Découvrez la playlist One Man Tale avec Rufus Wainwright
Alors que le silence retombe,
la vague d'émotions le balaye d'un coup ; la sensation gelée court sous sa peau
comme une lame de fond qui part des pieds à la tête. À l'intérieur, le
sentiment de douleur profond se débat pour sortir, s'extraire de cet organisme
en vie qu'elle malmène, cesser de faire du mal à ce corps à la dérive et le
libérer.
Il tente
d'ouvrir la bouche, de parler ; mais les mots restent bloqués alors que la
surprise verrouille toute parole. C’est finalement par ses yeux que la douleur
sort ; les larmes qui perlaient il y a encore une seconde roulent
maintenant sur ses joues. Le sentiment de honte embrase son visage et se
superpose à la douleur mais Il s’en distance aussitôt en se disant qu'Il est
seul dans son appartement, personne n'en sera témoin. Heureusement qu'Il n'a
pas mis la webcam en marche.
À l'autre bout de la ligne, l'autre se racle la gorge, visiblement
gênée. Elle pouffe un bref instant pour évacuer la tension nerveuse et ose un :
"C'est idiot, je sais
plus quoi dire maintenant".
Autre trahison qui lui perce la poitrine : elle n'a pas mal ;
tandis qu'Il lutte pour ne pas s'effondrer, Il entend clairement le ton de sa
voix, un ton qui dit toute la distance qu'elle a avec les mots qu'elle vient de
prononcer, le peu d'impact qu'ils ont sur elle. C'est comme un discours rodé
qu'elle débite sans peine, une salissure de sa douleur à Lui, si forte, si
sincère. Il l'a tant aimé, tellement qu'Il en tremble en ce moment, que plus
rien dans son esprit n'a d'importance à part elle, elle qui part et qui lui
annonce à distance.
Puis il y
un reniflement à l'autre bout du fil, une respiration suspecte de sa part à
elle qui le fait s'emballer. Est-ce qu'elle pleure ? Est-ce qu'elle est un peu
triste, qu'elle a tenu un tant soit peu à moi ? Il écoute l'air qu'elle inhale,
sa façon d'expirer qu'Il trouve trop lourde, trop forte pour un état normal ;
non, elle pleure bien elle aussi. Elle ne l'a pas trahi, elle n'a pas menti,
elle l’a vraiment aimé. C'est juste la fin. Avec la conviction rassurante
d'avoir vécu un sentiment partagé vient la quiétude du désespoir, la claire
certitude de savoir qu'il n'y a plus rien à faire ; rien ne sert de se
débattre, la faire souffrir, l'embarrasser. C'est fini, c'est tout. Son
inspiration à lui est longue, profonde, Il s'y attarde pour tout remettre en
place, vérifier qu'Il peut parler, que les sons passeront l'étau de sa gorge
pour enfin sortir.
« D’accord. »
Nouveau
silence. Peut-être attendait-elle une réponse plus consistante, plus forte,
mieux dite. Il est rassuré d’avoir pu parler clairement, sans faiblesse dans le
ton de sa voix. Il voudrait bien dire quelque chose, meubler ce silence
coupable de part et d’autre de la conversation, mais rien ne vient. Il n’a rien
d’autre à dire de toutes les manières. Ce coup de fil de rupture, voilà des
mois qu’Il l’attend. Non pas que ça aille mal entre eux deux depuis
longtemps ; à dire vrai ça n’est jamais allé mal. Mais c’est elle de bout
en bout qui a mené la danse, elle qui est venu le chercher, elle qui pouvait
partir du jour au lendemain. Et au fond Il la comprend ; Il sait depuis le
départ qu’elle n’a pas trouvé avec lui ce qu’elle cherche chez les hommes, que
contrairement à lui elle n’est pas amoureuse. Ça avait même rendu très
difficile les premières semaines. Chaque jour, Il s’attendait à recevoir ce
coup de fil où elle lui disait qu’elle avait fait une erreur, de l’oublier et
de continuer sa vie sans elle. À l’époque c’était la seule éventualité qu’Il
aurait trouvé rationnelle, à tel point qu’Il se préparait mentalement à cette
rupture à venir.
Mais l’appel fatidique n’était jamais venu ; à la place, elle
avait montré de plus en plus de signes d’affections, de complicité, de
confiance. Elle était arrivée dans sa vie comme une météorite, une révélation
cosmique à laquelle Il s’était connecté complètement depuis le premier jour.
