lundi 27 septembre 2010

Dream - Intermède


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                Bonjour à tous. Il n’y aura pas de texte cette semaine. J’étais pourtant à l’heure et il est écrit. J’en suis assez fier (contrairement au texte de la semaine dernière que je trouve moins bon). Mais je n’ai pas l’autorisation de le publier. De façon très intéressante, cette interdiction, dernier domino d’une longue suite, est le cœur même de « Dream ». Ma seconde histoire publiée sur ce blog est en effet bien des choses mais c’est aussi un adieu ; un adieu à un monde, une vision qui a été pour moi l’un des plus formidables apports à mon imaginaire.
                Le monde que j’évoque parfois dans « Dream », via les visions du personnage éponyme, n’est pas à moi. Il appartient à un ami qui l’a créé il y a longtemps. Cet univers imaginaire a été partagé par la suite, notamment par moi, il a évolué, grandit, changé. Mais il est resté viscéralement lié à son créateur. C’est une chose que je respecte profondément, sorte de principe fondamental auquel je crois du fond du cœur. Les univers, fussent-ils rêvés, que nous créons sont nôtres : nous en avons le loisir mais aussi la charge, la responsabilité. Prendre de force ce fragment de notre intimité est pour moi un crime grave (à l’échelle de la création bien sûr).
                Je suis donc allé voir cet ami il y a quelques mois pour lui demander l’autorisation de parler de son univers dans mes textes. C’était pour moi un passage obligé et un engagement fort. J’ai donc fait ma demande de manière explicite et j’ai eu son autorisation. Puis j’ai commencé à travailler sur « Dream ».
                Mais si le monde imaginaire de mon ami a profondément évolué ces dernières années, son rapport à cet univers à lui aussi subit des changements. Il désire aujourd’hui faire de cet univers une forme commercialisable. C’est un processus qui est venu naturellement et qui me semble cohérent ; je suis en outre un fervent adepte de cette démarche. Les créateurs ont toujours face à eux la problématique de vivre de leur pouvoir d’imagination. Nous ne faisons pas un métier « sérieux » et joindre à la fois le besoin de gagner sa vie et de nous accomplir dans ce domaine singulier de l’écriture, au sens large, est très difficile. J’ai accumulé suffisamment de jobs alimentaires pour le savoir.
                L’ennui, c’est que cette démarche, aussi légitime et souhaitable soit-elle, ne me convient pas. J’ai toujours eu vis-à-vis de l’univers que je cite sans pouvoir le nommer, un rapport léger et sans engagement. Pour moi, il s’agit d’histoires que nous nous racontions à plusieurs, un monde que nous avons construit en collaboration dont l’unique but était d’être partagé. Mais, pour ma part, sans jamais oublier non plus qui en était à l’origine. Ce monde a changé, notre rapport à lui aussi.
                « Dream » était une façon de lui dire adieu, de sortir pour de bon, de façon élégante et qui m’appartienne, de cet univers dans lequel je ne me reconnais plus mais que j’ai énormément aimé et qui m’a terriblement influencé. J’ai donc construit toute l’histoire de Dream et d’Alice sur ce pivot, ces passages vers un univers autre qui n’existe plus que par bribes de souvenirs. Aujourd’hui, je n’ai pas le droit de citer et de mentionner cet univers comme je le souhaite, ce qui bloque toute possibilité de continuer l’histoire que j’ai imaginée en l’état. Les liaisons avec le monde dont je parle ont une telle importance dans la construction de l’intrigue que sans avoir une liberté totale d’expression, je ne peux plus écrire.

                Pourtant, je ne peux pas dire que je sois surpris outre mesure. La décision de mon ami me surprend, certes, en ce sens que j’étais persuadé d’avoir sa confiance et son assentiment total dans ma démarche. Il a choisi de revenir sur cette décision, c’est ma foi son droit le plus essentiel. ; le caractère public de ce blog le gêne à un moment où il tient avant tout à protéger la propriété de son œuvre. Mais encore une fois, après mûre réflexion, je trouve cette décision presque naturelle. « Dream » devait être la scission finale (évoquée dès le premier texte) entre moi et l’univers cité, cette scission a pris un autre visage ; fondamentalement, la démarche est la même, elle a juste pris une autre forme.
                Reste mon histoire, celle qui n’est qu’à moi et mes réactions face à quelqu’un (et c’est bien la première fois) qui me dit ce que j’ai le droit de dire et de ne pas dire. C’est un sentiment étrange, et très perturbant ; je ne connais personne, qu’il soit ami, inconnu ou éditeur qu’il l’ait fait par le passé. J’ai toujours été ouvert à la critique, même si ce n’est pas facile, vis-à-vis de mon travail d’écriture. Ils se font rares, mais les commentaires que je reçois de mes histoires sont tous écoutés avec le plus grand soin. Mais je les écoute parce que je sais qu’au fond et moi et ceux qui les rédigent savent qu’au final l’histoire m’appartient, qu’elle est à moi. Sans cet accord tacite, il ne peut pas y avoir de discussion autour de ce que j’écris. Cette interdiction, qui porte pourtant sur des points en apparence anecdotiques, m’a touché particulièrement.
                L’écriture étant un exercice, en ce qui me concerne tout du moins, tout à fait intime, la force des émotions qu’il génère chez moi est très intense. Je considère, encore une fois avec une certaine mesure et tout en étant conscient de l’apport bénéfique des apports extérieurs, que personne n’a à me dire ce que je dois raconter. Mes histoires peuvent plaire ou non, certains détails peuvent surprendre, choquer, mais ça ne donne en rien le droit à quiconque de m’interdire de les raconter.
                Le problème actuel est cependant plus épineux puisque j’ai choisi d’écrire sur un univers qui ne m’appartient pas. J’ai pris le risque de faire rentrer dans cette intimité si particulière à l’écriture un monde qui n’est pas le mien. Et parce que j’ai tant d’affection et de respect pour les histoires que je raconte, je comprends tout à fait pourquoi mon ami l’a interdit de parler de son univers intime à lui.

                Reste que j’ai une histoire à raconter et faire partager, que tout dans « Dream » ne se résume pas à une passerelle vers cet univers qui n’est pas à moi. Il me faut toutefois revoir drastiquement l’ensemble de l’intrigue si je veux suivre les injonctions qui m’ont été faites. Je dois avouer que je n’en ai en outre aucune envie. Cette interdiction aura eu le mérite de me rappeler la valeur que je mets à mon indépendance créatrice, le besoin impérieux de n’attendre l’aval de personne non sur la façon d’écrire (il m’a déjà été dit de réécrire totalement un manuscrit si je voulais le voir publié, ce que je trouve tout à fait recevable et juste) mais sur le contenu même, la manne de mes histoires.
                Je vais donc réécrire l’histoire de Dream en supprimant les références à l’univers de mon ami. Il s’agira d’ailleurs en apparence de changements mineurs pour mes lecteurs qui attendent la suite de l’histoire. Pour moi par contre, ce sera un gros travail, et dans la construction de l’histoire et dans sa signification. Je pense cependant être prêt pour la semaine prochaine. Je vais mettre à jour les textes au fur et à mesure les textes qui seront modifiés et non effacés (il faudra donc pour les courageux qui voudront reprendre toute l’histoire aller chercher les anciennes publications à la date de leur parution). Qu’ils soient assurés que ça me permettra de corriger les coquilles et les fautes qui parsèment encore mes parutions…
                J’espère que vous me passerez cette fantaisie dans la narration et que vous comprendrez ce choix. Je tâcherai de rendre ce changement le plus subtil et le plus harmonieux possible. J’apporte une grande importance au lien qui unit l’écrivain à ses lecteurs ; c’est pourquoi je suis gêné de ce changement qui trahit, un peu, la première moitié de l’histoire. J’ai l’espoir toutefois qu’elle continue à vous plaire. Après ces modifications, « Dream » sera tout à fait à moi et je pourrais le faire partager comme je l’entends. Je vous donne rendez-vous la semaine prochaine pour la suite de ses aventures.

