mercredi 26 mai 2010

Dream - 01 - Le Réveil

Découvrez la playlist Dream 01 avec Santana feat. Everlast





            J’avais les cheveux bleus.
Je me réveille. Je prends conscience d’être éveillé serait en fait plus juste. Quelle ironie ! Comme si c’était un acte conscient, volontaire…se réveiller. On ouvre les yeux et brusquement on est là, dans le vrai monde. Nos songes bien calés dans l’arrière de notre crâne sombrent de plus en plus dans l’obscurité de nos mers intérieures. Comme des poids qui coulent au fond de l’eau et dont on ne perçoit déjà plus que des fragments, des filaments qui parviennent encore à la surface. Je me réveille, je ne commande rien, je laisse venir ce moment si délicat qui m’englobe, me domine.
J’avais des cheveux bleus. Je me relève doucement, remarque que nous avons encore laissé la lumière allumée hier matin avant de nous coucher. À côté de moi, Alice dort encore. Elle s’est endormie tout habillée dans la belle robe noire que je lui ai offert le soir où je l’ai rencontré. Impossible de l’en séparer depuis. Tendrement, je me penche sur elle, dépose un baiser sur front ; elle ne bouge pas. Je vérifie sa respiration, tâte son pouls. Elle est blanche mais elle vit. Elle a dû se réveiller cette nuit et se faire un shoot dans son coin, à moitié endormie. En fouillant dans les draps, je retrouve son attirail de fortune : cuillère, briquet, caoutchouc et seringue. Petite conne ; ma petite conne adorée. Je vois tes spasmes nerveux qui me laissent deviner sans que j’ai à forcer dans quels cauchemars absurdes tu t’es embarqué. Tu aurais dû me réveiller, je t’aurai pris dans mes bras, je t’aurai fait l’amour et je t’aurai envoyé dans des rêves beaux comme au premier jour. Tu crois que c’est la drogue qui te fait voyager comme ça ? Tu crois que je n’y suis pour rien ?
Je veux des cheveux bleus. Je me calme. Il fait faire attention, je commence à m’attacher. Sagav va le voir. Qui sait ce qu’il lui fera…J’embrasse maintenant la petite blessure dans son bras où elle a fait rentrer l’aiguille. Alice se détend progressivement. Peu à peu, je la vois quitter ses sombres songes pour rentrer dans des rêveries plus douces. Elle sourit maintenant. J’espère qu’elle rêve de moi.
Je veux des cheveux bleus. Dans mon rêve, ils étaient formidables. Comme je les plains, les humains qui oublient leurs rêves. Les miens sont plus tangibles que tout. Celui de cette nuit était très long, il a semblé durer des années. J’avais les cheveux bleus, une guitare rouge. J’étais une rock star. J’étais magicien. Je parlais aux dragons. Je voyageais dans l’espace. Je côtoyais des gens assez puissants pour détruire des planètes. Il y avait des vaisseaux spatiaux, des intrigues, des guerres, des amitiés d’une vie, des amours passionnels, des trahisons terribles. Et puis il y avait aussi la femme en blanc ; elle ne chantait pas que pour moi mais elle me préférait à tous les autres. De ça, j’en étais certain.
J’avais les cheveux bleus. J’étais le seul…je crois. Terrifié, j’ai peur de perdre mon rêve comme les humains perdent le leur au réveil. Mais non, il est là. Je revois une fuite éperdue dans l’espace, une série de duels contre des gens que j’aime profondément, un monsieur tout en noir qui me donne une dernière leçon, la trahison d’un ami à laquelle je n’ai jamais voulu croire. Mais d’autres étaient déjà là, comme d’autres esprits qui sont venus poser des mots sages sur ce rêve sauvage, des flux contradictoires avec les miens, des bouts d’histoires vides de sens, comme une cacophonie sans harmonie. Je chantais au milieu de tout ça mais le monde s’est mis à regarder d’avantage vers ceux qui lui ont posé la bride au cou que moi qui cherchais à le libérer.
J’avais les cheveux bleus, je chantais mais personne n’écoutait plus. Les gens que j’affrontais, des amis anciens que j’aimais comme des frères, venaient comme moi d’un autre temps qui n’existait plus. Alors nous avons lancé la dernière offensive, le baroud d’honneur pour dire adieu à ce monde qui n’était plus le nôtre, que d’autres salissaient et que nous ne pouvions plus reprendre. Perdre, je crois nous aurions pu l’accepter…mais qu’on préfère d’autres à nous, çà non. Je me souviens, j’avais un plan, un plan merveilleux dans lequel je mourrais à la fin. Je voulais qu’elle se réveille, la femme en blanc qui nous donnait à tous nos pouvoirs. Lorsque les nouveaux venus lui arrachaient la magie des doigts, j’étais à genou devant elle et j’embrassais ses mains. J’étais le seul à l’écouter, la comprendre, l’aimer. L’amour des autres n’était que des démonstrations d’affection, il n’y avait rien de sincère. Ils ne voulaient que le pouvoir, la certitude imbécile de leur supériorité. Je ne voulais pas la puissance. Je voulais qu’elle me préfère. Elle en a choisi un autre.
J’avais les cheveux bleus et j’avais choisi ma fin. J’avais tout réglé dans les moindres détails, je savais que tout partirait de travers. Le chaos et l’imprévu faisaient aussi parti de mon plan. Je voulais mourir pour ne pas voir ce monde changer, je voulais devenir aveugle pour ne pas voir que les autres avaient gagné. J’avais passé ma vie à croire qu’il fallait chanter bien, juste, au bon moment. Mes ennemis me prouvaient qu’il suffisait de chanter beaucoup. La force ne venait plus des moments magiques teintés d’héroïsme, les vainqueurs étaient des pragmatiques médiocres qui déversaient leur utilitarisme à outrance sur le monde sans aucun sens du geste. Nous n’étions plus qu’une poignée à y croire encore : moi, le professeur aux yeux noirs, un grand guerrier brutal, un homme blond aux yeux bleus comme moi, son acolyte aux cheveux rouges. Et elle. Pour y arriver, nous aurions dû être au moins sept. Le rêve n’avait plus suffisamment de défenseurs. Ils avaient tous cru en moi, en mon plan. Et moi j’ai choisi de faire confiance au septième, mon plus vieil ami. Il m’a raconté sa fin, très belle, très pure. Mais sa fin à lui. Pas la mienne.
« Maître ? Maître ? »
            On me tire la manche, je reviens dans le vrai monde. Les visages vaporeux dans ma mémoire se dissipent pour laisser place au réel. Je suis au milieu du salon. Par les grandes vitres poussiéreuses, je vois le soleil se coucher sur Sullivan Street. Je baisse les yeux vers Yenjav, prend un moment pourquoi sa petite bouille toute ronde est baignée de larmes. C’est moi, j’ai trop divagué. Je regarde la grande table à laquelle tout le monde prend son petit déjeuner ; tout le monde pleure : Sagav le grand géant chauve et squelettique, Murray le crâne volant, Saned l’ombre fantomatique, Haruko la petite japonaise dans son habit de baseball, Cindy la vieille réceptionniste toute fripée dont la peau est devenue jaune tant elle a fumé ; même Charleston Winston Jr, le gros chat noir, y va de sa petite larme.
            Je souris, j’ai envie de sourire, de donner de la joie à tous mes pensionnaires que j’aime de toute mon âme. Comme par magie, toutes les larmes sèchent en même temps, les sourires apparaissent en face de moi, la joyeuse ambiance bourdonnante du début de la nuit reprend. Je m’assieds, j’engage la conversation, tout le monde est heureux. Tout le monde est heureux si je le suis aussi.
« Maître, je vous ai fait des tartines. »
« Merci Yenjav. À quoi sont-elles ? »
« À la poudre de fée, maître ! »
            Je regarde ma réceptionniste avec tendresse.
« J’avais interdit qu’on aille au Marché des Horreurs, Cindy. »
« Rien ni personne n’auraient pu m’empêcher cette petite vipère de Yenjav. Et j’dois dire que Murray n’étais pas en reste non plus ; j’me trompe ? »
« Maître nous avons aussi trouvé de la gelée de Neverland, et du thé de Wonderland ! »
« Merci Murray. Non pas de sucre, merci. »
            Nous mangeons. Le seul qui ne parle pas est Sagav, comme je l’avais prévu. Mes regards insistants en réponse aux siens sont plus parlants que n’importe quel discours. Non, on ne tuera pas Alice. Non, je ne m’attache pas trop. Non, elle n’est pas dangereuse. Oui, c’est une petite droguée. Non, ça ne fait rien ; après tout les paradis artificiels valent parfois bien ceux que nous donnons au naturel. Il se lève et va bouder en faisant la vaisselle.