Cela aussi, ça avait été difficile à admettre, du moins publiquement. Lui
savait depuis le départ qu’ils s’étaient liés très profondément tout de suite,
faisant surgir une de ces relations amoureuses où tout est simple, évident,
facile. C’est avec le plus grand naturel du monde qu’elle avait emménagé chez
lui, qu’ils s’étaient ouvert l’un l’autre à leurs envies, leurs rêves, leurs
angoisses. Face aux autres, la famille, les amis, les collègues, il avait fallu
paraître plus sage, moins prompt à laisser cours à ses espoirs, la passion
enflammée qui le prenait quand Il pensait à elle. Rares étaient ceux qui
savaient à quel point Il l’aimait, combien Il s’était plongé à corps perdu dans
cette relation arrivée par hasard.
Pourtant, depuis le premier soir peut-être, Il avait toujours
su ; su qu’elle était pour lui ; su qu’Il donnerait tout pour qu’elle
reste ; su qu’elle partirait un jour pour le bon, pour un autre que lui
qui apporterait ce je-ne-sais-quoi qui lui manquait. Il n’avait d’ailleurs
jamais réussi à déterminer à quel point elle s’était attachée à lui. Elle lui
faisait confiance, çà oui, mais à quel point s’était-elle attachée ? Elle
ne l’aimait pas complètement, Il en était sûr ; que ce soit par choix ou
instinctivement, il y avait un cap d’émotion qu’Il n’avait jamais réussi à lui
faire franchir, une dépendance affective qu’elle n’avait jamais eue à son
égard. Ses larmes à elle, de l’autre côté de la conversation sur internet ce
soir, le rassuraient. Il l’avait touché, au moins un peu. Restait maintenant à
terminer cette histoire qui avait été pour lui un constant bonheur, d’autant
plus fort qu’Il le savait éphémère et condamné depuis le départ à finir, sitôt
qu’elle aurait trouvé ce qu’Il n’avait jamais pu lui apporter.
Restait en outre cette éternelle question en suspend : pourquoi
lui ? Pourquoi avait-elle porté son choix sur lui parmi tous les autres.
Car elle l’avait choisi, ça aussi Il le savait. À cette interrogation, Il
n’avait jamais eu de réponse. Mais cela avait-il encore de l’importance ce
soir ? À ses yeux plus grand-chose n’en a désormais. Il pense fugacement
aux affaires qu’elle a laissé chez lui et qu’elle devra passer reprendre,
l’odeur de son parfum sur l’oreiller, la façon dont elle a rangé ses chemises à
lui, le dessin qu’elle a laissé sur le bloc note de l’entrée, toutes ces choses
qu’Il va garder religieusement dans un premier temps puis dont Il se détachera
peu à peu ; jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien d’elle, plus aucune trace
grâce à la dilution du quotidien, ses petites victoires à lui sur les souvenirs
douloureux.
Une respiration hésitante de sa part à elle le fait revenir sur
terre. Depuis combien de temps sont-ils silencieux l’un et l’autre alors qu’Il
était perdu dans ses pensées ? Sans même réfléchir, Il se lance :
« Oui ? »
« Non, non j’ai rien
dit. »
« Mais si je le sens, je
l’entends, t’as un truc à sortir. Allez, dis-moi…il n’y a plus d’enjeu
maintenant, on a fait le plus dur. »
Son ton presque enjoué le surprend. Il se demande à quel point Il
est capable de jouer la comédie alors qu’Il est plus triste comme jamais. C’est
facile pour lui de mentir au téléphone ; ça n’a jamais été un avantage
concret dans la vie mais Il a toujours su moduler le ton de sa voix pour mentir
efficacement à distance. En face des gens, c’est l’inverse, Il en est incapable
tant les émotions se lisent sur son visage ; mais de loin c’est comme un
jeu, un masque qu’Il appose sur son visage et auquel Il donne la forme dont il
a envie.
« Allez, dis-moi. »
« Ça me gêne un peu de te
demander ça d’un coup mais est-ce que tu pourrais effacer les photos que tu as
prises de moi. »
La question
le frappe de plein fouet alors qu’Il se pensait rétabli ; le masque
chancelle mais tient bon. Elle n’a pas besoin de préciser à quelles photos elle
fait référence : Il se souvient de ce soir où il a pris son appareil pour
la photographier dans leur lit. Rien de bien méchant ni de très graveleux mais
qui la rend vulnérable, c’est vrai. Pourtant cette demande vient le meurtrir
tout autant sinon plus que sa décision à elle de partir. Elle ne me fait pas
confiance. Elle a peur que je lui en veuille, que je tente de me venger d’elle.
