir sauver ma peau et celle d’Alice. Je me redresse, profitant de l’éclat que m’offre, de manière très éphémère, la lumière des spotlights.
« Je vous demande pardon ? »
            Mon ton est faussement naïf, sans agressivité mais résolu. Je dois tenter de braver leur emprise sur la foule, c’est le premier point.
« Vous êtes Dream. Le Maître des Rêves. »
« Si fait, noble magicien, c’est là mon nom et mon titre. Ravi de me faire annoncer par le Conseil au grand complet. Et avec le service son et lumière, vraiment c’est trop d’honneurs. »
            J’ai lâché la dernière phrase négligement, en faisant semblant d’épousseter mon chapeau. Je perçois des rires dans l’assemblée, premier public gagné à ma cause.
« Malheureusement, je suis au regret de vous annoncer que je ne pourrais accomplir la glorieuse marche à laquelle vous me destinez. »
« Vous osez défier le Conseil ? »
« C’est que j’ai fort à faire, monsieur le magicien. Je suis un homme occupé voyez-vous. »
            Temporiser, valoriser ma position et ce qu’ils veulent faire de moi, gagner le maximum de sympathisants à ma cause. J’ai pris ma peur et j’en ai fait un serpent, un serpent qui darde ses yeux sur John en ce moment même, un serpent qui va lui faire peur à lui. L’espace d’un battement de cil, je vois qu’Alice me regarde avec des yeux remplis d’admiration ; je ne te laisserai pas, je te sauverai toi aussi. Je te le promets.
« Mais passez donc un coup de fil à ma secrétaire ! »
            Cascades de rires éparpillées dans la salle obscure. Bien à l’abri dans l’ombre, les contestataires peuvent se laisser aller…et fragiliser l’ascendance des cinq dictateurs de pacotille.
« Elle se fera un plaisir de vous caler un rendez-vous d’ici deux ou trois semaines ! »
Je me retourne, je vais saluer l’assistance, partir sous les applaudissements de la foule, bénéficier au maximum de la protection qu’elle peut m’offrir. Je dois arriver dehors ; dehors j’aviserai, je fuirai, je me cacherai. J’excelle à ce genre d’exercice, je trouverai les armes pour survivre. Mas je dois sortir de la lumière, impérativement.
« Dream. »
            La voix nasillarde bloque mon mouvement au moment où j’allais faire la révérence et sortir. Je m’étais cru sorti d’affaire ; c’était sans compter sur Haggis l’elfe maléfique. De mémoire de monstre, personne ne se souvient l’avoir jamais entendu prendre la parole aux réunions du Conseil.
« Nous vous avons choisi parce que vous avez le pouvoir de pénétrer dans l’inconscient des gens et des monstres. Vous avez le pouvoir de dénicher nos rêves, nos peurs…et de les contrôler. »
            Le sentiment gelé qui vient balayer la foule est palpable. Il vient de révéler à tous mon pouvoir, mon pouvoir qui n’a de sens que si les gens ne sont pas conscient de son action. D’un coup, l’instinct de survie de tous ces êtres se réveille et veut la mort de celui dont la force est une aptitude insidieuse, un fil intime sur lequel je fais danser mes adversaires. Un fil contre lequel ils ne peuvent rien. Ils se sentent trahis de ne pas avoir su ; ils veulent faire taire par la violence cette menace contre laquelle ils sont nus. J’avais la salle pour moi, elle est maintenant prête à me mettre en pièces.
            Le sourire mauvais d’Haggis qui me fixe me prouve qu’il n’a pas simplement joué son coup : il jouit de ma déconfiture et du retour de force dans la confrontation. On m’avait mis en garde pourtant contre sa haine et sa cruauté, j’aurai dû être plus méfiant lors de ma joute verbale. Mon serpent, symbole de ma lutte, est à l’agonie ; mais pas encore mort. Il a retourné le plus grand nombre, c’est vrai, mais il reste le magnétisme que j’ai encore sur les vrais rebelles, ceux qui depuis le début sont résolus à se battre contre l’ordre du Conseil des Monstres.
« Et bien Dream, acceptez-vous de nous servir ? »
            Il a parlé à nouveau trop vite, il comprend l’enjeu de ce qui se passe en ce moment et veut me faire plier tout de suite. J’ai envie de dire « non », tout en moi me hurle de dire « non ». Il n’y aurait alors plus de place que pour la guerre ; oui, ce serait l’étincelle qui mettrait le feu aux poudres, l’étincelle dont je serais le créateur. J’ai de quoi prendre la tête de la rébellion ce soir, si temps est que j’arrive vivant dehors et qu’il reste une rébellion après les combats à venir. Je peux être leur chef. Il me suffit d’être intègre, prêt à tout risquer, courageux. Je serais le héros d’un soir, peut-être plus si j’ai de la chance. Mais je perds Alice.
            Sa main dans la mienne semble petite et frêle. Elle me regarde toujours avec ses grands yeux fascinés, victime de mon choix, enjeu indirect mais ô combien réel de ma décision. Dire « oui » c’est sauver Alice, Alice à qui j’ai promis la vie sauve, Alice qui n’a rien demandé d’autre que de sorte de l’existence noire et froide de la drogue et que j’ai accueilli chez moi. Tacitement, j’ai accepté d’en avoir la charge, la responsabilité. Ça n’est pas facile tout le temps, il me faut faire des concessions, accepter cette conscience supplémentaire qui me force à nuancer mes choix, mes projets. Mais que j’aime avec force. Alice, mon Alice. Qu’est ce que tu voudrais m’entendre dire ? Est-ce que tu seras toujours fière de moi si je plie pour toi ? Ou bien est-ce que tu partiras, dégoûtée par mon manque de panache et de consistance ? Peut-être qu’en te sauvant je te perds tout de même…
            Je sors de ma rêverie, regarde la foule, le Conseil. Tout le monde a les yeux rivés sur moi, attendant ma réponse presque sans respirer. Je ne peux plus hésiter, je dois faire mon choix. Je lève la main, prenant la salle à témoin, sans espoir de retour en arrière et clairement je dis :
« J’accepte. »

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