mercredi 24 mars 2010

Il - 03 - Marc


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Damien a disparu. Ça fait une semaine que je n’entends parler que de cette histoire et ça commence à devenir lassant. Le premier soir j’ai dû subir treize coups de fils (je les ai comptés) d’Abel puis d’un peu tout le monde. D’un coup, on se serait retrouvé à la grande époque de nos sorties du samedi soir durant les années facs. J’aimais bien cette époque-là : on se courait après dans une ambiance frénétique pour savoir où l'on dînait, où on sortait, comment on rentrait en boîte ou qui payait l’alcool, ce qu’on devait porter. Ça remonte à loin maintenant.
  On n’est plus très ami Damien et moi, on s’est pas mal distancé ces derniers temps. Lui dirait que c’est la vie ou je ne sais quoi, moi je sais que c’est parce qu’il m’a fait quelques sales coups avec les filles. Il ne s’est jamais excusé pour ça et je crois que du coup il est resté entre nous une gêne silencieuse qui faisait que c’était de moins en moins agréable de se voir. Au fil des mois, on a perdu l’habitude de s’appeler, on ne se voyait que lorsque d’autres nous rassemblaient, c’est-à-dire de moins en moins régulièrement. Bizarrement la rancune, elle, est restée. Je me suis mis à construire un personnage sur Damien, gommer son identité pour en faire une icône de revanche, j’ai grossi ses défauts, j’en ai fait un archétype défini par quelques traits à peine. Au final, ça n’avait plus grand-chose à voir avec le vrai mais c’est celui que je m’imaginais dans mon coin.  Peut-être que j’aurai dû aller vers lui, nous réconcilier et aller voir ce qu’il était en réalité et pas seulement dans la construction mentale que j’en avais faite. Mais je n’en avais ni la maturité ni l’envie à l’époque. Surtout, j’avais le sentiment que c’était à lui de venir vers moi puisque c’est lui qui m’avait fait du tort.
" C’est quelque chose que vous regrettez maintenant ? "
Marc prend quelques secondes pour réfléchir ; une première pensée, brute, lui vient en tête mais il l’écarte immédiatement par pudeur et crainte d’être jugé. Il modèle dans sa tête une phrase convenue et bien-pensante qu’il s’apprête à faire franchir à ses lèvres mais se retient au dernier moment. Cette réponse-là il peut la donner à tout le monde mais pas à celle qui vient de parler. À soixante euros la séance, autant que ça serve à quelque chose.
" Non, je ne regrette pas. Je n’éprouve aucune culpabilité vis-à-vis de ça ; je crois qu’au final me réfugier derrière l’image simplifiée de Damien me suffisait, et me suffit toujours aujourd’hui. De mon point de vue, il ne vaut plus la peine qu’on s’intéresse à lui ".
" Il y a beaucoup d’irritation dans votre voix. Comment expliquez-vous que quelqu’un dont vous ne dîtes pas regretter la disparition génère chez vous autant d’émotion ? "
Marc fronce les sourcils, fige sur son visage la colère qui l’anime maintenant ; il plonge son regard dans celui de son interlocuteur, un regard qui fait ployer ses collègues et les acheteurs qu’il a en face de lui lors des négociations. Mais rien ne vient altérer le visage impassible de Rachel qui ne détourne pas une seconde les yeux. Il la déteste en ce moment, comme à chaque fois qu’elle vient mettre le doigt sur une part obscure de son inimité. Il enrage de constater que plus il tente de le dissimuler, plus elle le voit. Mais il est conscient de tout le travail qu’ils ont fait ensemble depuis qu’il a commencé sa thérapie.
" Oui, c’est vrai. Je ne m’attendais pas à ce que ça revienne si fort. "
" Vous lui en voulez ? "
" Je trouve sa démarche de fuite particulièrement égoïste et lâche. "
" Égoïste ? "
" Mais bon dieu, vous vous imaginez ce que j’ai dû endurer avec ce con d’Abel qui le cherche partout depuis une semaine ? Damien n’a jamais rien respecté, ni ce que je voulais ni les autres. Vous y avez réfléchi une seconde ? Partir, comme ça, d’un coup, en laissant tout le monde derrière : les amis, les parents, la femme, les gosses ! "
Rachel laisse le cri se perdre dans la grande pièce chargée de livre, attend que l’émoi qui vient de sortir par la bouche de Marc se dissipe tout à fait.
