Bonjour à tous. Il n’y aura pas de texte cette
semaine. J’étais pourtant à l’heure et il est écrit. J’en suis assez fier
(contrairement au texte de la semaine dernière que je trouve moins bon). Mais
je n’ai pas l’autorisation de le publier. De façon très intéressante, cette
interdiction, dernier domino d’une longue suite, est le cœur même de
« Dream ». Ma seconde histoire publiée sur ce blog est en effet bien
des choses mais c’est aussi un adieu ; un adieu à un monde, une vision qui
a été pour moi l’un des plus formidables apports à mon imaginaire.
Le monde que j’évoque parfois dans « Dream »,
via les visions du personnage éponyme, n’est pas à moi. Il appartient à un ami
qui l’a créé il y a longtemps. Cet univers imaginaire a été partagé par la
suite, notamment par moi, il a évolué, grandit, changé. Mais il est resté
viscéralement lié à son créateur. C’est une chose que je respecte profondément,
sorte de principe fondamental auquel je crois du fond du cœur. Les univers, fussent-ils
rêvés, que nous créons sont nôtres : nous en avons le loisir mais aussi la
charge, la responsabilité. Prendre de force ce fragment de notre intimité est
pour moi un crime grave (à l’échelle de la création bien sûr).
Je suis donc allé voir cet ami il y a quelques mois
pour lui demander l’autorisation de parler de son univers dans mes textes.
C’était pour moi un passage obligé et un engagement fort. J’ai donc fait ma
demande de manière explicite et j’ai eu son autorisation. Puis j’ai commencé à
travailler sur « Dream ».
Mais si le monde imaginaire de mon ami a profondément
évolué ces dernières années, son rapport à cet univers à lui aussi subit des
changements. Il désire aujourd’hui faire de cet univers une forme
commercialisable. C’est un processus qui est venu naturellement et qui me
semble cohérent ; je suis en outre un fervent adepte de cette démarche. Les
créateurs ont toujours face à eux la problématique de vivre de leur pouvoir d’imagination.
Nous ne faisons pas un métier « sérieux » et joindre à la fois le
besoin de gagner sa vie et de nous accomplir dans ce domaine singulier de
l’écriture, au sens large, est très difficile. J’ai accumulé suffisamment de
jobs alimentaires pour le savoir.
L’ennui, c’est que cette démarche, aussi légitime et
souhaitable soit-elle, ne me convient pas. J’ai toujours eu vis-à-vis de
l’univers que je cite sans pouvoir le nommer, un rapport léger et sans
engagement. Pour moi, il s’agit d’histoires que nous nous racontions à
plusieurs, un monde que nous avons construit en collaboration dont l’unique but
était d’être partagé. Mais, pour ma part, sans jamais oublier non plus qui en
était à l’origine. Ce monde a changé, notre rapport à lui aussi.
« Dream » était une façon de lui dire
adieu, de sortir pour de bon, de façon élégante et qui m’appartienne, de cet
univers dans lequel je ne me reconnais plus mais que j’ai énormément aimé et
qui m’a terriblement influencé. J’ai donc construit toute l’histoire de Dream
et d’Alice sur ce pivot, ces passages vers un univers autre qui n’existe plus
que par bribes de souvenirs. Aujourd’hui, je n’ai pas le droit de citer et de
mentionner cet univers comme je le souhaite, ce qui bloque toute possibilité de
continuer l’histoire que j’ai imaginée en l’état. Les liaisons avec le monde
dont je parle ont une telle importance dans la construction de l’intrigue que
sans avoir une liberté totale d’expression, je ne peux plus écrire.
Pourtant, je ne peux pas dire que je sois surpris
outre mesure. La décision de mon ami me surprend, certes, en ce sens que
j’étais persuadé d’avoir sa confiance et son assentiment total dans ma
démarche. Il a choisi de revenir sur cette décision, c’est ma foi son droit le
plus essentiel. ; le caractère public de ce blog le gêne à un moment où il
tient avant tout à protéger la propriété de son œuvre. Mais encore une fois,
après mûre réflexion, je trouve cette décision presque naturelle.
« Dream » devait être la scission finale (évoquée dès le premier
texte) entre moi et l’univers cité, cette scission a pris un autre
visage ; fondamentalement, la démarche est la même, elle a juste pris une
autre forme.
Reste mon histoire, celle qui n’est qu’à moi et mes
réactions face à quelqu’un (et c’est bien la première fois) qui me dit ce que
j’ai le droit de dire et de ne pas dire. C’est un sentiment étrange, et très
perturbant ; je ne connais personne, qu’il soit ami, inconnu ou éditeur
qu’il l’ait fait par le passé. J’ai toujours été ouvert à la critique, même si
ce n’est pas facile, vis-à-vis de mon travail d’écriture. Ils se font rares,
mais les commentaires que je reçois de mes histoires sont tous écoutés avec le
plus grand soin. Mais je les écoute parce que je sais qu’au fond et moi et ceux
qui les rédigent savent qu’au final l’histoire m’appartient, qu’elle est à moi.
Sans cet accord tacite, il ne peut pas y avoir de discussion autour de ce que
j’écris. Cette interdiction, qui porte pourtant sur des points en apparence
anecdotiques, m’a touché particulièrement.
L’écriture étant un exercice, en ce qui me concerne
tout du moins, tout à fait intime, la force des émotions qu’il génère chez moi
est très intense. Je considère, encore une fois avec une certaine mesure et
tout en étant conscient de l’apport bénéfique des apports extérieurs, que
personne n’a à me dire ce que je dois raconter. Mes histoires peuvent plaire ou
non, certains détails peuvent surprendre, choquer, mais ça ne donne en rien le
droit à quiconque de m’interdire de les raconter.
Le problème actuel est cependant plus épineux puisque
j’ai choisi d’écrire sur un univers qui ne m’appartient pas. J’ai pris le
risque de faire rentrer dans cette intimité si particulière à l’écriture un
monde qui n’est pas le mien. Et parce que j’ai tant d’affection et de respect
pour les histoires que je raconte, je comprends tout à fait pourquoi mon ami
l’a interdit de parler de son univers intime à lui.
Reste que j’ai une histoire à raconter et faire
partager, que tout dans « Dream » ne se résume pas à une passerelle
vers cet univers qui n’est pas à moi. Il me faut toutefois revoir drastiquement
l’ensemble de l’intrigue si je veux suivre les injonctions qui m’ont été
faites. Je dois avouer que je n’en ai en outre aucune envie. Cette interdiction
aura eu le mérite de me rappeler la valeur que je mets à mon indépendance
créatrice, le besoin impérieux de n’attendre l’aval de personne non sur la
façon d’écrire (il m’a déjà été dit de réécrire totalement un manuscrit si je
voulais le voir publié, ce que je trouve tout à fait recevable et juste) mais
sur le contenu même, la manne de mes histoires.
Je vais donc réécrire l’histoire de Dream en
supprimant les références à l’univers de mon ami. Il s’agira d’ailleurs en
apparence de changements mineurs pour mes lecteurs qui attendent la suite de
l’histoire. Pour moi par contre, ce sera un gros travail, et dans la
construction de l’histoire et dans sa signification. Je pense cependant être
prêt pour la semaine prochaine. Je vais mettre à jour les textes au fur et à
mesure les textes qui seront modifiés et non effacés (il faudra donc pour les
courageux qui voudront reprendre toute l’histoire aller chercher les anciennes
publications à la date de leur parution). Qu’ils soient assurés que ça me
permettra de corriger les coquilles et les fautes qui parsèment encore mes
parutions…
J’espère que vous me passerez cette fantaisie dans la
narration et que vous comprendrez ce choix. Je tâcherai de rendre ce changement
le plus subtil et le plus harmonieux possible. J’apporte une grande importance
au lien qui unit l’écrivain à ses lecteurs ; c’est pourquoi je suis gêné
de ce changement qui trahit, un peu, la première moitié de l’histoire. J’ai
l’espoir toutefois qu’elle continue à vous plaire. Après ces modifications,
« Dream » sera tout à fait à moi et je pourrais le faire partager
comme je l’entends. Je vous donne rendez-vous la semaine prochaine pour la
suite de ses aventures.
Je marche sur Sullivan Street, passe
West 3rd pour arriver sur Washington Square Park. Autour de moi, les humains
semblent courir dans un désordre organisé. Ce n’est pas la panique, pas encore,
mais ces dernières nuits leur ont réappris à avoir peur du noir, de l’obscurité
nocturne. Je vois des mères prendre leur enfant de force par la main pour les
ramener dans leur foyer, espérant que la résistance de leur porte et leurs
prières tiendront ceux qui sont tapis dans l’ombre de les dévorer. Je vois des
étudiants sortir en bloc des bars pour filer dans leur dortoir où le nombre et
l’alcool, croient-ils, les délivreront de la peur. Dans leurs regards à tous je
vois l’instinct, le sentiment diffus d’être fragiles, victimes, proies. Ils ne
parviennent pas tous à mettre des mots là-dessus, rares sont ceux qui
intellectualisent ce qui se passe ; mais au fond d’eux ils savent. L’odeur
de la guerre est là, palpable dans l’air. C’est une guerre qu’ils ne
comprennent pas, qu’ils ne voient pas. Ils ne seront témoins demain que des
traces de sang sur le sol, les impacts sur les voitures et les murs, les
endroits calcinés. Dans leur cœur, la peur est encore plus vive que l’agresseur
est invisible, insaisissable.
