mercredi 31 mars 2010

Il - Intermède



Pourquoi « Il » ? Pourquoi ce titre ? Pourquoi un terme aussi vague, un peu pédant, presque juvénile, si distant, alors que le propos est de toute évidence si personnel et proche ?

"Il" n’est pas vraiment une histoire très drôle ; mais c’est la mienne. One Man Tale est un blog littéraire ; j’y raconte mes histoires, celles qui me passent par la tête, celles que j’ai envie de faire sortir parce qu’elles prennent trop de place à l’intérieur ; mais surtout celles que j’ai envie de faire partager.
Je n’ai, de fait, jamais écris pour moi uniquement. L’écriture a toujours été dans mon esprit l’expression d’une envie de communiquer, un message à faire passer, une émotion intime que je voulais transmettre et faire vivre chez les autres. D'où l'idée du blog littéraire, narratif en tout cas, espace commun dans lequel je pourrai créer un pont entre mes récits et tous ceux qui les lisent.

"Il" était donc mon envie de faire partager cette histoire très personnelle. J'avoue ne pas avoir passé trop de temps à réfléchir autour de ce concept, cette histoire dont le premier jet a été le fruit d'une intention forte, un besoin émotionnel de mettre des mots sur des sentiments qui m'animaient alors. Une fois cette matrice initiale sur le papier, j'ai pu mettre en place tout le processus de construction en marche autour de cette série de récits. À commencer par le titre.

Pourquoi, en effet, avoir choisi cet intitulé si dangereux et propice à un jugement négatif ? D'un j'aime les titres courts, ceux qui laissent de la place à l'interprétation du lecteur. De deux, cet intitulé qui présuppose un "héros" sans visage, un narrateur indéfini, me plaît beaucoup. J'y mets en outre une référence directe au mythe d'Ulysse, le fameux "Qui es-tu – Personne." qui causera la perte de Polyphème.
Vient ensuite une volonté narratrice volée au très brillant Alain Damasio dans sa Horde du Contrevent, celle de pouvoir changer de style littéraire avec chaque nouveau personnage du récit. À chaque nouveau chapitre, je raconte la même histoire par le biais subjectif d'un nouveau protagoniste qui s'exprime avec ses mots à lui, son propre ressenti, jugement, affect. La disparition de ce fameux "Il" prend donc un nouveau tournant dès qu'on change de voix, comme un nouveau prisme par lequel on regarde la même histoire.
Ce concept de narration à "plusieurs" me tient également très à cœur. L'action de définir le récit d'un évènement en occultant volontairement son protagoniste, relégué au "Il" impersonnel et transparent, mais en tentant au contraire de le saisir parle biais de tous ceux qui le connaissent, ou croient le connaître a façonné ce récit. L'intérêt est ici de révéler par petites touches, à la fois intimes et cruelles, grossières et tendres, le regard que ces personnages extérieurs portent sur Damien, "Il". Le premier constat, c'est que personne n'a raison ou tort, il n'y a que des visions subjectives, sans concession, qui sont riches de leurs origines diverses mais en même temps toutes fausses car aucune ne parvient véritablement à percer le moi intime de "Il".
C'était également l'intérêt de passer d'un premier récit très introspectif, presque chirurgical dans la décortication des sentiments de Damien (Il), à un regard purement externe, dans lequel se mélange jugement de valeur (Marc), troubles personnels (Abel) et ce que les récits suivants apporteront. À un premier chapitre symbiotique entre le narrateur, le personnage principal et le lecteur, j'ai eu besoin, pour concevoir un récit en soi et pas une pure biographie racontée sur un mode superlatif, de créer une grande distance littéraire avec les autres protagonistes. Le changement de style d'un personnage à l'autre me permet cette liberté, passer d'un parti pris radicalement différent du premier texte par rapport aux suivants.  Cette structure possède d'évidents défauts, le lecteur est longtemps déstabilisé et met du temps à prendre pied dans la construction de l'histoire mais elle m'autorise un maximum de liberté et me permet d'explorer un horizon plus vaste qu'un texte ordinaire.

À cette envie émotionnelle, cette curiosité instinctive (que se passe-t-il dans la tête de mes amis, que se passerait-il si je disparaissais, qui me jugerait, qui me soutiendrait, qui m'en voudrait, à qui manquerais-je ?) vient en outre se greffer une recherche beaucoup plus intellectuelle mais non moins passionnante : l'exploration de personnages dont je vais observer les remous psychiques profonds, les peurs et les envies latentes, les non-dits cachés et parfaitement naturels qui nous harassent tous.
Cette envie présuppose bien sûr un gros travail de recherche, ou en tout cas de réflexion, sur chaque intervenant. Tout personnage doit avoir une raison d'être, venir offrir telle ou telle information, tel ou tel point de vue sur la disparition de "Il". Mais au-delà d’un but purement utilitariste, il y a ma volonté de les faire exister "en vrai", de leur donner corps, une âme, une consistance aussi forte que tout ce que j'ai mis en place dans le premier texte. C'est bien sûr un pari perdu d'avance, un clin d'œil à la propre morale de "Il" qui peut tenir en une phrase : on ne connaît jamais vraiment l'autre, pas même lorsque l'autre est soi.
Pour créer les personnages secondaires les plus crédibles possibles, je me suis bien sûr inspiré de mes amis proches, certes en forçant le trait comme je le fais depuis le début, mais si l'image est déformée, grossie, la matière de base est elle bien réelle. Cependant, comme tous les personnages de "Il" qui ne peuvent, même en s'y mettant à plusieurs et en recoupant toutes leurs connaissances, cerner parfaitement et intimement "Il/Damien", je ne peux pas plus les incarner aussi justement que ce que j'ai fait dans le premier texte. Car dans le premier texte je parle de moi et dans les autres, je parle de mes amis ; des amis que je connais parfois depuis très longtemps, que je pense connaître très bien (comme les amis de Damien pensent le connaître très bien) mais dont au fond le "moi" absolu et complet m'échappe.
Qu’importe au final, qui peut prétendre se connaître vraiment ? Le fameux « connais-toi toi-même » de Socrate qui cimente tellement la pensée individuelle occidentale n’est-il pas le défi identitaire le plus difficile à surmonter ? Ainsi Damien, si plein de certitudes alors que Fleur le quitte, se trompe-t-il sur bien des points qui le concerne tout en obtenant une cruelle lucidité sur tout le reste.  Ses amis qui sont incapables de connaître et comprendre les tréfonds de son âme voient pourtant avec bien plus de clarté que lui de nombreux aspects de sa personnalité. Qui peut se targuer de tout comprendre, de le connaître totalement ? Lui, eux, la famille de Damien, Fleur ? À quel point ceux qui entourent ce fameux « Il » connaissent-ils sont identité nue et à quel point l’ont-ils façonnés à leur image ? À quel point est-il rentré dans le moule aux dépends de son intégrité psychique ? Ainsi Boris Cyrulnik s’interroge-t-il en ce sens dans ses Nourritures Affectives, arguant que les membres d’un couple ou d’un groupe ne peuvent s’aimer et tisser des liens qu’au prix de leur autonomie ; que pour plaire, s’intégrer, il faut sacrifier partiellement son moi identitaire.
Loin des aspects faciles et un peu adolescents de toutes ces questions (que l’on m’a déjà reproché), je trouve ces interrogations non seulement légitimes mais essentielles, écartées bien trop souvent d’un revers de main dédaigneux. Au fond, l’adversité, la fuite, la disparition, les déraillements du quotidien qui ronronne sont autant de chances d’aller voir ce qui se cache derrière nos masques pétris de dogmes et de bonne morale, l’occasion d’apprendre ce qu’on a vraiment au fond du ventre, ce dont on est capable « en vrai » lorsqu’on est confronté à l’inconnu. J’ai pu ainsi constater l’invariable intensité de ces mêmes symptômes chez les expatriés, comme si nous sortir de notre environnement rassurant nous revivifiait sous la tension du « danger », à ressentir les joies et les peines avec une plus bien grande acuité, puissance, sans plus aucune armure confectionnée par le quotidien.
Car c’est bien tout le concept de « Il », engouffrer des personnages anonymes, sans histoire et sans éclat face à eux-mêmes dans la disparition d’un de leurs amis, occasion de faire le point sur ce qu’ils sont, vis-à-vis des autres mais surtout vis-à-vis de ce qu’ils pensaient être. Et, alors que tout vole en éclats, que les piliers fébriles de leur existence s’effritent, c’est leur relation aux femmes qui vont déterminer leur possibilité de s’en sortir.