" Il avait des enfants ? "
" Non. "
" Et il n’était pas marié avec sa compagne non plus,  Il n’avait d’obligation envers personne. Pourquoi faire jouer la culpabilité de la responsabilité familiale là-dedans ? "
Silence pesant dans la grande salle garni de livres. Marc se renfrogne dans le grand fauteuil de velours rouge en soufflant pour évacuer la tension.
" Vous êtes jaloux de sa décision ? "
" Je trouve que vous prenez son parti. "
" Je vous trouve très susceptible à son sujet. "
Nouveau silence, nouvel affrontement du regard. C’est ça qui énerve l’homme d’affaires plus que tout le reste, cette capacité qu’a sa psychologue de laisser l’animosité qu’il met dans ses yeux passer sur elle sans l’atteindre. Mais au fond il respecte son intelligence, la qualité de sa répartie, la patience d’ange qu’elle prend pour lui permettre de trouver seul les réponses douloureuses.
" Vous l’aimiez ? "
" C’était un ami, c’est un peu bizarre de demander ça… "
" Je parle de cette jeune femme, celle que ce Damien vous a pris selon vous. "
Elle a insisté sur le "Pris" qui l’amuse visiblement ; mais il est trop concentré sur lui-même pour le remarquer.
" Oui, je crois bien que j’étais très amoureux d’elle. Je me souviens : tout était plus difficile à son contact, je perdais tous mes moyens. Dès qu’elle me regardait l’émotion me submergeait ; je n’arrivais plus à penser de manière cohérente, dire les bonnes phrases, être spirituel, intéressant…j’étais le plus mauvais visage de moi-même. Le fait de savoir qu’il y a avait tant d’enjeux à chacun de mes gestes me paralysait. "
" Mais lui n’avait pas de sentiments aussi forts. "
" Oui, il s’en foutait un peu, du coup c’était beaucoup plus simple ; il a profité de mes hésitations pour l’avoir. "
" Vous pensez vraiment que c’est si simple ? "
" C'est-à-dire ? "
" Disons que je pense que d’habitude dans la séduction, les femmes aussi ont leur mot à dire. "
Froncement de sourcil, il essaye de comprendre le message sous-jacent mais Marc est trop centré sur lui-même en ce moment pour faire vraiment preuve d’empathie.
" Qu’est ce que vous essayez de suggérer ? "
" Que si vraiment cette… "
" Aïcha. "
" Aïcha avait voulu que ce soit vous et non votre Damien qui vient la prendre comme vous le dîtes si bien, je crois qu’elle vous l’aurait fait comprendre et que c’est avec vous qu’elle serait sorti. Je crois que cristalliser votre rancune sur votre ancien ami vous a permis de ne pas vous remettre en question et d’éviter de voir qu’elle en préférait un autre à vous. "
Nouveau silence où Marc digère les révélations de la psychologue. Un jour Rachel lui dira l’admiration qu’elle a pour lui. Il a parcouru tant de chemin depuis leur première rencontre ; désormais il est capable de tout remettre en cause chez lui dans l’instant, de casser le confort tranquille qu’il a passé tant de temps à édifier. C’est toujours difficile de lancer la machine, mais une fois les premiers échanges passés, tout va assez vite avec lui. Un mot et sa belle voix grave, soutenue par son éloquence naturelle, se met en marche.