J’arrive jusqu’au parc, me surprend
à prendre plaisir à voir la grille éventrée sur cinq bons mètres, la bande
jaune de la police autour de flaques d’hémoglobine si grandes qu’il aurait
fallu saigner trois vaches pour en couvrir l’étendue. Mais pas de forme de
cadavre dessinée à la craie, pas de corps, pas de mobile ; tout ça
disparaît au petit jour ; du coup, ils sont perdus. Les policiers sont à dix
autour de la scène du crime, collés les uns contre les autres, comme si la nuit
qui tombe doucement sur la ville pouvait les aspirer, agripper de ses griffes
le premier qui s’éloignerait de la masse réconfortante de la multitude. Je suis
le seul qui marche au milieu du trottoir, le seul qui ne se colle pas au mur
pour rentrer chez lui d’un air empressé. Je n’ai pas le comportement des
autres, je deviens suspect. J’imagine que mes cheveux bleus n’arrangent rien.
Le déclencheur sera mon sourire en coin lorsque je regarde les policiers,
rassemblés en cercle comme des pingouins qui se protègent du froid. Le plus
hardi d’entre eux me fait un signe du bras, le badge en évidence et la main sur
son arme ; il s’avance vers moi.
« Bonsoir,
officier. »
Je n’ai nulle réponse. Il a le
visage fermé de ceux qui sont prêts à se jeter sur la source de leur peur,
exutoire libérateur qui viendra les délivrer de l’étau qui leur vrille le
ventre.
« J’ai
dit bonsoir, officier. »
«
J’ai entendu la première fois, mec. »
D’autorité, il range son badge, lève
sa grosse lampe torche dont il jette la lumière en plein dans mes yeux alors
qu’il ne fait pas encore nuit. Connard. Connard qui se réfugie dans la force
pour faire taire ses terreurs intimes. Mais ces terreurs, j’en suis le maître
mon vieux. Tu n’as pas vraiment pris la bonne solution pour t’en sortir vivant.
As-tu seulement remarqué que tous tes collègues, des types qui vont boire des
bières avec toi le soir, qui connaissent le nom de ta femme et celui de tes
gosses, ceux sur qui tu comptes tellement en ce moment même ont tous détourné
le regard, qu’ils font semblant de ne rien voir de crainte d’être impliqué dans
notre conversation. Tu crois que c’est moi qui fait ça ? Tu crois que
c’est mon œuvre ? Non, c’est celle de la lâcheté inhérente à ta race. Ces
mêmes camarades que tu appelles tes amis te laisseront mourir s’il me prenait
l’envie de te tuer dans les ténèbres. J’ai dit que les humains avaient peur de
la guerre nocturne dont un nouvel acte va se jouer ce soir, je n’ai jamais dit
que j’avais de la compassion pour eux.
« Qu’est-ce
que tu fais ici ? »
« Je
me ballade, officier. Il y a une loi contre ça ? »
Arrête gros con, arrête de sourire
avec ce rictus en coin qui trahi tellement le mépris que tu as pour lui. Fait
le mort, prend un air apeuré et laisse le jouir de ses illusions de puissance.
La petite voix crie rageusement dans ma tête, priant pour que je fasse un choix
sage et adulte.
« Montre
moi tes papiers. »
Des papiers…comme si j’en avais.
Pour qui il me prend cet imbécile ? Tu n’as pas remarqué que seuls sont
dangereux ceux qui ne perdent pas leur sang-froid dans ce genre situation,
marque évidente de leur supériorité ? Je vois tes doigts qui tremblent et
agrippe la crosse de ton arme comme un enfant agrippe son ours en peluche la
nuit pour conjurer le monstre du placard qui en fait grincer la porte. Et ce
que tu sais seulement que ça marche ? Non, tu ne sais rien, tu es mort de
peur et tu me fatigues.
« J’ai
dit : montre moi tes papiers, tocard. »
Mon Dieu, pardonnez-moi d’y prendre
tellement de plaisir. Sa lampe torche se met à clignoter, s’éteint, se rallume,
s’éteint, se rallume et meurt définitivement. Son visage change totalement
d’expression. Brusquement, il est dans le noir. Il est dans le noir avec moi.
On ne se dit rien, on ne bouge pas. J’entends avec délectation sa respiration
qui s’emballe progressivement, l’irrationnel qui gagne son esprit et paralyse
son corps. Il ne comprend plus pourquoi tout son corps se met à suer, pourquoi
ses jambes flanchent presque, pourquoi il a brusquement si peur. Je vais te le
dire, petit policier : c’est ton instinct, autrement plus clairvoyant que
ta raison, qui a depuis longtemps compris à quel point tu es en danger, combien
tu es faible et vulnérable face à moi. Le pauvre ; maintenant, j’ai de la
pitié pour lui.
« Bonne
soirée officier. »
Je pars dans un sourire que je n’ai
pas lâché mais qui s’est changé en autre chose, une promesse de douleur s’il me
suit dans la nuit. Il ne me suit pas. Alors que je m’enfonce dans les ombres
apparues comme par magie (c’est d’ailleurs le cas), il tente de retrouver une
contenance avant de retrouver ses potes près du marquage au sol. C’est le cri
d’un de ses collègues qui va le ramener à la vie, l’animer pour le rendre à la
lumière. Je l’abandonne pour continuer ma route, contourner le parc et marcher
tranquillement dans les rues de West Village. Je ne vais nulle part, je ne veux
d’ailleurs pas trop m’éloigner de la maison même si j’y ai laissé des chimères
en protection des lieux. Je me contente d’arpenter les rues, cible offerte aux
chasseurs nocturnes qui vont sortir d’ici quelques dizaines de minutes. Je veux
qu’ils m’attrapent, je veux qu’ils essayent. Je veux en tuer suffisamment pour
décider leur chef à sortir de leur tanière, pousser les maîtres à venir voir
qui tue ses chiens de guerre à la nuit tombée. Pauvre petit flic, si seulement
tu avais su que tu tenais presque en joue celui qui répand le sang des victimes
nocturnes…mais je doute que les vampires fassent partie de ta juridiction.
Je marche, seul, avec un curieux
goût de déjà-vu singulier. Bizarre comme certains des gestes les plus simples prennent
en ce moment chez moi des tournures singulières. Il faut vraiment que je fasse
la lumière sur mes rêves du magicien chanteur. La nuit semble tomber d’un coup
sur New York, engloutissant de sa noirceur la vie de la ville vrombissante. La
cité qui ne dort jamais est bien sage ce soir ; même la lueur des
lampadaires semble un bien faible rempart face aux créatures qui vont se
déverser dehors. J’ai envie de chanter, de jouer de la guitare. Bizarre, très
bizarre.
Ils m’attaquent alors que je suis
perdu dans ces réflexions lointaines. Ils sont cinq ; c’est beaucoup, même
pour moi. Pourtant je ne panique pas. Je ne panique plus depuis la soirée avec
Alice et le match de baseball qui remonte à une bonne semaine. Depuis
l’explosion d’une salle de réunion d’une partie des chasseurs du Conseil à
Union Square, c’est la guerre partout le soir. Chaque nuit, les rebelles
sortent se battre contre la milice composée de vampires, des loups-garous et de
ceux qui se sont rangés du côté des cinq chefs. Que j’ai été triste d’apprendre
tous les grands noms qui se sont rangés sous leur bannière tyrannique. Il y a
là des gens intelligents, des gens que j’estime. J’ai trop peu d’amis pour les
compter dans les rangs adverses, Dieu merci ; mais tout de même, ça fait
quelque chose. J’espère ne jamais avoir à choisir entre ce que je crois être
juste et quelqu’un auquel je tiens.
La frappe de griffe du loup-garou me
sort de ma rêverie. Lui part dans la sienne alors que sa main velue balaye
l’air. C’est le moment que choisissent les quatre vampires qui l’accompagnent
pour se jeter sur moi. Ils espèrent qu’ayant utilisé mon pouvoir sur le plus
dangereux, ils auront quelques secondes de répit avant que je puisse tenter un
de mes tours. C’est sans compter sur Sagav et Saned qui sortent de l’ombre pour
contrer leur assaut. Le combat qui s’ensuit ne m’intéresse pas. L’attaque
surprise de mes chimères ainsi que la force que je leur confère devrait
logiquement lui offrir la victoire. Je m’arrête toutefois plutôt que de
continuer mon chemin. Ils sont quatre tout de même.
Je fais volte-face pour voir un
vampire plus rapide que tout le monde se jeter sur mon dos. Il ne s’attendait
pas à me voir me tourner, il est pris à contre-pied. J’en profite pour sortir
mon épée de ma cane et fendre l’air en direction de sa gorge. Le sang gicle en
trombes, comme il le fait à chaque fois qu’il s’écoule du corps d’un membre de
sa race. Mon agresseur n’a toutefois pas pris le coup de taille de plein fouet,
sa vitesse l’a sauvé in extremis. Il se rattrape sur le sol, la main au niveau
de la gorge d’où s’écoule le fluide vital qui le maintient en vie. Beaucoup
plus vite que je ne l’aurai cru, il se jette à nouveau sur moi, m’agrippe par
le torse et me plaque contre une grille noire qui sépare une école privée de la
rue. Le choc est rude, me coupe le souffle alors que la douleur se répand dans
mon dos. Ça fait bien longtemps que personne ne m’a secoué autant. Pourtant je
n’ai pas peur, toujours pas. Collé à moi, il tente de me mordre au coup,
j’interpose le manche de mon épée au dernier moment. Il le mord à belles dents,
sans pour autant le briser par la seule force de sa mâchoire comme il l’aurait
cru. Derrière, je vois Sagav qui tient dans une main le corps d’un vampire
affaissé, le cou brisé. L’autre tourne autour de ma chimère n’osant pas
attaquer. Saned a plus de mal ; il est d’avantage conçu pour désarmer les
grosses brutes plutôt que des morts-vivants. Si les griffes du vampire semblent
s’enliser dans le corps incorporel de mon autre chimère, celle-ci ne parvient
guère à blesser son adversaire. Mon vampire à moi change brusquement de
tactique et tente de m’écraser sous la force de ses bras. C’est bien trouvé, il
est plus puissant que moi. Mais j’ai déjà mis le doigt sur les cauchemars qui
le suivent depuis sa vie humaine. J’en trouve la clef, libère une chimère créée
sur l’instant pour incarner ses peurs les plus profondes. Il se met à hurler
alors qu’une femme au visage difforme prend avec violence le visage de mon
adversaire entre ses mains, hurlant un son incompréhensible à mes oreilles. Le
pauvre vampire tombe au sol, geignant comme un chiot à qui on a décoché un coup
de pied trop violent. Il est en vie mais il n’embêtera plus grand monde
celui-là ; j’imagine que c’est à peine s’il sentira la lueur du soleil
s’abattre sur lui demain matin pour le réduire à un petit tas de cendres.