C’est en effet le troisième bloc de ces histoires, les femmes. Ce n’est pas le plus simple, de mon point de vue. À dire vrai, il est même presque insoluble. Un très bon ami scénariste prétend que construire un personnage féminin crédible dans une histoire est pour un homme l’acte de création le plus difficile. Je suis d’accord. Se comprendre soi est le défi d’une vie, comprendre les autres hommes une quête sans fin, mais comprendre les femmes…et les imaginer vivre, ressentir, parler, réagir.
C’est pourtant le nerf de ces récits, les femmes. Il me faut donc tricher, retrouver dans mes souvenirs des attitudes, des moments qui sonnent justes parce que je les relie à des femmes que je connais ou que j’ai connu. Non que je crois impossible de les cerner un peu, de prévoir dans une certaine mesure ce qu’elles peuvent dire, faire, décider. Mais à quoi pensent-elles ? Dans cette suite de récits où je m’intéresse de près au psychisme masculin, comment trouver la clef du féminin ? Certains hommes ont pensé pouvoir avec assurance dépeindre les émotions et les réflexions féminines. J’appréhende pour ma part cet exercice avec plus d’humilité ; mais également une certaine assurance, celle d’avoir la complicité de certaines partenaires du crime dont l’œil aguerri peut juger de la sincérité d’un Fleur, Capucine, Jill et de toutes celles qui restent à venir. Leurs conseils et indications, quant bien même ils se font après la publication de mes textes, m’offrent la sérénité de ne pas trop dériver de mon intention de crédibilité.

Mais là encore, je sais que j’avance en terrain connu. Car c’est le pied-de-nez final de « Il » celui de porter pour tout nouveau texte un nouveau visage, un nouveau masque en fait car, en dépit des apparences, jamais le personnage principal ne change vraiment. Quel que soit son nom, Damien, Abel, Marc, c’est toujours moi au final, une nouvelle façade, un autre angle. On retrouve ici la longue recherche d’une identité à la complexité insaisissable. J’ai pris au piège tous ceux qui avaient cru se reconnaître dans les personnages de « Il » car je n’ai fait que mettre un costume qui leur a semblé familier ; derrière, c’était juste moi. J’ai construit les vies, les costumes, les envies, les peurs, les désirs. Mais au fond, « Il » a toujours le même nom. Et Fleur aussi. C’est cette richesse de caractère, cette capacité qu’ont deux êtres réels à donner vie à des dizaines de personnages par leur simple consistance et la densité de leur existence. Les gens du réel sont toujours bien plus surprenants que ceux qu’on imagine ; ayons l’humilité et la sagesse de s’en souvenir avant de les juger.

Je vous souhaite une bonne lecture, les aventures de « Il » reprennent la semaine prochaine. À bientôt.

