Ambiance musicale : Calvin Russel, Over The Rainbow Acoustic (album Unplugged)
J’ouvre les yeux. Tout est brouillé,
flou à l’extérieur ; je sens dans ma poitrine à la fois comme une immense
perte et une force chaude qui brûle en moi. C’est très perturbant. J’ai
conscience de sourire et de pleurer à la fois. Un bri strident, très irritant,
parvient de manière cyclique à mes oreilles. Puis vient la douleur, comme une
lame de fond qui me parcoure de pieds à la tête, me fait grimacer et pleurer,
s’arrête aux endroits où je suis le plus durement touchée. Je tente de bouger
une main mais le plus petit geste ravive ma souffrance, bloquant ma
respiration, me laissant paralysée.
J’ai mal au crane, mal aux yeux, mal
aux joues, mal aux lèvres, mal au nez, mal au bras, mal aux seins, mal aux
côtés, mal au ventre, mal aux jambes. Mais rien ne me meurtrit plus que la
perte indicible que je ressens en moi. Je ne sais pas ce que c’est, je n’en ai
aucun souvenir ; je sors d’un rêve terriblement beau mais auquel je ne
n’arrive pas à m’accrocher : tel un danseur moqueur, il me laisse
m’approcher de lui en souvenir avant de s’évaporer d’une pirouette avant que la
moindre image ne me parvienne. Mes larmes, de tristesse comme de frustration,
redoublent sur mes joues.
Le bruit cyclique qui irrite mes
oreilles se fait de plus en plus consistant. J’entends une porte qui s’ouvre en
fracas sans pouvoir tourner la tête pour voir qui arrive. Pour une raison que
je ne m’explique pas, j’espère que celui qui vient de rentrer là où je suis
allongée aura les cheveux bleus. Une forme massive se penche sur moi ; si
mes yeux n’ont pas encore la lucidité pour en saisir tous les traits, je vois
bien qu’il n’a pas la chevelure que j’espérais. Un autre personnage arrive à
mon chevet, j’entends des voix, je comprends ce qu’ils disent mais mon cerveau
est encore trop en berne pour donner un sens à tout ça.
Celui, ou celle, qui est arrivée en
dernier repart au pas de course. Je commence à y voir plus clair : l’homme
qui se tient à ma gauche est un grand type tout fin en blouse blanche, le
visage sévère mais plein de compassion. Je le vois tirer d’une poche un
mouchoir avec lequel il essuie mes larmes qui continuent de couler sur mes
joues. Je me rends compte qu’il me parle depuis un moment. Petit à petit, je
commence à comprendre ce qu’il me dit.
« …va
aller mademoiselle Hannigan. Ne vous en faîtes pas, vous êtes réveillée
maintenant. Vous comprenez ce que je dis, mademoiselle Hannigan ? »
« Vous n’avez pas de cheveux… »
Je coasse pauvrement cette phrase
qui m’arrache de nouvelles larmes. Des cheveux bleus, c’est tout ce dont je me
souviens de la sensation chaude qui m’a réveillé quelques instants auparavant.
Ne pas m’en souvenir, c’est me déposséder de ce que j’avais de plus précieux au
monde.
Mais mes larmes abondantes ne
découragent pas le brave médecin qui continue de les essuyer méthodiquement.
« C’est
un miracle que vous vous en soyez sortie vivante mademoiselle Hannigan. Entre
votre agression et la dose d’héroïne que vous avez prise…honnêtement, je ne
sais pas comment vous avez fait. »
« C’est grâce aux cheveux bleus. »
Ma réponse, dit du tac au tac mais
avec une voix éraillée, le fait sourire brièvement.
« Ça
ou autre chose. »
« Non.
Juste ça. »
Il reste un moment interdit.
« Comme
vous voudrez mademoiselle Hannigan. Je m’appelle Magnus Griggs, je suis le
docteur qui s’est occupé de vous depuis votre internement. »
« Magnus ? »
Ce nom ne m’est pas étranger mais il
semble voleter dans les brumes de mon esprit, comme les souvenirs que
j’essayais d’attraper à mon réveil.