vendredi 17 septembre 2010

Dream - 06 - la Guerre


Découvrez la playlist Dream - 06 avec Everlast




            Je marche sur Sullivan Street, passe West 3rd pour arriver sur Washington Square Park. Autour de moi, les humains semblent courir dans un désordre organisé. Ce n’est pas la panique, pas encore, mais ces dernières nuits leur ont réappris à avoir peur du noir, de l’obscurité nocturne. Je vois des mères prendre leur enfant de force par la main pour les ramener dans leur foyer, espérant que la résistance de leur porte et leurs prières tiendront ceux qui sont tapis dans l’ombre de les dévorer. Je vois des étudiants sortir en bloc des bars pour filer dans leur dortoir où le nombre et l’alcool, croient-ils, les délivreront de la peur. Dans leurs regards à tous je vois l’instinct, le sentiment diffus d’être fragiles, victimes, proies. Ils ne parviennent pas tous à mettre des mots là-dessus, rares sont ceux qui intellectualisent ce qui se passe ; mais au fond d’eux ils savent. L’odeur de la guerre est là, palpable dans l’air. C’est une guerre qu’ils ne comprennent pas, qu’ils ne voient pas. Ils ne seront témoins demain que des traces de sang sur le sol, les impacts sur les voitures et les murs, les endroits calcinés. Dans leur cœur, la peur est encore plus vive que l’agresseur est invisible, insaisissable.
            J’arrive jusqu’au parc, me surprend à prendre plaisir à voir la grille éventrée sur cinq bons mètres, la bande jaune de la police autour de flaques d’hémoglobine si grandes qu’il aurait fallu saigner trois vaches pour en couvrir l’étendue. Mais pas de forme de cadavre dessinée à la craie, pas de corps, pas de mobile ; tout ça disparaît au petit jour ; du coup, ils sont perdus. Les policiers sont à dix autour de la scène du crime, collés les uns contre les autres, comme si la nuit qui tombe doucement sur la ville pouvait les aspirer, agripper de ses griffes le premier qui s’éloignerait de la masse réconfortante de la multitude. Je suis le seul qui marche au milieu du trottoir, le seul qui ne se colle pas au mur pour rentrer chez lui d’un air empressé. Je n’ai pas le comportement des autres, je deviens suspect. J’imagine que mes cheveux bleus n’arrangent rien. Le déclencheur sera mon sourire en coin lorsque je regarde les policiers, rassemblés en cercle comme des pingouins qui se protègent du froid. Le plus hardi d’entre eux me fait un signe du bras, le badge en évidence et la main sur son arme ; il s’avance vers moi.
« Bonsoir, officier. »
            Je n’ai nulle réponse. Il a le visage fermé de ceux qui sont prêts à se jeter sur la source de leur peur, exutoire libérateur qui viendra les délivrer de l’étau qui leur vrille le ventre.
« J’ai dit bonsoir, officier. »
« J’ai entendu la première fois, mec. »
            D’autorité, il range son badge, lève sa grosse lampe torche dont il jette la lumière en plein dans mes yeux alors qu’il ne fait pas encore nuit. Connard. Connard qui se réfugie dans la force pour faire taire ses terreurs intimes. Mais ces terreurs, j’en suis le maître mon vieux. Tu n’as pas vraiment pris la bonne solution pour t’en sortir vivant. As-tu seulement remarqué que tous tes collègues, des types qui vont boire des bières avec toi le soir, qui connaissent le nom de ta femme et celui de tes gosses, ceux sur qui tu comptes tellement en ce moment même ont tous détourné le regard, qu’ils font semblant de ne rien voir de crainte d’être impliqué dans notre conversation. Tu crois que c’est moi qui fait ça ? Tu crois que c’est mon œuvre ? Non, c’est celle de la lâcheté inhérente à ta race. Ces mêmes camarades que tu appelles tes amis te laisseront mourir s’il me prenait l’envie de te tuer dans les ténèbres. J’ai dit que les humains avaient peur de la guerre nocturne dont un nouvel acte va se jouer ce soir, je n’ai jamais dit que j’avais de la compassion pour eux.
« Qu’est-ce que tu fais ici ? »
« Je me ballade, officier. Il y a une loi contre ça ? »
            Arrête gros con, arrête de sourire avec ce rictus en coin qui trahi tellement le mépris que tu as pour lui. Fait le mort, prend un air apeuré et laisse le jouir de ses illusions de puissance. La petite voix crie rageusement dans ma tête, priant pour que je fasse un choix sage et adulte.
« Montre moi tes papiers. »
            Des papiers…comme si j’en avais. Pour qui il me prend cet imbécile ? Tu n’as pas remarqué que seuls sont dangereux ceux qui ne perdent pas leur sang-froid dans ce genre situation, marque évidente de leur supériorité ? Je vois tes doigts qui tremblent et agrippe la crosse de ton arme comme un enfant agrippe son ours en peluche la nuit pour conjurer le monstre du placard qui en fait grincer la porte. Et ce que tu sais seulement que ça marche ? Non, tu ne sais rien, tu es mort de peur et tu me fatigues.
« J’ai dit : montre moi tes papiers, tocard. »
            Mon Dieu, pardonnez-moi d’y prendre tellement de plaisir. Sa lampe torche se met à clignoter, s’éteint, se rallume, s’éteint, se rallume et meurt définitivement. Son visage change totalement d’expression. Brusquement, il est dans le noir. Il est dans le noir avec moi. On ne se dit rien, on ne bouge pas. J’entends avec délectation sa respiration qui s’emballe progressivement, l’irrationnel qui gagne son esprit et paralyse son corps. Il ne comprend plus pourquoi tout son corps se met à suer, pourquoi ses jambes flanchent presque, pourquoi il a brusquement si peur. Je vais te le dire, petit policier : c’est ton instinct, autrement plus clairvoyant que ta raison, qui a depuis longtemps compris à quel point tu es en danger, combien tu es faible et vulnérable face à moi. Le pauvre ; maintenant, j’ai de la pitié pour lui.
« Bonne soirée officier. »
            Je pars dans un sourire que je n’ai pas lâché mais qui s’est changé en autre chose, une promesse de douleur s’il me suit dans la nuit. Il ne me suit pas. Alors que je m’enfonce dans les ombres apparues comme par magie (c’est d’ailleurs le cas), il tente de retrouver une contenance avant de retrouver ses potes près du marquage au sol. C’est le cri d’un de ses collègues qui va le ramener à la vie, l’animer pour le rendre à la lumière. Je l’abandonne pour continuer ma route, contourner le parc et marcher tranquillement dans les rues de West Village. Je ne vais nulle part, je ne veux d’ailleurs pas trop m’éloigner de la maison même si j’y ai laissé des chimères en protection des lieux. Je me contente d’arpenter les rues, cible offerte aux chasseurs nocturnes qui vont sortir d’ici quelques dizaines de minutes. Je veux qu’ils m’attrapent, je veux qu’ils essayent. Je veux en tuer suffisamment pour décider leur chef à sortir de leur tanière, pousser les maîtres à venir voir qui tue ses chiens de guerre à la nuit tombée. Pauvre petit flic, si seulement tu avais su que tu tenais presque en joue celui qui répand le sang des victimes nocturnes…mais je doute que les vampires fassent partie de ta juridiction.
            Je marche, seul, avec un curieux goût de déjà-vu singulier. Bizarre comme certains des gestes les plus simples prennent en ce moment chez moi des tournures singulières. Il faut vraiment que je fasse la lumière sur mes rêves du magicien chanteur. La nuit semble tomber d’un coup sur New York, engloutissant de sa noirceur la vie de la ville vrombissante. La cité qui ne dort jamais est bien sage ce soir ; même la lueur des lampadaires semble un bien faible rempart face aux créatures qui vont se déverser dehors. J’ai envie de chanter, de jouer de la guitare. Bizarre, très bizarre.
            Ils m’attaquent alors que je suis perdu dans ces réflexions lointaines. Ils sont cinq ; c’est beaucoup, même pour moi. Pourtant je ne panique pas. Je ne panique plus depuis la soirée avec Alice et le match de baseball qui remonte à une bonne semaine. Depuis l’explosion d’une salle de réunion d’une partie des chasseurs du Conseil à Union Square, c’est la guerre partout le soir. Chaque nuit, les rebelles sortent se battre contre la milice composée de vampires, des loups-garous et de ceux qui se sont rangés du côté des cinq chefs. Que j’ai été triste d’apprendre tous les grands noms qui se sont rangés sous leur bannière tyrannique. Il y a là des gens intelligents, des gens que j’estime. J’ai trop peu d’amis pour les compter dans les rangs adverses, Dieu merci ; mais tout de même, ça fait quelque chose. J’espère ne jamais avoir à choisir entre ce que je crois être juste et quelqu’un auquel je tiens.
            La frappe de griffe du loup-garou me sort de ma rêverie. Lui part dans la sienne alors que sa main velue balaye l’air. C’est le moment que choisissent les quatre vampires qui l’accompagnent pour se jeter sur moi. Ils espèrent qu’ayant utilisé mon pouvoir sur le plus dangereux, ils auront quelques secondes de répit avant que je puisse tenter un de mes tours. C’est sans compter sur Sagav et Saned qui sortent de l’ombre pour contrer leur assaut. Le combat qui s’ensuit ne m’intéresse pas. L’attaque surprise de mes chimères ainsi que la force que je leur confère devrait logiquement lui offrir la victoire. Je m’arrête toutefois plutôt que de continuer mon chemin. Ils sont quatre tout de même.