mercredi 24 mars 2010

Il - 03 - Marc


Découvrez la playlist One Man Tale avec Rufus Wainwright



Damien a disparu. Ça fait une semaine que je n’entends parler que de cette histoire et ça commence à devenir lassant. Le premier soir j’ai dû subir treize coups de fils (je les ai comptés) d’Abel puis d’un peu tout le monde. D’un coup, on se serait retrouvé à la grande époque de nos sorties du samedi soir durant les années facs. J’aimais bien cette époque-là : on se courait après dans une ambiance frénétique pour savoir où l'on dînait, où on sortait, comment on rentrait en boîte ou qui payait l’alcool, ce qu’on devait porter. Ça remonte à loin maintenant.
  On n’est plus très ami Damien et moi, on s’est pas mal distancé ces derniers temps. Lui dirait que c’est la vie ou je ne sais quoi, moi je sais que c’est parce qu’il m’a fait quelques sales coups avec les filles. Il ne s’est jamais excusé pour ça et je crois que du coup il est resté entre nous une gêne silencieuse qui faisait que c’était de moins en moins agréable de se voir. Au fil des mois, on a perdu l’habitude de s’appeler, on ne se voyait que lorsque d’autres nous rassemblaient, c’est-à-dire de moins en moins régulièrement. Bizarrement la rancune, elle, est restée. Je me suis mis à construire un personnage sur Damien, gommer son identité pour en faire une icône de revanche, j’ai grossi ses défauts, j’en ai fait un archétype défini par quelques traits à peine. Au final, ça n’avait plus grand-chose à voir avec le vrai mais c’est celui que je m’imaginais dans mon coin.  Peut-être que j’aurai dû aller vers lui, nous réconcilier et aller voir ce qu’il était en réalité et pas seulement dans la construction mentale que j’en avais faite. Mais je n’en avais ni la maturité ni l’envie à l’époque. Surtout, j’avais le sentiment que c’était à lui de venir vers moi puisque c’est lui qui m’avait fait du tort.
" C’est quelque chose que vous regrettez maintenant ? "
Marc prend quelques secondes pour réfléchir ; une première pensée, brute, lui vient en tête mais il l’écarte immédiatement par pudeur et crainte d’être jugé. Il modèle dans sa tête une phrase convenue et bien-pensante qu’il s’apprête à faire franchir à ses lèvres mais se retient au dernier moment. Cette réponse-là il peut la donner à tout le monde mais pas à celle qui vient de parler. À soixante euros la séance, autant que ça serve à quelque chose.
" Non, je ne regrette pas. Je n’éprouve aucune culpabilité vis-à-vis de ça ; je crois qu’au final me réfugier derrière l’image simplifiée de Damien me suffisait, et me suffit toujours aujourd’hui. De mon point de vue, il ne vaut plus la peine qu’on s’intéresse à lui ".
" Il y a beaucoup d’irritation dans votre voix. Comment expliquez-vous que quelqu’un dont vous ne dîtes pas regretter la disparition génère chez vous autant d’émotion ? "
Marc fronce les sourcils, fige sur son visage la colère qui l’anime maintenant ; il plonge son regard dans celui de son interlocuteur, un regard qui fait ployer ses collègues et les acheteurs qu’il a en face de lui lors des négociations. Mais rien ne vient altérer le visage impassible de Rachel qui ne détourne pas une seconde les yeux. Il la déteste en ce moment, comme à chaque fois qu’elle vient mettre le doigt sur une part obscure de son inimité. Il enrage de constater que plus il tente de le dissimuler, plus elle le voit. Mais il est conscient de tout le travail qu’ils ont fait ensemble depuis qu’il a commencé sa thérapie.
" Oui, c’est vrai. Je ne m’attendais pas à ce que ça revienne si fort. "
" Vous lui en voulez ? "
" Je trouve sa démarche de fuite particulièrement égoïste et lâche. "
" Égoïste ? "
" Mais bon dieu, vous vous imaginez ce que j’ai dû endurer avec ce con d’Abel qui le cherche partout depuis une semaine ? Damien n’a jamais rien respecté, ni ce que je voulais ni les autres. Vous y avez réfléchi une seconde ? Partir, comme ça, d’un coup, en laissant tout le monde derrière : les amis, les parents, la femme, les gosses ! "
Rachel laisse le cri se perdre dans la grande pièce chargée de livre, attend que l’émoi qui vient de sortir par la bouche de Marc se dissipe tout à fait.
" Il avait des enfants ? "
" Non. "
" Et il n’était pas marié avec sa compagne non plus,  Il n’avait d’obligation envers personne. Pourquoi faire jouer la culpabilité de la responsabilité familiale là-dedans ? "
Silence pesant dans la grande salle garni de livres. Marc se renfrogne dans le grand fauteuil de velours rouge en soufflant pour évacuer la tension.
" Vous êtes jaloux de sa décision ? "
" Je trouve que vous prenez son parti. "
" Je vous trouve très susceptible à son sujet. "
Nouveau silence, nouvel affrontement du regard. C’est ça qui énerve l’homme d’affaires plus que tout le reste, cette capacité qu’a sa psychologue de laisser l’animosité qu’il met dans ses yeux passer sur elle sans l’atteindre. Mais au fond il respecte son intelligence, la qualité de sa répartie, la patience d’ange qu’elle prend pour lui permettre de trouver seul les réponses douloureuses.
" Vous l’aimiez ? "
" C’était un ami, c’est un peu bizarre de demander ça… "
" Je parle de cette jeune femme, celle que ce Damien vous a pris selon vous. "
Elle a insisté sur le "Pris" qui l’amuse visiblement ; mais il est trop concentré sur lui-même pour le remarquer.
" Oui, je crois bien que j’étais très amoureux d’elle. Je me souviens : tout était plus difficile à son contact, je perdais tous mes moyens. Dès qu’elle me regardait l’émotion me submergeait ; je n’arrivais plus à penser de manière cohérente, dire les bonnes phrases, être spirituel, intéressant…j’étais le plus mauvais visage de moi-même. Le fait de savoir qu’il y a avait tant d’enjeux à chacun de mes gestes me paralysait. "
" Mais lui n’avait pas de sentiments aussi forts. "
" Oui, il s’en foutait un peu, du coup c’était beaucoup plus simple ; il a profité de mes hésitations pour l’avoir. "
" Vous pensez vraiment que c’est si simple ? "
" C'est-à-dire ? "
" Disons que je pense que d’habitude dans la séduction, les femmes aussi ont leur mot à dire. "
Froncement de sourcil, il essaye de comprendre le message sous-jacent mais Marc est trop centré sur lui-même en ce moment pour faire vraiment preuve d’empathie.
" Qu’est ce que vous essayez de suggérer ? "
" Que si vraiment cette… "
" Aïcha. "
" Aïcha avait voulu que ce soit vous et non votre Damien qui vient la prendre comme vous le dîtes si bien, je crois qu’elle vous l’aurait fait comprendre et que c’est avec vous qu’elle serait sorti. Je crois que cristalliser votre rancune sur votre ancien ami vous a permis de ne pas vous remettre en question et d’éviter de voir qu’elle en préférait un autre à vous. "
Nouveau silence où Marc digère les révélations de la psychologue. Un jour Rachel lui dira l’admiration qu’elle a pour lui. Il a parcouru tant de chemin depuis leur première rencontre ; désormais il est capable de tout remettre en cause chez lui dans l’instant, de casser le confort tranquille qu’il a passé tant de temps à édifier. C’est toujours difficile de lancer la machine, mais une fois les premiers échanges passés, tout va assez vite avec lui. Un mot et sa belle voix grave, soutenue par son éloquence naturelle, se met en marche.
" C’est douloureux d’être rejeté vous savez. "
" Pourquoi par Aïcha plus que par les autres ? "
" Je sais plus. Je crois qu’à l’époque j’avais très envie que ce soit la bonne, celle après laquelle je reste, que je n’ai après elle plus besoin de séduire, de prouver ma valeur comme à chaque fois que je veux me valoriser face à une femme. J’avais envie de me poser, savoir que je pouvais enfin être soutenu par quelqu’un plutôt que d’être en permanence en concurrence avec tout le monde. Je crois sincèrement que je l’aimais : ses qualités, ses sourires, sa beauté, son physique. Je ne trouvais rien chez elle qui ne soit digne de compliment. "
" Mais pourquoi elle ? "