Je suis hors la loi maintenant. On
ne s’est rien dit avec les gens du Conseil mais c’était évident depuis le match
qui a rassemblé une grande partie des rebelles. Le bruit s’en est répandu très
vite, non du match en lui-même mais du nombre de gens qui sont venus. Les plus
timorés ont finalement choisi de croire en notre lutte et, galvanisés par cette
heureuse nouvelle, se sont joints à nous. Reste que nous sommes en infériorité
numérique, désorganisés, désunis. Je me demande souvent ce qui nous a tous
poussés, dans un camp comme dans l’autre, à nous battre sans rémission. D’où
nous vient cette rage chevillée au corps qui nous pousse à sortir chaque soir
risquer notre vie ? Il y avait d’autres solutions : l’exil, la
soumission, le compromis. Nous avons choisi, et je me compte dans le lot, la
plus primale et la plus violente. Peut-être est-ce notre nature profonde ?
Nous sommes des monstres après tout.
Alors que je m’apprête à prêter
main forte à mes chimères, je sens une vague de pouvoir qui déferle et alerte
tous mes sens magiques. Il y a quelque chose qui approche, un individu puissant
qui ne prend même pas la peine de masquer sa présence. Je souris à l’approche
de cette confrontation dantesque avec une même phrase qui tourne dans ma tête à
répétition : j’écris ma propre histoire.
Je n’aurai pas le temps de me
pencher plus que ça sur la signification de cette phrase cryptique. Il arrive
très vite, bien plus que je ne l’aurai imaginé. Il retombe sur le sol de tout
son poids, démultiplié par sa transformation. D’instinct, les chimères se sont
écartées, les vampires ont pris le large. Tout semble s’arrêter autour de nous
alors qu’il est à moins de trois mètres de moi. Il me domine de toute sa
taille, sa rage, sa certitude de la victoire également.
« Bonsoir
Gonzales. »
Il ne répond rien, décidément ce
soir c’est une habitude chez mes interlocuteurs. Il faut dire que dans l’esprit
du maître des loups-garous, l’heure n’est plus aux palabres mais au combat. Je
constate, flatté, qu’il s’est fait couvrir de sceaux magiques destinés à le
protéger de mes pouvoirs. Je reconnais sans peine la marque de Felicity, la
chef des sorcières. Peut-être qu’Alice avait raison finalement et qu’ils
couchent bien ensemble. Ça me le rend assez sympathique même si plus je l’observe
plus je prends la mesure du formidable adversaire que j’ai en face de moi. Il
est plus fort que moi, c’est sûr ; je suis plus malin et je peux tirer
avantage de la situation, du terrain ; mais fondamentalement il est plus
fort. Elvis. Il faut que j’appelle Elvis. Mais qu’est-ce que c’est que cette
pensée absurde. Je manque de m’esclaffer alors que l’image du King se
matérialise dans ma tête. Appeler Elvis, quelle drôle d’idée.
Mon hésitation n’a toutefois pas
échappé à Gonzales dont tous les sens sont en ce moment exacerbés à leur paroxysme.
Il bouge trop vite pour que je puisse réagir, lance son bras et vient trouver
ma tête qui explose sous le choc. Un instant persuadé de sa victoire, rapide en
outre, il déchante vite lorsqu’il voit mon corps fait de fumée se désagréger
sous ses yeux. Je réapparais deux mètres plus loin, sortant des ombres où j’ai
trouvé refuge. Mon corps physique réagit moins vite que le sien, mais personne
n’est plus rapide que moi pour lancer des sorts. Il a été trompé par sa connaissance
des sorcières qui ont l’habitude des formules magiques et des incantations. Moi
je n’ai pas besoin de tout cela pour utiliser mes tours. Reste que c’était
moins une et qu’il a bien failli m’avoir.
« Raté
mon vieux, il va falloir t’appliquer mieux que ça ! »
Un grognement sourd répond cette
fois-ci à ma bravade. Je dois l’enrager, le pousser à faire une erreur. Avec
mon sourire moqueur, je me dis que j’ai tout ce qu’il faut pour froisser qui
que ce soit ce soir.
Nouvelle attaque de Gonzales que j’esquive
au dernier moment en me jetant en arrière. J’en profite pour le taillader d’un
large coup d’épée au niveau du sternum. C’est peine perdue, je n’entaille même
pas son pelage sombre. S’il résiste à toutes mes attaques physiques et qu’il a
des protections contre mes sorts, je vais être vite désarmé. Nouvelle attaque,
qui ne s’arrête plus ; battant des mains face à lui il me force à reculer
sans cesse pour ne pas être déchiqueté sur place. Puis tout s’emballe :
Une femme immense au corps vert de serpent surgit derrière moi, m’enroulant
dans ses anneaux qui me broient instantanément. Je crie de douleur, me
dématérialise en fumée pour apparaître quelques mètres plus loin sur la gauche,
esquive une autre frappe de Gonzales en me jetant sur le côté, bloque la
décharge d’éclairs magiques que la femme-serpent vient de m’envoyer. Je bloque
le sort mais la décharge physique me propulse au sol. Je vois brusquement l’immense
masse du loup-garou fondre sur moi des airs dans lesquels il s’est projeté. Ma
rapidité à effectuer des tours magiques me sauve encore alors que je crée un
écran de fumée rouge, plongeant tout le monde dans le brouillard.
Là je commence à paniquer. J’ai
trouvé refuge derrière un arbre, tentant de reprendre ma respiration. Je vais
perdre ce combat à deux contre un dans lequel je suis perpétuellement sur la
défensive. Je dois trouver un moyen d’en tuer un vite pour affronter l’autre à
armes égales. J’en suis là de mes réflexions quand une décharge froide d’horreur
de paralyse sur le coup. Ça ne vient d’aucun adversaire ; c’est une de mes
chimères qui vient de mourir. Cindy, ils ont tué Cindy. Cindy que j’avais
laissé à la maison. Ils sont chez moi. Alice est chez moi. La terreur parcoure
mes veines alors que les images arrivent brutalement dans ma tête, que j’imagine
ce qui peut bien arriver en ce moment à mes enfants et la femme que j’aime. Je
dois y aller.
Le moment où je sors de ma cachette
coïncide avec l’attaque de la femme-serpent. Je l’esquive à nouveau, roule sur
le sol, me relève. À fuir comme ça je fais une cible parfaite, mais ce que je
peux découvrir chez moi me fait bien plus peur que de combattre ou me faire
blesser. Je continue mon sprint dans Washington Square Park. Le choc du corps
de Gonzales qui s’écrase sur moi me plaque face contre terre. Incapable de
bouger, l’esprit trop en berne pour lancer un sort si vite, je sens sa mâchoire
qui trouve mon épaule et mord de toutes ses forces. Mon cri résonne dans tout
le parc. J’entends autant que je sens les os qui sont broyés par la fantastique
force de la gueule, les muscles qui se déchirent, le sang qui se met à couler.
Par réflexe, je projette mon pied vers le haut, trouve non sans une joie
mauvaise les parties génitales de Gonzales que je frappe de toutes mes pauvres forces.
Ça le fait réagir et me donne l’espace pour me libérer. Je sors en trombe, mais
non sans prendre une autre frappe de griffe dans le dos. Bon Dieu que ça fait
mal. J’avance, titube, pose un genou à terre. À bout, mon corps est à bout. La
force des attaques couplés aux sceaux magiques qui blessent mon essence
chimérique aura bientôt raison de moi. Je vais peut-être mourir. Mais je ne
pense qu’à Alice, Alice que ces salauds ont pu blesser ou même tuer. Il faut
que je trouve le courage de rentrer la sauver.
Gonzales se relève, l’œil noir et aussitôt
rejoint par la femme-serpent. Sur son visage à lui je vois une promesse de
vengeance, dans ses yeux à elle la certitude de leur victoire. Je ne pourrais
pas m’échapper sans les battre, mais je ne pourrais pas les vaincre dans mon
état actuel. Alors que le champ des possibles s’emballe dans ma tête, la
douleur reflue en moi, lançant mon épaule broyée et mon dos d’où s’écoule du
sang. Je me suis cru invincible, tout puissant chez moi, dans ce quartier qui
est le mien. Combien je les ai sous-estimé, eux, leur force, leur nombre. J’en
paye le prix ce soir. Je n’aurai d’ailleurs pas de seconde chance, ma prochaine
action sera décisive et scellera le combat dans un sens comme dans l’autre. Je
peux plus me battre, à peine lancer un sort. Je ne sais pas quoi faire. Ma vision
se brouille, le visage de mes adversaires semble se métamorphoser, prendre d’autres
traits qui sont bizarrement très nets alors qu’ils devraient perdre en
consistance. Un nouveau flash me ramène à mes intuitions chimériques, le magicien
dont j’ai pris les cheveux. Je ne suis pas un combattant, je ne suis pas un
magicien ; ma force ne réside pas là. Je suis Dream, je suis le rêve. Je
dois faire confiance à cette part intangible et folle qui est en moi si je veux
vaincre.