« Oui,
Magnus. Vous êtes au King’s County Hospital Center. Ça fait deux semaines que
vous dormez. »
« Deux semaines ? C’est tout ? »
Il ne répond pas à ma question, qui
de toutes les manières ne semble pas avoir beaucoup de sens à ses yeux vu
l’expression de son visage, lorsque rentre un vieux monsieur à barbe grise, lui
aussi en tenue médicale. Juste derrière lui, je vois la petite forme qui
s’était enfuie de mon champ de vision à mon réveil, un tout jeune infirmier
visiblement. Le vieux monsieur s’approche de moi, un peu interloqué de me voir
éveillée.
« Et
bien, mademoiselle Hannigan, on peut dire que vous avez de la chance d’être
encore en vie. Je n’aurai jamais cru qu’une personne aussi frêle que vous, sans
offense, puisse sortir du coma après ce qui vous est arrivé. »
Je n’aime pas son ton, doctoral et impératif.
Pourtant, j’ai l’impression de le connaître. D’un coup, un prénom me vient aux
lèvres.
« Saül… »
« Ho !
Je vois que mon assistant, le docteur Griggs a déjà fait les
présentations. Je suis effectivement le docteur Saül Abramovitch. »
« Vous
étiez plus gentil dans mon rêve… »
« Je
vous demande pardon ? »
Il fait une moue perplexe, un peu
plus encore lorsque mes larmes se remettent à couler malgré moi.
« Elle
est dans cet état depuis son réveil, Abramovitch. », dit Magnus.
« Hum…choc
post-traumatique probablement. Faîtes lui faire les tests de mémoire et de
logique dès qu’elle sera en état, histoire de vérifier que son cerveau est bien
en état de marche. Après la dose d’héroïne qu’elle a prise, il est possible
qu’il y ait des effets secondaires graves sur… »
« Alice ! »
Je peux enfin tourner la tête vers
cette voix puissante qui vient du couloir. Là encore, elle n’appartient pas à
celui que j’attends, mais elle est familière et rassurante. Dans l’encadrement
de la porte, je vois un homme large d’épaule qui lutte vaillamment avec un
policier.
« Alice ! Mais laissez-moi passez putain de
merde! »
Un autre flic arrive au pas de
course, agrippant son collègue par l’épaule.
« C’est
bon Moses, il peut rentrer, c’est son oncle. »
Le policier s’arrête un moment, moment dont le type au
physique de lutteur profite pour s’extraire de leur poigne, passe outre la
rangée de médecin qu’il bouscule au passage, m’enserre dans ses bras aussi
doucement qu’il le peut.
« Alice…c’est
fini Alice, je suis là, je suis là. C’est moi Alice, c’est tonton William. »
William.
Ce nom résonne comme une lumière dorée dans ma tête. Je laisse les
mécanismes de ma mémoire suivre son chaud rayonnement qui m’aspire, m’emmène
jusqu’à une porte que je pousse du bout des doigts. D’un coup, tous les
souvenirs, réels et oniriques, se déversent dans mon esprit. Je me souviens de
tout. Je suis à la fois là, dans les bras de mon oncle, à New York, et dans ceux
de mon amant rêvé, Dream, qui me fait danser à côté du terrain de baseball du
Yankee Stadium. Je sens et les grosses mains pataudes de William et celles, autrement
tendres de mon bien-aimé aux cheveux bleus. Je repense à cette nuit où j’ai
décidé d’en finir et celle où Dream et moi avons fait l’amour pour la première
fois, la douleur et la drogue en opposition à la fusion de nos corps dans sa
chambre merveilleuse. Je me souviens des coups sur ma tête que fait pleuvoir
Steve, le dealer chez qui vit, en plein délire après qu’il ait avalé un mélange
de sa conception, et des caresses des mains de Dream sur mon visage. Je me
souviens de la douleur rendue extatique par la drogue, mon corps en morceaux,
ma conscience qui sombre de plus en plus jusqu’à ce que je passe la porte dans
l’autre sens, celui du rêve, celui d’un pays imaginaire où rien ne peut
m’atteindre, dans lequel Dream, mon amant chéri, me protège de tout et me fait
vivre milles aventures pleines de danger et d’incertitude. Je repense à tout ça
dans les bras de mon oncle.