            Le temps passe vite ; à peine sorti de table, il faut me préparer. Je suis vite en robe de chambre dans le grand fauteuil du salon, les autre se pressent autour de moi. Cindy me lime les ongles, Haruko me rase, Yenjav me coiffe perché sur son escabeau. Pour ce soir, il faut que je sois impeccable. Tout le monde y va de son petit commentaire, sauf encore une fois Sagav qui repasse mon costume en maugréant dans son coin. Le brouhaha ambiant devient une musique douce qui me berce, une force onirique qui transite par moi et que je redistribue à mes locataires, leur donnant les forces dont ils auront besoin pour leur mission de la nuit. Je ferme les yeux, je repense à mon rêve.
            J’ai les cheveux bleus. Je joue de la musique. Je ne voulais pas que ça finisse comme ça. Je voulais une fin à moi, une fin de rock star. Je voulais partir seul contre tous, avoir pour moi seul l’amour de la femme en blanc, faire trembler l’univers par mes actes héroïques et suicidaires. Je voulais mourir seul face à l’armée des héros de l’univers, tué le sourire aux lèvres de la main de mes anciens alliés que j’aurais aimé plus que jamais. Je voulais qu’ils me tuent pour m’empêcher de tout détruire. Je voulais que ça soit le prodige des magiciens qui me tue ; ou alors l’homme-loup mécanique ; ou alors un ennemi surgit du passé que je croyais mort. Ça aurait été la plus belle fin pour moi. À la place, le dernier des sept avait tout pris pour lui et il était parti. Seul. Sans moi. Me laissant derrière, sans pouvoir, sans magie, sans rêve ; sans lui. Ce monde que quelques secondes auparavant je pouvais encore affronter grâce à ma puissance avait gagné. J’étais, moi aussi, dépouillé de mon pouvoir. « « Il n’y a plus de place pour la beauté chez nous » me disait-il. « Personne n’a le droit de se soustraire à la loi. ». « Tu dois être comme les autres ». « Tu dois te soumettre ».
            J’avais les cheveux bleus. Et c’est tout ce qui me restait. Je me souviens de m’être réveillé. Je ne suis pas humain, je contrôle ces choses-là. J’ai senti le rêve qui voulait me retenir mais je n’avais plus rien à y faire, plus rien à y vivre. Je crois qu’il voulait me donner une place, un rôle, un beau rouage dans le grand engrenage.  Je me fous des engrenages. Je me fous d’avoir une place. Je me fous d’être qui que ce soit. La seule chose qui a jamais compté pour moi, c’est de chanter ; pour moi, pour la femme en blanc, pour tous ceux qui aimaient ma musique. Le reste pouvait disparaître dans un torrent de flamme, je n’aurai même pas cillé. J’aurai presque souhaité avoir déclenché ce torrent de flamme. Réapprendre à mes ennemis à avoir peur, à craindre le jugement du ciel, son jugement à elle. À cesser leur cacophonie incessante et leur apprendre à chanter. À chanter vraiment, avec le cœur, avec les bons mots, au bon moment, pas par habitude ou par facilité.
            Mais des pièces ne collent pas. Je me souviens d’une femme aux cheveux rouges qui se mêlaient parfois aux miens, la mort glorieuse d’un guerrier seul face à un dragon maléfique, un homme seul qui n’a jamais fini de pleurer sa sœur morte, un joueur de guitare en sombrero qui avait dû m’apprendre quelques accords, un combattant aveugle qui était devenu sage et jardinier. Je me souviens avoir fait un dernier voyage pour savoir si j’avais envie de sauver ce monde, ce rêve. Je me souviens que j’ai essayé de le voir tel qu’il était, pas tel que je le voulais. Je me souviens avoir eu envie de le voir brûler. Je crois que c’est la femme aux cheveux rouge qui m’a fait douter. Je ne sais plus. La fin est confuse dans ma tête. Je suis allé chercher ça très loin, peut-être que je me suis trop approché du Château des Songes. Je repousse ce rêve maintenant, j’ai pris suffisamment d’énergie pour la nuit et j’ai besoin d’avoir les idées claires.
            J’ouvre les yeux, de retour dans le vrai monde. Quelque chose a changé. Tout le monde me regarde, l’air ravi. Saned fait léviter un miroir en face de moi. Je souris. J’ai les cheveux bleus. Ils ont trouvé la clef de ma joie et du coup tout le monde est heureux. Mes petits pensionnaires, mes petits esprits chimériques. Nous ne sommes pas bien forts, vous savez…nous n’avons ni la puissance des vampires, ni la magie des sorciers. Nous ne contrôlons pas les morts, nous ne faisons pas sortir le feu de nos mains. Les loups-garous nous détruiraient d’un souffle, les minotaures nous dévoreraient avec délice. Mais nous avons le pouvoir d’éviter ça. Nous sommes la joie des cœurs jeunes, le monstre caché sous le lit, la douce rêverie d’été, l’ébriété songeuse de celui qui a bu, le cauchemar hurlant, le rêve chevillé à l’âme, l’émotion du songe qui persiste en pleine lumière. Mes rêves à moi les nourrissent, leur donne la force de vivre toute la nuit ; notre pouvoir est de jouer de ce rêve, ce passage vers le désir le plus intime de chacun. Personne ne nous craint ; mais personne n’est à l’abri. Tout le monde rêve, tout le monde. Que ce soit le rêve de gloire, de conquêtes, d’amour, de sexe, d’argent, de pouvoir, de domination, de meurtre, de douleur. Nous sommes tout ça et bien plus. Nous sommes la flamme qui porte ces rêves, leur donnant corps un moment, vous donnant l’illusion d’y croire. Nos noms sont songe, rêve, rêverie, méditation, cauchemar, fantasme. Et je suis leur maître.
            Je me lève. Sans un mot, tous m’habillent pour le rendez-vous de ce soir. Sagav a enfin perdu son masque boudeur pour laisser passer une émotion sincère d’inquiétude. Ils ont peur pour moi. Ça veut dire que moi aussi. Mais je suis un imbécile. Je suis la peur, celle qui surprend et qui paralyse, qui mord au cœur comme un serpent. Je cligne des yeux, le serpent apparaît dans ma main, prêt à mordre, surprendre, paralyser mes adversaires. Il s’évapore dans une volute de fumée rouge. Je prends ma cane, je sors. J’écoute le son de mes chaussures sur le sol en pierre du trottoir, salut le petit vendeur de journaux au coin de la rue, hèle un taxi qui s’arrête.
« Dream ! »
            Je me retourne au cri d’Alice qui se tient sur le perron. Elle est terrorisée, elle a peur que je la laisse derrière. Ma petite Alice, ma petite droguée qui a tellement besoin que je l’emmène loin dans ses rêves pour ne pas voir ce monde pourri qui t’a tout pris. Je tends la main, elle dévale les marches de l’entrée de l’immeuble quatre à quatre. Elle poursuit sa course, saute dans mes bras, m’entraîne dans sa chute dans le taxi. Je ris de bon cœur. Je l’aime mon Alice. Que le monde serait triste sans les humains pour vivre les rêves que je souffle à leur oreille. Que le monde est triste quand on est seul.
            Je referme la porte du taxi. Alice est blottie contre moi, ses bras autour du mien pour ne plus me lâcher. Elle me regarde, toute blessée.
« Tu allais me laisser… »
« Tu sais bien que non. Je pensais que tu dormais…tu as aimé le dernier rêve que je t’ai envoyé ? »
            Elle fait oui de la tête mais garde le visage fermé.
« Tu as menti. »
« Quand ça ? »
« Dans ton rêve. Tu as menti. »
« À qui ? »
« Au monsieur à la valise et aux yeux noirs. Il t’a demandé si le monde valait la peine d’être sauvé, et tu lui as dit oui. C’était un mensonge. »
            Je ris doucement. Je ne savais pas à qu’elle était avec moi dans le rêve. Elle est peut-être plus douée que je ne le pensais, peut-être est-ce moi qui n’ai pas su contrôler mon rêve. J’ai vraiment dû aller trop loin dans la Cité des Songes. Je me demande à un moment si la femme en blanc de mon rêve n’était pas une incarnation d’Alice que j’aurai perçu malgré moi. Les humains recèlent tellement de surprises…
« Non, je ne lui ai pas menti. Ce qui était important, ce n’était pas ce qu’on se disait mais ce qu’on se chantait. »
« Mais c’est lui qui chantait à ce moment-là ! »
« C’est vrai…c’était sa dernière leçon, la dernière qu’il me fallait apprendre. »
            Elle est pendue à mes lèvres, elle attend la fin qu’elle na pas compris, le message que le rêve m’a apporté.