" La couleur de sa peau. Je crois que je me suis focalisé sur cette couleur brune que j’aime tellement. Peut-être que c’est par jalousie, moi dont la peau blanche ne bronze jamais, je ne saurai pas dire d’où ça me vient mais les peaux brunes m’ont toujours fasciné. La sienne avait une couleur parfaite, juste celle qui me convenait. "
Il reste un moment, rêveur, comme perdu dans ce souvenir fantasmé, qu’il a ressassé cent fois en l’épurant un peu plus à chaque fois de tout défaut. Comme avec Damien dont il n’avait conservé que les mauvais côtés mais à l’inverse : cette fois-ci il a choisi de s’accrocher uniquement aux aspects positifs de l’objet de son attention. Il sait que c’est une faiblesse qu’il s’autorise pour Aïcha, une tentation de facilité que de rêver une vie éventuelle avec elle sans prendre le moindre risque. Et si ça avait été la même chose avec son ancien ami ? Oui, bien sûr que oui, c’est lui-même qui l’avait dit à un moment. C’était plus simple comme ça, ne pas prendre la chance de perdre face à Damien, ne pas prendre le risque d’entendre que son amour pour Aïcha n’était pas réciproque.
" Vous réfléchirez à votre déclaration sur l’égoïsme de la fuite pour la prochaine séance ? "
La question lui reste dans la tête. Il se voit dire au revoir à la psychologue, s’égailler du sourire espiègle de Rachel (j’aime l’écouter parler), sentir le sentiment d’attraction quelle à pour lui (trop vieille), prendre l’ascenseur (vétuste), marcher jusqu’à sa voiture (dont il aimerait changer), s’énerver dans les bouchons de vingt heures (les gens ne sont pas chez eux à cette heure-ci ?), recevoir le texto de Capucine qui lui transmet la liste de course pour ce soir (elle pouvait pas s’en charger elle ?), trouver une place (enfin), se garer (en bousculant la Twingo rose derrière), faire la queue dans la petite supérette derrière le jeune couple qui glousse en payant leurs pâtes et leurs bières (sacré régime…), composer le code d’entrée de l’immeuble (pour nous protéger des voleurs), monter à pied pour l’exercice (je grossis), tourner la clef dans la serrure. Tout ça en y pensant constamment.
L’entrée chez lui se fit au son de Chopin qu’elle a encore mis à fond. Marc sait maintenant que les voisins du dessus ne vont pas tarder à descendre pour se plaindre, que c’est lui qui va devoir s’expliquer avec eux puisque c’est " l’homme " de la maison et que Capucine ne comprend pas que vivre dans un immeuble veut aussi dire ne pas empiéter sur le territoire des autres. Décidément, la lâcheté et l’égoïsme ne sont pas l’apanage que de ces anciens amis qui disparaissent. Il la trouve dans leur petit salon, allongée sur la chaise longue en cuir. Elle n’a rien fait pour le dîner une fois de plus. Cette fois il doit lui parler.
Il baisse lentement le son de la chaîne hi-fi, comme pour signifier qu’il respecte son plaisir solitaire de musique. Capucine ouvre d’un coup les yeux, furieuse qu’on la sorte de son univers musical dans lequel elle s’était perdue. La jeune femme foudroie Marc du regard, s’attendant à ce qu’il s’excuse immédiatement et qu’il batte en retraite comme à son habitude. Mais Marc soutient son regard, pas agressif mais pas fuyant non plus.
" Non mais t’es dingue ? "
Pas un bonjour, pas un seul moment de l’intérêt pour lui, juste de la colère qu’on la sorte de son plaisir personnel.
" Bonsoir, ma chérie. "
Elle le regarde sans comprendre, à la fois désarçonnée par le fait qu’il lui tienne tête et pas sa répartie qui ne répond pas à la sienne.
" Ça t’amuses de me faire ça ? "
" Si par " ça " tu entends " éviter que le voisin du dessus vienne hurler dans cinq minutes parce que tu mets, une fois de plus, la musique trop fort ", alors non, ça ne m’amuse pas ; mais j’estime cela nécessaire. "
" C’est quoi ton truc ce soir Marc, qu’est ce que tu as à me prouver ? "
" Disons que j’aimerais bien que, pour une fois, tu ne réduises pas ton couple à ton seul plaisir immédiat, que pour une fois tu fasses attention à moi, que pour une fois tu fasses une démarche active vers moi qui me prouve que tu prends mes besoins en considération. "
Le silence s’impose, noué et tendu, si différent de ceux qu’il vit chez Rachel.
" C’est ça qu’elle te fait ta psy ? Elle arrive à te couper les couilles et faire sortir ta " part féminine " ? Que je fasse attention à toi, que je prenne en compte tes désirs, non mais tu t’es cru où là : dans la page "bien-être perso" de Marie-Claire ? "
" Je ne trouve pas ta démarche très honnête Capucine, je la trouve même profondément blessante. "
" Tu imagines sincèrement que ça va fonctionner, Marc ? Qu’en arrivant ici tu allais déballer tes petits problèmes en bloc et que tout allait s’arranger comme par magie ? "
Plus que les mots, c’est le ton qui est implacable, celui d’une colère froide et contenu qu’elle laisse sortir par petites touches contrôlées et mordantes.
" Je veux simplement parler Cap’. "
"Parler de quoi, Marc ? "
Il s’assoit lourdement sur un bras du fauteuil en cuir que lui a légué son grand-père, son préféré et probablement le seul objet de la pièce auquel il soit vraiment attaché.
" J’en ai marre Capucine, marre de toi, de tes attitudes, de tes caprices, de la façon dont notre couple avance. Je peux faire face à tout le monde, les gens au boulot, dans la rue, dans les soirées, mais pas à toi. Quand je rentre chez moi, je veux que ce soit pour y trouver quelqu’un qui me comprenne et qui me soutienne, une femme qui fasse des efforts pour moi comme j’en ferais pour elle. "
" En gros tu veux une bonniche qui fasse la bouffe et qui suce. "
" Capucine… "
" C’est ça, hein ? Tu veux une petite femme bien soumise et bien sage qui rentre bien dans ton cadre, sans possibilité de l’ouvrir ou d’avoir ses envies à elle, sans aspiration, sans rêve, sans rien. "
" Tu sais que c’est faux. "
Ils se jaugent à nouveau du regard. Marc n’y voit qu’un mur impassible. Elle n’a pas envie de régler les problèmes, elle ne veut pas que ça aille mieux, elle refuse de faire le moindre effort, c’est une petite égoïste. Elle ne m’aime plus.
Ça suffit Marc.
Très clairement il visualise Rachel à la place de Capucine qui se tient face à lui. C’est elle qui vient de parler et le son régulier de sa voix vient dissiper l’angoisse qui l’étreint. Elle a peur Marc, aussi peur que toi de rater son couple, passer à côté de sa vie, de ce qu’elle veut en recevoir. Elle ne t’agresse pas parce qu’elle ne t’aime plus mais parce qu’elle a besoin de sa musique après sa journée de boulot et que tu lui enlèves ce qu’elle a de plus intime.
Avec le flot d’informations vient la sensation de perdre pied. Au fond, elle a raison : à quoi servait de tout déballer d’un coup, sans stratégie et sans aucune mise en forme ? Comment recréer le dialogue avec celle qui partage sa vie mais qui ne contribue à plus grand-chose depuis de longs mois ? Il voudrait lui dire des choses simples, qu’il aimerait qu’elle soit heureuse et que tout soit plus simple entre eux, qu’elle ait envie de lui, qu’elle aient de petits gestes, tout petits mais qui soient la marque d’une affection sincère. En un instant, il se retrouve de nombreuses années en arrière, face à toutes ces filles dont il a été amoureux et qui lui faisaient perdre ses moyens. Comme à l’époque, il sent l’importance de l’enjeu : perdre Capucine ou parvenir à la garder près de lui. La portée de ce qu’il va accomplir dans les secondes à venir le tétanise, les vieilles peurs remontent d’un coup dans sa poitrine et sa gorge.
Et la réponse arrive, évidente : s'il a tellement détesté Damien c’est parce que son souvenir le ramène sans cesse à cette peur viscérale des femmes qu’il n’a jamais dépassée. Malgré tous les diplômes, les réussites, les victoires, les galons gagnés, cette peur est toujours là. Il faut qu’il agisse maintenant, qu’il dise les bons mots, avec la bonne attitude pour reconquérir Capucine et sauver son couple. Mais la seule chose dont il a vraiment envie actuellement c’est de prendre son manteau, de passer la porte et de disparaître. Juste disparaître.