Tenant, à peine debout, incapable de
bouger, je les vois qui s’avancent vers moi ; moi qui suis tout seul dans
Wahsington Square Park et Alice est peut-être morte. Je n’ai pour seul espoir
que les appels venus d’autres mondes que je reçois par fragments. Il est temps
de voir jusqu’à quel point j’ai eu raison de croire en eux. Mes adversaires se
placent de part et d’autre de moi, armes leur coup, se jettent sur mon corps
blessé. Et moi j’appelle Elvis.
La
foule s’est dispersée très vite après la fin du match. Will a pris congé avec
son équipe après les poignées de main fraternelles de rigueur entre mon équipe
et la sienne. J’ai lu dans l’insistance de son regard toute l’importance qu’il
place sur notre petite discussion à tous les deux, l’incertitude qui est la
sienne quant aux actions que je vais prendre dans la guerre. Je lui ai souri du
mieux que j’ai pu, soutenant son regard sans fuite afin de lui montrer que j’ai
saisi le sens et le poids de tout ce qui s’est dit. Avec la discrétion qui est
la nôtre depuis des siècles, les monstres se sont évaporés dans la nuit,
laissant le pauvre Yankee Stadium seul. Le Yankee Stadium et moi. Je n’ai pas
quitté ma place, appuyé sur la rambarde de fer juste à côté du terrain, la
cigarette aux lèvres, à jouer avec mon briquet en argent. Je me délecte de ces
moments de calme après la tempête, récupère au passage tous les rêves de
victoire laissés par les spectateurs et les acteurs du match. La facilité avec
laquelle je m’imprègne de toute cette énergie, vitale pour moi, me semble
naturelle. Jusqu’à hier, je pensais ne pouvoir me repaître que d’un seul esprit
rêvant à la fois, je croyais que seuls les humains pouvaient m’apporter cet
élixir magique qui me maintient en vie, donne corps à mes chimères, alimente
mes sorts. Alice, je pense à Alice.
Elle
est parti hier, comme dans un rêve. Je me suis réveillé au matin et elle
n’était plus là. Le grand lit m’a semblé si vide et froid sans elle ;
pourtant, je m’y attendais. Quelque chose a changé entre nous depuis la réunion
du Conseil, accumulation du coup de téléphone de sa mère, ma réaction face à
l’ultimatum des cinq tyrans, la nuit de la mort de Kelanor où nous avons fait
l’amour comme on se dirait adieu…Je ne crois pas à une action déterminante qui
aurait tout changé, plus à un enchaînement malheureux et pourtant presque
inévitable, ou que je n’ai pas su enrayer, qui nous a amené là. Alice est
parti ; mon Alice ; celle que je pensais être la source de ma
puissance, celle dont le jugement et les envies guidaient ma vie. Je me suis
senti seul, très seul, et pourtant plus libre qu’avant. J’ai cru un moment que
c’était Sagav qui l’avait tué mais je sais maintenant qu’il n’en est rien.
C’est elle et elle seul qui a pris sa décision. En un sens, ça me rassure. Je
m’étais beaucoup attaché à elle, rien ne m’aurait plus blessé que de lui faire
du mal.
Les femmes me
quittent rarement, d’habitude. D’ordinaire, c’est moi qui les tue à travers mes
chimères via un processus que je ne comprends pas, dont je n’ai pas conscience
de vouloir mais qui se répète à chaque fois. C’est ce qui m’a initialement amené
à percer le mystère de mes origines, mon rapport ô combien fusionnel et funeste
avec mes Alice. Je les trouve, je les recueille, je les fais rêver, me nourrit
de leurs rêves en retour, les aime ; puis je les tue. Je n’ai jamais
compris pourquoi. Je n’y ai pas cru au départ, je ne voulais pas y croire. C’est
après la mort de la deuxième que j’ai commencé retourner à la Cité des Songes,
la ville d’où je viens selon les légendes et à laquelle j’ai accès en rêve.
C’est un voyage très périlleux, très éprouvant mais qui est devenu de plus en
plus vital pour moi. Je devais comprendre pourquoi je donnais la mort à ces
femmes que pourtant j’étais certain d’aimer et de vouloir protéger. Seul un
retour à mes origines pouvait me donner les réponses sur des parties de
moi-même que je n’affrontais pas de face. Je suis donc retourné à la Cité des
Songes. Rentrer là-bas était à la fois totalement surprenant et étrangement
familier. C’était comme une vie antérieure que j’aurai passé entre ces murs et
qui revenait par bribes de manière sensorielle, par petites touches
émotionnelles, intuitives. Mon premier choc fut de rencontrer des gens de mon
espèce, d’autres maîtres des rêves. J’ai su à la fois que je n’étais pas seul
et en même temps j’ai perdu l’illusion narcissique d’être unique, d’être le
bon, le vrai Maître des Rêves. Mon père. Celui qui m’a donné la vie ainsi qu’à
tous mes frères et sœurs.
Le contact avec
ces derniers n’a pas été facile. J’ai découvert que nous avons tous le même
problème, celui d’être perdu dans nos mondes intérieurs. La richesse et la tangibilité
de ce que nous éprouvons dans notre intimité émotionnelle nous coupe des autres,
fussent-ils comme nous, armée d’égoïstes qui ne vivent que pour leurs rêves.
Rares furent ceux avec qui je parvins à communiquer malgré mes efforts. Je
trouvais cependant des gens comme moi, des individus moins autocentrés qui
pouvaient sortir de leurs chimères pour se tourner vers les autres, bref des
gens qui avaient des choses à partager. Aucun n’avait le même problème que moi,
tous m’ont assuré que les réponses à nos questions se trouvaient dans le
Château des Songes, la demeure du Maître des Rêves original. Le problème c’est
que le simple fait de s’approcher de sa demeure, point central de la ville,
rend fou. J’ai bien entendu tenté l’expérience.
La terreur
insoutenable qui m’a pris au ventre au moment de toucher le grillage m’a laissé
un long moment entre éveil et inconscience. C’était comme une vague déferlante
de pouvoir pur, une force sourde qui trouvait en un éclair toutes mes failles
et faisait exploser en moi des détonations de peur primale. J’ai recommencé le
lendemain, et le jour suivant. Ça fait six ans maintenant que j’y retourne tous
les soirs, pour savoir, pour comprendre. Les autres me croient fou, se
demandent quand je vais y rester pour de bon. Je suis le seul à essayer un tel
stratagème ; ceux qui ont péri dans une telle entreprise sont morts depuis
bien longtemps Il ne reste d’eux que des légendes et un interdit sacré, celui
de ne pas recommencer. Moi je recommence, jour après jour. J’ai la certitude,
aussi absurde soit-elle que les réponses à toutes mes questions sont là,
derrières ces grilles que je même parvenu à franchir certaines fois, pour
toujours me perdre dans les jardins du château, sans même en atteindre la
porte.
Je ne sais
plus quoi penser de moi, de cette guerre, de William, des autres, d’Alice, de
tout. Ma fumée s’élève dans le ciel du stade, semblant prête à rejoindre les
cieux. Dieu voit-il passer les volutes des fumeurs lorsqu’elles parviennent
jusqu’à lui ? Je souris, imaginant un vieux monsieur apaisé qui regarde
négligement passer la fumée de ma cigarette, se dire en son for intérieur
« ha tiens, c’est Dream qui fume seul dans le Yankee Stadium. » et
avoir une pensée pour moi, sans jugement, sans autre chose que cette sympathie
silencieuse et inerte que l’on prête à Dieu quand on personne d’autre pour
penser à nous.
Un éclat de
rire qui résonne comme un joyeux chant d’oiseau me fait sursauter et me
retourner. Ce n’est pas possible, ça ne peut pas être elle, ça ne peut pas être
un moment aussi parfait. Elle est là, à rire de moi, de mon visage, de ma
surprise ou un peu tout ça à la fois. Alice, Alice est venue.
« Je savais pas que tu
fumais. »
Elle
a repris un peu de contenance mais affiche toujours ce sourire radieux et si
frais qui chasse toutes mes pensées introspectives en un clin d’œil.
« Ça ne te dérange pas si je
suis là ? »
Je
fais « non » de la tête, toujours incapable d’aligner un mot. La
force des sentiments qui me balayent à cet instant me terrifie. Je comprends
toute l’importance qu’elle a dans ma vie, cette Alice si particulière qui a su
trouver la porte de mon cœur. Elle vient se poster à côté de moi, perdue dans
la vision du stade de baseball.
« J’aurai bien voulu être là
à l’heure, voir le match. Il paraît que ça a été une sacrée
partie ! »
« Une sacrée partie,
oui. »
Elle
me regarde plus intensément, semble enfin prendre conscience du fait que c’est
elle qui fait ça chez moi. Des pensées folles me traversent l’esprit, des
pensées que j’écarte par réflexe de peur mais que je laisse tourner en moi.
J’aime les idées folles, les impulsions qui s’enclenchent à certains moments
magiques où tout fonctionne entre deux êtres. Je ne laisse pas passer le
moment. Doucement, je prends la main d’Alice, je me colle contre elle.
« Star shining bright above you »
Elle
ne comprend pas surprise, capte l’intention au vol et se laisse prendre au jeu.
« Night breezes seem to whisper I love
you ».
Je
chante ; je n’ai jamais chanté avant. Les paroles sortent naturellement,
libres, de ma bouche alors que j’entraîne Alice dans une valse qui la fait
sourire puis rire aux éclats.