« Il a dit : le monde change, les règles changent. Ceux qui se soumettront resteront, ceux qui résisteront partiront. Et nous ne nous soumettrons pas. Nous brillerons une dernière fois comme les étoiles explosent dans l’espace, pour briller comme jamais nous avons brillé. Puis nous disparaîtrons. À jamais. »
            Le taxi s’arrête. Nous sommes juste à côté du point de rendez-vous. Il a conduit jusqu’ici comme en rêve, sans trop y réfléchir. Malgré les ordres de ses supérieurs de guetter tous ceux qui sont passés dans sa voiture, il ne se souvient que d’un couple comme les autres qu’il oublie aussitôt, perdu qu’il est dans un recoin brumeux de sa mémoire. Alice et moi sortons de la voiture. On s’approche tous deux de l’entrée, croisons au ravissement de la jeune femme une foule bigarrée de vampires, créatures de la nuit, mages, sorciers, démons, diables, fantômes, spectres, squelettes. Il y a même des humains.
« Ça te plaît ? »
« Oui… »
            Elle a répondu dans un souffle, fascinée.
« C’est si…enfin…c’est si…vrai... »
« Bien sûr que c’est vrai. »
« Je veux dire…c’est comme se réveiller d’un rêve merveilleux, mais le rêve continue. D’habitude, le réveil emporte avec lui tout ce dont tu avais rêvé de bon ; là c’est l’inverse ! »
            Elle sourit de toutes ses dents, je suis content. Elle risque sa vie ce soir, il faut que ça en vaille la peine.
« C’est dangereux, ici pour toi, tu sais. »
« Oui, je sais. »
            Elle a répondu sans ciller, pleine de résolution. Elle sait, elle est venue en connaissance de cause.
« Mais ça aussi c’est la leçon de ton rêve. »
« Qu’est-ce que tu veux dire, petite Alice ? »
« C’est aussi ce qu’il a voulu te dire, le monsieur à la valise et aux yeux noirs. Qu’il faut apprendre à mourir. Que le monde ne peut pas être changé. Qu’on ne peut que vivre, monter - le plus haut possible - et prier de disparaître lorsqu’on est au firmament ; car la suite n’est qu’une longue chute dans laquelle il n’y a plus d’ivresse, plus de rêve. On monte vers le rêve, on descend vers la vie. Les deux ne sont pas compatibles. »
            Nous rentrons, je donne mon invitation aux deux trolls qui se chargent de la sécurité, pense mentalement à ressortir avec Alice si je ne veux pas qu’elle se fasse dévorer. C’est idiot, j’aurai dû penser à amener une chèvre, avec ça elle aurait été protégée des trolls. Je repense à ce que m’a dit Alice. Apprendre à mourir. Peut-être. Peut-être que c’est le prix à payer quand on vit pour soi, à contre-courant. À la fin il ne reste plus qu’à partir dans un éclat, faire le plus de bruit possible lors de cet instant sacré entre tous ; et disparaître. À Jamais.


mercredi 19 mai 2010

Intermède 02





Voilà, c’est fini. Le premier cycle d’histoire de One Man Tale prend fin, ou plutôt il a pris fin la semaine dernière. C’est pour moi une immense joie que de regarder la rétrospective de ce blog, encore débutant : pourquoi je l’ai commencé, ce que j’ai voulu y mettre, l’idée initiale, la première histoire, les échanges, les conseils, l’habitude, les nouveaux textes, les nouveaux venus…et puis la fin de cette première histoire qui vient définitivement établir mon rythme de parution, ma volonté inébranlable de continuer, les autres récits que j’ai en tête et que j’ai envie de faire partager.
La première chose qui me vienne en tête c’est de dire que One Man Tale va se poursuivre. C’est une question redondante dans la bouche de mes interlocuteurs réguliers, ferveurs lecteurs de ce blog. Ils ne sont pas nombreux mais qu’ils sachent, puisqu’ils liront ces lignes, ce que je leur dois, la valeur de leur avis, le soutient qu’ils ont été, les apports qu’ils ont amenés à mes textes. Ceux qui ont lu mon premier intermède le savent, j’écris pour être lu, pour partager, créer un pont, indirect certes mais un pont tout de même, entre moi et ceux qui me lisent.
« Ceux qui me lisent », joli choix de phrase en vérité, ambigu à souhait, tant il s’applique à Damien et sa quête de lui-même, le rapport intime qui nous lie lui et moi, ces choses cachées que j’ai choisi de livrer sur ce blog. « Il » est effectivement une suite de textes très personnels, presque viscéraux en ce qui me concerne. Mais ce qui fait leur intérêt c’est qu’en dépit de leur nature autocentrée (comme tous les exercices d’écriture au fond), ils parlent à tout le monde…ou en ont tout du moins le potentiel. La fonction première de One Man Tale est donc remplie : tisser un lien, me relier par une émotion similaire à celui, celle qui lit mes histoires. J’en suis profondément heureux.
Je dois à ce titre remercier pas mal de monde pour tout ce qu’ils m’ont apporté : Abilio pour ses conseils avisés et sages (tu ne sais pas à quel point tu avais raison), Adrien pour le choix du blog, Christie et Anna pour leur méthode, Véronique et Carlo pour la motivation. Après viennent tous ceux qui me lisent régulièrement, avec qui j’ai un dialogue autour de ces parutions hebdomadaires : Laëtitia, Matthias, Sébastien, Diane, Sophie, Pierre, Olivier, Zehra, Marie-Odile. Et puis il y a tous ceux que je ne connais pas, ou qui passent par ici sans que je le sache, ou qui n’aiment pas, ou qui ne reviennent pas, ou qui oublient. Tous ces échanges sont aussi riches à mes yeux. Il y en a certes qui me font plus plaisir que d’autres mais chaque marque d’attention à cet univers intime, quelle qu’elle soit, est pour moi très bénéfique.  
Hermann Hesse disait : Rien ne coûte plus à l’homme que le chemin qui le mène à lui-même. C’est bien l’idée directrice de « Il » ; certains prétendent qu’on ne se connaît jamais vraiment, que pour savoir qui on est, on doit faire la somme de ce qu’on sait de nous et du regard des autres sur notre vie. J’ai, bien sûr, un avis très différent sur la question. L’idée de « Il » n’a jamais été d’énoncer une morale, de donner un sens à la métamorphose de Damien. Il ne fini pas l’histoire meilleur qu’il l’a commencé, rien ne dit qu’il fait le « bon » choix. Mais tout le long de l’histoire, souvent vécue par d’autres yeux que les siens, il conserve farouchement cette volonté d’honnêteté envers lui-même. Et je pense fermement qu’il se révèle à lui-même au sein de sa quête (ou de sa fuite selon le point de vue), que partir à l’exploration de soi n’est ni évident, ni facile, ni impossible. 
Mais c’est une démarche personnelle, qui nous est exclusive et qui ne peut appartenir à personne d’autre. C’est même le dernier bastion de notre intimité : cette certitude de savoir qui ont est, cette voix intérieure qui ne nous quitte jamais et avec laquelle on ne peut pas tricher. C’est ça le message que je voulais dire à travers cette histoire : mon identité profonde n’appartient qu’à moi. Mes choix, mes actions, mes décisions, qu’ils obtiennent ou non votre accord, votre aval, votre consentement, votre admiration, votre colère, votre haine, votre affection, ont leur place dans ma logique, mon ressenti, mon expérience.
J’espère avoir pu défendre cette idée de manière intègre, sincère et valide. Même si mon souhait premier est d’avoir diverti, touché ceux qui sont passés sur ce blog (et de continuer à le faire, probablement avec des histoires plus légères et plus narratives). C’est la limite de mon interaction avec les lecteurs : ce qu’ils ressentent leur appartient ; ils ont le choix, ou non, de s’en ouvrir à moi, ou à d’autres, d’échanger sur cet apport, ou sur le temps perdu à lire ces lignes.
C’est donc la fin de « Il » en tant que parution sur ce blog. Je dois dire que je ressens un grand vide très agréable : je n’ai plus envie de parler de Damien et de ses amours, de ses errances, ses recherches de lui ou des autres. Plus envie d’en parler parce que j’ai tout dit à mes yeux sur son histoire, sur lui et son parcours. Même si chacun a eu et aura sa lecture, ce que j’en ai retiré moi me satisfait pleinement.
Bien sûr, il y a des regrets. J’aurai voulu mieux dire, avoir été mieux organisé (publier chaque mercredi certes mais très tard dans la nuit est devenu une habitude bien plus qu’une exception…), avoir eu le loisir d’expérimenter d’avantage mes envies littéraires ; ainsi ma volonté de changer de style avec chaque personnage est un échec complet ! Je me suis rendu compte, déjà bien lancé dans mon histoire, de la difficulté technique, la somme de travail que cela représentait. L’envie est toujours là, ce sera pour plus tard. Pour « Il » c’est un peu tard mais qu’importe.
Il y a eu aussi des victoires, grandes à mon échelle : j’ai, selon les dires de mes lectrices (beaucoup moins de mes lecteurs, semble-t-il) réussi tout à fait à créer, faire parler, agir des femmes de manière crédible. J’ai donc dépassé à la fois une grande angoisse et ce que j’imaginais être un grand défi. J’en suis très heureux. Presque autant que de voir le compteur des visiteurs monter chaque semaine (je me force à ne le regarder que lorsque je mets un nouveau texte afin de ne pas fausser les indications par des passages trop fréquents) : c’est l’élément qui fait que je n’ai jamais été en retard sur mes publications, que j’ai mis un nouveau texte chaque semaine sans réfléchir à aucune alternative, que j’ai tellement envie de continuer aujourd’hui. Qu’Abilio soit remercié mille fois pour m’avoir convaincu de le mettre.