mercredi 17 mars 2010

Il - 02 - Abel


Découvrez la playlist One Man Tale avec Rufus Wainwright


Les coups tambourinent à la porte de la salle de bain, signe qu’Abel a poussé le bouchon un peu loin. Il faut dire que ça va maintenant faire deux heures qu’il est enfermé là-dedans à officier son grand rituel de nettoyage des piercings et des boucles d’oreilles. Quatorze en tout qu’il brique avec soin chaque samedi avant la soirée et les concerts. Il sort d’un coup de la pièce étriquée comme un diable de sa boîte, plante ses yeux dans ceux de Suzanne et profite de son silence stupéfait pour filer dans sa chambre. Il ne faut que quelques secondes pour que ça commence à gueuler derrière, que la jeune femme revenue de sa surprise lui hurle dessus à travers la porte comme elle le faisait quelques secondes avant, lorsqu’il était barricadé dans la salle de bain ; mais il est passé, c’est tout ce qui compte et elle n’osera pas rentrer dans son antre. D’ailleurs Rémy s’est empressé d’aller à son chevet pour tenter de la calmer. Ça marche d’ailleurs assez mal d’après ce que l’oreille d’Abel, collée à la porte, peut capter de la conversation.
« Tu vas vraiment te faire foutre dehors de ton colloc’, chéri. »
            Le visage rieur, Abel se tourne vers Jill qui bouquine sur son matelas un numéro d'Elle USA. La pauvre, il l’a complètement oublié avant d’aller briquer ses piercings pendant deux plombes.
« Ça je crois pas, ils ont trop besoin de mes thunes chaque mois pour pouvoir me foutre dehors. »
« Il y aura un moment où elle va devenir folle, bébé, tu ne sais pas ce que c’est le women wrath ».
            Toujours son large sourire sur le visage, il se met devant son ordinateur, d’un air réjoui.
« Ce soir je m’en fous. Vient voir, J., viens voir la salle où je joue avec les potes tout à l’heure. »
« C’est un salle rien que pour toi et les gars ? »
« Ouais, enfin c’est que la première partie, mais ça déchire grave quand même. »
« Ça déchire grave, ça veut dire quoi ?»
« It fucking rocks, baby. »
« Okay. Le Rwéserwoir, c’est comment tu le dis ça ? »
« Le Réservoir. Une putain de salle, et c’est moi qui la chauffe ce soir ; je te le dis, ça va être un carton J. »
« Tu parles trop vite, monsieur le français, je comprends rien ce que tu dis. »
            Elle a dit sa dernière phrase plus doucement, en se rapprochant de son oreille, signe qu’elle veut un câlin. Alors qu’elle enfouit sa tête dans son coup à lui, il se demande comment il va réussir à la dégager sans trop faire d’histoires. Il a quand même un peu de remords, elle est venue du Pays de Galles pour le voir. Mais bon, là elle devient vraiment collante : ça fait quand même trois semaines qu’elle squatte ici, à raconter des conneries sur la vie parisienne alors que tout ce qui compte pour lui c’est le concert de ce soir.
            Il la repousse instinctivement alors qu’elle cherche à l’embrasser. Elle s’écarte un peu, blessée, le rouge aux joues et les larmes aux yeux. C’est pas bien, on ne traite pas les filles comme ça ; c’est ce que Damien aurait dit. Mais Damien n’est plus dans ses pattes à lui faire la leçon depuis qu’il s’est casé avec Fleur. Avant c’était un vrai pote qui l’accompagnait partout, complétant la plupart de ses travers et l’aidant à surmonter les innombrables problèmes que le quotidien ne manquait pas de lui imposer. Mais cette aide avait un prix, celui de se faire casser les couilles continuellement à propos de son attitude avec les gonzesses. Est-ce que c’était de sa faute si elles piétinaient toutes d’impatience à la fin des concerts pour s’envoyer le guitariste du groupe ? Qu’elles piaillaient comme des folles pour un mot ou un regard ? Il ne faisait de mal à personne bon dieu ; même quand elles se mettaient à chialer le lendemain, elles repartaient avec leur part de rêve qu’Abel avait su faire vivre tout une nuit. Mais Damien n’aimait pas ça : coincé entre son éducation bourgeoise et le peu de nana qu’il avait eu, l’alter ego du musicien lui menait la vie dure.
            Le pire, c’est qu’il avait fini par faire culpabiliser Abel qui faisait beaucoup plus attention avec les filles qu’avant. Surtout pour avoir la paix, certes, mais ça ne changeait pas grand-chose. Puis Damien avait rencontré Fleur et brusquement Abel s’était retrouvé sans son compagnon de toujours. D’autres avaient essayé de prendre sa place mais il leur manquait toujours un truc, le sens du détail que Damien avait, la sensation intuitive des moments qu’Abel considérait importants et que l’autre respectait. Personne à part lui n’avait su voir ça.
            Mais même Abel comprenait à quel point Damien avait besoin d’une nana en ce moment ; ça lui passera, une fois qu’il aura baisé un bon coup, il reviendra vers moi et on repartira comme avant. Ça fait six mois désormais que Damien n’est pas revenu. Pire, il a commencé à se distancer, à ne plus appeler Abel deux fois par jour, à rater des concerts mythiques, ne pas répondre tout de suite aux messages du groupe. Ils s’étaient d’ailleurs assez violemment engueulés à ce propos, la première fois depuis de nombreuses années (si on excluait toutes les fois où Abel était parti bouder dans son coin pour revenir dix minutes après). Mais même absent, Damien restait là en esprit, à lui faire la leçon sur la façon dont on traite les filles. Et c’est pour avoir la paix une fois de plus que le guitariste ramène la pauvre Jill contre lui en lui embrassant le front.
« Désolé J, je stresse pour ce soir. »
            À nouveau collé contre elle, Abel se demande comment il va pouvoir s’en sortir avec la conscience tranquille lorsque un bip sonore sort du sac de la galloise. Elle se lève pour aller voir ce que c’est au grand bonheur d’Abel qui revient sur son projet du moment, admirer la salle du concert de ce soir. 4 salles, 450 mètres carrés, 2 scènes, 70 lumières, ça c’est la classe. C’est le son d’un manteau qui se ferme qui le fait sortir de sa contemplation.
« Tu vas où J ? »
« Je sors bébé, je viens de recevoir un text message de Fleur, je vais boire un verre avec elle à Bastille. »
« Tu seras pas à la bourre ce soir, hein ? »
« À la bourre ? »
« En retard.»
« Non, non, je ferais vite ; mais tu sais elle est encore un peu triste alors je vais lui gonfler le moral un petit peu. »