« Birds singin’ in the sycamore
tree. »
Ma
voix a gagné en force, en puissance. J’ai dépassé la honte initiale de chanter
pour me perdre dans cet abandon absolu, cette expérience divine qui me touche
directement à l’âme. Je regarde, émerveillé, le bonheur brut se lire sur le
visage d’Alice que je fais danser et qui répond par son sourire à mes paroles.
« Dream a little dream of me. »
Je
n’ai certes pas la cadence de l’original, je prends mon temps, laisse chaque
phrase sortir avec la magie des rêves d’enfants qui se réalisent. Chaque
strophe est une formule magique qui réussit à chaque fois, un souhait qui
s’exauce sans cesse. La suite des paroles découle naturellement, nos pas de
danse aussi. On fini dans les bras l’un de l’autre, à rire bêtement comme des
adolescents amoureux qui réalisent leur désir d’être ensemble. On s’embrasse
dans une synchronie parfaite, belle et pure. Je me demande une seconde si j’ai
jamais été aussi heureux et replonge immédiatement dans le plaisir de ce moment
que je refuse d’analyser. Marre de réfléchir, je veux vivre. Elle se serre
contre moi, je la serre en retour, caresse ses cheveux qui me semblent plus
doux et adorables que jamais.
« Chante encore, s’il te
plaît. »
« Tu aimes quand je chante
pour toi, ma toute belle ? »
« Oui. »
Le
refrain sort à nouveau de ma bouche, le même qui me semble si approprié que je
ne conçois pas d’en chanter un autre. Du coin de l’œil je la vois sourire alors
qu’elle pose sa tête sur mon épaule. Je voudrais que ça ne s’arrête jamais.
Elle finit toutefois par se dégager un peu à la fin de la chanson, même si on
se toujours par les bras. Je dois lui parler, lui dire tout ce qui est resté
bloqué dans ma gorge ces derniers jours.
« Tu m’offres une cigarette ? »
« Avec plaisir, ma
chérie. »
Je
sors la cigarette, l’allume en regardant la flamme de mon briquet projeter des
ombres dansantes son visage d’ange. Je la regarde inhaler la première bouffée
de tabac et recracher la fumée par la bouche dans un geste que j’ai toujours
trouvé terriblement sensuel chez elle.
« J’ai repris. »
« Pardon ? »
« La cigarette. J’ai
repris. »
« Pourquoi ? »
« Parce que j’en avais
envie, que j’en ai marre de me retenir. »
« Ça se tient. »
On
se sépare d’un commun accord muet. Au-delà de la joie pure de se retrouver, il
nous faut maintenant aborder des sujets essentiels entre nous. Je m’allume moi
aussi une cigarette, m’adosse à la rambarde du stade.
« Je t’aime. »
Elle
est prise de court devant l’impact de cette phrase toute simple qui colle
tellement bien à ce moment et ce qu’on vit tous les deux.
« Je m’attendais pas à ça,
mon chéri. »
Entendre
me faire appeler « mon chéri » augmente encore la densité de la magie
de cette nuit. Le ton de sa voix est chaud, langoureux, parfaitement accordé.
J’ai l’impression qu’on danse toujours sur une partition sans fausse note.
« Je fais beaucoup de rêves
en ce moment. »
« Du magicien aux cheveux
bleus et de la femme en blanc ? »
C’est
mort tour d’être interloqué. Comment a-t-elle fait pour savoir quelque chose
d’aussi intime sur mes rêves ?
« Oui. C’est comme s’il
guidait ma vie en ce moment, qu’il était là, quelque part en moi à chanter dans
ma tête pour me remettre sur les rails quand j’en ai besoin. »
« C’est pour ça que tu t’es
teint les cheveux en bleu ? »
« Entre autres. Je ne sais
pas pourquoi mais j’ai l’impression que tu es la seule à qui je puisse parler
de tout ça. Ce n’est pas absurde, de se laisser guider aveuglément dans ses
choix les plus graves par des rêves d’un autre monde, une figure à peine
perceptible de quelqu’un qui n’existe pas vraiment mais à qui tu voues une foi
sans faille ? »
J’ai
dit ça sans amertume, sans la culpabilité qui m’accompagne d’ordinaire. Je me
sens incroyablement libre ce soir. Le rire cristallin d’Alice me fait sourire.
« Pas quand on s’appelle
Dream. »
« C’est vrai. »
J’ai
murmuré la dernière phrase, conscient que je vais avoir le courage d’aborder la
suite.
« J’ai eu très peur de te
perdre tu sais, quand tu es partie. »
Elle rit à
nouveau, cette fois-ci un peu moqueuse.
« Mais où veux-tu que
j’aille, gros nigaud ? »
« Je ne sais pas, n’importe
où. »
Elle
baisse les yeux au sol ; pourquoi a-t-il fallu que je la ramène à cette
facette douloureuse de son existence, celle qui l’a amené jusqu’à moi ?
« Tu me crois si forte que
ça ? »
« Oui. »
Le
silence s’instaure, sans pour autant nous expédier dans nos mondes intérieurs
comme c’est parfois le cas. Même silencieux, même lorsque c’est dérangeant, on
continu de vivre ce moment à deux, unis.
« Je les tue d’habitude tu
sais, les filles qui partagent ma vie. »
Elle
ne répond pas, ne réagit pas ouvertement, comme si elle savait à l’avance.
« Je lutte contre ça,
j’essaie de comprendre. »
« C’est Sagav. »
« Quoi ? »
« C’est Sagav qui les tue,
pas toi. »
« Lui c’est un peu moi tu
sais. »
Elle
attend un moment, puis éclate de rire à nouveau.
« Et tu veux que je vienne
te délivrer de ça ? »
« Non ! Enfin, je sais
pas ! Je voulais te prévenir, c’est tout ! »
Pourquoi
ce sourire sur mes lèvres alors que le sujet est si grave et pourrait la faire
fuir ? Était-ce si simple d’affronter de face cette facette de moi-même
que j’avais tant honte qu’elle découvre ? Elle vient poser sa main sur mon
épaule.
« Tu as si peur que ça
d’avoir besoin de quelqu’un, Dream ? D’où te vient ce besoin perpétuel de
paraître infaillible ? C’est valorisant pour les gens qui t’aiment d’être
là pour toi quand tu en as besoin, tu sais. »
« J’avais peur que tu partes
si tu l’apprenais. »
« Que je parte ? Que je
me barre parce que mon mec ne peut pas être le parfait petit chevalier blanc
qu’il aimerait être en toute occasion ? Il faudrait être une sacrée garce
pour faire ça… »
Je
la prends dans mes bras dans lesquels elle se blottit.
« Tu m’as sauvé la vie, tu
te souviens ? Sans toi, je serais morte ; alors je vais pas te lâcher
au moment où toi tu as besoin qu’on t’aide. »
Elle
redresse la tête vers moi, soudain grave.
« C’est toi que j’ai choisi
Dream. Arrête de vouloir me protéger de tout et laisse moi payer le prix de mes
choix. Je sais que tu es dangereux, pour moi comme pour d’autres, je sais qu’il
y a plus derrière ton masque de gentil garçon sage que ce que tu aimerais
croire. À part toi, personne n’est dupe. Mais je suis avec toi, quoi qu’il m’en
coûte à la fin. »
Décrire
avec des mots la vague de chaleur qui m’envahit à ce moment serait futile. Le langage
n’est pas assez riche pour rendre à sa juste valeur la force et la subtilité de
ce sentiment qui m’enflamme le corps. D’un geste, j’invoque une vapeur verte
qui se solidifie sous nos pieds et nous élèvent jusqu’au toit des gradins sur
lesquels on se pose en douceur. Sous nos yeux, la ville brille de toutes ses
lumières. Je ne sais plus quoi dire, qu’ajouter après cet aveu qui va bien
au-delà de ce que j’avais espéré entre nous ? heureusement, Alice est plus
pragmatique.
« Qu’est-ce que tu vas faire
maintenant ? »
« Par rapport à
quoi ? »
« À la guerre, à toi, à
nous. »
Je
m’assois sur le toit, elle vient se mettre derrière moi.
« J’ai envie de te dire que
je ne sais pas ; mais ce serait faux. J’ai envie de me battre. Je ne m’en
suis pas cru capable avant la mort de Kelanor, le troll tué par les chasseurs
du Conseil. Je sais maintenant que je peux, pas que j’en ai le pouvoir mais que
j’en ai le courage. »
« D’accord, tu vas te
battre, mais en faisant quoi ? »
« Je vais tuer les chefs du
Conseil. »
Je
ne tire aucune fierté du silence que j’impose par ma réplique. Elle ne
s’attendait sûrement pas à ça ; j’aurai au moins réussi à la surprendre
une fois ce soir.
« Ils veulent que je joue au
chef, que je mène les troupes au combat. Mais je n’ai rien d’un meneur d’homme,
je n’en ai pas la patience, pas l’envie. Par contre je suis l’un des seuls à
pouvoir affronter les chefs sans me faire battre à coup sûr. »
« Tous les
cinq ? »
Sa
question naïve me fait sourire.
« Non, pas tous les cinq, et
pas tout seul. Il y en a d’autre comme moi qui sont forts et sont restés dans
l’ombre. J’irai les chercher. »
« Et s’ils
refusent ? »
« On verra bien. »
« Et si tu
échoues ? »
« On verra bien. »
Je
tourne la tête pour la voir enserrer ses genoux dans ses bras, l’air soucieuse
et triste. Elle capte mon regard et tourne ses yeux vers moi.
« Je ne veux pas que tu
meurs. »
« Je ne vais pas
mourir. »
« Menteur ! Tu te
connais si mal, Dream. Tu ne sais pas à quel point tu peux aller jusqu’au bout.