            Je fais volte-face pour voir un vampire plus rapide que tout le monde se jeter sur mon dos. Il ne s’attendait pas à me voir me tourner, il est pris à contre-pied. J’en profite pour sortir mon épée de ma cane et fendre l’air en direction de sa gorge. Le sang gicle en trombes, comme il le fait à chaque fois qu’il s’écoule du corps d’un membre de sa race. Mon agresseur n’a toutefois pas pris le coup de taille de plein fouet, sa vitesse l’a sauvé in extremis. Il se rattrape sur le sol, la main au niveau de la gorge d’où s’écoule le fluide vital qui le maintient en vie. Beaucoup plus vite que je ne l’aurai cru, il se jette à nouveau sur moi, m’agrippe par le torse et me plaque contre une grille noire qui sépare une école privée de la rue. Le choc est rude, me coupe le souffle alors que la douleur se répand dans mon dos. Ça fait bien longtemps que personne ne m’a secoué autant. Pourtant je n’ai pas peur, toujours pas. Collé à moi, il tente de me mordre au coup, j’interpose le manche de mon épée au dernier moment. Il le mord à belles dents, sans pour autant le briser par la seule force de sa mâchoire comme il l’aurait cru. Derrière, je vois Sagav qui tient dans une main le corps d’un vampire affaissé, le cou brisé. L’autre tourne autour de ma chimère n’osant pas attaquer. Saned a plus de mal ; il est d’avantage conçu pour désarmer les grosses brutes plutôt que des morts-vivants. Si les griffes du vampire semblent s’enliser dans le corps incorporel de mon autre chimère, celle-ci ne parvient guère à blesser son adversaire. Mon vampire à moi change brusquement de tactique et tente de m’écraser sous la force de ses bras. C’est bien trouvé, il est plus puissant que moi. Mais j’ai déjà mis le doigt sur les cauchemars qui le suivent depuis sa vie humaine. J’en trouve la clef, libère une chimère créée sur l’instant pour incarner ses peurs les plus profondes. Il se met à hurler alors qu’une femme au visage difforme prend avec violence le visage de mon adversaire entre ses mains, hurlant un son incompréhensible à mes oreilles. Le pauvre vampire tombe au sol, geignant comme un chiot à qui on a décoché un coup de pied trop violent. Il est en vie mais il n’embêtera plus grand monde celui-là ; j’imagine que c’est à peine s’il sentira la lueur du soleil s’abattre sur lui demain matin pour le réduire à un petit tas de cendres.
            Je suis hors la loi maintenant. On ne s’est rien dit avec les gens du Conseil mais c’était évident depuis le match qui a rassemblé une grande partie des rebelles. Le bruit s’en est répandu très vite, non du match en lui-même mais du nombre de gens qui sont venus. Les plus timorés ont finalement choisi de croire en notre lutte et, galvanisés par cette heureuse nouvelle, se sont joints à nous. Reste que nous sommes en infériorité numérique, désorganisés, désunis. Je me demande souvent ce qui nous a tous poussés, dans un camp comme dans l’autre, à nous battre sans rémission. D’où nous vient cette rage chevillée au corps qui nous pousse à sortir chaque soir risquer notre vie ? Il y avait d’autres solutions : l’exil, la soumission, le compromis. Nous avons choisi, et je me compte dans le lot, la plus primale et la plus violente. Peut-être est-ce notre nature profonde ? Nous sommes des monstres après tout.
Alors que je m’apprête à prêter main forte à mes chimères, je sens une vague de pouvoir qui déferle et alerte tous mes sens magiques. Il y a quelque chose qui approche, un individu puissant qui ne prend même pas la peine de masquer sa présence. Je souris à l’approche de cette confrontation dantesque avec une même phrase qui tourne dans ma tête à répétition : j’écris ma propre histoire.
            Je n’aurai pas le temps de me pencher plus que ça sur la signification de cette phrase cryptique. Il arrive très vite, bien plus que je ne l’aurai imaginé. Il retombe sur le sol de tout son poids, démultiplié par sa transformation. D’instinct, les chimères se sont écartées, les vampires ont pris le large. Tout semble s’arrêter autour de nous alors qu’il est à moins de trois mètres de moi. Il me domine de toute sa taille, sa rage, sa certitude de la victoire également.
« Bonsoir Gonzales. »
            Il ne répond rien, décidément ce soir c’est une habitude chez mes interlocuteurs. Il faut dire que dans l’esprit du maître des loups-garous, l’heure n’est plus aux palabres mais au combat. Je constate, flatté, qu’il s’est fait couvrir de sceaux magiques destinés à le protéger de mes pouvoirs. Je reconnais sans peine la marque de Felicity, la chef des sorcières. Peut-être qu’Alice avait raison finalement et qu’ils couchent bien ensemble. Ça me le rend assez sympathique même si plus je l’observe plus je prends la mesure du formidable adversaire que j’ai en face de moi. Il est plus fort que moi, c’est sûr ; je suis plus malin et je peux tirer avantage de la situation, du terrain ; mais fondamentalement il est plus fort. Elvis. Il faut que j’appelle Elvis. Mais qu’est-ce que c’est que cette pensée absurde. Je manque de m’esclaffer alors que l’image du King se matérialise dans ma tête. Appeler Elvis, quelle drôle d’idée.
            Mon hésitation n’a toutefois pas échappé à Gonzales dont tous les sens sont en ce moment exacerbés à leur paroxysme. Il bouge trop vite pour que je puisse réagir, lance son bras et vient trouver ma tête qui explose sous le choc. Un instant persuadé de sa victoire, rapide en outre, il déchante vite lorsqu’il voit mon corps fait de fumée se désagréger sous ses yeux. Je réapparais deux mètres plus loin, sortant des ombres où j’ai trouvé refuge. Mon corps physique réagit moins vite que le sien, mais personne n’est plus rapide que moi pour lancer des sorts. Il a été trompé par sa connaissance des sorcières qui ont l’habitude des formules magiques et des incantations. Moi je n’ai pas besoin de tout cela pour utiliser mes tours. Reste que c’était moins une et qu’il a bien failli m’avoir.
« Raté mon vieux, il va falloir t’appliquer mieux que ça ! »
            Un grognement sourd répond cette fois-ci à ma bravade. Je dois l’enrager, le pousser à faire une erreur. Avec mon sourire moqueur, je me dis que j’ai tout ce qu’il faut pour froisser qui que ce soit ce soir.
            Nouvelle attaque de Gonzales que j’esquive au dernier moment en me jetant en arrière. J’en profite pour le taillader d’un large coup d’épée au niveau du sternum. C’est peine perdue, je n’entaille même pas son pelage sombre. S’il résiste à toutes mes attaques physiques et qu’il a des protections contre mes sorts, je vais être vite désarmé. Nouvelle attaque, qui ne s’arrête plus ; battant des mains face à lui il me force à reculer sans cesse pour ne pas être déchiqueté sur place. Puis tout s’emballe : Une femme immense au corps vert de serpent surgit derrière moi, m’enroulant dans ses anneaux qui me broient instantanément. Je crie de douleur, me dématérialise en fumée pour apparaître quelques mètres plus loin sur la gauche, esquive une autre frappe de Gonzales en me jetant sur le côté, bloque la décharge d’éclairs magiques que la femme-serpent vient de m’envoyer. Je bloque le sort mais la décharge physique me propulse au sol. Je vois brusquement l’immense masse du loup-garou fondre sur moi des airs dans lesquels il s’est projeté. Ma rapidité à effectuer des tours magiques me sauve encore alors que je crée un écran de fumée rouge, plongeant tout le monde dans le brouillard.
            Là je commence à paniquer. J’ai trouvé refuge derrière un arbre, tentant de reprendre ma respiration. Je vais perdre ce combat à deux contre un dans lequel je suis perpétuellement sur la défensive. Je dois trouver un moyen d’en tuer un vite pour affronter l’autre à armes égales. J’en suis là de mes réflexions quand une décharge froide d’horreur de paralyse sur le coup. Ça ne vient d’aucun adversaire ; c’est une de mes chimères qui vient de mourir. Cindy, ils ont tué Cindy. Cindy que j’avais laissé à la maison. Ils sont chez moi. Alice est chez moi. La terreur parcoure mes veines alors que les images arrivent brutalement dans ma tête, que j’imagine ce qui peut bien arriver en ce moment à mes enfants et la femme que j’aime. Je dois y aller.
            Le moment où je sors de ma cachette coïncide avec l’attaque de la femme-serpent. Je l’esquive à nouveau, roule sur le sol, me relève. À fuir comme ça je fais une cible parfaite, mais ce que je peux découvrir chez moi me fait bien plus peur que de combattre ou me faire blesser. Je continue mon sprint dans Washington Square Park. Le choc du corps de Gonzales qui s’écrase sur moi me plaque face contre terre. Incapable de bouger, l’esprit trop en berne pour lancer un sort si vite, je sens sa mâchoire qui trouve mon épaule et mord de toutes ses forces. Mon cri résonne dans tout le parc. J’entends autant que je sens les os qui sont broyés par la fantastique force de la gueule, les muscles qui se déchirent, le sang qui se met à couler. Par réflexe, je projette mon pied vers le haut, trouve non sans une joie mauvaise les parties génitales de Gonzales que je frappe de toutes mes pauvres forces. Ça le fait réagir et me donne l’espace pour me libérer. Je sors en trombe, mais non sans prendre une autre frappe de griffe dans le dos. Bon Dieu que ça fait mal. J’avance, titube, pose un genou à terre. À bout, mon corps est à bout. La force des attaques couplés aux sceaux magiques qui blessent mon essence chimérique aura bientôt raison de moi. Je vais peut-être mourir. Mais je ne pense qu’à Alice, Alice que ces salauds ont pu blesser ou même tuer. Il faut que je trouve le courage de rentrer la sauver.
            Gonzales se relève, l’œil noir et aussitôt rejoint par la femme-serpent. Sur son visage à lui je vois une promesse de vengeance, dans ses yeux à elle la certitude de leur victoire. Je ne pourrais pas m’échapper sans les battre, mais je ne pourrais pas les vaincre dans mon état actuel. Alors que le champ des possibles s’emballe dans ma tête, la douleur reflue en moi, lançant mon épaule broyée et mon dos d’où s’écoule du sang. Je me suis cru invincible, tout puissant chez moi, dans ce quartier qui est le mien. Combien je les ai sous-estimé, eux, leur force, leur nombre. J’en paye le prix ce soir. Je n’aurai d’ailleurs pas de seconde chance, ma prochaine action sera décisive et scellera le combat dans un sens comme dans l’autre. Je peux plus me battre, à peine lancer un sort. Je ne sais pas quoi faire. Ma vision se brouille, le visage de mes adversaires semble se métamorphoser, prendre d’autres traits qui sont bizarrement très nets alors qu’ils devraient perdre en consistance. Un nouveau flash me ramène à mes intuitions chimériques, le magicien dont j’ai pris les cheveux. Je ne suis pas un combattant, je ne suis pas un magicien ; ma force ne réside pas là. Je suis Dream, je suis le rêve. Je dois faire confiance à cette part intangible et folle qui est en moi si je veux vaincre.
            Tenant, à peine debout, incapable de bouger, je les vois qui s’avancent vers moi ; moi qui suis tout seul dans Wahsington Square Park et Alice est peut-être morte. Je n’ai pour seul espoir que les appels venus d’autres mondes que je reçois par fragments. Il est temps de voir jusqu’à quel point j’ai eu raison de croire en eux. Mes adversaires se placent de part et d’autre de moi, armes leur coup, se jettent sur mon corps blessé. Et moi j’appelle Elvis.