Je dois d’ailleurs dire qu’il est pour moi particulièrement frustrant d’avoir si peu de temps à consacrer à One Man Tale. Non que je chôme pour écrire, chaque parution est le fruit d’un travail sincère, pas autant que j’aime le dire (et m’en plaindre parfois) mais d’un vrai travail tout de même. Le drame, c’est que l’imagination semble être un muscle qui se développe et travaille tout seul à partir du moment où on a commencé à l’utiliser régulièrement. J’ai actuellement au moins trois histoires qui doivent succéder à « Il », trois chemins possible que je peux explorer. Ils sont très différents, certains sont courts, d’autres infiniment longs ; ils ont tous selon moi quelque chose à apporter.
Toutes ces histoires seront différentes mais elles auront toutes un point en commun : la musique qui les accompagne. J’écris en musique, je lis aussi en musique. Le tempo d’une chanson mesure ma lecture, le rythme des phrases que j’écris, le choix des mots au moment de la rédaction. J’attribue une musique à chaque texte, que j’écoute en boucle en écrivant. C’est d’ailleurs un casse-tête sans nom que de trouver la bonne musique pour le bon texte : quand le rythme va, ce sont les paroles qui sont inadaptées, lorsque tout ça correspond, c’est  que la chanson est trop courte, trop répétitive, trop forte…c’est un véritable enfer que de trouver la perle rare, mais bien sûr également un plaisir au moins aussi grand lorsque je parviens. Libre après à chacun d’utiliser ce support à la lecture ou non. Mais dans le cas des textes à venir, je vais me permettre d’en conseiller l’usage.
C’est un nouvel axe de recherche (nous verrons s’il a plus de succès que mon envie de changer de style à chaque intervenant) dont le but est de renforcer l’ambiance des textes à venir, de faire écho à l’écriture, la soutenir, l’enrichir. On verra bien si ça marche. Je sais que ça marche avec moi, reste à savoir si ça fonctionne avec vous. 
Pour finir, je vais me répéter en disant que ce que je valorise le plus sur ce blog c’est l’échange entre vous et moi. Publier, c’est ma part du travail, lire, le vôtre. L’échange, c’est ce qui reste, ce qui s’est passé, s’est noué entre le moment où j’ai mis le texte en ligne celui où vous avez fini de lire. Chaque email de commentaire, court ou long, précis ou vague, affectueux ou mordant, possède une immense valeur à mes yeux. Je ne dis pas que je changerai pour plaire, mais je garde en tête les remarques, du moment qu’elles sont sincères. 
La semaine prochaine comment une nouvelle histoire pour One Man Tale. J’avoue humblement que je n’ai pas encore arrêté mon choix sur les trois pistes que j’ai en tête. J’espère cependant que l’histoire choisie plaira au moins autant que « Il », que le rapport très agréable que j’ai pu établir avec ceux qui m’accompagnent continuera, que d’autres viendront nous rejoindre.
Je vous souhaite une bonne semaine et à bientôt avec One Man Tale.


mercredi 12 mai 2010

Il - 09 - Je







Je marche. J’ai toujours adoré marcher,  seul si possible ; en musique c’est encore mieux. C’est un moment unique où je peux être avec seul moi-même. Avant, je ne marchais jamais juste à côté des gens ; c’était une connexion, une communion trop intime pour moi. Lorsque je marchais avec mes anciens potes, je restais toujours derrière eux, je retrouvais ma place solitaire même en groupe, belle image de ce  que j’ai toujours vécu. Il m’a fallu longtemps pour comprendre que ça venait de moi et de personne d’autre, une quête initiatique pour l’accepter. Reste la marche, toujours aussi enivrante.
J’arrive d’un coup rue Dante qui m’emmène sur le boulevard Saint-Germain et la rue Saint-Jacques. Le flot intarissable de touristes à casquettes ne me fait pas ralentir une seconde. Lorsque je marche, je marche vite ; à la fois pour la sensation de vitesse, celle de mes muscles qui se contractent et se relâchent, la respiration qui croit.
Je repense à ceux qui vivent probablement encore ici, les moments que j’ai vécu avec eux. Je repense à toutes ces soirées, ces moments passés ensemble que je finissais invariablement par fuir à un moment. Ils avaient trouvé une expression pour ça, ils appelaient ça un départ violent : je me levais d’un coup, sans prévenir,  et je filais loin d’eux ; en quelques secondes j’avais dit au revoir à tout le monde, pris mon casque de scooter, mes affaires et je partais. C’était comme un brusque passage à vide ; en un claquement de doigt, tout changeait autour de moi : les moments si intimes et réconfortants se muaient en scènes vides de sens où je n’avais pas ma place. Pire, j’avais le besoin physique de m’en extraire, pulsion à laquelle je cédais sous peine de grandes souffrances internes.
Ça a duré des années, ils m’ont beaucoup vanné, stigmatisé avec ça ; je n’en connais aucun qui se soit demandé pourquoi je le faisais ou qui m’ait simplement posé la question. On était assez jeune à l’époque, on avait le besoin de se mordre les uns les autres dans notre perpétuelle compétition, notre course vers la réussite qui nous opposait tous.  Si je l’avais dit, je me demande s'il y en aurait eu un seul assez lucide pour le voir.
C’est amusant, je pense que si le moindre d’entre eux m’avais posé les bonnes questions, j’aurais tout dit. Je crois que c’est ce que j’ai toujours attendu, quelqu’un qui me pose les bonnes questions, qui me montre, un tant soit peu, qu’il a vu ce qui compte pour moi, qu’il tient à moi. J’ai passé quinze ans avec ces potes et aucun d’entre eux ne l’a fait. On a vécu beaucoup de choses ensemble, des choses qui feraient dire à n’importe qui avec un regard envieux qu’on était vraiment de bons amis. Mais pour moi, parce qu’aucun d’eux n’avait pu faire ces petites choses que j’attendais et que je voulais spontanées, ça n’avait finalement que peu d’importance. C’est pour ça que j’ai pu les quitter si facilement.  Toutes les apparences étaient là pour dire à quel point on était proches. Fondamentalement pourtant, on n’a jamais construit le pont qui pouvait faire qu’on allait se rejoindre.
Je suis place de l’Odéon maintenant, notre ancien lieu de rendez-vous à tous, invariable pivot de nos sorties du week-end. C’est toujours rempli de gens qui ressemblent à ce qu’on était à l’époque. La proximité de mon rendez-vous à venir me vrille brusquement l’estomac. J’approche. Dieu sait qu’en ce moment je n’ai pas envie d’y aller ; je sais aussi que je dois le faire. Pas parce que c’est bien, par pour une quelconque leçon morale ou pour prouver quoi que ce soit. Juste pour moi, parce que j’ai décidé de le faire. N’empêche, j’ai peur.
On pourra me demander pourquoi j’ai attendu quinze ans pour partir. J’aimerais que celui qui me pose la question essaye d’être seul comme je peux l’être juste quelques jours d’affilée ; je lui demanderai après s’il n’a pas besoin lui aussi de rapports humains, aussi illusoires et fictifs soient-ils, pour tenir le coup. Ces relations, compensatoires et qui n’étaient qu’un baume apaisant de la douleur, n’ont jamais réglé les choses essentielles ; elles m’ont donné le temps de grandir pour supporter les réponses que je cherchais, la stabilité nécessaire pour les accepter, le courage dont j’avais besoin pour ne pas fuir cette réalité-là mais la vivre pleinement, m’accepter tel que je suis et vivre.
Voilà ce que je dois à ces anciens amis, du temps. Je leur en ai pris beaucoup, je leur en ai donné aussi. Je n’ai pas honte de cet échange dont ils ont largement pris les bénéfices, pas honte non plus d’être parti sans un mot. Oui ils m’ont donné du temps mais j’ai aussi pris une place, un rôle dans leur groupe dont ils avaient besoin et dans lequel ils m’ont cadenassé. Il ne faut pas croire que les mecs sérieux et qui arrivent à l’heure n’ont pas leur utilité, même parmi les déconneurs ; ils se prennent des vannes dans la tête du matin au soir, mais tout le monde est bien content d’avoir ce genre de mec sous la main de temps à autre.