" C’est douloureux d’être rejeté vous savez. "
" Pourquoi par Aïcha plus que par les autres ? "
" Je sais plus. Je crois qu’à l’époque j’avais très envie que ce soit la bonne, celle après laquelle je reste, que je n’ai après elle plus besoin de séduire, de prouver ma valeur comme à chaque fois que je veux me valoriser face à une femme. J’avais envie de me poser, savoir que je pouvais enfin être soutenu par quelqu’un plutôt que d’être en permanence en concurrence avec tout le monde. Je crois sincèrement que je l’aimais : ses qualités, ses sourires, sa beauté, son physique. Je ne trouvais rien chez elle qui ne soit digne de compliment. "
" Mais pourquoi elle ? "
" La couleur de sa peau. Je crois que je me suis focalisé sur cette couleur brune que j’aime tellement. Peut-être que c’est par jalousie, moi dont la peau blanche ne bronze jamais, je ne saurai pas dire d’où ça me vient mais les peaux brunes m’ont toujours fasciné. La sienne avait une couleur parfaite, juste celle qui me convenait. "
Il reste un moment, rêveur, comme perdu dans ce souvenir fantasmé, qu’il a ressassé cent fois en l’épurant un peu plus à chaque fois de tout défaut. Comme avec Damien dont il n’avait conservé que les mauvais côtés mais à l’inverse : cette fois-ci il a choisi de s’accrocher uniquement aux aspects positifs de l’objet de son attention. Il sait que c’est une faiblesse qu’il s’autorise pour Aïcha, une tentation de facilité que de rêver une vie éventuelle avec elle sans prendre le moindre risque. Et si ça avait été la même chose avec son ancien ami ? Oui, bien sûr que oui, c’est lui-même qui l’avait dit à un moment. C’était plus simple comme ça, ne pas prendre la chance de perdre face à Damien, ne pas prendre le risque d’entendre que son amour pour Aïcha n’était pas réciproque.
" Vous réfléchirez à votre déclaration sur l’égoïsme de la fuite pour la prochaine séance ? "
La question lui reste dans la tête. Il se voit dire au revoir à la psychologue, s’égailler du sourire espiègle de Rachel (j’aime l’écouter parler), sentir le sentiment d’attraction quelle à pour lui (trop vieille), prendre l’ascenseur (vétuste), marcher jusqu’à sa voiture (dont il aimerait changer), s’énerver dans les bouchons de vingt heures (les gens ne sont pas chez eux à cette heure-ci ?), recevoir le texto de Capucine qui lui transmet la liste de course pour ce soir (elle pouvait pas s’en charger elle ?), trouver une place (enfin), se garer (en bousculant la Twingo rose derrière), faire la queue dans la petite supérette derrière le jeune couple qui glousse en payant leurs pâtes et leurs bières (sacré régime…), composer le code d’entrée de l’immeuble (pour nous protéger des voleurs), monter à pied pour l’exercice (je grossis), tourner la clef dans la serrure. Tout ça en y pensant constamment.
L’entrée chez lui se fit au son de Chopin qu’elle a encore mis à fond. Marc sait maintenant que les voisins du dessus ne vont pas tarder à descendre pour se plaindre, que c’est lui qui va devoir s’expliquer avec eux puisque c’est " l’homme " de la maison et que Capucine ne comprend pas que vivre dans un immeuble veut aussi dire ne pas empiéter sur le territoire des autres. Décidément, la lâcheté et l’égoïsme ne sont pas l’apanage que de ces anciens amis qui disparaissent. Il la trouve dans leur petit salon, allongée sur la chaise longue en cuir. Elle n’a rien fait pour le dîner une fois de plus. Cette fois il doit lui parler.
Il baisse lentement le son de la chaîne hi-fi, comme pour signifier qu’il respecte son plaisir solitaire de musique. Capucine ouvre d’un coup les yeux, furieuse qu’on la sorte de son univers musical dans lequel elle s’était perdue. La jeune femme foudroie Marc du regard, s’attendant à ce qu’il s’excuse immédiatement et qu’il batte en retraite comme à son habitude. Mais Marc soutient son regard, pas agressif mais pas fuyant non plus.
" Non mais t’es dingue ? "
Pas un bonjour, pas un seul moment de l’intérêt pour lui, juste de la colère qu’on la sorte de son plaisir personnel.
" Bonsoir, ma chérie. "
Elle le regarde sans comprendre, à la fois désarçonnée par le fait qu’il lui tienne tête et pas sa répartie qui ne répond pas à la sienne.
" Ça t’amuses de me faire ça ? "
" Si par " ça " tu entends " éviter que le voisin du dessus vienne hurler dans cinq minutes parce que tu mets, une fois de plus, la musique trop fort ", alors non, ça ne m’amuse pas ; mais j’estime cela nécessaire. "
" C’est quoi ton truc ce soir Marc, qu’est ce que tu as à me prouver ? "
" Disons que j’aimerais bien que, pour une fois, tu ne réduises pas ton couple à ton seul plaisir immédiat, que pour une fois tu fasses attention à moi, que pour une fois tu fasses une démarche active vers moi qui me prouve que tu prends mes besoins en considération. "
Le silence s’impose, noué et tendu, si différent de ceux qu’il vit chez Rachel.
