Découvrez la playlist One Man Tale avec Rufus Wainwright
Damien a
disparu. Ça fait une semaine que je n’entends parler que de cette histoire et
ça commence à devenir lassant. Le premier soir j’ai dû subir treize coups de
fils (je les ai comptés) d’Abel puis d’un peu tout le monde. D’un coup, on se
serait retrouvé à la grande époque de nos sorties du samedi soir durant les
années facs. J’aimais bien cette époque-là : on se courait après dans une
ambiance frénétique pour savoir où l'on dînait, où on sortait, comment on
rentrait en boîte ou qui payait l’alcool, ce qu’on devait porter. Ça remonte à
loin maintenant.
On n’est plus très ami
Damien et moi, on s’est pas mal distancé ces derniers temps. Lui dirait que
c’est la vie ou je ne sais quoi, moi je sais que c’est parce qu’il m’a fait
quelques sales coups avec les filles. Il ne s’est jamais excusé pour ça et je
crois que du coup il est resté entre nous une gêne silencieuse qui faisait que
c’était de moins en moins agréable de se voir. Au fil des mois, on a perdu
l’habitude de s’appeler, on ne se voyait que lorsque d’autres nous
rassemblaient, c’est-à-dire de moins en moins régulièrement. Bizarrement la
rancune, elle, est restée. Je me suis mis à construire un personnage sur
Damien, gommer son identité pour en faire une icône de revanche, j’ai grossi
ses défauts, j’en ai fait un archétype défini par quelques traits à peine. Au
final, ça n’avait plus grand-chose à voir avec le vrai mais c’est celui que je
m’imaginais dans mon coin. Peut-être que j’aurai dû aller vers lui, nous réconcilier et
aller voir ce qu’il était en réalité et pas seulement dans la construction
mentale que j’en avais faite. Mais je n’en avais ni la maturité ni l’envie à
l’époque. Surtout, j’avais le sentiment que c’était à lui de venir vers moi
puisque c’est lui qui m’avait fait du tort.
" C’est quelque chose que
vous regrettez maintenant ? "
Marc prend quelques secondes pour réfléchir ; une première
pensée, brute, lui vient en tête mais il l’écarte immédiatement par pudeur et
crainte d’être jugé. Il modèle dans sa tête une phrase convenue et bien-pensante
qu’il s’apprête à faire franchir à ses lèvres mais se retient au dernier
moment. Cette réponse-là il peut la donner à tout le monde mais pas à celle qui
vient de parler. À soixante euros la séance, autant que ça serve à quelque
chose.
" Non, je ne
regrette pas. Je n’éprouve aucune culpabilité vis-à-vis de ça ; je crois qu’au
final me réfugier derrière l’image simplifiée de Damien me suffisait, et me
suffit toujours aujourd’hui. De mon point de vue, il ne vaut plus la peine
qu’on s’intéresse à lui ".
" Il y a beaucoup d’irritation
dans votre voix. Comment expliquez-vous que quelqu’un dont vous ne dîtes pas
regretter la disparition génère chez vous autant d’émotion ? "
Marc fronce les sourcils, fige sur son visage la colère qui l’anime
maintenant ; il plonge son regard dans celui de son interlocuteur, un
regard qui fait ployer ses collègues et les acheteurs qu’il a en face de lui
lors des négociations. Mais rien ne vient altérer le visage impassible de
Rachel qui ne détourne pas une seconde les yeux. Il la déteste en ce moment,
comme à chaque fois qu’elle vient mettre le doigt sur une part obscure de son
inimité. Il enrage de constater que plus il tente de le dissimuler, plus elle
le voit. Mais il est conscient de tout le travail qu’ils ont fait ensemble
depuis qu’il a commencé sa thérapie.
" Oui, c’est vrai. Je
ne m’attendais pas à ce que ça revienne si fort. "
" Vous lui en
voulez ? "
" Je trouve sa
démarche de fuite particulièrement égoïste et lâche. "
" Égoïste ? "
" Mais bon dieu,
vous vous imaginez ce que j’ai dû endurer avec ce con d’Abel qui le cherche
partout depuis une semaine ? Damien n’a jamais rien respecté, ni ce que je
voulais ni les autres. Vous y avez réfléchi une seconde ? Partir,
comme ça, d’un coup, en laissant tout le monde derrière : les amis, les parents,
la femme, les gosses ! "
Rachel laisse le cri se perdre dans la grande pièce chargée de
livre, attend que l’émoi qui vient de sortir par la bouche de Marc se dissipe
tout à fait.