mercredi 8 septembre 2010

Dream - 05 - Les Retrouvailles Explosives


Découvrez la playlist Dream 05 avec Michael Bublé



            La foule s’est dispersée très vite après la fin du match. Will a pris congé avec son équipe après les poignées de main fraternelles de rigueur entre mon équipe et la sienne. J’ai lu dans l’insistance de son regard toute l’importance qu’il place sur notre petite discussion à tous les deux, l’incertitude qui est la sienne quant aux actions que je vais prendre dans la guerre. Je lui ai souri du mieux que j’ai pu, soutenant son regard sans fuite afin de lui montrer que j’ai saisi le sens et le poids de tout ce qui s’est dit. Avec la discrétion qui est la nôtre depuis des siècles, les monstres se sont évaporés dans la nuit, laissant le pauvre Yankee Stadium seul. Le Yankee Stadium et moi. Je n’ai pas quitté ma place, appuyé sur la rambarde de fer juste à côté du terrain, la cigarette aux lèvres, à jouer avec mon briquet en argent. Je me délecte de ces moments de calme après la tempête, récupère au passage tous les rêves de victoire laissés par les spectateurs et les acteurs du match. La facilité avec laquelle je m’imprègne de toute cette énergie, vitale pour moi, me semble naturelle. Jusqu’à hier, je pensais ne pouvoir me repaître que d’un seul esprit rêvant à la fois, je croyais que seuls les humains pouvaient m’apporter cet élixir magique qui me maintient en vie, donne corps à mes chimères, alimente mes sorts. Alice, je pense à Alice.
            Elle est parti hier, comme dans un rêve. Je me suis réveillé au matin et elle n’était plus là. Le grand lit m’a semblé si vide et froid sans elle ; pourtant, je m’y attendais. Quelque chose a changé entre nous depuis la réunion du Conseil, accumulation du coup de téléphone de sa mère, ma réaction face à l’ultimatum des cinq tyrans, la nuit de la mort de Kelanor où nous avons fait l’amour comme on se dirait adieu…Je ne crois pas à une action déterminante qui aurait tout changé, plus à un enchaînement malheureux et pourtant presque inévitable, ou que je n’ai pas su enrayer, qui nous a amené là. Alice est parti ; mon Alice ; celle que je pensais être la source de ma puissance, celle dont le jugement et les envies guidaient ma vie. Je me suis senti seul, très seul, et pourtant plus libre qu’avant. J’ai cru un moment que c’était Sagav qui l’avait tué mais je sais maintenant qu’il n’en est rien. C’est elle et elle seul qui a pris sa décision. En un sens, ça me rassure. Je m’étais beaucoup attaché à elle, rien ne m’aurait plus blessé que de lui faire du mal.
Les femmes me quittent rarement, d’habitude. D’ordinaire, c’est moi qui les tue à travers mes chimères via un processus que je ne comprends pas, dont je n’ai pas conscience de vouloir mais qui se répète à chaque fois. C’est ce qui m’a initialement amené à percer le mystère de mes origines, mon rapport ô combien fusionnel et funeste avec mes Alice. Je les trouve, je les recueille, je les fais rêver, me nourrit de leurs rêves en retour, les aime ; puis je les tue. Je n’ai jamais compris pourquoi. Je n’y ai pas cru au départ, je ne voulais pas y croire. C’est après la mort de la deuxième que j’ai commencé retourner à la Cité des Songes, la ville d’où je viens selon les légendes et à laquelle j’ai accès en rêve. C’est un voyage très périlleux, très éprouvant mais qui est devenu de plus en plus vital pour moi. Je devais comprendre pourquoi je donnais la mort à ces femmes que pourtant j’étais certain d’aimer et de vouloir protéger. Seul un retour à mes origines pouvait me donner les réponses sur des parties de moi-même que je n’affrontais pas de face. Je suis donc retourné à la Cité des Songes. Rentrer là-bas était à la fois totalement surprenant et étrangement familier. C’était comme une vie antérieure que j’aurai passé entre ces murs et qui revenait par bribes de manière sensorielle, par petites touches émotionnelles, intuitives. Mon premier choc fut de rencontrer des gens de mon espèce, d’autres maîtres des rêves. J’ai su à la fois que je n’étais pas seul et en même temps j’ai perdu l’illusion narcissique d’être unique, d’être le bon, le vrai Maître des Rêves. Mon père. Celui qui m’a donné la vie ainsi qu’à tous mes frères et sœurs.
Le contact avec ces derniers n’a pas été facile. J’ai découvert que nous avons tous le même problème, celui d’être perdu dans nos mondes intérieurs. La richesse et la tangibilité de ce que nous éprouvons dans notre intimité émotionnelle nous coupe des autres, fussent-ils comme nous, armée d’égoïstes qui ne vivent que pour leurs rêves. Rares furent ceux avec qui je parvins à communiquer malgré mes efforts. Je trouvais cependant des gens comme moi, des individus moins autocentrés qui pouvaient sortir de leurs chimères pour se tourner vers les autres, bref des gens qui avaient des choses à partager. Aucun n’avait le même problème que moi, tous m’ont assuré que les réponses à nos questions se trouvaient dans le Château des Songes, la demeure du Maître des Rêves original. Le problème c’est que le simple fait de s’approcher de sa demeure, point central de la ville, rend fou. J’ai bien entendu tenté l’expérience.
La terreur insoutenable qui m’a pris au ventre au moment de toucher le grillage m’a laissé un long moment entre éveil et inconscience. C’était comme une vague déferlante de pouvoir pur, une force sourde qui trouvait en un éclair toutes mes failles et faisait exploser en moi des détonations de peur primale. J’ai recommencé le lendemain, et le jour suivant. Ça fait six ans maintenant que j’y retourne tous les soirs, pour savoir, pour comprendre. Les autres me croient fou, se demandent quand je vais y rester pour de bon. Je suis le seul à essayer un tel stratagème ; ceux qui ont péri dans une telle entreprise sont morts depuis bien longtemps Il ne reste d’eux que des légendes et un interdit sacré, celui de ne pas recommencer. Moi je recommence, jour après jour. J’ai la certitude, aussi absurde soit-elle que les réponses à toutes mes questions sont là, derrières ces grilles que je même parvenu à franchir certaines fois, pour toujours me perdre dans les jardins du château, sans même en atteindre la porte.
Je ne sais plus quoi penser de moi, de cette guerre, de William, des autres, d’Alice, de tout. Ma fumée s’élève dans le ciel du stade, semblant prête à rejoindre les cieux. Dieu voit-il passer les volutes des fumeurs lorsqu’elles parviennent jusqu’à lui ? Je souris, imaginant un vieux monsieur apaisé qui regarde négligement passer la fumée de ma cigarette, se dire en son for intérieur « ha tiens, c’est Dream qui fume seul dans le Yankee Stadium. » et avoir une pensée pour moi, sans jugement, sans autre chose que cette sympathie silencieuse et inerte que l’on prête à Dieu quand on personne d’autre pour penser à nous.
Un éclat de rire qui résonne comme un joyeux chant d’oiseau me fait sursauter et me retourner. Ce n’est pas possible, ça ne peut pas être elle, ça ne peut pas être un moment aussi parfait. Elle est là, à rire de moi, de mon visage, de ma surprise ou un peu tout ça à la fois. Alice, Alice est venue.
« Je savais pas que tu fumais. »
            Elle a repris un peu de contenance mais affiche toujours ce sourire radieux et si frais qui chasse toutes mes pensées introspectives en un clin d’œil.
« Ça ne te dérange pas si je suis là ? »
            Je fais « non » de la tête, toujours incapable d’aligner un mot. La force des sentiments qui me balayent à cet instant me terrifie. Je comprends toute l’importance qu’elle a dans ma vie, cette Alice si particulière qui a su trouver la porte de mon cœur. Elle vient se poster à côté de moi, perdue dans la vision du stade de baseball.
« J’aurai bien voulu être là à l’heure, voir le match. Il paraît que ça a été une sacrée partie ! »
« Une sacrée partie, oui. »
            Elle me regarde plus intensément, semble enfin prendre conscience du fait que c’est elle qui fait ça chez moi. Des pensées folles me traversent l’esprit, des pensées que j’écarte par réflexe de peur mais que je laisse tourner en moi. J’aime les idées folles, les impulsions qui s’enclenchent à certains moments magiques où tout fonctionne entre deux êtres. Je ne laisse pas passer le moment. Doucement, je prends la main d’Alice, je me colle contre elle.
« Star shining bright above you »
            Elle ne comprend pas surprise, capte l’intention au vol et se laisse prendre au jeu.
« Night breezes seem to whisper I love you ».
            Je chante ; je n’ai jamais chanté avant. Les paroles sortent naturellement, libres, de ma bouche alors que j’entraîne Alice dans une valse qui la fait sourire puis rire aux éclats.
« Birds singin’ in the sycamore tree. »
            Ma voix a gagné en force, en puissance. J’ai dépassé la honte initiale de chanter pour me perdre dans cet abandon absolu, cette expérience divine qui me touche directement à l’âme. Je regarde, émerveillé, le bonheur brut se lire sur le visage d’Alice que je fais danser et qui répond par son sourire à mes paroles.
« Dream a little dream of me. »
            Je n’ai certes pas la cadence de l’original, je prends mon temps, laisse chaque phrase sortir avec la magie des rêves d’enfants qui se réalisent. Chaque strophe est une formule magique qui réussit à chaque fois, un souhait qui s’exauce sans cesse. La suite des paroles découle naturellement, nos pas de danse aussi. On fini dans les bras l’un de l’autre, à rire bêtement comme des adolescents amoureux qui réalisent leur désir d’être ensemble. On s’embrasse dans une synchronie parfaite, belle et pure. Je me demande une seconde si j’ai jamais été aussi heureux et replonge immédiatement dans le plaisir de ce moment que je refuse d’analyser. Marre de réfléchir, je veux vivre. Elle se serre contre moi, je la serre en retour, caresse ses cheveux qui me semblent plus doux et adorables que jamais.
« Chante encore, s’il te plaît. »
« Tu aimes quand je chante pour toi, ma toute belle ? »
« Oui. »