Je longe maintenant le jardin du Luxembourg, croisé des joggers qui me regardent d’un air assassin ne pas m’écarter sur leur passage suant. Je m’engouffre finalement dans le parc, j’ai envie d’entendre le bruit des graviers sous mes pas et de sentir le soleil sur ma peau. Je revois en rêve tous les souvenirs qui me rattachent à cet endroit, les ballades, les joints fumés en douce, ma main qui s’égare sous la jupe d’une copine lointaine. Je m’amuse à penser que les moments que j’ai vécu avec quelqu’un sont si rares dans ma vie et pourtant ce sont les seuls dont je parvienne à me souvenir au final, comme si leur évidente valeur s’imposait à moi grâce à mon travail de mémoire.
Fleur est la première à avoir posé les bonnes questions naturellement. J’ai voulu y voir un signe, une évidence du fait qu’on était fait l’un pour l’autre et qu’on passerait le reste de notre vie ensemble. Je marche derrière mes potes mais je marche au même niveau que la fille avec qui je sors ; je la regarde marcher à côté de moi, prendre mon bras, passer devant pour me montrer un truc, s’arrêter derrière moi quand elle cherche quelque chose dans son sac à main. Ces infimes détails d’une vie me suffisent. Je n’ai pas besoin d’autre chose. La simple présence, lorsqu’elle s’accompagne d’une affection sincère, de la femme qui partage ma vie suffit à combler tous mes désirs. Je n’ai jamais cherché le grand, les paillettes, l’inutile. Mais il faut qu’elle soit là, pas par erreur mais par choix. Un choix qui est à elle, qu’elle fait en connaissance de cause et qu’elle assume.
Fleur n’a jamais voulu faire ce choix. Non pas qu’elle ait fuit ou laissé le doute s’insinuer. Elle me l’a toujours dit, on en a souvent discuté ensemble. J’ai tout tenté pour la faire changer d’avis mais c’était une cause perdue depuis le départ. Alors je me suis aveuglé. J’ai donné à des phrases sans importance des valeurs de serment, j’ai octroyé à des gestes anodins des sous-entendus d’engagement pour la vie. Celle-ci m’a rattrapé bien sûr ; lorsque j’ai forcé, en douceur certes mais c’était cela dont il s’agissait, Fleur à faire un choix, elle est partie sans demander son reste. Simple, évident, clair. Et je suis resté seul, plus fortement que jamais. Je n’avais pas encore réalisé à l’époque le formidable cadeau qu’elle me faisait.
Je suis place Vavin en quelques pas supplémentaires. Le beau temps, si rare pour la saison, a attiré tous les Parisiens du quartier dehors. Les restaurants bourdonnent d’activité et les terrasses de café ne désemplissent pas. Dans toute cette cohue, je n’arrive pas à discerner qui que ce soit. L’appréhension de la rencontre revient d’un coup ; sorti de la transe que ma marche inaltérable m’offrait, je me retrouve tout nu au milieu de la foule, dans l’expectative du moindre signal familier. Je me croirai à un entretien d’embauche ou au premier rendez-vous avec une nana. Des yeux, je cherche un visage, une silhouette, un blouson, une coupe de cheveux. Rien. La perception visuelle n’a jamais été mon fort. Tournant en rond, piétinant sur place, je m’énerve comme d’habitude. Je décide de bouger, de faire le tour de la place. En mouvement, je suis bien.
« Damien ! »
Je m’arrête. Je reconnais cette voix, je ne les oublie jamais. Avant la moindre image, des sensations reviennent à ma mémoire, des moments de contact avec celui à qui appartient cette voix, des mains qui se serrent ou se tapent l’une dans l’autre pour se dire bonjour. Je me souviens d’un rire forcé de temps à autre, d’un regard troublé malgré les apparences, des grands gestes des bras pour insuffler un peu d’ampleur à des évènements sans gloire. Un visage, vague se forme dans ma tête et, enfin, un nom. Abel.
Je me sens rougir, les émotions qui attendaient sagement ce moment pour brusquement s’emballer d’un coup. Impossible de les contenir avec des pauvres raisonnements et des injonctions intérieures. Je prends les émotions de plein fouet, je ne cherche plus à les éviter ou les combattre. Elles font partie de moi, je suis comme ça et c’est comme ça que je veux être.
J’avance vers la table où il est assis. Je suis encore plus surpris de découvrir Fleur assise à côté de lui, visiblement émue elle aussi. J’avais fini par oublier qu’ils étaient amis au départ. Lorsqu’on est sorti ensemble elle et moi, j’ai voulu en faire ma copine de manière exclusive, couper tous les ponts affectifs qu’elle avait avec les autres pour être le seul objet de son affection. Je dois dire que j’ai fait ce qu’il fallait pour que ça fonctionne. Jusqu’à notre rupture bien sûr.
La surprise de voir Fleur ici ne parvient à occulter la métamorphose que je lis sur le visage d’Abel. Moi qui pensais pouvoir arriver comme celui qui avait tant évolué, je découvre un homme nouveau, en tout cas très différent de celui que j’ai laissé derrière moi. Bien sûr, en apparence, rien n’a changé. Mais il y a une force dans son regard, une volonté farouche de m’affronter de face qu’il n’a jamais eu.
« Salut Abel. »
« Salut Damien. »
La douceur que j’ai mis dans ma voix s’est heurtée à l’âpreté de la sienne. J’entends le son qu’il met dans ses concerts lorsqu’il est suffisamment ivre pour se mettre à chanter, ce son rocailleux et guttural qui est pour moi la marque de son vrai visage. Il en faudra cependant plus pour chanceler. Je tourne la tête vers Fleur qui a repris le dessus sur l’appréhension et se lève pour me faire la bise.
Si proche de moi, je sens son parfum, j’imagine le goût de sa peau et de sa salive, j’ai envie qu’elle soit encore à moi. Un élan irrépressible me donne envie de la prendre dans mes bras, élan que sa gestuelle vient briser. Par des petits gestes simples, elle me fait comprendre immédiatement qu’elle n’est plus à moi. J’en prends note, je me renfrogne mais j’accepte. Entre la résolution d’Abel et ma dépendance physique aux caresses de Fleur, je me dis que c’est pas vraiment gagné pour m’en sortir.
Je m’assois, je les regarde, si proche de moi et pourtant si loin. Je vois leurs regards, j’entends le son de leurs voix, je regarde leurs gestes mais il y a plus que ça, il y a cette connexion neurale qui se fait entre les gens qui se font confiance et qui n’est pas là. À un mètre de distance, nous sommes sur deux planètes différentes. Je me demande si c’est le cas pour eux deux. La facilité avec laquelle ils traversent l’existence est-elle feinte ou sincère ? Ressentent-ils cet attachement l’un envers l’autre, cette fidélité et loyauté au groupe que j’ai tellement fait mine d’avoir mais que je n’ai jamais ressenti ?
« Ça va ? »
« Ça va. »
C’est idiot, je n’ai rien d’autre à dire. Je n’ai, de toutes les manières, jamais parlé de moi. Il va bien falloir pourtant que j’explique au moins un peu pourquoi je suis parti et pourquoi j’ai tenu à les revoir, eux et personne d’autre.
« Alors Damien, qu’est ce que tu deviens ? »
C’est elle qui parle, bien sûr. Elle n’a jamais aimé les silences.
« Je ne sais pas. J’ai pas encore décidé. C’est le problème quand on remet tout à plat, il faut déterminer après coup dans quelle direction tu veux repartir. »
« Mais…tu vas quand même nous dire ? »
« Vous dire quoi… »
J’ai failli l’appeler « ma chérie ». Bon sang, à trop utiliser ce surnom d’amoureux, j’ai perdu l’habitude d’utiliser son prénom. Il va falloir faire attention.
« Je sais pas… »
Ha, enfin la voix grave revient à la charge.
« …nous dire pourquoi t’as disparu du jour au lendemain. Comme ça. Sans un mot d’explication. »
« Ce qui te gêne Abel c’est que je sois parti ou c’est que je t’ai laissé derrière ? »
Je regarde Fleur en coin, je la vois perdue. Elle ne s’attendait pas à ça ; moi oui, c’est pour ça que je voulais voir Abel seul. Mais il a choisi de la prendre avec lui pour me vaincre. Il connaît mes faiblesses mieux que personne et il va se battre avec toutes ses armes, loyales ou pas. Peu importe, le connaissant, je m’attendais à un coup tordu.
« Ce qui me gêne c’est que mon pote se barre d’un coup sans le moindre égard pour moi. »
« Abel… »
J’ai vu son visage tiquer alors qu’elle tente de le calmer. Il avait prévu qu’elle me perturberait çà oui, mais il n’avait pas vu qu’elle pourrait se retourner contre lui. Il se ressaisit vite cependant.
« Je veux comprendre pourquoi t’es parti. »
« Parce que j’en avais envie. »
« Mais encore ? »
« Je suis pas sûr d’avoir envie d’en dire plus. Je suis parti, c’est tout. C’est mon choix, j’ai rien à justifier. »
« On est potes bordel ! »
« Et alors ? Quels droits ça te donne sur moi ? Quel devoir j’ai de te prévenir de mes décisions, fusse de disparaître du jour au lendemain. »
Je crois que l’indolence que je mets dans ma voix le met hors de lui. Il faut que je garde ça en tête.