Malgré la douleur, j’arrive
l’entourer de mon bras libre et lui tapoter gentiment le dos.
« Ça
va aller Will’, ne t’en fait pas. Tu étais très élégant en capitaine
pirate. »
Ma phrase le faire rire, plus
nerveusement que par joie. Il prend mon visage dans ses mains, constate
l’étendue des dégâts.
« Ma pauvre
chérie… »
« Ce
n’est que l’extérieur, Will’, à l’intérieur tout va bien. Tout va bien. »
Il hoche la tête, satisfait, même
s’il n’y croit pas une seconde. Le docteur Magnus Griggs en profite pour
prendre la parole.
« Nous
avons vous laisser un moment, je crois. Il sera nécessaire de faire un test
rapidement pour voir où mademoiselle Alice en est physiquement et dans combien
de temps elle pourra rentrer à la maison. »
« Merci
docteur, mais si Alice doit rentrer quelque part, ce ne sera sûrement pas chez
elle. », répond d’un ton lourd de sous-entendus William Hannigan.
« Je vous demande pardon ? »
« Rien.
Merci pour tout ce que vous avez fait pour elle. »
« Je
ne serais pas loin ; lorsque vous en aurez besoin, appuyez simplement sur
la sonnette à côté du lit. »
Les deux docteurs et le jeune infirmier
sortent d’un bloc de la chambre, me laissant seule avec William. Au prix d’un
profond effort, et de beaucoup de douleur, j’arrive à mettre ma main dans la
sienne. Je m’attarde sur son visage, constate la fatigue qui se lit sur son
visage, la tension nerveuse des derniers jours.
« Alors, comme ça j’étais un pirate ? »
Je hoche la tête ; c’est le
seul qui soit proche de l’être idéalisé que j’ai vu en rêve, le seul qui soit
fidèle à l’image que j’en ai eut dans ma rêverie avec Dream.
« Un
pirate fantôme. Tu étais très fort, presque autant que mon amant. »
« Ton
amant ? Tu avais un amant ? »
« Oui…Dream. »
Il me sourit, gêné de ne pas
comprendre, moi pauvrement qu’il ne saisisse pas.
« Pardon,
Will’. J’ai cru une brève seconde que…non, rien, ça n’a pas d’importance. Tu as
l’air fatigué. »
Il rigole de bon cœur, ma main
toujours dans la sienne.
« C’est
que tu m’en as fait voir de toutes les couleurs ces dernières semaines,
Alice : j’ai couru comme un lapin du Kansas à Knoxville. Ça…ça ne
s’est pas très bien passé là-bas, tu sais…chez toi. Puis je suis venu à
New York dès que possible lorsque j’ai appris que tu « étais là-bas. »
Je hoche la tête, compréhensive. Ça
n’a pas dû être simple pour lui.
« Tu
n’as pas pris ta carabine…quand tu es allé à la maison ? »
Il repart d’un grand rire qui
envahit la pièce, secouent ses épaules, son torse et lui tire des larmes des
yeux. Je sens que toute la tension, la rage et la haine sortent de lui en ce
moment.
« Ha
putain, tu me tues Alice…bien sûr que j’ai pris la Winchester, qu’est-ce que tu
crois ! Et je jure sur ma vie que si ça n’avait pas été mon connard
de neveu et mon salopard de frère j’aurai repeint leur baraque avec leurs
tripes ! »
La porte s’ouvre à ce moment-là, un
des deux policiers passant la tête dans la chambre sans se lever de sa chaise.
« C’est
un hôpital, monsieur, je vais vous demander de ne plus hurler comme ça. »
« Désolé,
officier », répond tout de suite William, trop heureux de constater que le
flic n’a visiblement pas compris ce qu’il venait de crier. Les deux se jaugent
du regard, le policier referme la porte.