            Le refrain sort à nouveau de ma bouche, le même qui me semble si approprié que je ne conçois pas d’en chanter un autre. Du coin de l’œil je la vois sourire alors qu’elle pose sa tête sur mon épaule. Je voudrais que ça ne s’arrête jamais. Elle finit toutefois par se dégager un peu à la fin de la chanson, même si on se toujours par les bras. Je dois lui parler, lui dire tout ce qui est resté bloqué dans ma gorge ces derniers jours.
« Tu m’offres une cigarette ? »
« Avec plaisir, ma chérie. »
            Je sors la cigarette, l’allume en regardant la flamme de mon briquet projeter des ombres dansantes son visage d’ange. Je la regarde inhaler la première bouffée de tabac et recracher la fumée par la bouche dans un geste que j’ai toujours trouvé terriblement sensuel chez elle.
« J’ai repris. »
« Pardon ? »
« La cigarette. J’ai repris. »
« Pourquoi ? »
« Parce que j’en avais envie, que j’en ai marre de me retenir. »
« Ça se tient. »
            On se sépare d’un commun accord muet. Au-delà de la joie pure de se retrouver, il nous faut maintenant aborder des sujets essentiels entre nous. Je m’allume moi aussi une cigarette, m’adosse à la rambarde du stade.
« Je t’aime. »
            Elle est prise de court devant l’impact de cette phrase toute simple qui colle tellement bien à ce moment et ce qu’on vit tous les deux.
« Je m’attendais pas à ça, mon chéri. »
            Entendre me faire appeler « mon chéri » augmente encore la densité de la magie de cette nuit. Le ton de sa voix est chaud, langoureux, parfaitement accordé. J’ai l’impression qu’on danse toujours sur une partition sans fausse note.
« Je fais beaucoup de rêves en ce moment. »
« Du magicien aux cheveux bleus et de la femme en blanc ? »
            C’est mort tour d’être interloqué. Comment a-t-elle fait pour savoir quelque chose d’aussi intime sur mes rêves ?
« Oui. C’est comme s’il guidait ma vie en ce moment, qu’il était là, quelque part en moi à chanter dans ma tête pour me remettre sur les rails quand j’en ai besoin. »
« C’est pour ça que tu t’es teint les cheveux en bleu ? »
« Entre autres. Je ne sais pas pourquoi mais j’ai l’impression que tu es la seule à qui je puisse parler de tout ça. Ce n’est pas absurde, de se laisser guider aveuglément dans ses choix les plus graves par des rêves d’un autre monde, une figure à peine perceptible de quelqu’un qui n’existe pas vraiment mais à qui tu voues une foi sans faille ? »
            J’ai dit ça sans amertume, sans la culpabilité qui m’accompagne d’ordinaire. Je me sens incroyablement libre ce soir. Le rire cristallin d’Alice me fait sourire.
« Pas quand on s’appelle Dream. »
« C’est vrai. »
            J’ai murmuré la dernière phrase, conscient que je vais avoir le courage d’aborder la suite.
« J’ai eu très peur de te perdre tu sais, quand tu es partie. »
Elle rit à nouveau, cette fois-ci un peu moqueuse.
« Mais où veux-tu que j’aille, gros nigaud ? »
« Je ne sais pas, n’importe où. »
            Elle baisse les yeux au sol ; pourquoi a-t-il fallu que je la ramène à cette facette douloureuse de son existence, celle qui l’a amené jusqu’à moi ?
« Tu me crois si forte que ça ? »
« Oui. »
            Le silence s’instaure, sans pour autant nous expédier dans nos mondes intérieurs comme c’est parfois le cas. Même silencieux, même lorsque c’est dérangeant, on continu de vivre ce moment à deux, unis.
« Je les tue d’habitude tu sais, les filles qui partagent ma vie. »
            Elle ne répond pas, ne réagit pas ouvertement, comme si elle savait à l’avance.
« Je lutte contre ça, j’essaie de comprendre. »
« C’est Sagav. »
« Quoi ? »
« C’est Sagav qui les tue, pas toi. »
« Lui c’est un peu moi tu sais. »
            Elle attend un moment, puis éclate de rire à nouveau.
« Et tu veux que je vienne te délivrer de ça ? »
« Non ! Enfin, je sais pas ! Je voulais te prévenir, c’est tout ! »
            Pourquoi ce sourire sur mes lèvres alors que le sujet est si grave et pourrait la faire fuir ? Était-ce si simple d’affronter de face cette facette de moi-même que j’avais tant honte qu’elle découvre ? Elle vient poser sa main sur mon épaule.
« Tu as si peur que ça d’avoir besoin de quelqu’un, Dream ? D’où te vient ce besoin perpétuel de paraître infaillible ? C’est valorisant pour les gens qui t’aiment d’être là pour toi quand tu en as besoin, tu sais. »
« J’avais peur que tu partes si tu l’apprenais. »
« Que je parte ? Que je me barre parce que mon mec ne peut pas être le parfait petit chevalier blanc qu’il aimerait être en toute occasion ? Il faudrait être une sacrée garce pour faire ça… »
            Je la prends dans mes bras dans lesquels elle se blottit.
« Tu m’as sauvé la vie, tu te souviens ? Sans toi, je serais morte ; alors je vais pas te lâcher au moment où toi tu as besoin qu’on t’aide. »
            Elle redresse la tête vers moi, soudain grave.
« C’est toi que j’ai choisi Dream. Arrête de vouloir me protéger de tout et laisse moi payer le prix de mes choix. Je sais que tu es dangereux, pour moi comme pour d’autres, je sais qu’il y a plus derrière ton masque de gentil garçon sage que ce que tu aimerais croire. À part toi, personne n’est dupe. Mais je suis avec toi, quoi qu’il m’en coûte à la fin. »
            Décrire avec des mots la vague de chaleur qui m’envahit à ce moment serait futile. Le langage n’est pas assez riche pour rendre à sa juste valeur la force et la subtilité de ce sentiment qui m’enflamme le corps. D’un geste, j’invoque une vapeur verte qui se solidifie sous nos pieds et nous élèvent jusqu’au toit des gradins sur lesquels on se pose en douceur. Sous nos yeux, la ville brille de toutes ses lumières. Je ne sais plus quoi dire, qu’ajouter après cet aveu qui va bien au-delà de ce que j’avais espéré entre nous ? heureusement, Alice est plus pragmatique.
« Qu’est-ce que tu vas faire maintenant ? »
« Par rapport à quoi ? »
« À la guerre, à toi, à nous. »
            Je m’assois sur le toit, elle vient se mettre derrière moi.
« J’ai envie de te dire que je ne sais pas ; mais ce serait faux. J’ai envie de me battre. Je ne m’en suis pas cru capable avant la mort de Kelanor, le troll tué par les chasseurs du Conseil. Je sais maintenant que je peux, pas que j’en ai le pouvoir mais que j’en ai le courage. »
« D’accord, tu vas te battre, mais en faisant quoi ? »
« Je vais tuer les chefs du Conseil. »
            Je ne tire aucune fierté du silence que j’impose par ma réplique. Elle ne s’attendait sûrement pas à ça ; j’aurai au moins réussi à la surprendre une fois ce soir.
« Ils veulent que je joue au chef, que je mène les troupes au combat. Mais je n’ai rien d’un meneur d’homme, je n’en ai pas la patience, pas l’envie. Par contre je suis l’un des seuls à pouvoir affronter les chefs sans me faire battre à coup sûr. »
« Tous les cinq ? »
            Sa question naïve me fait sourire.
« Non, pas tous les cinq, et pas tout seul. Il y en a d’autre comme moi qui sont forts et sont restés dans l’ombre. J’irai les chercher. »
« Et s’ils refusent ? »
« On verra bien. »
« Et si tu échoues ? »
« On verra bien. »
            Je tourne la tête pour la voir enserrer ses genoux dans ses bras, l’air soucieuse et triste. Elle capte mon regard et tourne ses yeux vers moi.
« Je ne veux pas que tu meurs. »
« Je ne vais pas mourir. »
« Menteur ! Tu te connais si mal, Dream. Tu ne sais pas à quel point tu peux aller jusqu’au bout. Moi j’ai peur pour toi. »
« Je te promets de faire attention. »
            Elle semble se détendre, accepter ma réponse comme sincère ; ce qu’elle est. Je ne veux pas mourir. Elle dénoue ses bras et allonge ses jambe sur le sol de pierre.
« Tu ne t’es jamais interrogé sur la signification de ton prénom ? »
« Alice ? À part l’histoire d’Alice au Pays des Merveilles…non. Pourquoi ? »
« Parce que ça me travaille pas mal en ce moment. J’ai l’impression que c’est très important, voir même la clef du mystère tout court. »
« Le mystère ? Mais le mystère de quoi ? »
« De tout. De mes rêves, de moi, de cette guerre à venir. »
            Elle éclate brusquement de rire, me poussant l’épaule pour m’extirper de mon air sérieux.
« Attends une seconde mon chéri : l’histoire d’une petite fille qui rentre dans un trou sombre, qui a besoin d’une clef pour ouvrir une porte quelle cherche tout prix à ouvrir, qui devient un coup grande et un coup petite…il te faut un dessein pour t’expliquer ce à quoi ça correspond ? C’est ça ta recherche métaphysique ? »
            Je m’enferme immédiatement dans un attitude boudeuse malgré son beau sourire ravi qui me fait fondre et l’aimer comme jamais. Je n’aime pas qu’on explique les rêves et les histoires avec des explications trop simples, je n’aime pas quoi les dépouille de leur part de mystère, cette aura mystique qui leur donne tout leur charme. Cette part infantile et débridée est mon domaine, si on enlève ça, je perds mon pouvoir, ma place, mon rôle. Je tire ma force de la peur et de la fascination des hommes pour la superstition, leurs croyances. Elle passe ses bras autour de moi en riant, m’embrasse la nuque. Le contact de ses lèvres sur ma peau est électrique, libère un flot de sensations qui me parcoure le corps, me fait ressentir chaque fibre de mon être. Serait-elle la clef vers cet absolu chimérique dont j’ai tant eu l’intuition sans pour autant jamais tenter le grand saut ? Elle, l’humaine étrangère à notre monde, serait-elle le centre de tout ce théâtre monstrueux ?
            L’explosion aussi soudaine qu’assourdissante sur Union Square me ramène d’un coup sur terre. On en entend la déflagration jusqu’ici alors que la colonne de flamme monte à plusieurs centaines de mètres dans le ciel, illuminant toute la ville. On reste tous les deux figés, Alice et moi, devant ce spectacle à la fois si beau et tellement annonciateur de malheur. Je repense à ma discussion avec William, au fait de choisir un camp, de prendre position, de vivre ses convictions plutôt que de rêver une vie tandis qu’on végète. D’un coup, le poids de la réalité s’abat sur moi et vient balayer la rêverie duveteuse dans laquelle Alice et moi baignons depuis son apparition. On se lève d’un bond, elle et moi, on se regarde effaré, aussi conscient l’un que l’autre de ce qui est en train de se jouer. C’est trop rapide, trop violent et pourtant c’est là, sur nous. La guerre a commencé.