« Non mais vous allez arrêter, oui. On dirait deux gosses de huit ans. »
La pauvre, elle ne se rend pas compte de ce qui est en train de se jouer. C’est dans chaque couple, chaque groupe, chaque relation établie, ce rapport hiérarchique, cette inégalité structurelle qui fait apparaître un dominant et un dominé. Pour lui comme pour moi, c’est maintenant que ça se joue. Son but n’a jamais été de comprendre ou de recoller les morceaux mais de me faire reconnaître sa douleur à lui, me faire plier à sa loi. Mon but à moi c’est de tout prendre de face et de tenir sans lâcher la bride de la violence.
« Tu sais Damien, on s’est beaucoup inquiété pour toi. »
« Mais ça tu t’en fous probablement non ? »
« Abel… »
« Parlons franchement Abel, tu veux que je m’excuse ? »
« Oui. »
« Tu veux que je fasse ce qu’on fait dans ces cas-là, c'est-à-dire demander pardon et expliquer calmement avec des mots sages pourquoi je suis parti, pardon pourquoi j’ai fui plutôt que d’affronter mes problèmes en face. Tu veux m’entendre dire que fondamentalement c’est ton point de vue de l’histoire qui est le bon, que je fasse abstraction de mon ressenti, l’important étant que j’admette que tu as raison ? »
Il hésite ; il ne s’attendait pas à ce que ça vienne si vite. Je pense que mon sourire n’est pas pour le rassurer. Heureusement qu’il ne voit pas mes mains, rivées à la table du café, trembler comme des feuilles.
« Et bien mon vieux tes excuses tu vas pouvoir les attendre longtemps. »
« Mais enfin Damien, t’es dingue ! »
« Tu peux mettre le maquillage que tu veux là-dessus Abel, je sais ce que tu es en train de faire. Et j’ai eu bien trop de plaisir à casser tout ce qui nous reliait pour avoir des remords maintenant. »
Je le vois ouvrir les yeux plus grand. Il ne s’attendait pas à ce que ça prenne cette forme-là, aussi brute. Peut-être que j’y suis allé trop fort, que j’ai mal vu, mal compris. Un moment, l’envie de revenir sur tout ce que j’ai dit me prend, je veux bifurquer, renoncer, arrêter de me battre. Mais ça serait l’acte le moins sincère que je puisse accomplir. Je suis fier de lui, de ce qu’il est devenu depuis que je ne suis plus là pour le rabaisser sans cesse, l’embrigader dans un carcan qu’il subit jour après jour. Lui aussi s’est libéré de moi en un sens. Il faut regarder les choses en face, nous somme devenus néfastes l’un pour l’autre. Reste à couper le lien historique qui nous uni pour que la métamorphose soit complète.
Je le vois se lever ; un moment j’ai peur qu’il ait envie de me tabasser. Il en est capable, il n’a jamais pris sa force au sérieux mais il est beaucoup plus fort qu’il ne l’imagine. La discussion est finie entre nous, il le sait. Il n’y a plus d’enjeux de victoire et d’orgueil à jouer entre nous. Il prend sa veste et part sans un mot. J’ai vu la tristesse sur son visage, le soulagement aussi.
Je reste avec Fleur qui a perdu son visage de circonstance de jeune fille très étonnée de l’imbécillité des garçons. Elle me regarde, sans agressivité. Je la regarde, je lui souris. Je sens qu’elle se demande un peu ce qu’elle est cens faire dans ces cas-là. Pour la première fois dans notre relation, c’est moi qui prends les devants.
« Merci, Fleur. »
« Merci de quoi ? »
« Merci de m’avoir dit non. »
Je la vois sourire ; elle pense que je moque d’elle.
« Je vais mieux depuis que tu m’as quitté tu sais. Il m’a fallu cette séparation pour voir à quel point je t’avais cloisonné, enfermée dans un couple dont tu ne voulais pas. »
« Je ne sais pas quoi dire Damien. Je suis pas sûr que tu ailles vraiment mieux tu sais… »
Elle sourit maintenant, elle a repris la main. Il faut dire qu’elle sait y faire avec moi.
« Si Fleur, tu ne sais pas à quel point. Ça commence avec une grosse phase de remise à plat où tu casses tout ce qui t’entoures mais je te jure, ça me fait du bien. C’est pas facile, contrairement à ce qu’on croit, mais je suis plus heureux que je l’ai jamais été. »
« Ha. Et elle s’appelle comment ? »
Je rigole de bon cœur. C’est vrai que sans Fio je n’en mènerai pas large aujourd’hui. Mais même sans elle, ce que j’ai dit est vrai.
« Je vais y aller, Fleur. »
« Ça me fait bizarre quand tu m’appelles par mo, prénom…ça sonne faux ».
« J’ai aucun surnom qui me vienne en tête…autre que ceux que je te donnais quand on sortait ensemble. Mais ça serait déplacé. »
« Toujours ta bonne éducation… »
« Non, c’est plus que j’aurai l’impression de trahir la confiance de ma copine. »
« Qu’est ce qu’elle en saura ? »
« Quand elle me verra, elle saura, je t’assure. »
Je me lève ; avec Fleur aussi c’est fini. Elle a bien tenté de reprendre la main sur moi par le biais des sentiments mais elle n’y est pas plus parvenue qu’Abel avant. On se fait la bise, s’échange des mots de circonstance, se quitte sur un salut distant de la main. Je me retrouve seul, pour de vrai. Je me mets mes écouteurs, je commence à marcher. Je pense à celle qui m’attend loin là-bas et que je vais rejoindre. Je pense à tous ceux que je quitte aujourd’hui, ce choix d’un avenir autre que j’ai fait. Je suis revenu pour ça, pour savoir ce que je quittais, le prix de ce nouveau départ que je prends aujourd’hui. À nouveau, l’image de Fio apparaît dans mon esprit. Je crois que j’ai trouvé quelqu’un à qui j’ai envie de parler.

mercredi 5 mai 2010

Il - 08 - Eux (2)




            
           
            Le réveil prend la forme d’une main qui tressaille dans les draps. La conscience du toucher au bout de ses doigts lui apporte la certitude qu’elle ne dort plus. Ses yeux mi-clos cherchent par réflexe une forme couleur chair mais l’obscurité de sa chambre ajoutée à sa myopie naturelle ne lui amène aucune accroche visuelle. Impatiente de retrouver le contact chaud de sa peau, elle étend son bras, cherchant de la main ce corps désormais familier qui lui dit sans un mot qu'elle est belle et qu'il la désire, la protège. Sa main ne rencontre aucun obstacle. Le bras cherche maintenant de manière plus vive dans le lit, provoquant le froissement des draps.
"Je suis là."
            Dans cet espace sombre où Fiorella ne voit presque rien, la chaleur et la douceur de sa voix l'envahissent ; elle y entend toute sa compréhension de son geste à elle, son besoin de la rassurer. Elle sait maintenant où il est, assis sur le rebord du lit. Avec un grognement de plaisir retrouvé, elle se décale de son côté, lance à nouveau son bras au ralenti ; ce coup-ci, sa main rentre en contact avec sa peau. Fiorella se met à enserrer, caresser, palper le bout de lui qu'elle a attrapé. Elle fait courir ses doigts sur la peau nue, devine le bas de son dos, descend sur le haut de ses fesses qu'elle ne peut pas agripper complètement, remonte le long de sa colonne vertébrale comme une araignée le long d'un mur. Elle sent les poils qui se hérissent sur son passage, la tension dans son corps à lui qui s'offre à ses caresses puis la chair de poule qui le balaye tout entier, d'un coup. Elle ne peut s'empêcher de rire doucement tant elle le sent à l'affût, avide d'être caressé, cajolé. Elle sait aussi combien ces petits gestes viennent l'un après l'autre se graver dans sa mémoire.
"Continue."
            Sa voix a résonné comme une prière. Elle rit à nouveau du sérieux qu'il place dans cet instant, ce moment qui leur est exclusif et qui a pour lui une grande signification. La main de Fiorella monte jusqu'au coup, gratte la nuque du bout des ongles, provoquant une nouvelle vague de chair de poule. Imperceptiblement, elle prend conscience du rapport de force qui vient de s'inverser entre eux, elle qui cherchait il y a quelques minutes encore sa présence, avide de son contact. Maintenant, c'est lui qui est en demande de cette liaison épidermique, probablement bien plus qu'elle au réveil. L'envie d'en abuser la saisi, elle imagine le faire plier, supplier. Mais l’idée lui semble absurde : elle ne veut que rendre sans arrière-pensée un peu de la tendresse qu’il lui a prodigué ces derniers jours. Ce serait en outre la pire des manières de vouloir le dominer : il ne marche pas à la contrainte, elle le sait très bien. Tenter de créer un rapport hiérarchique entre elle et lui ne l'amènerait qu'à combattre et le perdre immédiatement.