« Où
j’en étais ? »
« Tu
es arrivé là-bas avec ton arme. »
« Ouais.
Heureusement, c’est sur ta mère que je suis tombé en premier ; je crois
que voir Debby tout de suite, ça m’a aidé à pas faire une grosse connerie. Après
tout, c’est elle qui a fini par lâcher le morceau. Ça a gueulé sévère, je peux
te l’assurer, mais pas autant que quand ton père est rentré du boulot. On s’est
battu, j’ai gagné comme d’habitude. Je…je l’ai pas vraiment loupé, si tu vois
ce que je veux dire. Je savais que cet enculé allait pas appeler les flics,
sachant pour Evan et toi, alors j’y suis pas allé de main morte. »
Il se passe la main sur le visage,
visiblement assailli par une myriade d’émotions qui le ramène en arrière. Il
reprend d’une voix très lasse.
« Bref,
j’étais un peu calmé et tout d’un coup très con de me retrouver avec mon frère
la gueule en sang sur le tapis du salon. Puis j’ai entendu du bruit dehors et
je suis sorti ; j’ai vu ton frère se planquer derrière la Buick et j’ai
compris qu’il était là depuis le début et qu’il était en train de comprendre ce
qui se passait. Tu aurais dû voir ça ! Je lui ai gueulé dessus depuis le
porche et il s’est mis à courir en beuglant comme une truie. J’ai tiré en
l’air, histoire de lui faire peur, et je lui ai couru après. Jésus, je sais que
je devrais pas dire ça mais ça m’a fait plaisir de voir la peur dans ses yeux
quand je l’ai rattrapé. J’ai manqué m’arrêter là, c’est aussi mon neveu tu
comprends, puis j’ai pensé à toi et je me suis juré de faire en sorte que ce
fils de pute, pardon pour ta maman, ne recommence jamais ce qu’il t’a fait.
J’ai vidé mon chargeur à vingt centimètres de sa tête, jusqu’à ce qu’il ne soit
plus qu’une espèce de vers de terre qui se replie sur lui-même, jusqu’à ce
qu’il se pisse dessus de peur. »
Il a fini avec un pauvre sourire
assez cynique. Il y a toujours de la rancœur dans ses yeux mais plus autant
qu’avant.
« Je
suis désolée, Will’. »
« Désolée ?
Tu te fous de moi, Alice ? »
« Non.
Ça…abime…ce genre de truc. Merci de tenir à moi Will’. C’est rare les gens qui
te veulent vraiment du bien et sont prêts à prendre des risques pour
toi. »
Il a un air vraiment comique
maintenant, la bouche ouverte, éberlué par ce que je viens de lui dire.
« Qu’est-ce
qui s’est passé après ? »
« Je
suis rentré, j’ai pris ma bagnole et je suis parti. J’ai trouvé un carnet à toi
dans ta chambre dans lequel il y avait les numéros de téléphone de tes amis. Je
t’ai cherché partout mais personne ne savait où tu étais partie. Puis je suis
tombé sur ce mec, Dan, ton dealer de Knoxville. J’ai été assez clair avec lui,
même si j’en menais pas large lorsqu’on s’est parlé ; bon Dieu, comment tu
as pu traîner avec ce genre de gus, Alice ? Rien qu’à voir sa gueule, je
savais qu’il aurait pas hésité à buter sa mère si ça avait pu lui ramener cinq
putain de dollars…Mais Dan a bien compris que j’allais pas lâcher le morceau et
que je pouvais lui amener un paquet d’emmerdes ; il m’a dit assez vite que
tu étais partie chez un pote à lui à New York. J’avais son téléphone mais pas
son adresse. Pendant dix jours je t’ai cherchée dans la plus grande ville du
pays sans pouvoir faire appel aux flics, pas après ce qui s’était passé chez
toi, sans succès. Et puis un jour je reçois un coup de fil de ta mère que la
police venait de prévenir de ton hospitalisation ici. Ça fait deux semaines que
je viens te voir tous les jours en attendant que tu te réveilles. »
Je serre aussi fort que je peux la
main de William puis je la pose sur ma poitrine ; j’essaye de ressentir la
sensation chaude que j’ai eu en me réveillant, celle qui venait effacer la
douleur, l’incertitude, la peur. Je reste comme ça un bon moment, à sentir
cette petite boule qui brûle en moi, un peu moins chaque seconde, qui disparaît
inexorablement. Dream est en train de partir. Il m’a offert le plus beau cadeau
du monde, sa propre vie, pour me permettre d’ouvrir les yeux à nouveau. Je me
réveille pour découvrir que rien n’a changé, tout ce monde qui me fait horreur
est toujours là, intact ; je suis la seule à me souvenir de ce qui s’est
passé dans mon rêve, il n’en reste déjà presque plus rien.