" Il avait des
enfants ? "
" Non. "
" Et il n’était pas marié
avec sa compagne non plus, Il n’avait d’obligation envers personne.
Pourquoi faire jouer la culpabilité de la responsabilité familiale là-dedans ? "
Silence pesant dans la grande salle garni de livres. Marc se
renfrogne dans le grand fauteuil de velours rouge en soufflant pour évacuer la
tension.
" Vous êtes jaloux
de sa décision ? "
" Je trouve que vous
prenez son parti. "
" Je vous trouve
très susceptible à son sujet. "
Nouveau silence, nouvel affrontement du regard. C’est ça qui énerve l’homme
d’affaires plus que tout le reste, cette capacité qu’a sa psychologue de
laisser l’animosité qu’il met dans ses yeux passer sur elle sans l’atteindre.
Mais au fond il respecte son intelligence, la qualité de sa répartie, la
patience d’ange qu’elle prend pour lui permettre de trouver seul les réponses
douloureuses.
" Vous
l’aimiez ? "
" C’était un ami, c’est
un peu bizarre de demander ça… "
" Je parle de cette
jeune femme, celle que ce Damien vous a pris
selon vous. "
Elle a insisté sur le "Pris" qui l’amuse visiblement ; mais
il est trop concentré sur lui-même pour le remarquer.
" Oui, je crois bien
que j’étais très amoureux d’elle. Je me souviens : tout était plus
difficile à son contact, je perdais tous mes moyens. Dès qu’elle me regardait
l’émotion me submergeait ; je n’arrivais plus à penser de manière
cohérente, dire les bonnes phrases, être spirituel, intéressant…j’étais le plus
mauvais visage de moi-même. Le fait de savoir qu’il y a avait tant
d’enjeux à chacun de mes gestes me paralysait. "
" Mais lui n’avait
pas de sentiments aussi forts. "
" Oui, il s’en
foutait un peu, du coup c’était beaucoup plus simple ; il a profité de mes
hésitations pour l’avoir. "
" Vous pensez
vraiment que c’est si simple ? "
" C'est-à-dire ? "
" Disons que je
pense que d’habitude dans la séduction, les femmes aussi ont leur mot à
dire. "
Froncement de sourcil, il essaye de comprendre le message
sous-jacent mais Marc est trop centré sur lui-même en ce moment pour faire
vraiment preuve d’empathie.
" Qu’est ce que vous
essayez de suggérer ? "
" Que si vraiment
cette… "
" Aïcha. "
" Aïcha avait voulu
que ce soit vous et non votre Damien qui vient la prendre comme vous le dîtes
si bien, je crois qu’elle vous l’aurait fait comprendre et que c’est avec vous
qu’elle serait sorti. Je crois que cristalliser votre rancune sur votre ancien
ami vous a permis de ne pas vous remettre en question et d’éviter de voir
qu’elle en préférait un autre à vous. "
Nouveau silence où Marc digère les révélations de la psychologue. Un
jour Rachel lui dira l’admiration qu’elle a pour lui. Il a parcouru tant de
chemin depuis leur première rencontre ; désormais il est capable de tout
remettre en cause chez lui dans l’instant, de casser le confort tranquille qu’il
a passé tant de temps à édifier. C’est toujours difficile de lancer la machine,
mais une fois les premiers échanges passés, tout va assez vite avec lui. Un mot
et sa belle voix grave, soutenue par son éloquence naturelle, se met en marche.