« Ha ouais c’est cool, c’est bien ça. Oublie pas, 21 heures au Réservoir. »
« J’oublie pas, j’oublie pas. »
            Elle lui fait un rapide bisou sur la bouche avant de partir et ajoute :
« Tu devrais donner un appel de téléphone à Damien, je crois. »
« Mais pourquoi tu veux que je l’appelle ? Ça fait dix jours qu’il a pas passé un coup de fil cet enfoiré, c’est plutôt à lui d’appeler ; et puis c’est toi qui prends un verre avec sa gonzesse, non ??»
            Il y a un bref silence d’incompréhension entre les deux durant lequel leurs yeux tentent de part et d’autre de percevoir ce que l’autre a compris.
« Mais Ab’, Fleur et Damien se sont séparés il y a une semaine maintenant. »
            Brusquement, toute la rancœur vis-à-vis de son pote s’effondre. Il ne pense plus à ses silences, la distance qu’il a pris avec lui dernièrement, son ton moralisateur. Il a quitté Fleur. Non, bien sûr que non, c’est elle qui l’a plaqué. Lui ne serait jamais parti. Et depuis une semaine ! Mais bon sang pourquoi il n’a pas passé un seul coup de fil ?
            D’un geste vif, un de ces gestes importants dont Damien aurait tout de suite compris la valeur, Abel prend son téléphone, tape sur le raccourci qui compose le numéro de son ami et colle son oreille au combiné. Elle est partie, elle l’a plaqué, il doit être détruit, je dois être là pour lui. Il va me revenir. Maintenant qu’elle est partie il sera avec moi comme avant. À ses premières pensées altruistes vient se greffer la victoire silencieuse de savoir que Damien va à nouveau dépendre affectivement d’Abel. On va redevenir comme avant.
« Bonjour, le numéro que vous avez composé n’est pas attribué... Bonjour, le numéro que vous avez… » »
            Bon, merde, putain de réseau à la con, il faut que la technique vienne le faire chier dans un moment pareil. Quelques secondes plus tard, il relance l’appel.
« Bonjour, le numéro… »
            Raccroche. Connard de putain de téléphone de merde. Compose le numéro de tête, c’est le seul que tu connaisses par cœur. Compose, compose, bouton vert pour appeler. Attendre que ça sonne, attendre que…
« Bonjour, le numéro que vous avez composé… »
            Le con. Il a perdu son téléphone et il a dû couper son abonnement. Abel sourit ; c’est pour ça qu’il ne l’a pas appelé encore, il ne peut pas le faire. Pas grave, il y a le fixe. À nouveau, il cherche dans son répertoire le nom de Damien, sélectionne le numéro de chez lui. Quel abruti…il avait cru que son pote l’avait abandonné alors qu’il a simplement perdu son téléphone. N’empêche, il aurait pu envoyer un mail ou se bouger le cul pour…
« Bonjour, le numéro que vous avez composé n’est pas attribué. »
            La sensation d’euphorie disparaît en un souffle pour être remplacée par une autre, froide et effrayante. Instinctivement, le guitariste pressent que quelque chose n’est pas en place. Il regarde l’écran de son téléphone portable, scrute la liste des numéros composés ; pas d’erreur, c’est bien son numéro de portable et de fixe. Tous les deux hors service. Ça fait une semaine qu’elle est partie, que l’autre ne donne pas de nouvelles, que ses deux téléphones ne répondent pas. Les images s’emballent maintenant dans la tête d’Abel, il repense aux six mois de bonheur qu’a eut Damien avec Fleur, la vraie libération qu’a produit cette nana sur lui à un moment où il était vraiment seul.
            Fébrile, il a du mal à empêcher ses mains de trembler. Il n’y a qu’une question qui lui passe dans la tête, est-ce qu’il « en » est capable, et il sait bien que la réponse est « oui ». Damien, un foutu sentimental de merde, solitaire et introspectif. Oui, il est capable d’avoir fait une connerie après que sa nana se soit barrée. Une semaine, une putain de semaine depuis leur rupture et pas un signe de vie. Putain.
            En dépit des erreurs de mot de passe que ses doigts, d’habitude si agiles, ont faits, il arrive jusqu’à sa page mail.
« Salut vieux, c’est Abel, fais-moi signe si tu es en vie. »
            Non, c’est trop abrupt, trop clair, il faut changer la fin.
« Salut vieux, fais-moi signe. A+, Abel ».
            Oui, ça c’était mieux, plus naturel, plus simple. Putain, comment je vais faire pour jouer ce soir avec ça dans la tête ? Putain de merde, tu fais pas juste ça pour me faire chier, Damien de merde ? Je sais que j’ai tiré sur la corde, avec les gonzesses mais aussi avec toi ; je sais que je t’en ai mis dans la tronche de temps en temps mais on est potes non, c’est pas si grave entre potes, presque normal. Non ? Je sais que je t’utilise souvent, pour réparer mes conneries, pour draguer, pour me faire admirer. T’es comme un support sur lequel je marche pour me hisser au dessus des autres. Mais bon dieu t’es suffisamment malin pour le voir et dieu sait que tu en as profité. Toutes tes nanas, c'est moi qui te les ai trouvés, tous les trucs cools qui te sont arrivés jusqu’ici c’est grâce à moi. C’est pas toujours facile d’être ton pote tu sais Damien ; avec toi tout est toujours dur : faut te pousser pour sortir, te pousser pour te faire marrer, te pousser pour que tu boives, te pousser pour que tu te lâche. C’est dur à la fin. Mais putain ne fait pas de connerie, je t’en prie. Je t’en trouverai une autre de gonzesse ; je sais qu’en ce moment tu te dis qu’elle est la seule, l’unique que tu aimeras jamais ; je sais qu’en ce moment tu te dis que t’es le plus malheureux du monde. Mais tu te goures ; au final, les filles ont toutes le même goût, les mêmes envies, les mêmes délires. On leur fourre dans le crâne que leurs envies et leurs délires sont sacrés, respectables, que leurs désirs ont de la valeur. Les filles sont toutes les mêmes, ta Fleur comme les autres. Tu l’as imaginée parfaite parce que t’en as pas vu passer beaucoup mais je te le dis elle avait rien de spécial. Aucune n’a rien de spécial.
            À mesure que les doigts pianotent sur le clavier, que sa souris cherche frénétiquement une trace de son ami, l’inquiétude grandit. C’est implacable, total, plus une trace, plus de compte MSN, plus de page Facebook. Le glas sonne avec l’email qui lui revient avec le certificat d’erreur de sa messagerie électronique. Il a disparu, complètement disparu. 