jeudi 2 septembre 2010

Dream - 04 - Le grand match


Découvrez la playlist Dream 04 avec Lou Reed




L’impact est d’une violence inouïe. C’est à la fois beau, simple, parfait. Le son de la batte lancée à toute force résonne dans tout le stade. Tout le monde regarde avec les yeux exorbités, les oreilles sonnées par le bruit, le corps en émois, éberlué par la puissance du choc. Chacun, dans un même geste fait à toute vitesse, tente d’accrocher du regard le projectile qui fuse dans la nuit, qui monte, qui monte…et qui disparaît de la vision de tous, avalé par le ciel noir.
« Home Run ! »
            Le cri de l’arbitre déclenche des hurlements de liesse qui vient briser l’interdit de ne pas faire trop de bruit. C’est comme une marmite couverte dont l’eau bouillante, trop longtemps refrénée à l’intérieur, vient de pousser en force le couvercle et jaillit dans les airs. Les déchaînements de joie devraient être mathématiquement contrebalancé par une bonne moitié des spectateurs, a priori du côté de l’autre équipe. Mais là c’est raté parce tout le stade ou presque est de notre côté. Je crois qu’ils ont tous misé sur la mienne à cause d’Haruko. Celle-ci vient de jeter négligemment sa batte au sol et avance en sautillant d’une base à l’autre sous le regard noir de nos adversaires. Du haut de sa chaise piquée à un terrain de tennis je ne sais où, Herbert le vieil homme-bête (à ne pas confondre avec un loup-garou, surtout ces derniers temps) valide d’un grand geste du bras les deux points marqués, déclenchant une nouvelle salve d’applaudissements. Ceux-ci gagnent encore en intensité lorsque ma petite japonaise passe la ligne de victoire, claquant en signe de victoire les mains de toutes les chimères qui en possèdent. Le pauvre Saned qui piaffait en dernière base n’a pas eu droit, lui, à un seul égard du public. Ce n’est pas grave, il n’a pas l’air jaloux et s’est jeté, lui aussi, dans l’embrassade fraternelle.
« Chimaera All Stars 7, Wandering Monsters 5! Nouveau joueur à la batte ! »
            Murray s’empresse de prendre sa place, le gros morceau de bois coincé entre les dents. Pas très règlementaire mais vu la morphologie des uns et de autres, il faut s’adapter. Sur le terrain comme dans les gradins, toutes les couleurs de peau (du bleu au jaune fluo), toutes les morphologies (cornu, bipède, quadrupède, bras ou têtes multiples), toutes les consciences (du meurtrier de petits enfants au défenseur de la veuve et de l’orphelin) sont rassemblés. Si j’étais sage je regarderai le stade de New York Yankees de nuit et je serais fier de moi, fier d’avoir rassemblé autant de monstres de tous horizons autour d’une rencontre festive alors que la guerre est à nos portes, fier d’unifier tous ces gens le temps d’une soirée. Mais je ne suis pas sage, pas ce soir. Et j’adore le baseball, c’est une de mes grandes faiblesses. Moi et William, le fantôme pirate qui a rassemblé l’équipe adverse, sommes côté à côté contre la grille qui nous sépare du terrain, hurlant à qui mieux mieux, agrippant la barre en métal à la tordre lorsque c’est au tour d’un pioupiou de notre équipe de jouer. Pas une seconde je ne pense à le battre, à créer un antagonisme avec lui ; je suis sûr qu’il en va de même pour lui. Seule compte la beauté du sport, les actions d’éclat, le panache. On est de la vieille école tous les deux, on se bat pour la forme moins que pour le résultat. Mes cheveux bleus sont plus que jamais d’actualité ce soir.
            La foule est dans le même état que nous. Il faut dire qu’on a pas l’habitude de rigoler ces jours-ci…n’empêche, je ne m’attendais pas à un tel succès. Et surtout je ne m’attendais pas à une compétition aussi serrée ! Le coup miraculeux d’Haruko, notre joueuse phare, vient de nous sortir d’une égalité qui dure depuis trois reprises, amenant la rencontre à un pic de tension impensable. Lorsque j’ai mis sur pied cette rencontre, trois jours après ma petite sortie nocturne, deux soirs après avoir vu de mes yeux la mort annoncé de notre univers monstrueux tel qu’on le connaissait jusqu’ici, jamais ne n’aurai imaginé que tout le monde viendrait. J’ai les sorcières, les hommes poissons, les trolls, les ogres, les lutins, même une licorne, et géant. Plus tous ceux que je ne compte pas, perdus dans l’obscurité forcée du stade (qui ne gêne à vrai dire pas grand monde, on voit tous dans la nuit). Il faut être discret, rien de tout ça n’est autorisé, ni pas les hommes, ni par le Conseil. Ça aussi, ça fait partie du plan, rassembler tous les rebelles, les exclus, ceux qui sont prêts à défier l’autorité tout en sachant ce que ça coûte depuis la mort ô combien médiatisée du troll. Tout le monde sait ce que les chasseurs du Conseil ont fait ce soir-là et, de manière très surprenante, tout le monde sait ce que j’ai fait moi. On n’en parle pas, pas encore, avec William, l’émissaire désigné. C’est le coach le plus nul que je connaisse, mais je ne vaux guère mieux. Le niveau est donc le même, amenant une rivalité et une compétition acharnée.
« Third out ! Murray dehors, nouvelle reprise ! »
            William hurle sa joie alors que le pauvre Murray n’a pas touché une seule des trois balles auquel il avait droit. Je serre le poing et le tend vers lui en signe d’encouragement, ravivant la flamme dans ses yeux. L’équipe avant tout, peu importe les impairs personnels. Il a l’air convaincu et fait la danse de la victoire avec les autres alors que mon équipe remporte largement la manche et s’engouffre dans la huitième reprise le moral à bloc. Les chimères, mes chimères, mes enfants, comme je vous aime. Je vous vois vous repartir en courant sur la pelouse du Yankee Stadium, concentrés comme jamais dans ce match qui semble si futile alors que le compte à rebours de la guerre file comme le vent. Jamais aucune minute n’est aussi douce que celle que l’on savoure lorsqu’on est en sursis. Je savoure cette soirée comme nulle autre, je sais qu’il n’y en aura pas de similaire avant longtemps. Je crois que tout le monde a fait, inconsciemment ou non, le même calcul. Ils sont venus voir, observer celui qui a dit « non », constater s’il en avait des comme eux, des gens qui se lèveront aussi dans peu de temps, tenter de voir un espoir de victoire face au Conseil et ses chasseurs. C’est aussi ça leur joie ce soir : être ensemble, entre rebelles, mais aussi savoir que tant sont là et que la tyrannie qui se prépare n’est pas encore gagnée, que la lutte est possible, viable, la victoire un peu plus qu’un fol espoir.
« Dis donc, Dream, c’est pas du jeu ! Si tous tes batteurs mettent les balles en orbite, je vois pas comment on va s’en sortir. »
« Rho, ça va hein ! »
            On rigole en sentant le sol trembler sous les pas du nouveau batteur des Wandering Monsters, un gros truc vaguement humanoïde, gros comme un éléphant dans un corps de trois mètres de haut, le tout perché sur des toutes petites pattes qui lui donne un air comique en diable.
« Mon Dieu, faîtes qu’il ne touche personne avec sa frappe… »
« Allez Franky, montre leur ce dont tu es capable ! »