" C’est douloureux
d’être rejeté vous savez. "
" Pourquoi par Aïcha
plus que par les autres ? "
" Je sais plus. Je
crois qu’à l’époque j’avais très envie que ce soit la bonne, celle après
laquelle je reste, que je n’ai après elle plus besoin de séduire, de prouver ma
valeur comme à chaque fois que je veux me valoriser face à une femme. J’avais
envie de me poser, savoir que je pouvais enfin être soutenu par quelqu’un
plutôt que d’être en permanence en concurrence avec tout le monde. Je crois
sincèrement que je l’aimais : ses qualités, ses sourires, sa beauté, son
physique. Je ne trouvais rien chez elle qui ne soit digne de compliment. "
" Mais pourquoi
elle ? "
" La couleur de sa
peau. Je crois que je me suis focalisé sur cette couleur brune que j’aime
tellement. Peut-être que c’est par jalousie, moi dont la peau blanche ne bronze
jamais, je ne saurai pas dire d’où ça me vient mais les peaux brunes m’ont
toujours fasciné. La sienne avait une couleur parfaite, juste celle qui me
convenait. "
Il reste un moment, rêveur, comme perdu dans ce souvenir fantasmé,
qu’il a ressassé cent fois en l’épurant un peu plus à chaque fois de tout
défaut. Comme avec Damien dont il n’avait conservé que les mauvais côtés mais à
l’inverse : cette fois-ci il a choisi de s’accrocher uniquement aux
aspects positifs de l’objet de son attention. Il sait que c’est une faiblesse
qu’il s’autorise pour Aïcha, une tentation de facilité que de rêver une vie
éventuelle avec elle sans prendre le moindre risque. Et si ça avait été la même
chose avec son ancien ami ? Oui, bien sûr que oui, c’est lui-même qui
l’avait dit à un moment. C’était plus simple comme ça, ne pas prendre la chance
de perdre face à Damien, ne pas prendre le risque d’entendre que son amour pour
Aïcha n’était pas réciproque.
" Vous réfléchirez à
votre déclaration sur l’égoïsme de la fuite pour la prochaine
séance ? "
La question lui reste dans la tête. Il se voit dire au revoir à la
psychologue, s’égailler du sourire espiègle de Rachel (j’aime l’écouter parler),
sentir le sentiment d’attraction quelle à pour lui (trop vieille), prendre
l’ascenseur (vétuste), marcher jusqu’à sa voiture (dont il aimerait changer),
s’énerver dans les bouchons de vingt heures (les gens ne sont pas chez eux à
cette heure-ci ?), recevoir le texto de Capucine qui lui transmet la liste
de course pour ce soir (elle pouvait pas s’en charger elle ?), trouver une
place (enfin), se garer (en bousculant la Twingo rose derrière), faire la queue
dans la petite supérette derrière le jeune couple qui glousse en payant leurs
pâtes et leurs bières (sacré régime…), composer le code d’entrée de l’immeuble
(pour nous protéger des voleurs), monter à pied pour l’exercice (je grossis),
tourner la clef dans la serrure. Tout ça en y pensant constamment.
L’entrée chez lui se fit au son de Chopin qu’elle a encore mis à
fond. Marc sait maintenant que les voisins du dessus ne vont pas tarder à
descendre pour se plaindre, que c’est lui qui va devoir s’expliquer avec eux
puisque c’est " l’homme " de la maison et que Capucine ne
comprend pas que vivre dans un immeuble veut aussi dire ne pas empiéter sur le
territoire des autres. Décidément, la lâcheté et l’égoïsme ne sont pas
l’apanage que de ces anciens amis qui disparaissent. Il la trouve dans leur
petit salon, allongée sur la chaise longue en cuir. Elle n’a rien fait pour le
dîner une fois de plus. Cette fois il doit lui parler.
Il baisse lentement le son de la chaîne hi-fi, comme pour signifier
qu’il respecte son plaisir solitaire de musique. Capucine ouvre d’un coup les
yeux, furieuse qu’on la sorte de son univers musical dans lequel elle s’était perdue.
La jeune femme foudroie Marc du regard, s’attendant à ce qu’il s’excuse
immédiatement et qu’il batte en retraite comme à son habitude. Mais Marc
soutient son regard, pas agressif mais pas fuyant non plus.
" Non mais t’es
dingue ? "
Pas un bonjour, pas un seul moment de l’intérêt pour lui, juste de
la colère qu’on la sorte de son plaisir personnel.
" Bonsoir, ma
chérie. "
Elle le regarde sans comprendre, à la fois désarçonnée par le fait
qu’il lui tienne tête et pas sa répartie qui ne répond pas à la sienne.
" Ça t’amuses de me
faire ça ? "
" Si par " ça "
tu entends " éviter que le voisin du dessus vienne hurler dans cinq
minutes parce que tu mets, une fois de plus, la musique trop fort ",
alors non, ça ne m’amuse pas ; mais j’estime cela nécessaire. "
" C’est quoi ton
truc ce soir Marc, qu’est ce que tu as à me prouver ? "
" Disons que
j’aimerais bien que, pour une fois, tu ne réduises pas ton couple à ton seul
plaisir immédiat, que pour une fois tu fasses attention à moi, que pour une
fois tu fasses une démarche active vers moi qui me prouve que tu prends mes
besoins en considération. "
Le silence s’impose, noué et tendu, si différent de ceux qu’il vit
chez Rachel.