Moi j’ai peur pour toi. »
« Je te promets de faire
attention. »
Elle
semble se détendre, accepter ma réponse comme sincère ; ce qu’elle est. Je
ne veux pas mourir. Elle dénoue ses bras et allonge ses jambe sur le sol de pierre.
« Tu ne t’es jamais
interrogé sur la signification de ton prénom ? »
« Alice ? À part
l’histoire d’Alice au Pays des Merveilles…non. Pourquoi ? »
« Parce que ça me travaille
pas mal en ce moment. J’ai l’impression que c’est très important, voir même la
clef du mystère tout court. »
« Le mystère ? Mais le
mystère de quoi ? »
« De tout. De mes rêves, de
moi, de cette guerre à venir. »
Elle
éclate brusquement de rire, me poussant l’épaule pour m’extirper de mon air
sérieux.
« Attends une seconde mon
chéri : l’histoire d’une petite fille qui rentre dans un trou sombre, qui
a besoin d’une clef pour ouvrir une porte quelle cherche tout prix à ouvrir,
qui devient un coup grande et un coup petite…il te faut un dessein pour
t’expliquer ce à quoi ça correspond ? C’est ça ta recherche métaphysique ? »
Je
m’enferme immédiatement dans un attitude boudeuse malgré son beau sourire ravi
qui me fait fondre et l’aimer comme jamais. Je n’aime pas qu’on explique les
rêves et les histoires avec des explications trop simples, je n’aime pas quoi
les dépouille de leur part de mystère, cette aura mystique qui leur donne tout
leur charme. Cette part infantile et débridée est mon domaine, si on enlève ça,
je perds mon pouvoir, ma place, mon rôle. Je tire ma force de la peur et de la
fascination des hommes pour la superstition, leurs croyances. Elle passe ses
bras autour de moi en riant, m’embrasse la nuque. Le contact de ses lèvres sur
ma peau est électrique, libère un flot de sensations qui me parcoure le corps,
me fait ressentir chaque fibre de mon être. Serait-elle la clef vers cet absolu
chimérique dont j’ai tant eu l’intuition sans pour autant jamais tenter le
grand saut ? Elle, l’humaine étrangère à notre monde, serait-elle le
centre de tout ce théâtre monstrueux ?
L’explosion
aussi soudaine qu’assourdissante sur Union Square me ramène d’un coup sur
terre. On en entend la déflagration jusqu’ici alors que la colonne de flamme
monte à plusieurs centaines de mètres dans le ciel, illuminant toute la ville.
On reste tous les deux figés, Alice et moi, devant ce spectacle à la fois si
beau et tellement annonciateur de malheur. Je repense à ma discussion avec
William, au fait de choisir un camp, de prendre position, de vivre ses
convictions plutôt que de rêver une vie tandis qu’on végète. D’un coup, le
poids de la réalité s’abat sur moi et vient balayer la rêverie duveteuse dans
laquelle Alice et moi baignons depuis son apparition. On se lève d’un bond,
elle et moi, on se regarde effaré, aussi conscient l’un que l’autre de ce qui
est en train de se jouer. C’est trop rapide, trop violent et pourtant c’est là,
sur nous. La guerre a commencé.
L’impact est
d’une violence inouïe. C’est à la fois beau, simple, parfait. Le son de la
batte lancée à toute force résonne dans tout le stade. Tout le monde regarde
avec les yeux exorbités, les oreilles sonnées par le bruit, le corps en émois,
éberlué par la puissance du choc. Chacun, dans un même geste fait à toute
vitesse, tente d’accrocher du regard le projectile qui fuse dans la nuit, qui
monte, qui monte…et qui disparaît de la vision de tous, avalé par le ciel noir.
« Home Run ! »
Le
cri de l’arbitre déclenche des hurlements de liesse qui vient briser l’interdit
de ne pas faire trop de bruit. C’est comme une marmite couverte dont l’eau
bouillante, trop longtemps refrénée à l’intérieur, vient de pousser en force le
couvercle et jaillit dans les airs. Les déchaînements de joie devraient être
mathématiquement contrebalancé par une bonne moitié des spectateurs, a priori
du côté de l’autre équipe. Mais là c’est raté parce tout le stade ou presque
est de notre côté. Je crois qu’ils ont tous misé sur la mienne à cause
d’Haruko. Celle-ci vient de jeter négligemment sa batte au sol et avance en
sautillant d’une base à l’autre sous le regard noir de nos adversaires. Du haut
de sa chaise piquée à un terrain de tennis je ne sais où, Herbert le vieil
homme-bête (à ne pas confondre avec un loup-garou, surtout ces derniers temps)
valide d’un grand geste du bras les deux points marqués, déclenchant une
nouvelle salve d’applaudissements. Ceux-ci gagnent encore en intensité lorsque
ma petite japonaise passe la ligne de victoire, claquant en signe de victoire
les mains de toutes les chimères qui en possèdent. Le pauvre Saned qui piaffait
en dernière base n’a pas eu droit, lui, à un seul égard du public. Ce n’est pas
grave, il n’a pas l’air jaloux et s’est jeté, lui aussi, dans l’embrassade
fraternelle.
« Chimaera All Stars 7, Wandering Monsters
5! Nouveau joueur à la batte ! »
Murray
s’empresse de prendre sa place, le gros morceau de bois coincé entre les dents.
Pas très règlementaire mais vu la morphologie des uns et de autres, il faut
s’adapter. Sur le terrain comme dans les gradins, toutes les couleurs de peau
(du bleu au jaune fluo), toutes les morphologies (cornu, bipède, quadrupède,
bras ou têtes multiples), toutes les consciences (du meurtrier de petits
enfants au défenseur de la veuve et de l’orphelin) sont rassemblés. Si j’étais
sage je regarderai le stade de New York Yankees de nuit et je serais fier de
moi, fier d’avoir rassemblé autant de monstres de tous horizons autour d’une
rencontre festive alors que la guerre est à nos portes, fier d’unifier tous ces
gens le temps d’une soirée. Mais je ne suis pas sage, pas ce soir. Et j’adore
le baseball, c’est une de mes grandes faiblesses. Moi et William, le fantôme
pirate qui a rassemblé l’équipe adverse, sommes côté à côté contre la grille
qui nous sépare du terrain, hurlant à qui mieux mieux, agrippant la barre en
métal à la tordre lorsque c’est au tour d’un pioupiou de notre équipe de jouer.
Pas une seconde je ne pense à le battre, à créer un antagonisme avec lui ;
je suis sûr qu’il en va de même pour lui. Seule compte la beauté du sport, les
actions d’éclat, le panache. On est de la vieille école tous les deux, on se
bat pour la forme moins que pour le résultat. Mes cheveux bleus sont plus que
jamais d’actualité ce soir.
La
foule est dans le même état que nous. Il faut dire qu’on a pas l’habitude de
rigoler ces jours-ci…n’empêche, je ne m’attendais pas à un tel succès. Et
surtout je ne m’attendais pas à une compétition aussi serrée ! Le coup
miraculeux d’Haruko, notre joueuse phare, vient de nous sortir d’une égalité
qui dure depuis trois reprises, amenant la rencontre à un pic de tension
impensable. Lorsque j’ai mis sur pied cette rencontre, trois jours après ma
petite sortie nocturne, deux soirs après avoir vu de mes yeux la mort annoncé
de notre univers monstrueux tel qu’on le connaissait jusqu’ici, jamais ne
n’aurai imaginé que tout le monde viendrait. J’ai les sorcières, les hommes
poissons, les trolls, les ogres, les lutins, même une licorne, et géant. Plus
tous ceux que je ne compte pas, perdus dans l’obscurité forcée du stade (qui ne
gêne à vrai dire pas grand monde, on voit tous dans la nuit). Il faut être
discret, rien de tout ça n’est autorisé, ni pas les hommes, ni par le Conseil.
Ça aussi, ça fait partie du plan, rassembler tous les rebelles, les exclus,
ceux qui sont prêts à défier l’autorité tout en sachant ce que ça coûte depuis
la mort ô combien médiatisée du troll. Tout le monde sait ce que les chasseurs
du Conseil ont fait ce soir-là et, de manière très surprenante, tout le monde
sait ce que j’ai fait moi. On n’en parle pas, pas encore, avec William,
l’émissaire désigné. C’est le coach le plus nul que je connaisse, mais je ne
vaux guère mieux. Le niveau est donc le même, amenant une rivalité et une
compétition acharnée.
« Third out ! Murray
dehors, nouvelle reprise ! »
William
hurle sa joie alors que le pauvre Murray n’a pas touché une seule des trois
balles auquel il avait droit. Je serre le poing et le tend vers lui en signe
d’encouragement, ravivant la flamme dans ses yeux. L’équipe avant tout, peu
importe les impairs personnels. Il a l’air convaincu et fait la danse de la
victoire avec les autres alors que mon équipe remporte largement la manche et
s’engouffre dans la huitième reprise le moral à bloc. Les chimères, mes
chimères, mes enfants, comme je vous aime. Je vous vois vous repartir en
courant sur la pelouse du Yankee Stadium, concentrés comme jamais dans ce match
qui semble si futile alors que le compte à rebours de la guerre file comme le
vent. Jamais aucune minute n’est aussi douce que celle que l’on savoure
lorsqu’on est en sursis. Je savoure cette soirée comme nulle autre, je sais
qu’il n’y en aura pas de similaire avant longtemps. Je crois que tout le monde
a fait, inconsciemment ou non, le même calcul. Ils sont venus voir, observer
celui qui a dit « non », constater s’il en avait des comme eux, des
gens qui se lèveront aussi dans peu de temps, tenter de voir un espoir de
victoire face au Conseil et ses chasseurs. C’est aussi ça leur joie ce
soir : être ensemble, entre rebelles, mais aussi savoir que tant sont là
et que la tyrannie qui se prépare n’est pas encore gagnée, que la lutte est
possible, viable, la victoire un peu plus qu’un fol espoir.