            C’est pas bien, on devrait être les grands garçons ici, nous, les deux capitaines. On aurait dû se faire une réflexion de peine à jouir du style « ô quand même, il faudrait leur dire de faire moins de bruit ». Mais force est de constater qu’on s’en fout, qu’on est nous aussi sous le coup de l’ivresse qui parcoure tout le stade. Les mouvements de foule qui me font si peur d’ordinaire sont ce soir synonyme de joie partagée. La première frappe de Franky envoie un coup de vent qui nous fait presque tomber à la renverse et nous fait marrer de plus belle. C’est pas bien mais c’est ce dont on a envie, besoin ; ils peuvent venir ce soir, les chasseurs du Conseil, on saura les accueillir comme il se doit. D’un geste trop naturel et trop jouissif, j’extirpe une cigarette de ma poche, la fourre dans ma bouche et l’allume avec mon vieux briquet en argent. J’inhale la fumée à pleins poumons, conscient de l’interdit brisé, de la joie singulière que ce geste pulsionnel et esthétique m’apporte. La fumée est un passage vers l’absolu, je suis conscient du prix à payer pour l’avoir, le calcul est toujours en ma faveur. Nouveau coup de vent, Sagav se débrouille mieux que prévu au lancer. Encore une balle courbe comme celle-là et on change de batteur. Autour de nous, les cris et la liesse continuent de plus belle. Je joue machinalement avec mon briquet magique, pense aux trois molosses que je peux invoquer grâce à lui, à mon parapluie qui dissimule une lame venue d’Extrême-Orient, mes bottes ensorcelées…je ne sors plus sans être armé désormais. Je constate que William lui aussi a pris ses vieux pistolets à mèche. Combien parmi nous s’arment dans l’ombre, prêts au combat, ravivant la tension qui monte en flèche depuis le dernier conseil ? Je suis prêt à parier qu’ils sont nombreux. Une nouvelle bourrasque manque de nous mettre à terre, chassant mes mauvaises pensées. Ce coup-ci, Franky a touché sa balle courbe qu’il propulse au ras du sol jusqu’au bout du stade, défonçant une partie du mur du fond. Les chimères se sont judicieusement jetées au sol pour éviter le projectile et courent maintenant pour récupérer la balle encastrée. Fort heureusement, Franky est aussi nul à la course qu’il est fort pour taper. C’est donc une course contre la montre qui s’engage entre lui qui lutte pour faire toutes les bases pendant que la pauvre Cindy jure tout ce qu’elle peut en essayant d’extraire la balle.
« Putain de match, hein Dream ? »
“Tu m’étonnes, vieux! Je suis sûr qu’ils en prennent plein les yeux dans les gradins ! »
            William rigole d’un petit grognement qui est sa marque de fabrique quand il rit sans joie.
« Te goures pas, garçon ; c’est toi qu’ils sont venus voir, pas autre chose. »
            Je retrouve un peu de sérieux alors que c’est la panique dans mon équipe : Franky arrive en troisième base et la balle est toujours vissée dans le mur. Je crois qu’il va falloir accepter le fait que les Wandering Monsters vont revenir au score. Je crois aussi que le vrai sens de la rencontre va commencer entre moi et William.
« Ça va péter Dream, ça va péter sévère. »
William me sort ça d’un coup, la mine grave. Je hoche la tête pour lui faire signe de continuer.
« Kelanor, le troll qui s’est fait choper il y a trois nuits, était un des activistes les plus virulents contre le conseil. Je sais pas si t’as suivi mais au moment où t’es intervenu il venait de placer un bon paquet d’explosifs juste sous les sièges des membres du Conseil, en pleine salle de réception. »
« Sérieux ? Des explosifs…mais pourquoi ? »
« Tu sais pas à quoi ça sert d’ordinaire ? »
« Si…mais des explosifs c’est absurde. Nous on lance des boules de feu, on envoie des démons, on maudit nos ennemis. Utiliser des armes conventionnelles c’est perdre tout ce qu’on est, c’est aller contre notre nature. »
            Il a l’air choqué par ma remarque esthétique. Elle n’a rien d’esthétique malheureusement, elle est fondamentale. La culture de la guerre est un paramètre vital dans un conflit, elle détermine les armes qu’on utilise, la façon de se battre, les tactiques à utiliser, quelles seront nos forces, nos faiblesses. Se focaliser sur le résultat immédiat est une erreur que trop de gens ont fait et qu’ils ont payé en voyant la victoire s’envoler. J’ai le sentiment foudroyant qu’on va perdre cette guerre tel que c’est parti.
« Toujours est-il qu’il s’est fait passer pour un mec de la sécurité pour placer sa petite surprise. Je ne sais pas comment il s’est fait choper mais il a fui le bâtiment alors qu’il était déjà traqué par les chasseurs. »
            Je hoche la tête, perdu dans mes pensées. J’imagine l’angoisse chargée d’adrénaline de Kelanor le gros Troll lorsqu’il fuyait les chasseurs, probablement déjà conscient qu’il était condamné, la peur vrillant son ventre alors que les vampires et les loups-garous lui donnaient la chasse. L’esprit en berne par la terreur de la mort imminente, tout monstre qu’il soit, il est monté sur le rebord de l’immeuble où je l’ai trouvé, sans autre espoir que de gagner du temps. La conscience de ma propre mort me saisit au moment, plus ancien, où je l’imagine faire son choix, décider de risquer le tout pour le tout afin de piéger les sièges du Conseil au risque de sa vie. Intimement, je suis persuadé de ne pas avoir ce courage, ou cette folie, là. J’espère que tous ceux qui sont venus me voir ne s’attendent pas à m’ériger en chef de file, prêt à tout risquer. Je n’ai jamais eu la vocation d’un martyr.
« Ils vont venir ce soir tu sais. »
« Ça m’aurait étonné que le Conseil ne place pas un agent ou deux dans les gradins pour observer ce qui se passe…Ton deuxième batteur vient de se faire sortir. »
            Il me regarde avec une moue dubitative, l’air de dire « à quoi tu joues Dream ? Tu crois vraiment que ce match compte vraiment ? ».
« Tu vas pas faire la connerie de les buter, hein William ? »
« Ce sera toujours des mecs en moins à descendre en face. »
Je soupire en pensant à la difficulté impossible que ça va être de nous unir tous ; on a chacun des méthodes différentes de se battre, des idées très arrêtées sur ce qu’il est judicieux ou non de faire. Sans un chef, une tête pensante pour donner des ordres, nos actions vont se disperser et perdront en efficacité. Au mieux on ne parviendra pas à agir de manière concertée, au pire on va se tirer nous-même dans les pattes.
« On a besoin d’un chef, Dream. »
            La phrase qui fâche est lâchée, déclenche en moi un frisson urticant. Je ne veux pas de cette place, je ne veux pas prendre cette décision sérieuse et responsable, mettre sur mes épaules le poids de la victoire ou de la défaite.
« Je sais Will. »
« Mais tu veux pas du rôle titre. »
« Non. »
On regarde le terrain sur lequel nos équipes s’ébattent encore joyeusement, mais c’est plus pour éviter de se regarder l’un l’autre que par intérêt dans le résultat du match désormais.
« Tu vas quand même pas passer du côté des chasseurs, hein ? »
            Il y avait presque de la supplique dans sa voix. Il ne croit pas à cette éventualité mais il veut me l’entendre dire, que je le rassure. Tout le monde a en tête le petit numéro d’Haggis et ma nomination en temps que « chef d’investigation ». Bien sûr, j’ai joué sur les mots, les ordres, les prérogatives. De limier je suis devenu psychologue des monstres, prétendument pour apporter la précieuse civilisation du Conseil aux âmes égarées. Tout le monde a bien compris que c’est pour gagner du temps et éviter de me soustraire aux ordres sans pour autant froisser le Conseil. Depuis, plus de nouvelle des cinq chefs. J’ai attendu la sanction, le jugement, le rappel à l’ordre. Rien n’est venu. Pareil après l’épisode de la mort de Kelanor ; je me suis préparé longuement cette nuit-là la venue d’un sbire vampire de Balthazar ou un loup-garou de Gonzales. Rien, encore. Pourquoi alors m’avoir pris à partie durant la réunion, pourquoi m’avoir donné un titre, des droits, une mission ? Pour pouvoir me mettre hors course au bon moment ? Je sens les machinations du Conseil planer sur moi d’autant plus qu’aucun courroux ne s’est abattu jusqu’ici.
« Non Will, non je ne bosse pas pour ces gars-là. »
            Il a l’air sincèrement rassuré. Je ne suis pas fier de moi mais je constate que j’ai utilisé par réflexe mes pouvoirs pour m’assurer que sa réaction était sincère, qu’il n’était pas une taupe envoyée pour me tester. J’en ai brusquement très honte ; j’aime beaucoup William, son tricorne noir qu’il porte fièrement sur la tête, sa pipe qui fume éternellement à ses lèvres, sa barbe qui a été blonde il y a longtemps et qui maintenant aussi translucide que tout son corps éthéré.
« Il y a du monde de notre côté tu sais Dream. Beaucoup de gens forts qui ne demandent qu’un mec capable de parler pour les fédérer. Tu n’auras même pas à te battre. Il faut juste donner un drapeau à ces têtes de cons qui ne peuvent pas mettre de côté leurs ego pour s’entendre ; à moins que l’ordre ne vienne d’un chef qu’ils ont accepté et qu’ils respectent. »