mercredi 10 mars 2010

Il - 01


Découvrez la playlist One Man Tale avec Rufus Wainwright



           Alors que le silence retombe, la vague d'émotions le balaye d'un coup ; la sensation gelée court sous sa peau comme une lame de fond qui part des pieds à la tête. À l'intérieur, le sentiment de douleur profond se débat pour sortir, s'extraire de cet organisme en vie qu'elle malmène, cesser de faire du mal à ce corps à la dérive et le libérer.
Il tente d'ouvrir la bouche, de parler ; mais les mots restent bloqués alors que la surprise verrouille toute parole. C’est finalement par ses yeux que la douleur sort ; les larmes qui perlaient il y a encore une seconde roulent maintenant sur ses joues. Le sentiment de honte embrase son visage et se superpose à la douleur mais Il s’en distance aussitôt en se disant qu'Il est seul dans son appartement, personne n'en sera témoin. Heureusement qu'Il n'a pas mis la webcam en marche.
À l'autre bout de la ligne, l'autre se racle la gorge, visiblement gênée. Elle pouffe un bref instant pour évacuer la tension nerveuse et ose un :
"C'est idiot, je sais plus quoi dire maintenant".
Autre trahison qui lui perce la poitrine : elle n'a pas mal ; tandis qu'Il lutte pour ne pas s'effondrer, Il entend clairement le ton de sa voix, un ton qui dit toute la distance qu'elle a avec les mots qu'elle vient de prononcer, le peu d'impact qu'ils ont sur elle. C'est comme un discours rodé qu'elle débite sans peine, une salissure de sa douleur à Lui, si forte, si sincère. Il l'a tant aimé, tellement qu'Il en tremble en ce moment, que plus rien dans son esprit n'a d'importance à part elle, elle qui part et qui lui annonce à distance.
Puis il y un reniflement à l'autre bout du fil, une respiration suspecte de sa part à elle qui le fait s'emballer. Est-ce qu'elle pleure ? Est-ce qu'elle est un peu triste, qu'elle a tenu un tant soit peu à moi ? Il écoute l'air qu'elle inhale, sa façon d'expirer qu'Il trouve trop lourde, trop forte pour un état normal ; non, elle pleure bien elle aussi. Elle ne l'a pas trahi, elle n'a pas menti, elle l’a vraiment aimé. C'est juste la fin. Avec la conviction rassurante d'avoir vécu un sentiment partagé vient la quiétude du désespoir, la claire certitude de savoir qu'il n'y a plus rien à faire ; rien ne sert de se débattre, la faire souffrir, l'embarrasser. C'est fini, c'est tout. Son inspiration à lui est longue, profonde, Il s'y attarde pour tout remettre en place, vérifier qu'Il peut parler, que les sons passeront l'étau de sa gorge pour enfin sortir.
« D’accord. »
Nouveau silence. Peut-être attendait-elle une réponse plus consistante, plus forte, mieux dite. Il est rassuré d’avoir pu parler clairement, sans faiblesse dans le ton de sa voix. Il voudrait bien dire quelque chose, meubler ce silence coupable de part et d’autre de la conversation, mais rien ne vient. Il n’a rien d’autre à dire de toutes les manières. Ce coup de fil de rupture, voilà des mois qu’Il l’attend. Non pas que ça aille mal entre eux deux depuis longtemps ; à dire vrai ça n’est jamais allé mal. Mais c’est elle de bout en bout qui a mené la danse, elle qui est venu le chercher, elle qui pouvait partir du jour au lendemain. Et au fond Il la comprend ; Il sait depuis le départ qu’elle n’a pas trouvé avec lui ce qu’elle cherche chez les hommes, que contrairement à lui elle n’est pas amoureuse. Ça avait même rendu très difficile les premières semaines. Chaque jour, Il s’attendait à recevoir ce coup de fil où elle lui disait qu’elle avait fait une erreur, de l’oublier et de continuer sa vie sans elle. À l’époque c’était la seule éventualité qu’Il aurait trouvé rationnelle, à tel point qu’Il se préparait mentalement à cette rupture à venir.
Mais l’appel fatidique n’était jamais venu ; à la place, elle avait montré de plus en plus de signes d’affections, de complicité, de confiance. Elle était arrivée dans sa vie comme une météorite, une révélation cosmique à laquelle Il s’était connecté complètement depuis le premier jour. Cela aussi, ça avait été difficile à admettre, du moins publiquement. Lui savait depuis le départ qu’ils s’étaient liés très profondément tout de suite, faisant surgir une de ces relations amoureuses où tout est simple, évident, facile. C’est avec le plus grand naturel du monde qu’elle avait emménagé chez lui, qu’ils s’étaient ouvert l’un l’autre à leurs envies, leurs rêves, leurs angoisses. Face aux autres, la famille, les amis, les collègues, il avait fallu paraître plus sage, moins prompt à laisser cours à ses espoirs, la passion enflammée qui le prenait quand Il pensait à elle. Rares étaient ceux qui savaient à quel point Il l’aimait, combien Il s’était plongé à corps perdu dans cette relation arrivée par hasard.
Pourtant, depuis le premier soir peut-être, Il avait toujours su ; su qu’elle était pour lui ; su qu’Il donnerait tout pour qu’elle reste ; su qu’elle partirait un jour pour le bon, pour un autre que lui qui apporterait ce je-ne-sais-quoi qui lui manquait. Il n’avait d’ailleurs jamais réussi à déterminer à quel point elle s’était attachée à lui. Elle lui faisait confiance, çà oui, mais à quel point s’était-elle attachée ? Elle ne l’aimait pas complètement, Il en était sûr ; que ce soit par choix ou instinctivement, il y avait un cap d’émotion qu’Il n’avait jamais réussi à lui faire franchir, une dépendance affective qu’elle n’avait jamais eue à son égard. Ses larmes à elle, de l’autre côté de la conversation sur internet ce soir, le rassuraient. Il l’avait touché, au moins un peu. Restait maintenant à terminer cette histoire qui avait été pour lui un constant bonheur, d’autant plus fort qu’Il le savait éphémère et condamné depuis le départ à finir, sitôt qu’elle aurait trouvé ce qu’Il n’avait jamais pu lui apporter.
Restait en outre cette éternelle question en suspend : pourquoi lui ? Pourquoi avait-elle porté son choix sur lui parmi tous les autres. Car elle l’avait choisi, ça aussi Il le savait. À cette interrogation, Il n’avait jamais eu de réponse. Mais cela avait-il encore de l’importance ce soir ? À ses yeux plus grand-chose n’en a désormais. Il pense fugacement aux affaires qu’elle a laissé chez lui et qu’elle devra passer reprendre, l’odeur de son parfum sur l’oreiller, la façon dont elle a rangé ses chemises à lui, le dessin qu’elle a laissé sur le bloc note de l’entrée, toutes ces choses qu’Il va garder religieusement dans un premier temps puis dont Il se détachera peu à peu ; jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien d’elle, plus aucune trace grâce à la dilution du quotidien, ses petites victoires à lui sur les souvenirs douloureux.
Une respiration hésitante de sa part à elle le fait revenir sur terre. Depuis combien de temps sont-ils silencieux l’un et l’autre alors qu’Il était perdu dans ses pensées ? Sans même réfléchir, Il se lance :
« Oui ? »
« Non, non j’ai rien dit. »
« Mais si je le sens, je l’entends, t’as un truc à sortir. Allez, dis-moi…il n’y a plus d’enjeu maintenant, on a fait le plus dur. »
Son ton presque enjoué le surprend. Il se demande à quel point Il est capable de jouer la comédie alors qu’Il est plus triste comme jamais. C’est facile pour lui de mentir au téléphone ; ça n’a jamais été un avantage concret dans la vie mais Il a toujours su moduler le ton de sa voix pour mentir efficacement à distance. En face des gens, c’est l’inverse, Il en est incapable tant les émotions se lisent sur son visage ; mais de loin c’est comme un jeu, un masque qu’Il appose sur son visage et auquel Il donne la forme dont il a envie.
« Allez, dis-moi. »
« Ça me gêne un peu de te demander ça d’un coup mais est-ce que tu pourrais effacer les photos que tu as prises de moi. »