Moi. La tristesse revient d’un coup, plus forte encore que tout à l’heure. Lorsqu’elle
lui a annoncé leur rupture, Il y avait la surprise qui l’avait
désarçonné ; là, c’est plus réfléchi, intellectualisé. Dans sa demande se
cache une peur latente de lui, un manque cruel de conscience de ce qu’Il est,
ce en quoi Il croit. Au fond, elle l’a peut-être aimé mais l’a-t-elle vraiment
connu ? Compris ? Elle ne lui aurait pas posé la question si c’était
le cas. Ces photos, ça fait trois moi qu’il les a détruites ; dès le
lendemain, elle lui avait avoué son inconfort à ce qu’Il les garde ; Il
les savait supprimées immédiatement, mais avait oublié de lui dire. En fait
c’est ça, Il n’a jamais réussi à lui dire, lui montrer qui Il était vraiment,
et elle n’avait rien deviné.
Lui avait su voir les petits détails vitaux, le ton de sa voix qui
changeait quand elle parlait des choses qui l’avaient ému ou blessé plus que
les autres, ses regards dévorants ou fuyants selon les situations, tous ces
non-dits qui révèlent bien plus qui ont est que tous les grands discours et les
gestes grandiloquents qu’on fait devant les autres pour tenter de ressembler à
une image. C’est dans ses gestes les plus banals qu’Il avait appris à la
connaître vraiment ; cela n’avait pas été son cas à elle, Il en avait la
preuve désormais. Tant pis.
« C’est fait depuis
longtemps. »
« Ha…merci. »
Il a senti
une fois de plus sa surprise et son hésitation. Il pense à l’ironie de la
situation : elle a tout préparé, le beau discours, la résolution, le ton
de circonstance mais c’est encore ses silences qui parlent plus que le reste.
Il sait qu’il a répondu de manière trop abrupte, d’un ton blessé. Il ne
s’attendait pas à ce que le masque s’ébrèche si facilement tout d’un coup.
Parce qu’Il l’a déjà vécu dans d’autres histoires, Il sait ce qui va
suivre : de longs silences gênés de part et d’autre pour en rien dire à
part des banalités destinées à meubler la conversation. Mais au fond tout est
dit. En moins de cinq minutes, elle a cassé six mois de relation commune,
intense, passionnelle, heureuse ; et condamnée depuis le départ.
« Je crois que j’ai plus
rien à dire. J’ai pas envie de te faire perdre ton temps. Tu as d’autres
questions à me poser ou c’est bon ? »
« C’est direct et expédié
comme rupture, dis-moi… »
« C’est pas moi qui ai
appelé pour partir que je sache. »
« C’est vrai…en fait, je
m’attendais à ce que ça se passe moins bien. »
« Déçue ? »
« Non…non pas du
tout. »
Mais si
elle est déçue. Elle voulait une grande histoire dramatique au superlatif, un
récit avec beaucoup d’ampleur, un truc à raconter à ses copines, qu’elle
pourrait raconter encore des années plus tard à d’autres avec un peu d’émotion
dans la voix. Et c’est peut-être ça qui lui a toujours manqué, donner de la
grandeur, fut-elle artificielle, aux choses. Avec lui tout se passe toujours
bien, la rencontre, les discussions, le flirt, le premier jour, la première
nuit, les hésitations du début, le sexe, la vie à deux ; même la fin.
Toujours sans fausse note, sans écart, sans trop de surprise aussi. En tout cas
Il en est persuadé maintenant.
« Disons que je
m’attendais à ce que ce soit plus douloureux. »
« Ne t’en fais pas, je ne
suis pas bon à grand-chose mais je sais disparaître de la vie de quelqu’un sans
faire d’histoires. »
Oui, c’est ça dont Il a envie maintenant : sortir de sa vie à
elle, disparaître, sans bruit, sans heurt, à sa manière à lui. Tout le monde le
ferait à grands coups d’épanchements larmoyants, de coup de fils désespérés à
ses amis, hurlant partout son malheur et sa douleur. Pas lui. Même ses larmes
savent rester silencieuses. Alors que s’installe le long silence qu’Il avait
prévu, Il attrape son téléphone portable, cherche dans sa liste son numéro à
elle, l’efface en deux pressions sur les touches du clavier. Alors quelle se
racle la gorge sans savoir quoi dire, Il efface méthodiquement chaque Sms de sa
part. Les gestes deviennent rapides, mécaniques. En deux minutes il n’y a plus
aucune trace d’elle sur le téléphone.
« Je crois que je vais y
aller. »
« Oui. »
« Tu n’as pas un mot pour
la fin ? »
« Non. Adieu. »
« Arrête c’est funeste,
adieu. »
« Qu’est ce que ça peut
bien te faire maintenant ».
Non, pas là, pas maintenant. Un instant il a senti la rage prendre
possession de son corps et de sa voix, la colère s’emparer de lui et lui faire
comprendre toute la douleur qui est la sienne en ce moment. Mais non, il ne
doit pas tout gâcher en une seconde. Il a réussi à rester digne jusqu’au bout,
il faut qu’il quitte la scène sans tâche.