« Dis donc, Dream, c’est pas
du jeu ! Si tous tes batteurs mettent les balles en orbite, je vois pas
comment on va s’en sortir. »
« Rho, ça va hein ! »
On
rigole en sentant le sol trembler sous les pas du nouveau batteur des Wandering
Monsters, un gros truc vaguement humanoïde, gros comme un éléphant dans un
corps de trois mètres de haut, le tout perché sur des toutes petites pattes qui
lui donne un air comique en diable.
« Mon Dieu, faîtes qu’il ne
touche personne avec sa frappe… »
« Allez Franky, montre leur ce
dont tu es capable ! »
C’est
pas bien, on devrait être les grands garçons ici, nous, les deux capitaines. On
aurait dû se faire une réflexion de peine à jouir du style « ô quand même,
il faudrait leur dire de faire moins de bruit ». Mais force est de
constater qu’on s’en fout, qu’on est nous aussi sous le coup de l’ivresse qui
parcoure tout le stade. Les mouvements de foule qui me font si peur d’ordinaire
sont ce soir synonyme de joie partagée. La première frappe de Franky envoie un
coup de vent qui nous fait presque tomber à la renverse et nous fait marrer de
plus belle. C’est pas bien mais c’est ce dont on a envie, besoin ; ils
peuvent venir ce soir, les chasseurs du Conseil, on saura les accueillir comme
il se doit. D’un geste trop naturel et trop jouissif, j’extirpe une cigarette
de ma poche, la fourre dans ma bouche et l’allume avec mon vieux briquet en
argent. J’inhale la fumée à pleins poumons, conscient de l’interdit brisé, de
la joie singulière que ce geste pulsionnel et esthétique m’apporte. La fumée
est un passage vers l’absolu, je suis conscient du prix à payer pour l’avoir,
le calcul est toujours en ma faveur. Nouveau coup de vent, Sagav se débrouille
mieux que prévu au lancer. Encore une balle courbe comme celle-là et on change
de batteur. Autour de nous, les cris et la liesse continuent de plus belle. Je
joue machinalement avec mon briquet magique, pense aux trois molosses que je
peux invoquer grâce à lui, à mon parapluie qui dissimule une lame venue
d’Extrême-Orient, mes bottes ensorcelées…je ne sors plus sans être armé
désormais. Je constate que William lui aussi a pris ses vieux pistolets à
mèche. Combien parmi nous s’arment dans l’ombre, prêts au combat, ravivant la
tension qui monte en flèche depuis le dernier conseil ? Je suis prêt à
parier qu’ils sont nombreux. Une nouvelle bourrasque manque de nous mettre à
terre, chassant mes mauvaises pensées. Ce coup-ci, Franky a touché sa balle
courbe qu’il propulse au ras du sol jusqu’au bout du stade, défonçant une
partie du mur du fond. Les chimères se sont judicieusement jetées au sol pour éviter
le projectile et courent maintenant pour récupérer la balle encastrée. Fort
heureusement, Franky est aussi nul à la course qu’il est fort pour taper. C’est
donc une course contre la montre qui s’engage entre lui qui lutte pour faire
toutes les bases pendant que la pauvre Cindy jure tout ce qu’elle peut en
essayant d’extraire la balle.
« Putain de match, hein
Dream ? »
“Tu m’étonnes, vieux! Je suis sûr
qu’ils en prennent plein les yeux dans les gradins ! »
William
rigole d’un petit grognement qui est sa marque de fabrique quand il rit sans
joie.
« Te goures pas,
garçon ; c’est toi qu’ils sont venus voir, pas autre chose. »
Je
retrouve un peu de sérieux alors que c’est la panique dans mon équipe :
Franky arrive en troisième base et la balle est toujours vissée dans le mur. Je
crois qu’il va falloir accepter le fait que les Wandering Monsters vont revenir
au score. Je crois aussi que le vrai sens de la rencontre va commencer entre
moi et William.
« Ça va péter Dream, ça va
péter sévère. »
William me
sort ça d’un coup, la mine grave. Je hoche la tête pour lui faire signe de
continuer.
« Kelanor, le troll qui
s’est fait choper il y a trois nuits, était un des activistes les plus
virulents contre le conseil. Je sais pas si t’as suivi mais au moment où t’es
intervenu il venait de placer un bon paquet d’explosifs juste sous les sièges
des membres du Conseil, en pleine salle de réception. »
« Sérieux ? Des
explosifs…mais pourquoi ? »
« Tu sais pas à quoi ça sert
d’ordinaire ? »
« Si…mais des explosifs
c’est absurde. Nous on lance des boules de feu, on envoie des démons, on maudit
nos ennemis. Utiliser des armes conventionnelles c’est perdre tout ce qu’on
est, c’est aller contre notre nature. »
Il
a l’air choqué par ma remarque esthétique. Elle n’a rien d’esthétique
malheureusement, elle est fondamentale. La culture de la guerre est un
paramètre vital dans un conflit, elle détermine les armes qu’on utilise, la
façon de se battre, les tactiques à utiliser, quelles seront nos forces, nos
faiblesses. Se focaliser sur le résultat immédiat est une erreur que trop de
gens ont fait et qu’ils ont payé en voyant la victoire s’envoler. J’ai le
sentiment foudroyant qu’on va perdre cette guerre tel que c’est parti.
« Toujours est-il qu’il
s’est fait passer pour un mec de la sécurité pour placer sa petite surprise. Je
ne sais pas comment il s’est fait choper mais il a fui le bâtiment alors qu’il
était déjà traqué par les chasseurs. »
Je
hoche la tête, perdu dans mes pensées. J’imagine l’angoisse chargée
d’adrénaline de Kelanor le gros Troll lorsqu’il fuyait les chasseurs,
probablement déjà conscient qu’il était condamné, la peur vrillant son ventre
alors que les vampires et les loups-garous lui donnaient la chasse. L’esprit en
berne par la terreur de la mort imminente, tout monstre qu’il soit, il est
monté sur le rebord de l’immeuble où je l’ai trouvé, sans autre espoir que de
gagner du temps. La conscience de ma propre mort me saisit au moment, plus
ancien, où je l’imagine faire son choix, décider de risquer le tout pour le
tout afin de piéger les sièges du Conseil au risque de sa vie. Intimement, je
suis persuadé de ne pas avoir ce courage, ou cette folie, là. J’espère que tous
ceux qui sont venus me voir ne s’attendent pas à m’ériger en chef de file, prêt
à tout risquer. Je n’ai jamais eu la vocation d’un martyr.
« Ils vont venir ce soir tu
sais. »
« Ça m’aurait étonné que le
Conseil ne place pas un agent ou deux dans les gradins pour observer ce qui se
passe…Ton deuxième batteur vient de se faire sortir. »
Il
me regarde avec une moue dubitative, l’air de dire « à quoi tu joues
Dream ? Tu crois vraiment que ce match compte vraiment ? ».
« Tu vas pas faire la
connerie de les buter, hein William ? »
« Ce sera toujours des mecs
en moins à descendre en face. »
Je soupire en
pensant à la difficulté impossible que ça va être de nous unir tous ; on a
chacun des méthodes différentes de se battre, des idées très arrêtées sur ce
qu’il est judicieux ou non de faire. Sans un chef, une tête pensante pour
donner des ordres, nos actions vont se disperser et perdront en efficacité. Au
mieux on ne parviendra pas à agir de manière concertée, au pire on va se tirer
nous-même dans les pattes.
« On a besoin d’un chef,
Dream. »
La
phrase qui fâche est lâchée, déclenche en moi un frisson urticant. Je ne veux
pas de cette place, je ne veux pas prendre cette décision sérieuse et
responsable, mettre sur mes épaules le poids de la victoire ou de la défaite.
« Je sais Will. »
« Mais tu veux pas du rôle
titre. »
« Non. »
On regarde le
terrain sur lequel nos équipes s’ébattent encore joyeusement, mais c’est plus
pour éviter de se regarder l’un l’autre que par intérêt dans le résultat du
match désormais.
« Tu vas quand même pas
passer du côté des chasseurs, hein ? »
Il
y avait presque de la supplique dans sa voix. Il ne croit pas à cette
éventualité mais il veut me l’entendre dire, que je le rassure. Tout le monde a
en tête le petit numéro d’Haggis et ma nomination en temps que « chef
d’investigation ». Bien sûr, j’ai joué sur les mots, les ordres, les
prérogatives. De limier je suis devenu psychologue des monstres, prétendument pour
apporter la précieuse civilisation du Conseil aux âmes égarées. Tout le monde a
bien compris que c’est pour gagner du temps et éviter de me soustraire aux
ordres sans pour autant froisser le Conseil. Depuis, plus de nouvelle des cinq
chefs. J’ai attendu la sanction, le jugement, le rappel à l’ordre. Rien n’est
venu. Pareil après l’épisode de la mort de Kelanor ; je me suis préparé
longuement cette nuit-là la venue d’un sbire vampire de Balthazar ou un
loup-garou de Gonzales. Rien, encore. Pourquoi alors m’avoir pris à partie
durant la réunion, pourquoi m’avoir donné un titre, des droits, une
mission ? Pour pouvoir me mettre hors course au bon moment ? Je sens
les machinations du Conseil planer sur moi d’autant plus qu’aucun courroux ne
s’est abattu jusqu’ici.