La question le frappe de plein fouet alors qu’Il se pensait rétabli ; le masque chancelle mais tient bon. Elle n’a pas besoin de préciser à quelles photos elle fait référence : Il se souvient de ce soir où il a pris son appareil pour la photographier dans leur lit. Rien de bien méchant ni de très graveleux mais qui la rend vulnérable, c’est vrai. Pourtant cette demande vient le meurtrir tout autant sinon plus que sa décision à elle de partir. Elle ne me fait pas confiance. Elle a peur que je lui en veuille, que je tente de me venger d’elle. Moi. La tristesse revient d’un coup, plus forte encore que tout à l’heure. Lorsqu’elle lui a annoncé leur rupture, Il y avait la surprise qui l’avait désarçonné ; là, c’est plus réfléchi, intellectualisé. Dans sa demande se cache une peur latente de lui, un manque cruel de conscience de ce qu’Il est, ce en quoi Il croit. Au fond, elle l’a peut-être aimé mais l’a-t-elle vraiment connu ? Compris ? Elle ne lui aurait pas posé la question si c’était le cas. Ces photos, ça fait trois moi qu’il les a détruites ; dès le lendemain, elle lui avait avoué son inconfort à ce qu’Il les garde ; Il les savait supprimées immédiatement, mais avait oublié de lui dire. En fait c’est ça, Il n’a jamais réussi à lui dire, lui montrer qui Il était vraiment, et elle n’avait rien deviné.
Lui avait su voir les petits détails vitaux, le ton de sa voix qui changeait quand elle parlait des choses qui l’avaient ému ou blessé plus que les autres, ses regards dévorants ou fuyants selon les situations, tous ces non-dits qui révèlent bien plus qui ont est que tous les grands discours et les gestes grandiloquents qu’on fait devant les autres pour tenter de ressembler à une image. C’est dans ses gestes les plus banals qu’Il avait appris à la connaître vraiment ; cela n’avait pas été son cas à elle, Il en avait la preuve désormais. Tant pis.
« C’est fait depuis longtemps. »
« Ha…merci. »
Il a senti une fois de plus sa surprise et son hésitation. Il pense à l’ironie de la situation : elle a tout préparé, le beau discours, la résolution, le ton de circonstance mais c’est encore ses silences qui parlent plus que le reste. Il sait qu’il a répondu de manière trop abrupte, d’un ton blessé. Il ne s’attendait pas à ce que le masque s’ébrèche si facilement tout d’un coup. Parce qu’Il l’a déjà vécu dans d’autres histoires, Il sait ce qui va suivre : de longs silences gênés de part et d’autre pour en rien dire à part des banalités destinées à meubler la conversation. Mais au fond tout est dit. En moins de cinq minutes, elle a cassé six mois de relation commune, intense, passionnelle, heureuse ; et condamnée depuis le départ.
« Je crois que j’ai plus rien à dire. J’ai pas envie de te faire perdre ton temps. Tu as d’autres questions à me poser ou c’est bon ? »
« C’est direct et expédié comme rupture, dis-moi… »
« C’est pas moi qui ai appelé pour partir que je sache. »
« C’est vrai…en fait, je m’attendais à ce que ça se passe moins bien. »
« Déçue ? »
« Non…non pas du tout. »
Mais si elle est déçue. Elle voulait une grande histoire dramatique au superlatif, un récit avec beaucoup d’ampleur, un truc à raconter à ses copines, qu’elle pourrait raconter encore des années plus tard à d’autres avec un peu d’émotion dans la voix. Et c’est peut-être ça qui lui a toujours manqué, donner de la grandeur, fut-elle artificielle, aux choses. Avec lui tout se passe toujours bien, la rencontre, les discussions, le flirt, le premier jour, la première nuit, les hésitations du début, le sexe, la vie à deux ; même la fin. Toujours sans fausse note, sans écart, sans trop de surprise aussi. En tout cas Il en est persuadé maintenant.
« Disons que je m’attendais à ce que ce soit plus douloureux. »
« Ne t’en fais pas, je ne suis pas bon à grand-chose mais je sais disparaître de la vie de quelqu’un sans faire d’histoires. »
Oui, c’est ça dont Il a envie maintenant : sortir de sa vie à elle, disparaître, sans bruit, sans heurt, à sa manière à lui. Tout le monde le ferait à grands coups d’épanchements larmoyants, de coup de fils désespérés à ses amis, hurlant partout son malheur et sa douleur. Pas lui. Même ses larmes savent rester silencieuses. Alors que s’installe le long silence qu’Il avait prévu, Il attrape son téléphone portable, cherche dans sa liste son numéro à elle, l’efface en deux pressions sur les touches du clavier. Alors quelle se racle la gorge sans savoir quoi dire, Il efface méthodiquement chaque Sms de sa part. Les gestes deviennent rapides, mécaniques. En deux minutes il n’y a plus aucune trace d’elle sur le téléphone.
« Je crois que je vais y aller. »
« Oui. »
« Tu n’as pas un mot pour la fin ? »
« Non. Adieu. »
« Arrête c’est funeste, adieu. »
« Qu’est ce que ça peut bien te faire maintenant ».
Non, pas là, pas maintenant. Un instant il a senti la rage prendre possession de son corps et de sa voix, la colère s’emparer de lui et lui faire comprendre toute la douleur qui est la sienne en ce moment. Mais non, il ne doit pas tout gâcher en une seconde. Il a réussi à rester digne jusqu’au bout, il faut qu’il quitte la scène sans tâche.
« Alors au revoir, si tu préfères. »
« Oui, c’est ça…au revoir. »
Et elle raccroche. Comme ça d’un coup. Le fil magique qui les unissait encore il y a quelques secondes, fût-ce pour leur séparation, est maintenant coupé. Il écoute le silence de son appartement, son appartement qui se souvient de chacun de ses rires à elle, de sa présence, son passage. Il regarde autour de lui, cherche un bout de la pièce qui ne le ramène pas à un souvenir heureux dont elle fasse partie. C’est peine perdue. Même absente, elle est partout ici.
Ça fait bizarre de pleurer. Il ne s’en croyait même plus capable après toutes ces années de sécheresse lacrymale. Ça doit bien faire quoi, cinq ans qu’Il n’a pas autorisé ses larmes à couler sur ses joues. Toujours être digne, présentable, cacher la douleur et les blessures ; jusqu’à elle et ce soir.
C’est bizarre, mais maintenant que c’est fini tout à l’air plus simple. Avec une cruauté froide il constate l’évidence qui a toujours été là mais qu’il a toujours refusé de voir. Aujourd’hui il va falloir accepter de fermer cette parenthèse pour reprendre le cours de sa vie normale, la solitude, le quotidien, les petites joies grappillées au vol. Voilà, c’est dit, Il est seul. Il l’est depuis longtemps en fait mais comme avec elle, il a refusé de voir les choses en face. Petit à petit Il a vu le fossé se creuser entre ses amis et lui, la communication toujours plus difficile, l’importance absurde qu’ils mettent dans des choses futiles qui n’ont aucune valeur à ses yeux.
Fondamentalement, c’est ça qu’elle comblait : ce vide, cette solitude. Avec elle le dialogue était possible, elle ne méprisait pas ce qu’Il aimait, Il l’avait jamais eu à lui mentir, elle avait du respect pour lui et ses croyances, ses petites manies, ses valeurs. Il avait essayé de faire de même, toujours attentif aux détails et à ses humeurs. C’est pour ça qu’ils s’étaient compris dès le départ. Les autres couples se formaient comme handicapés par ce dialogue qui mettait parfois des mois à s’établir. Eux s’étaient compris immédiatement, leurs cerveaux allaient à la même vitesse, dans le même sens. Avec leurs défauts, leurs différences, leurs singularités bien sûr, mais toujours avec cette connexion émotionnelle, intellectuelle et physique qui avait cimenté leur couple.
Allez, ça suffit ; on arrête de parler au passé et de se complaire dans les images où ont est tous les deux. Elle est partie, tu savais que ça allait arriver et tu n’y pouvais rien. Maintenant il faut agir. Les bonnes résolutions sont balayées par une nouvelle vague de larmes et ce constat toujours : je suis seul désormais. Je n’ai plus personne à qui parler, personne qui puisse me comprendre un tant soit peu, qui me respecte, qui m’aime. J’ai des égards, moi, pour les autres, je suis attentif à leurs bonheurs, leurs malaises, eux jamais pour moi. C’est pour ça que j’ai arrêté de les voir ; c’est pour ça que je l’aimais tellement, elle. Je me demande combien de temps ça va prendre pour que quelqu’un pense à moi désormais. Combien de temps avant que quelqu’un remarque que je ne suis plus là ?
            Aussi absurde qu’elle soit, cette lui redonne le sourire. Est-ce que j’en suis capable, est-ce que je peux disparaître ? Sans un bruit, sans rien dire, dans un souffle, juste disparaître. Qui s’en souciera ? Pour qui est-ce que ça va compter vraiment ? Ça c’est amusant. Dans sa tête le jeu prend forme. Il s’imagine invisible, comme un fantôme, à observer les conséquences de son absence si jamais Il allait au bout de sa démarche. Disparaître. Ça a quelque chose d’enivrant. Tout doucement, sans rien dire à personne. Qui le remarquerait ?

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