            Lentement, la main de la jeune femme redescend le long du dos, caresse du bout des doigts les imperfections de la peau, les poils rares qu’elle trouve, les rondeurs des muscles tendus. Elle souffle sur sa nuque, la chair de poule lui envoie une onde de chaleur en retour. Dieu, qu’il est sensible au froid. Elle veut donner, sans but et sans stratégie, mais en retour elle le veut lui ; elle veut ce dos qu’elle fait frissonner, cette nuque offerte, ces bras qui la serrent la nuit, ces doigts qui la caressent et rentrent en elle, cette langue qui lèche sa peau dans ses recoins les plus intimes, ce sexe qui la fait jouir comme aucun autre avant, son beau visage à embrasser.
« Qu’est-ce que tu fais ? »
« Chut…j’apprends. »
« Tu apprends quoi ? »
« À communiquer avec tes mots à toi. J’apprends ton langage. »
« Tu serais bien la première. »
« Pour qui tu me prends, Dr Strange? »
D’instinct, elle l’entoure de ses bras, fait attention à ne pas poser son corps sur les bleus encore vifs qu’il a sur le corps. Elle prend le temps de bien caler son corps contre lui, de poser chaque bout de peau, répartir son poids. Fiorella constate qu’il n’a dans ce moment que de la tendresse et aucune tension sexuelle. Il faut dire que leurs corps sont enfin rassasiés après deux semaines de vie à deux ; ils n’en sont plus comme aux premiers jours à se réveiller mutuellement la nuit pour faire l’amour tant l’envie d’être l'un dans l’autre les prenait. Elle entend des expirations plaintives contenues à chaque fois qu’elle appuie là où ça lui fait mal. Systématiquement, elle dépose un léger baiser sur sa joue gauche, en guise d’excuse. Enfin, elle est en place. Son pouce vient nonchalamment gratter la barbe de son homme, son homme à elle et elle seule. Il est à moi. Il est à moi et il aime ça.
« Ça te plaît quand je me donne à toi, hein ? »
            Elle rougit, prise de court par cette lucidité qu’il a eu de ses pensées intimes. Elle pense une seconde les refouler par honte mais se ravise. Elle se souvient de tous les connards qu’elle a croisé et qui étaient juste bon à coucher avec elle pour aller après raconter à leurs potes sur quel partie de son corps il avait éjaculé. Lui avait ce respect, presque une vénération de son corps et de son identité à elle ; jamais il ne prendrait avantage de ce qu’elle choisirait de livrer, des secrets excitants qu’elle voulait expérimenter. La confiance sage qu’il établissait donnait envie à Fiorella de briser tous les interdits. Parce qu’elle a ce lien de confiance, aussi tacite que puissant, elle a envie de dépasser ses appréhensions, de donner corps à ses fantasmes, s’autoriser à jouir dans ses bras.
« J’aime quand je sais tu es à moi, que c’est moi que tu préfères et que tu choisis entre toutes les autres. »
Il a aimé cette réponse, elle en est sûre. Pendant un mois, elle a n’a eu d’yeux que pour lui, ce petit cobaye impudique qui passait son temps dans la machine IRM de l’université. Initialement, il s’agissait de reprendre les travaux de Goleman sur les connexions neurales entre individus ; lui et le chef neurologue Grisha Koroyev allaient être amenés à se côtoyer continuellement durant un mois. Ce duo improbable, sans attaches émotionnelles préalables, était le sujet d’étude parfait. Fio’ allait voir apparaître, croître et s’établir les précieuses connexions sur des individus qui n’auraient aucun moyen de se soustraire à la compagnie de l’autre.
Mais l’étude ne s’était pas tout à fait déroulée comme Fiorella l’avait imaginée. Elle s’est mise à l’observer, à connaître chaque recoin de son corps, chaque parcelle de sa peau. Sans qu’elle puisse véritablement déterminer pourquoi, les attitudes de Damien Larcher et Grisha Koroyev s’étaient en outre emballées l’un envers l’autre. À la faveur de leur premier passage dans la salle à IRM, une connivence insoupçonnable, fulgurante avait jailli entre les deux hommes. Son seul travail étant d’observer, Fio’ avait vu leurs gestes se synchroniser, le chercheur et le cobaye se passer de paroles pour dialoguer, l’un et l’autre se comprendre pleinement malgré leurs langues différentes. En dépit des maigres rudiments de français de Grisha, pas une seule fois il n’avait fait répéter son sujet de test lorsque celui-ci lui racontait son ressenti dans la machine IRM, pas plus que Damien n’avait besoin qu’on décrypte pour lui l’horrible dialecte anglais teinté d’accent russe du neurologue.
De mémoire, seuls de très rares cas entre des musiciens de musique classique avaient une telle connexion neurale. Comme le violoncelliste et le pianiste qu’elle avait pu observer, capables d’improviser en même temps sans aucune faute d’accord, le tout en jouant dos à dos, Grisha et Damien se comprenaient par le biais du moindre signe extérieur. Le plus petit regard, un raclement de gorge, un blocage dans un muscle, une raideur, un ton de voix qui change… tous ces stimuli infimes étaient autant de portes ouvertes vers leurs compréhensions et leurs intimités respectives. Le pire dans tout ça, c’était le naturel le plus écrasant, le plus simple et évident de leur communion neurale. Contrairement à ce qu’elle avait cru, il n’y avait eu aucune gradation dans cette liaison psychique. Et ce n’est qu’au bout d’un bon mois, quelques jours avant l’altercation entre Walsh et Koroyev qu’elle s’était rendu compte à quel point elle était jalouse de cette relation singulière.
Sans s’en rendre compte, Fiorella s’était mise à se perdre dans la contemplation de ce cobaye à la volonté inflexible. Elle regardait les changements dans son corps, les imperfections çà et là ; les détails que si peu devaient connaître, elle se les était appropriés un à un. Jusqu’à ce que, petit bout par petit bout, elle ait eu envie de lui tout entier, lui qui ne la voyait même pas. Tellement centré sur son but, Damien n’avait pas de temps à accorder au reste de l’humanité. Sa connexion surprenante avec Grisha était en ce sens purement accidentelle ; on pouvait même y greffer une finalité utilitariste : le français avait probablement besoin du russe pour obtenir ce qu’il voulait.
« Arrête. »
« Arrête quoi ? »
« Arrête ça, de flipper toute seule. »
Elle se colle un peu plus contre lui, pense aux probabilités qu’il ait mis le doigt sur ce qui la taraude sans que le moindre signe extérieur explicite ne l’en informe. Elle se demande combien de temps il va falloir pour mettre au clair cette si délicate alchimie, rationaliser cet axiome psychique des rapports humains pour lesquels il a tant de facilités.
« Je pensais à avant. »
« Avant qu’on soit ensemble ? »
« Oui. »
            Il a un petit rire, comme si l’évocation de cette période ramenait à lui des sensations empreintes de nostalgie.
« Tu m’as beaucoup regardé quand j’étais dans la machine. J’entendais ton stylo courir sur ta feuille de notes dès que je parlais à Grisha. »
            Fiorella émet un petit soufflement joyeux. En fait il avait toujours été conscient de sa présence à elle.
« Je me demandais quand on a commencé à se comprendre comme ça nous aussi. »
« Comme le ruskof et moi ? Ben au moment où tu es venu me parler dans le bar. Au moment où tu m’as demandé si tu pouvais t’asseoir. Je suis sûr que je t’aurai parlé comme je l’ai fait sinon. »
« Si tôt, tu es sûr ? »
« Certain. À la façon dont tu m’as regardé, j’ai su qu’on sortirait ensemble, que je te plaisais et que tu voulais de moi. J’aurai pu t’embrasser tout de suite, ça n’aurait rien changé. »
« Je t’aurai pas laissé faire ! »
« Non, probablement pas ! T’en avais autant envie que moi mais tu te serais offusquée par peur du regard des autres. »
            Elle ne répond rien, essaye de se souvenir de ce qui s’est passé entre eux cette après-midi-là, pourquoi elle l’a suivi dehors, s’est décidée à rentrer dans le bar lorsque Grisha Koroyev en est ressorti. Elle était rentrée comme dans un rêve, le corps aphone, presque en ayant l’impression de vivre la vie de quelqu’un d’autre. Face à lui, toutes les phrases qu’elle avait préparées s’étaient volatilisées pour laisser placer à un dialogue, un jeu de dupe entre eux ; ils avaient su à la façon dont ils avaient posé les yeux l’un sur l’autre qu’ils s’appréciaient, se désiraient. Mais leur conversation avait amené quelque chose de plus, de plus profond : ils étaient faits l'un pour l’autre, ils étaient compatibles.
            Ce dernier test passé, il ne restait qu’à mettre les formes, laisser le cours de choses aller de lui-même. Ils avaient fini par s’embrasser dehors après une longue hésitation de sa part. En un rien de temps, ils étaient dans la chambre de Fio’, à faire l’amour dans un abandon complet. Ils n’avaient repris contact avec l’extérieur, le vrai monde, qu’après trois jours de câlins, de jouissance et de découverte de leur corps.