« Non Will, non je ne bosse
pas pour ces gars-là. »
Il
a l’air sincèrement rassuré. Je ne suis pas fier de moi mais je constate que
j’ai utilisé par réflexe mes pouvoirs pour m’assurer que sa réaction était
sincère, qu’il n’était pas une taupe envoyée pour me tester. J’en ai
brusquement très honte ; j’aime beaucoup William, son tricorne noir qu’il
porte fièrement sur la tête, sa pipe qui fume éternellement à ses lèvres, sa
barbe qui a été blonde il y a longtemps et qui maintenant aussi translucide que
tout son corps éthéré.
« Il y a du monde de notre
côté tu sais Dream. Beaucoup de gens forts qui ne demandent qu’un mec capable
de parler pour les fédérer. Tu n’auras même pas à te battre. Il faut juste
donner un drapeau à ces têtes de cons qui ne peuvent pas mettre de côté leurs ego
pour s’entendre ; à moins que l’ordre ne vienne d’un chef qu’ils ont
accepté et qu’ils respectent. »
« Tu crois vraiment que je
suis le mieux placé pour ça ? Au dernier conseil j’ai surtout l’impression
d’avoir gagné le premier prix de méfiance de la part de tous les bords… »
« Tu sous-estimes ce que tu
as fait avec Kelanor ; c’est la véritable l’étincelle qui va mettre le feu
aux poudres et tu étais là quand il fallait. Et puis les gens sont plus
sensibles aux actions qu’aux paroles, aussi néfastes soient-elles. Au final, le
Conseil t’as rendu service : en prenant le temps de pactiser avec toi
devant tout le monde, ils t’ont donné de la valeur, ils ont révélé à tous ceux
qui étaient là à quel point tu es important. »
J’aimerais
tellement lui dire d’arrêter de me brosser dans le sens du poil, qu’il
ressemble à un vendeur en assurances à tenter de me refourguer cette charge
mortellement dangereuse sur le dos. J’aimerais surtout pouvoir lui dire que je
suis insignifiant, que je n’ai pas la puissance qu’on me prête. Mais Je
mentirais. Depuis ce fameux soir du troll je sens la force du pouvoir qui croît
en moi. Je n’ai jamais testé mes limites, je ne connais ni la source de mes
tours ni ce dont je suis capable si je pousse à fond. Ce que j’ai accompli ce
soir-là m’a surpris, mais pas tant que ça. Intérieurement, j’ai toujours eu
l’intuition que je laissais mes pouvoirs dormir, que je n’ai jamais tenté
d’atteindre mon plein potentiel. Qui sait ce dont je suis capable au
fond ? Et s’il faut faire de grands discours…disons que je pense pouvoir
gérer de ce côté-ci. Mais il me manque l’essentiel.
« Non Will. »
« Pardon ? »
« Non Will, je ne prendrais
pas ce rôle. Pas parce que potentiellement je n’en ai pas les épaules, mais
parce que je n’en veux pas, je n’y crois pas. »
« Tu ne crois pas en la victoire
sur le Conseil ? »
« Non, je ne crois pas à moi
en tant que leader de la Rébellion. »
J’ai
mis toute la sincérité que j’ai pu dans mes paroles, malgré la culpabilité,
malgré l’envie narcissique d’être érigé en sauveur et en chef. Il hoche la
tête, lentement.
« Je comprends. »
J’entends
bien que ça l’emmerde, qu’il va devoir improviser avec un second choix à partir
de maintenant ; mais il est malin et il sait comme moi que se lancer dans
un travail dont on n’a pas envie est l’assurance d’un échec. Je le sens un peu
amer tout de même.
« Dream ? »
« Oui, Will ? »
« Je peux te poser une
question ? »
Je
le regarde sans comprendre ; j’ai toutefois l’intuition que c’est une
question blessante qu’il a du mal à sortir.
« Et si c’est ta nana qui te
l’avait demandé, tu aurais fait quoi ? »
La
surprise me laisse sans voix. En moi, un torrent d’émotion se déverse alors que
je joue la scène dans ma tête à toute vitesse. J’aurai dit « oui »,
bien sûr que j’aurai dit « oui », sans même hésiter. La fulgurance de
cette constatation face à laquelle aucun mensonge n’est d’utilité me laisse
pantois. Mon silence et mon visage déconfit sont suffisamment éloquents pour
William qui a maintenant sa réponse.
« C’est tout ce qu’on vaut
pour toi Dream ? Tu es prêt à jouer notre destin à tous pour une
humaine ? »
La question
vient me frapper comme un coup au creux de l’estomac. L’aiguillon de la culpabilité
lui fait suite. Oui, je suis prêt à tout pour elle, quitte à voir mourir le
monde que je connais et mes amis. Ma vision commence à se brouiller malgré moi :
le yankee stadium perd en consistance, je vois le visage de William qui se
change, s’allonge, son nez devient museaux, ses habits de pirate fantôme
deviennent un uniforme sur lequel brille une étoile de shérif. D’un coup, je décroche ;
je suis dans l’espace, je vole à toute vitesse à bord d’un vaisseau spatial en
forme de boule. Je suis le magicien aux cheveux bleus, je file vers mon destin,
emportant avec moi la fin du monde tel qu’on le connaît. Tout peut bien mourir,
tout du moment que je sauve celle que j’aime. La certitude de ces conviction,
égoïstes et définitives, me heurte autant qu’elle fait écho à mes propres
interrogations. Qu’importent les morts, fussent celles de mes amis, je ne vis
que pour elle. La vision se brouille, s’adoucit, devient plus complexe. Non, ce
n’est qu’un reflet que j’ai plaqué sur lui. Il se bat pour ce qu’il croit
juste. Qu’importe sa mort à lui du moment que ceux qu’il aime peuvent vivre
dans un monde où le rêve est possible. Je rentre dans mon corps avec la même
violence et vivacité que j’en suis sorti. Dans mes veines, je sens la présence
physique de la résolution du magicien aux cheveux bleus qui me parcoure. Une
énergie nouvelle se répand en moi, faisant sauter des barrières que l’angoisse
avait instauré. Je n’ai plus peur des conséquences, plus peur de la disparition
d’Alice la nuit dernière, je n’ai plus peur de rien. J’ai aussi l’envie absurde
et sourde d’agripper une guitare et d’en jouer. Mes rêves m’amènent décidément
de singulières pulsions…
« Je ne vous laisserai pas
tomber Will. Mais je ne suis pas votre homme ; pas encore peut-être…mais
je me battrais comme tout le monde ici, ça tu peux en être sûr. »
Il
a l’air rassuré, et surpris de la force de ma voix, comme si celle-ci
transmettait mieux que jamais la force de mes convictions.
« Bien. Merci Dream. C’est
important tu sais de savoir que tu es dans notre camp, tu n’imagines pas
combien de gens attendent cette certitude. »
« Je n’aime pas les camps,
je n’aime pas la guerre. »
Il
rigole de son rire factice que je lui connaît si bien.
« Qu’est ce que tu crois,
vieux ? Que les choses peuvent s’arranger comme ça, sans mort, sans choix,
sans sacrifice ? »
« Ho, Will, arrête s’il te
plaît… »
« Non, écoute Dream :
personne n’a envie de crever, personne. Mais à la différence de toi et de tes
chimères, tous ceux qui sont venus ici ont pris un risque. Jusqu’ici tu as
réussi à vivre dans ton coin, sans rien risquer, à passer entre les mailles du
filet. Mais c’est fini, que tu le veuilles ou non. La guerre est ici, sur nous
tous et il faut choisir un camp, prendre position. On ne peut plus rester sur
la touche à faire péricliter nos pouvoirs en attendant que ça se passe. »
« Qu’est ce que tu essayes
de me dire. »
« Que ça fait un paquet d’années
que tu es sur le banc de touche, que ça fait un bail que tu te laisses vivre à
tous points de vue et que cette guerre est aussi l’occasion pour toi de prendre
la vie à pleines mains plutôt que la rêver. »
« C’est con, c’est un peu ma
spécialité… »
« Non. Toi ta spécialité c’est
de faire rêver les gens, monstres ou humains. Si tu oublies ça tu oublies qui
tu es. Arrive un moment où la rêverie devient végétation dans son coin, arrive
un moment où il faut vivre ses convictions plutôt que de les imaginer. C’est
ton moment Dream, ton histoire, ne les laisses pas passer. »
Je
le sens prêt à ajouter quelque chose mais les cris du stade nous empêchent de
dire quoi que ce soit d’autre. Tout à notre discussion, nous avions oublié le
match qui vient de se clore à l’instant avec une victoire sans appel de mes
chimères. Elles se tombent dans les bras en criant alors que je regarde le
score avec un sourire ; 9 à 8. Pas mal pour une première sortie. Quand on
aura gagné la guerre, on fera la revanche pour fêter la fin des combats. Will
me tape gentiment sur l’épaule, en signe de congratulation. Je lis aussi dans
ses yeux la résignation à quitter la douce paix qui est encore la nôtre pour ce
soir et s’enfoncer dans les méandres de la guerre. Qui sais ce qu’il restera de
notre amitié après ce conflit, qui sait quelle terribles épreuves, combats,
morts, trahisons, tortures, lâchetés nous attendent ? Qui sait comment
nous nous en sortirons, quel que soit le résultat ? je le vois s’éloigner
pour remonter le moral de son équipe et du gros Franky qui pleure la défaite
des Wandering Monsters. Je laisse pour ma part mes chimères à leur joie,
profiter des applaudissements de la foule, de ce moment magique qui
n’appartient qu’à eux et dont ils se nourriront lorsque les heures sombres s’abattront
sur eux plus tard. Ce soir c’est la fête ; demain il n’y aura que la
guerre.