« Alors au revoir, si tu
préfères. »
« Oui, c’est ça…au
revoir. »
Et elle raccroche. Comme ça d’un coup. Le fil magique qui les
unissait encore il y a quelques secondes, fût-ce pour leur séparation, est
maintenant coupé. Il écoute le silence de son appartement, son appartement qui
se souvient de chacun de ses rires à elle, de sa présence, son passage. Il
regarde autour de lui, cherche un bout de la pièce qui ne le ramène pas à un
souvenir heureux dont elle fasse partie. C’est peine perdue. Même absente, elle
est partout ici.
Ça fait bizarre de pleurer. Il ne s’en croyait même plus capable
après toutes ces années de sécheresse lacrymale. Ça doit bien faire quoi, cinq
ans qu’Il n’a pas autorisé ses larmes à couler sur ses joues. Toujours être
digne, présentable, cacher la douleur et les blessures ; jusqu’à elle et
ce soir.
C’est bizarre, mais maintenant que c’est fini tout à l’air plus
simple. Avec une cruauté froide il constate l’évidence qui a toujours été là
mais qu’il a toujours refusé de voir. Aujourd’hui il va falloir accepter de
fermer cette parenthèse pour reprendre le cours de sa vie normale, la solitude,
le quotidien, les petites joies grappillées au vol. Voilà, c’est dit, Il est
seul. Il l’est depuis longtemps en fait mais comme avec elle, il a refusé de
voir les choses en face. Petit à petit Il a vu le fossé se creuser entre ses
amis et lui, la communication toujours plus difficile, l’importance absurde
qu’ils mettent dans des choses futiles qui n’ont aucune valeur à ses yeux.
Fondamentalement, c’est ça qu’elle comblait : ce vide, cette
solitude. Avec elle le dialogue était possible, elle ne méprisait pas ce qu’Il
aimait, Il l’avait jamais eu à lui mentir, elle avait du respect pour lui et
ses croyances, ses petites manies, ses valeurs. Il avait essayé de faire de
même, toujours attentif aux détails et à ses humeurs. C’est pour ça qu’ils
s’étaient compris dès le départ. Les autres couples se formaient comme
handicapés par ce dialogue qui mettait parfois des mois à s’établir. Eux
s’étaient compris immédiatement, leurs cerveaux allaient à la même vitesse,
dans le même sens. Avec leurs défauts, leurs différences, leurs singularités
bien sûr, mais toujours avec cette connexion émotionnelle, intellectuelle et
physique qui avait cimenté leur couple.
Allez, ça suffit ; on arrête de parler au passé et de se
complaire dans les images où ont est tous les deux. Elle est partie, tu savais
que ça allait arriver et tu n’y pouvais rien. Maintenant il faut agir. Les
bonnes résolutions sont balayées par une nouvelle vague de larmes et ce constat
toujours : je suis seul désormais. Je n’ai plus personne à qui parler,
personne qui puisse me comprendre un tant soit peu, qui me respecte, qui
m’aime. J’ai des égards, moi, pour les autres, je suis attentif à leurs
bonheurs, leurs malaises, eux jamais pour moi. C’est pour ça que j’ai arrêté de
les voir ; c’est pour ça que je l’aimais tellement, elle. Je me demande
combien de temps ça va prendre pour que quelqu’un pense à moi désormais.
Combien de temps avant que quelqu’un remarque que je ne suis plus là ?
Aussi
absurde qu’elle soit, cette lui redonne le sourire. Est-ce que j’en suis
capable, est-ce que je peux disparaître ? Sans un bruit, sans rien dire,
dans un souffle, juste disparaître. Qui s’en souciera ? Pour qui est-ce
que ça va compter vraiment ? Ça c’est amusant. Dans sa tête le jeu prend
forme. Il s’imagine invisible, comme un fantôme, à observer les conséquences de
son absence si jamais Il allait au bout de sa démarche. Disparaître. Ça a
quelque chose d’enivrant. Tout doucement, sans rien dire à personne. Qui le
remarquerait ?
Coucou Clément, un petit coucou pour te féliciter sur ton écriture et tes histoires, même si c'est parfois dur à lire...
RépondreSupprimerJ'te souhaite une bonne continuation
gros bisous, Pierre
Coucou Clément, bon je m'étais très fièrement inscrite en premier, mais j'ai du commettre une erreur dans le processus. Bon d'accord tu parlais de disparaitre mais ce n'est pas une raison de n'avoir rien produit hier, je suis en manque, dépitée, interrogative et s'il avait disparu ? un poisson d'avril ?
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