Je sais que sera la suite : je
vais oublier moi aussi. Toutes les choses merveilleuses qui me sont arrivées en
rêve seront dévorées par la mâchoire froide et implacable de la réalité. Je
serais rattrapée par la drogue, l’errance, mon frère qui m’a violée, mon père
qui l’a su et a choisi de protéger Evan, son préféré. J’ai soudain très envie
de me rendormir, pour toujours, restée perdue avec mes chimères, inatteignable
du reste du monde. Je ne vivrai jamais ce que j’ai vécu en rêve, ne retrouvait
jamais d’amant comme Dream, ici…il n’y a que la vie, morne et dure.
« Alice ? »
« Oui,
Will’ »
« Je
ne te poserai la question qu’une seule fois et c’est probablement pas très
malin de ma part de le faire maintenant vu que tu sors juste du coma
mais…qu’est-ce que tu vas faire vis-à-vis de ton père et de ton
frère ? »
Les mots sortent tous seuls de ma
bouche, inexorables.
« Je
ne sais pas Will’. Je crois que je m’en fous. »
Je le vois hocher la tête, les
lèvres pincées.
« Tu
as probablement mieux à faire qu’à perdre ton temps avec ces deux tocards,
c’est vrai. »
On reste un moment silencieux,
perdus dans nos souvenirs et nos expectatives pour la suite. Je vois ses mains
ramassées en poings qui se serrent sur ses cuisses.
« Alice…écoute
Alice, je n’ai pas la clef pour t’aider à aller mieux. Je sais que ton père t’a
toujours négligée, que pour lui il n’y a jamais eu que son fils, Evan. Je sais
quel mal de vivre te ronge Alice, depuis que tu es toute petite. Tu te souviens
des vacances que tu passais avec Dorothy et Melvin, à la ferme ? J’avais
toujours des remords à te laisser rentrer chez toi à la fin, j’aurais voulu que
ce soit possible que tu restes chez nous définitivement. Ce sont les seules
fois où je t’ai vue heureuse, petite et même plus tard. Je me fous que tu te
drogues, Alice, je me fous de ce que tu fais de ta vie, avec combien de mecs tu
couches, comment tu gagnes ou non ta vie. Mais ne repart plus Alice. »
« Repartir ? »
« Tu
comprends bien ce que je veux dire, ma chérie. Tu n’en réchapperas pas
cette fois-ci. Tu as eu beaucoup, beaucoup de chance cette fois-ci. J’ai pas
mal discuté avec le docteur Griggs pendant mes allers et venues ici, tu sais.