            Le retour à la normale avait d’ailleurs failli très mal tourner : alors qu’ils étaient partis prendre des nouvelles de Grisha, ils s’étaient fait coincer par les potes des Boot Camp de Ron Walsh. Elle se souvient dans un frisson de la peur qui a été la sienne lorsqu’elle les a vus tous les quatre, ces grands types aux têtes d’imbéciles brutaux, désireux de venger leur camarade. En une seconde, ils se sont décidés à se jeter sur Damien et elle. Fio’ se souvient de la métamorphose de leur visage, la joie perverse de la douleur à venir qu’ils allaient leur infliger. Un froid glaçant s’était répandu en elle à ce moment-là, la faisant se rétracter sur elle-même dans un geste de réflexe pour protéger ses organes vitaux.
Un coup d’œil affolé, mais pourtant plein d’espoir, porté à Damien lui montre qu’il est dans le même état qu’elle, peut-être pire. Incapable de détourner les yeux de lui, le seul à pouvoir la protéger dans ce moment de conflit violent, elle le voit s’affaisser, comme rentrer en lui. La peur continue d’envahir Fiorella qui reporte son regard sur les quatre types lui montre toute la distance qu’ils ont parcourue. À nouveau, tout dans leur démarche lui annonce le terrible constat : eux sont les chasseurs, elle et Daien les proies.
            Alors qu’elle reprend conscience de son corps, que sa volonté de fuir, probablement mue par son instinct de survie, reprend le dessus, Fio’ sent clairement une entrave au niveau de son torse. Elle baisse les yeux et voit le bras de Damien qu’il a placé là depuis le début. Malgré la peur qui est la sienne son premier geste a été de placer cette protection, aussi dérisoire soit-elle, entre Fiorella et eux. Puis c’est une expiration bizarre qu’elle entend siffler à côté d’elle, presque un feulement qui vient de la bouche de Damien. Elle le regarde à nouveau et voit tout le changement qui s’est opéré en lui. Il n’est plus écrasé par la peur, son regard a changé, son intention aussi. Comme si, dos au mur, il était allé chercher en lui autre chose, cette chose qu’il venait de faire sortir et dont il s’était rempli pour faire face aux quatre types.
            Eux n’ont pas vu le changement. Le premier mec qui ouvre la bouche dans une attitude de victoire totale n’a pas le temps parler. Le pied de Damien se lance dans son tibia à pleine puissance, lui coupant la parole. La douleur, le fait se pencher en avant, pile à la bonne hauteur pour que le coup de poing vienne s’écraser sur son nez. Celui-ci éclate comme une tomate dans un craquement aigu. L’offensive subite de Damien vient balayer d’un coup l’ardeur des quatre militaires en formation. Il en profite pour se jeter sur eux sans hésitation.
            La suite est un chaos indescriptible qui semble durer des heures. Des coups maladroits et bien mois précis que les premiers échangés partent de part et d’autre. Les muscles et l’endurance se mettent à prévaloir sur la coordination et la technique. Lorsque Damien tombe à terre, les trois autres sont couverts d’ecchymoses. Un des types ramasse son pote au nez explosé, un autre part sans demander son reste ; le dernier manque de détaler, se retourne, s’élance et décocher un coup de pied rageur dans la mâchoire de Damien. Il arme sa jambe à nouveau pour frapper encore quand un choc violent, à l’oreille, le stoppe net. Fiorella ne cherche pas à comprendre et lui remet un autre coup au même endroit de toutes ses forces.
Perdu devant l’assaut de ce nouvelle assaillant et du fait que c’est une femme, le grand type hésite une seconde, capte des bruits de voix qui se rapprochent maintenant clairement et tourne les talons. Le bruit de ses rangers qui tapent en cadence sur le sol envahit le couloir de l’université et résonne dans les oreilles de Fio’ dont le rythme cardiaque endiablé à fait rougir tout son visage. Elle regarde Damien au sol, le visage en sang, la marque de la chaussure de son assaillant imprimé sur la mâchoire.
Elle est de retour dans sa chambre, à l’instant présent. Le souvenir de leur agression s’estompe un peu plus chaque jour dans leur mémoire. Mais Fio’ se souvient de la peur, du regard de prédateur des quatre types, du bras de son homme qui la protège. D’instinct, elle est venue caresser le bas de la joue sur laquelle Damien porte encore les traces de son combat.
« À quoi tu penses ? »
« Tu n’as pas deviné ? »
« Je devine pas tout, tu sais. »
Elle bascule lentement vers l’arrière, l’attire avec elle, fait reposer la tête de Damien sur son ventre. Fiorella griffe doucement la peau de son visage en longs cercles, sourit en le sentant de nouveau frissonner.
« Ça aurait plu à mon beau-père. »
« Quoi donc ? »
« Cette histoire d’agression à la fac. Il aurait dit un truc du genre « la vie, c’est quatre mecs qui veulent te tabasser. Le tout, c’est de savoir si tu leur casses la gueule toi ou si tu te fais défoncer. »
« Il est pragmatique ton beau-père… »
« Il est ukrainien, ça explique beaucoup de choses. »
            Elle devine son sourire, comme si cette évocation l’amenait à d’autres lieux, d’autres personnes au souvenir heureux.
« Mais il a raison. Au fond c’est ce que disait Grisha aussi : la vie c’est juste savoir qui tape sur qui. Tu peux mettre autant de morale et de bon sentiment que tu veux, au final c’est juste une succession de confrontations dans lesquelles il faut être plus fort que les mecs en face. »
« Ou avoir une nana qui met une torgnole à celui qui reste. »
« Ou avoir une nana qui sait taper, c’est vrai. »
« Et puis tu peux avoir des amis qui t’aident. »
« C’est vrai aussi. J’aurai aimé pouvoir te dire que j’en ai pas vu beaucoup voler à mon secours dernièrement mais Grisha m’a déjà sauvé la mise quand j’ai fait péter les plombs à Ron l’abruti. »
« Ça te gêne tant que ça de devoir dépendre des autres ? »
« Disons que j’ai du mal à faire confiance. »
            Le silence revient. Le temps n’est plus mesuré que par la caresse cyclique des ongles de Fio’ sur le visage de Damien.
« J’ai l’impression que tu pourrais rester comme ça toute la journée. »
« Toute la vie même, si je peux. »
« Mais il faut sortir à un moment, aller voir dehors, travailler, se nourrir. »
« Oui. »
            À nouveau le temps est suspendu dans la pièce sombre. Elle regarde le réveil près du lit, constate qu’il est à peine cinq heures du matin. C’est la douleur lancinante à la mâchoire qui a dû le réveiller, et elle avec lui.
« Ça ne te lasse pas ? »
« De quoi ? »
« De me caresser comme ça pendant des heures. »
« Ça te lasse toi ? »
« Non…non sûrement pas ! »
« Alors moi non plus. J’aime les certitudes que tu m’apportes, tu sais mon chéri. »
« C’est amusant, je crois que la dernière fille avec qui j’étais est partie à cause de ça… »
« La dernière n’a plus que ses yeux pour pleurer. »
« J’espère que non… »
            Les caresses marquent un temps sous l’effet de la surprise.
« Tu l’aimes encore ? »
« Je pense encore souvent à elle. Disons que j’y tiens toujours…comme une amie. »
« Si elle venait te chercher, tu repartirais avec elle ? »
« Non. »
             La force du ton de sa voix amène à Fio' la certitude qu’il y a déjà beaucoup pensé et qu’il a fait son choix. Il a dit la vérité, elle en est sûre.
« C’est marrant quand même…tu quittes tous tes amis mais tu tiens toujours à tes ex. »
« Ouais. »
            Il n’a rien d’autre à ajouter, il laisse cette constatation l’envahir et faire son chemin dans son esprit. La main de Fio’ arrête enfin ses tours délicats et retombe sur le lit. C’est à son tour de passer lentement ses mains sur les jambes qu’elle a enroulées autour de son corps.
« J’étais prêt à vivre seul tu sais…lorsque je t’ai rencontré. »
« Je ne suis pas sûre que tu sois fait pour vivre seul bien longtemps, mi corazon. »
            Il sourit, elle a sûrement raison.
« Mais je suis pas sûr d’être fait pour ce monde. »
« Je pense que la fatigue te fait dire n’importe quoi, chéri. »
            Il se lève brusquement, s’étire longuement, regarde par la fenêtre le jour qui se lève sur Cambridge.
« Et si on partait en Argentine, mi corazon ? »
            Elle a dit ça sur un ton un peu rêveur, comme un projet d’autant plus doux qu’il ne se réalisera jamais. Lui tend les bras qu’elle agrippe, la met debout face à lui, prend son visage dans ses mains.
« Et si on partait vraiment ? »

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