" C’est ça qu’elle te fait ta psy ? Elle arrive à te couper les couilles et faire sortir ta " part féminine " ? Que je fasse attention à toi, que je prenne en compte tes désirs, non mais tu t’es cru où là : dans la page "bien-être perso" de Marie-Claire ? "
" Je ne trouve pas ta démarche très honnête Capucine, je la trouve même profondément blessante. "
" Tu imagines sincèrement que ça va fonctionner, Marc ? Qu’en arrivant ici tu allais déballer tes petits problèmes en bloc et que tout allait s’arranger comme par magie ? "
Plus que les mots, c’est le ton qui est implacable, celui d’une colère froide et contenu qu’elle laisse sortir par petites touches contrôlées et mordantes.
" Je veux simplement parler Cap’. "
"Parler de quoi, Marc ? "
Il s’assoit lourdement sur un bras du fauteuil en cuir que lui a légué son grand-père, son préféré et probablement le seul objet de la pièce auquel il soit vraiment attaché.
" J’en ai marre Capucine, marre de toi, de tes attitudes, de tes caprices, de la façon dont notre couple avance. Je peux faire face à tout le monde, les gens au boulot, dans la rue, dans les soirées, mais pas à toi. Quand je rentre chez moi, je veux que ce soit pour y trouver quelqu’un qui me comprenne et qui me soutienne, une femme qui fasse des efforts pour moi comme j’en ferais pour elle. "
" En gros tu veux une bonniche qui fasse la bouffe et qui suce. "
" Capucine… "
" C’est ça, hein ? Tu veux une petite femme bien soumise et bien sage qui rentre bien dans ton cadre, sans possibilité de l’ouvrir ou d’avoir ses envies à elle, sans aspiration, sans rêve, sans rien. "
" Tu sais que c’est faux. "
Ils se jaugent à nouveau du regard. Marc n’y voit qu’un mur impassible. Elle n’a pas envie de régler les problèmes, elle ne veut pas que ça aille mieux, elle refuse de faire le moindre effort, c’est une petite égoïste. Elle ne m’aime plus.
Ça suffit Marc.
Très clairement il visualise Rachel à la place de Capucine qui se tient face à lui. C’est elle qui vient de parler et le son régulier de sa voix vient dissiper l’angoisse qui l’étreint. Elle a peur Marc, aussi peur que toi de rater son couple, passer à côté de sa vie, de ce qu’elle veut en recevoir. Elle ne t’agresse pas parce qu’elle ne t’aime plus mais parce qu’elle a besoin de sa musique après sa journée de boulot et que tu lui enlèves ce qu’elle a de plus intime.
Avec le flot d’informations vient la sensation de perdre pied. Au fond, elle a raison : à quoi servait de tout déballer d’un coup, sans stratégie et sans aucune mise en forme ? Comment recréer le dialogue avec celle qui partage sa vie mais qui ne contribue à plus grand-chose depuis de longs mois ? Il voudrait lui dire des choses simples, qu’il aimerait qu’elle soit heureuse et que tout soit plus simple entre eux, qu’elle ait envie de lui, qu’elle aient de petits gestes, tout petits mais qui soient la marque d’une affection sincère. En un instant, il se retrouve de nombreuses années en arrière, face à toutes ces filles dont il a été amoureux et qui lui faisaient perdre ses moyens. Comme à l’époque, il sent l’importance de l’enjeu : perdre Capucine ou parvenir à la garder près de lui. La portée de ce qu’il va accomplir dans les secondes à venir le tétanise, les vieilles peurs remontent d’un coup dans sa poitrine et sa gorge.
Et la réponse arrive, évidente : s'il a tellement détesté Damien c’est parce que son souvenir le ramène sans cesse à cette peur viscérale des femmes qu’il n’a jamais dépassée. Malgré tous les diplômes, les réussites, les victoires, les galons gagnés, cette peur est toujours là. Il faut qu’il agisse maintenant, qu’il dise les bons mots, avec la bonne attitude pour reconquérir Capucine et sauver son couple. Mais la seule chose dont il a vraiment envie actuellement c’est de prendre son manteau, de passer la porte et de disparaître. Juste disparaître.

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