Personne dans son équipe ne pensait que tu te réveillerais. Ils ne savent pas
pourquoi les gens se réveillent un jour, ou pourquoi ils ne se réveillent pas,
mais tous m’ont dit que la volonté de vivre du malade était essentielle ;
ils ne le gueulent pas trop fort, tu comprends, ça touche un peu à la
superstition et puis ça vient abimer les certitudes de leur précieuse science,
mais ils me l’ont tous dit. Tu as trouvé…la force de revenir ce coup-ci, ne
tente pas le diable une nouvelle fois. Je t’en prie. Je peux péter les dents de
la moitié des gens du pays pour toi Alice, mais je ne peux pas te faire aimer
cette vie. Ça doit venir de toi. »
Je ne dis rien, ne bouge pas. Je
l’imagine se débattre avec les mots pour exprimer son impuissance à régler le
problème fondamental de mon existence, mon dégoût de ce monde, contre lequel il
ne peut rien. Je pense à Dream, ce qu’il m’a donné lorsque nous étions ensemble
chez lui, me demande ce que j’aurai à lui offrir s’il avait fait le chemin
inverse jusqu’ici, dans le monde réel. Il aurait aimé quelque chose de simple,
j’en suis sûre, de beau et de fragile à la fois, quelque chose d’inutile qui ne
soit un passage que vers la rêverie douce et agréable. Je ferme les yeux. Je
suis dans les champs de tournesol en fin de journée, un soir d’été, près de la
ferme de mon oncle. Du coin de l’œil, je vois mes cousins, Melvin et Dorothy
qui se courent après en jouant à cache-cache dans les grandes fleurs qui nous
dominent de leur hauteur infinie à nos yeux d’enfant. Je sens la chaleur du
soleil sur ma peau, entends les piaillements joyeux de mes cousins, me
concentre sur le vent qui fait jouer mes longs cheveux blonds. Oui, ça c’est un
moment qu’il aurait aimé.
Je tourne la tête vers mon oncle qui
se ronge les sangs sur la chaise à côté de mon lit. Dans ses yeux, je vois
l’espoir fou d’être parvenue à me raisonner, de m’entendre lui dire que j’ai
enfin envie de cette vie-là, que je serais sage et heureuse. Je lui souris.
« Je
peux rentrer avec toi, Will’ ? Au Kansas ? »
Je suis sorti de l’hôpital ce matin.
Je marche avec des béquilles, ce qui me fait un mal de chien aux côtes mais je
n’en pouvais plus de rester allongée toute la journée. Nous avons pris avec
Will’ sa grosse Ranger Rover qui sent le chien pour rentrer dans Manhattan,
sommes passés sur Sullivan Street afin que je vérifie qu’aucune grande maison
au style anglais n’a jamais existée à l’endroit où je situais la demeure de
Dream. Puis nous sommes montés au nord de la ville, jusqu’au Yankee Stadium.
J’ai acheté un briquet et un paquet de cigarettes pour plus de quatorze dollars,
ce qui a fait encore plus hurler Will’ que lorsqu’il a payé la note de
l’hôpital pour la méthadone et les béquilles. Le stade était fermé au public
mais je crois que la vision de mon visage tuméfié a fini par avoir le cœur du
gardien qui a accepté de nous faire rentrer quelques instants. J’ai demandé à
mon oncle de me laisser seule un moment, ce qu’il a fait non sans crainte.
Je suis là, face à la pelouse du
terrain de baseball, parfaitement identique à mon souvenir de cette nuit où
nous avons dansé avec Dream avant le début de la guerre. J’allume une
cigarette, repense à son monologue intérieur sur Dieu qui voit la fumée monter
jusqu’au ciel. La bouffée me fait tourner la tête, comme à chaque fois que je
fume après une longue abstinence de tabac. Brusquement, je nous vois, dans les
bras l’un de l’autre, esquisser des mouvements de danse fluides et gracieux
alors qu’il chante à mon oreille. Je crois que nous n’avons jamais été aussi
heureux. La vision disparaît, aussi soudainement qu’elle était apparue. Les
premiers jours, j’étais infiniment triste à chaque fois que je perdais ces
images de mon rêve qui rejaillissent parfois à la surface. Puis j’ai compris
qu’elles n’étaient pas perdues à jamais, que la sensation chaude dans ma
poitrine, dernier souvenir de l’homme que j’aime, fût-ce en rêve, ne
s’éteindrait jamais vraiment. Dream est avec moi, tant que je me souviens de
lui.
Je tire une nouvelle bouffée de
cigarette, recrache la fumée en direction du ciel, la regarde voleter
lorsqu’elle s’élève dans les airs.
« Je pars aujourd’hui, Dream.