« Tu crois vraiment que je suis le mieux placé pour ça ? Au dernier conseil j’ai surtout l’impression d’avoir gagné le premier prix de méfiance de la part de tous les bords… »
« Tu sous-estimes ce que tu as fait avec Kelanor ; c’est la véritable l’étincelle qui va mettre le feu aux poudres et tu étais là quand il fallait. Et puis les gens sont plus sensibles aux actions qu’aux paroles, aussi néfastes soient-elles. Au final, le Conseil t’as rendu service : en prenant le temps de pactiser avec toi devant tout le monde, ils t’ont donné de la valeur, ils ont révélé à tous ceux qui étaient là à quel point tu es important. »
            J’aimerais tellement lui dire d’arrêter de me brosser dans le sens du poil, qu’il ressemble à un vendeur en assurances à tenter de me refourguer cette charge mortellement dangereuse sur le dos. J’aimerais surtout pouvoir lui dire que je suis insignifiant, que je n’ai pas la puissance qu’on me prête. Mais Je mentirais. Depuis ce fameux soir du troll je sens la force du pouvoir qui croît en moi. Je n’ai jamais testé mes limites, je ne connais ni la source de mes tours ni ce dont je suis capable si je pousse à fond. Ce que j’ai accompli ce soir-là m’a surpris, mais pas tant que ça. Intérieurement, j’ai toujours eu l’intuition que je laissais mes pouvoirs dormir, que je n’ai jamais tenté d’atteindre mon plein potentiel. Qui sait ce dont je suis capable au fond ? Et s’il faut faire de grands discours…disons que je pense pouvoir gérer de ce côté-ci. Mais il me manque l’essentiel.
« Non Will. »
« Pardon ? »
« Non Will, je ne prendrais pas ce rôle. Pas parce que potentiellement je n’en ai pas les épaules, mais parce que je n’en veux pas, je n’y crois pas. »
« Tu ne crois pas en la victoire sur le Conseil ? »
« Non, je ne crois pas à moi en tant que leader de la Rébellion. »
            J’ai mis toute la sincérité que j’ai pu dans mes paroles, malgré la culpabilité, malgré l’envie narcissique d’être érigé en sauveur et en chef. Il hoche la tête, lentement.
« Je comprends. »
            J’entends bien que ça l’emmerde, qu’il va devoir improviser avec un second choix à partir de maintenant ; mais il est malin et il sait comme moi que se lancer dans un travail dont on n’a pas envie est l’assurance d’un échec. Je le sens un peu amer tout de même.
« Dream ? »
« Oui, Will ? »
« Je peux te poser une question ? »
            Je le regarde sans comprendre ; j’ai toutefois l’intuition que c’est une question blessante qu’il a du mal à sortir.
« Et si c’est ta nana qui te l’avait demandé, tu aurais fait quoi ? »
            La surprise me laisse sans voix. En moi, un torrent d’émotion se déverse alors que je joue la scène dans ma tête à toute vitesse. J’aurai dit « oui », bien sûr que j’aurai dit « oui », sans même hésiter. La fulgurance de cette constatation face à laquelle aucun mensonge n’est d’utilité me laisse pantois. Mon silence et mon visage déconfit sont suffisamment éloquents pour William qui a maintenant sa réponse.
« C’est tout ce qu’on vaut pour toi Dream ? Tu es prêt à jouer notre destin à tous pour une humaine ? »
La question vient me frapper comme un coup au creux de l’estomac. L’aiguillon de la culpabilité lui fait suite. Oui, je suis prêt à tout pour elle, quitte à voir mourir le monde que je connais et mes amis. Ma vision commence à se brouiller malgré moi : le yankee stadium perd en consistance, je vois le visage de William qui se change, s’allonge, son nez devient museaux, ses habits de pirate fantôme deviennent un uniforme sur lequel brille une étoile de shérif. D’un coup, je décroche ; je suis dans l’espace, je vole à toute vitesse à bord d’un vaisseau spatial en forme de boule. Je suis le magicien aux cheveux bleus, je file vers mon destin, emportant avec moi la fin du monde tel qu’on le connaît. Tout peut bien mourir, tout du moment que je sauve celle que j’aime. La certitude de ces conviction, égoïstes et définitives, me heurte autant qu’elle fait écho à mes propres interrogations. Qu’importent les morts, fussent celles de mes amis, je ne vis que pour elle. La vision se brouille, s’adoucit, devient plus complexe. Non, ce n’est qu’un reflet que j’ai plaqué sur lui. Il se bat pour ce qu’il croit juste. Qu’importe sa mort à lui du moment que ceux qu’il aime peuvent vivre dans un monde où le rêve est possible. Je rentre dans mon corps avec la même violence et vivacité que j’en suis sorti. Dans mes veines, je sens la présence physique de la résolution du magicien aux cheveux bleus qui me parcoure. Une énergie nouvelle se répand en moi, faisant sauter des barrières que l’angoisse avait instauré. Je n’ai plus peur des conséquences, plus peur de la disparition d’Alice la nuit dernière, je n’ai plus peur de rien. J’ai aussi l’envie absurde et sourde d’agripper une guitare et d’en jouer. Mes rêves m’amènent décidément de singulières pulsions…
« Je ne vous laisserai pas tomber Will. Mais je ne suis pas votre homme ; pas encore peut-être…mais je me battrais comme tout le monde ici, ça tu peux en être sûr. »
            Il a l’air rassuré, et surpris de la force de ma voix, comme si celle-ci transmettait mieux que jamais la force de mes convictions.
« Bien. Merci Dream. C’est important tu sais de savoir que tu es dans notre camp, tu n’imagines pas combien de gens attendent cette certitude. »
« Je n’aime pas les camps, je n’aime pas la guerre. »
            Il rigole de son rire factice que je lui connaît si bien.
« Qu’est ce que tu crois, vieux ? Que les choses peuvent s’arranger comme ça, sans mort, sans choix, sans sacrifice ? »
« Ho, Will, arrête s’il te plaît… »
« Non, écoute Dream : personne n’a envie de crever, personne. Mais à la différence de toi et de tes chimères, tous ceux qui sont venus ici ont pris un risque. Jusqu’ici tu as réussi à vivre dans ton coin, sans rien risquer, à passer entre les mailles du filet. Mais c’est fini, que tu le veuilles ou non. La guerre est ici, sur nous tous et il faut choisir un camp, prendre position. On ne peut plus rester sur la touche à faire péricliter nos pouvoirs en attendant que ça se passe. »
« Qu’est ce que tu essayes de me dire. »
« Que ça fait un paquet d’années que tu es sur le banc de touche, que ça fait un bail que tu te laisses vivre à tous points de vue et que cette guerre est aussi l’occasion pour toi de prendre la vie à pleines mains plutôt que la rêver. »
« C’est con, c’est un peu ma spécialité… »
« Non. Toi ta spécialité c’est de faire rêver les gens, monstres ou humains. Si tu oublies ça tu oublies qui tu es. Arrive un moment où la rêverie devient végétation dans son coin, arrive un moment où il faut vivre ses convictions plutôt que de les imaginer. C’est ton moment Dream, ton histoire, ne les laisses pas passer. »
            Je le sens prêt à ajouter quelque chose mais les cris du stade nous empêchent de dire quoi que ce soit d’autre. Tout à notre discussion, nous avions oublié le match qui vient de se clore à l’instant avec une victoire sans appel de mes chimères. Elles se tombent dans les bras en criant alors que je regarde le score avec un sourire ; 9 à 8. Pas mal pour une première sortie. Quand on aura gagné la guerre, on fera la revanche pour fêter la fin des combats. Will me tape gentiment sur l’épaule, en signe de congratulation. Je lis aussi dans ses yeux la résignation à quitter la douce paix qui est encore la nôtre pour ce soir et s’enfoncer dans les méandres de la guerre. Qui sais ce qu’il restera de notre amitié après ce conflit, qui sait quelle terribles épreuves, combats, morts, trahisons, tortures, lâchetés nous attendent ? Qui sait comment nous nous en sortirons, quel que soit le résultat ? je le vois s’éloigner pour remonter le moral de son équipe et du gros Franky qui pleure la défaite des Wandering Monsters. Je laisse pour ma part mes chimères à leur joie, profiter des applaudissements de la foule, de ce moment magique qui n’appartient qu’à eux et dont ils se nourriront lorsque les heures sombres s’abattront sur eux plus tard. Ce soir c’est la fête ; demain il n’y aura que la guerre.

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