" C’est ça qu’elle
te fait ta psy ? Elle arrive à te couper les couilles et faire sortir ta " part
féminine " ? Que je fasse attention à toi, que je prenne en
compte tes désirs, non mais tu t’es cru où là : dans la page "bien-être
perso" de Marie-Claire ? "
" Je ne trouve pas
ta démarche très honnête Capucine, je la trouve même profondément
blessante. "
" Tu imagines
sincèrement que ça va fonctionner, Marc ? Qu’en arrivant ici tu allais
déballer tes petits problèmes en bloc et que tout allait s’arranger comme par
magie ? "
Plus que les mots, c’est le ton qui est implacable, celui d’une
colère froide et contenu qu’elle laisse sortir par petites touches contrôlées
et mordantes.
" Je veux simplement
parler Cap’. "
"Parler de quoi,
Marc ? "
Il s’assoit lourdement sur un bras du fauteuil en cuir que lui a
légué son grand-père, son préféré et probablement le seul objet de la pièce
auquel il soit vraiment attaché.
" J’en ai marre
Capucine, marre de toi, de tes attitudes, de tes caprices, de la façon dont
notre couple avance. Je peux faire face à tout le monde, les gens au boulot,
dans la rue, dans les soirées, mais pas à toi. Quand je rentre chez moi, je
veux que ce soit pour y trouver quelqu’un qui me comprenne et qui me soutienne,
une femme qui fasse des efforts pour moi comme j’en ferais pour elle. "
" En gros tu veux
une bonniche qui fasse la bouffe et qui suce. "
" Capucine… "
" C’est ça,
hein ? Tu veux une petite femme bien soumise et bien sage qui rentre bien
dans ton cadre, sans possibilité de l’ouvrir ou d’avoir ses envies à elle, sans
aspiration, sans rêve, sans rien. "
" Tu sais que c’est
faux. "
Ils se jaugent à nouveau du regard. Marc n’y voit qu’un mur impassible.
Elle n’a pas envie de régler les problèmes, elle ne veut pas que ça aille
mieux, elle refuse de faire le moindre effort, c’est une petite égoïste. Elle
ne m’aime plus.
Ça suffit Marc.
Très clairement il visualise Rachel à la place de Capucine qui se
tient face à lui. C’est elle qui vient de parler et le son régulier de sa voix
vient dissiper l’angoisse qui l’étreint. Elle a peur Marc, aussi peur que toi
de rater son couple, passer à côté de sa vie, de ce qu’elle veut en recevoir. Elle
ne t’agresse pas parce qu’elle ne t’aime plus mais parce qu’elle a besoin de sa
musique après sa journée de boulot et que tu lui enlèves ce qu’elle a de plus
intime.
Avec le flot d’informations vient la sensation de perdre pied. Au
fond, elle a raison : à quoi servait de tout déballer d’un coup, sans
stratégie et sans aucune mise en forme ? Comment recréer le dialogue avec
celle qui partage sa vie mais qui ne contribue à plus grand-chose depuis de
longs mois ? Il voudrait lui dire des choses simples, qu’il aimerait
qu’elle soit heureuse et que tout soit plus simple entre eux, qu’elle ait envie
de lui, qu’elle aient de petits gestes, tout petits mais qui soient la marque
d’une affection sincère. En un instant, il se retrouve de nombreuses années en
arrière, face à toutes ces filles dont il a été amoureux et qui lui faisaient
perdre ses moyens. Comme à l’époque, il sent l’importance de l’enjeu :
perdre Capucine ou parvenir à la garder près de lui. La portée de ce qu’il va
accomplir dans les secondes à venir le tétanise, les vieilles peurs remontent
d’un coup dans sa poitrine et sa gorge.
Et la réponse arrive, évidente : s'il a tellement détesté
Damien c’est parce que son souvenir le ramène sans cesse à cette peur viscérale
des femmes qu’il n’a jamais dépassée. Malgré tous les diplômes, les réussites,
les victoires, les galons gagnés, cette peur est toujours là. Il faut qu’il
agisse maintenant, qu’il dise les bons mots, avec la bonne attitude pour
reconquérir Capucine et sauver son couple. Mais la seule chose dont il a
vraiment envie actuellement c’est de prendre son manteau, de passer la porte et
de disparaître. Juste disparaître.
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