Mon oncle William va m’accueillir chez lui quelque temps, je ne sais pas encore
combien. C’est dur de reprendre une vie normale après toi, de refaire des
projets, d’avoir un but. Tu te souviens de notre discussion juste avant de
rentrer dans la salle du Conseil des Monstres ? Je te citais un ami à toi
qui t’avait dit un jour qu’il nous fallait monter le plus haut possible,
briller au maximum avant de s’éteindre d’un coup, comme une étoile qui explose.
Je te disais que le rêve et la vie n’étaient pas compatibles. Tu t’es toujours
battu pour l’inverse bien sûr, le rêve c’était ta vie à toi. Tu es monté
jusqu’en haut et tu as brillé le plus fort que tu as pu, pour moi. Mais tu n’as
pas disparu, pas entièrement. Je t’ai toujours en moi, quelque part à
l’intérieur. Je sais que pour l’instant c’est ce qui me donne envie de vivre,
d’arrêter la drogue, ma vie vide de sens. Mais c’est aussi quelque chose qui me
bloque pour repartir : te savoir en moi, c’est me rappeler la force des
choses que nous avons vécues ensemble, l’amour que tu avais pour moi. Je n’ai
pas trouvé grand chose d’aussi beau depuis que j’ai rouvert les yeux dans le
monde réel. J’essaye, promis, je fais de mon mieux. Je veux faire honneur à ce
que tu as fait pour moi, ton dernier geste qui a été de mourir pour que je me
réveille ; je ne gâcherai pas cette chance. »
J’ai la tête qui tourne vraiment
maintenant. Par réflexe, j’agrippe la barre de métal qui sépare les gradins de
la pelouse ; son contact, froid malgré la chaleur de la journée, me refait
prendre pied.
« Parfois, je me demande
jusqu’à quel point c’est moi qui guidais tout, si tu avais une vie propre, ton
cher libre-arbitre, ou si c’est moi qui tirais toutes les ficelles. Soyons
honnête, ce serait beaucoup moins joli si tu n’avais pas été libre du début à
la fin. J’ai envie de croire que tu existais vraiment, dans ce monde onirique
que j’ai créé, que c’est toi et toi seul qui a pris les décisions, fait le
choix de me sauver en te sacrifiant au final. C’est idiot…les rêves c’est à la
fois ce qu’il y a de plus beau et de plus illusoire au monde ; ça n’existe
que pour soi mais on voudrait y croire jusqu’à la mort. Ça ne se partage pas un
rêve, ça se raconte à la limite mais ça n’est jamais qu’à soi. Toi tu resteras
à moi et à moi seul jusqu’au bout. Je suis certaine que ça t’aurait beaucoup
plu, du reste…mon petit rêve à moi. »
Ma cigarette est finie. J’en écrase
le magot au sol avant de le jeter dans une poubelle à côté.
« Je
sais ce que tu m’aurais dit en ce moment, qu’il faut aller de l’avant, vers la
vie, oublier cet amant imaginaire pour m’en trouver un vrai, qui puisse m’aimer
pour de bon et veiller sur moi. Pour l’instant…je peux juste te promettre
d’essayer. A chaque fois que je fume, je pense à toi, j’imagine que mes lèvres
se posent sur les tiennes, comme avant. C’est très charnel, une cigarette,
surtout quand elle évoque un amant comme toi. »
Je sors une nouvelle cigarette de
mon paquet, l’allume comme si mes lèvres se pressaient contre celles de Dream.
Je la pose sur la rambarde de métal du Yankee Stadium.
« Celle-là est pour toi, en
souvenir. Si Dieu existe, je suis sûre qu’il est plein de tendresse pour toi et
que dans sa tête à Lui tu existes pour de vrai. Adieu, mon chéri. »
Je tourne les talons, les larmes
piquant le bout de mes yeux. Je ne regarde pas la cigarette se consumer toute
seule, la fumée qui monte, inexorable, vers le ciel dans le but d’être captée
par un vieux monsieur bienveillant qui me chuchote que si, mon amant imaginaire
existe bien encore quelque part, que si je suis chanceuse, je le croiserai
peut-être au détour d’un joli rêve.