vendredi 10 décembre 2010

Dream - 08 - Le Conseil de Guerre

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Je me jette hors du bateau volant au moment où celui-ci touche le toit de la maison de Magnus. C’est une grande bâtisse de vielle pierre située non loin des docks sud de Manhattan, un quartier tranquille dans lequel il peut faire ses recherches magiques sans être ennuyé par des intrus de toutes natures. Ce soir, la maison semble bourdonnante de vie alors que toutes les créatures de Magnus, majoritairement des petits démons ailés, s’affairent à patrouiller autour de la résidence, s’occuper des blessés, réparer les morceaux abîmés des murs. Il y a déjà eu un combat ici, visiblement sans grands dommages mais très récent. Je me fiche de tout ça, courant dans les couloirs de cette maison que je connais comme ma poche en quête d’Alice. Comme appelé, je devine sans avoir à demander à quiconque dans quelle pièce elle se trouve. Aussi clairement que si elle était dans ma tête, je sens sa présence, j’entends sa voix, je vois son visage. J’arrive, essoufflé, jusqu’à la chambre d’ami dans laquelle elle est allongé. J’ouvre la porte au moment où elle ouvre les yeux vers moi, comme devinant à l’avance que j’arrive. Ma course folle ne s’arrête que lorsque mes bras passent autour de son corps, que j’ai contre moi son visage faible, que ma présence chaude consume la peur qui était la sienne de nous voir séparés. Je prends son visage dans mes mains, regarde fiévreux les blessures que mes ennemis ont pu lui infliger. Sous la couverture dont on l’a couverte, je vois en tremblant une large balafre au niveau du ventre, trace d’un coup violent porté à l’arme blanche. La plaie a heureusement disparu, trace de l’action de Saül. Reste une longue ligne blanche sur son corps adorable et le sentiment qu’elle aurait pu ne plus être en vie sans l’action de mes amis.
Je lève les yeux vers elle, mortifié de ce qui lui arrivé par ma faute. Elle me fait un pauvre sourire, teint de fatigue et des terreurs expérimentées durant la nuit. Elle vient se blottir à nouveau contre moi comme si le plus important pour l’heure n’était pas son état de santé mais d’ancrer dans son esprit que tout ça est bien fini, que ma présence la protège désormais d’une fin aussi rapide que funeste aux mains des monstres du Conseil. Je passe ma main dans ses cheveux blonds, tombe sur les lambeaux de sa robe noire, tâchée d’hémoglobine, posée au sol. La vision de son sang écrase dans mon cerveau la réalisation de sa mort passée si proche. Une coulée de haine brute se déverse en moi, à la fois pour le Conseil qui a failli me la prendre et envers moi pour ne pas avoir su la protéger. Alors que l’étau glacé de la peur de sa disparition me bloque l’estomac, je prends conscience que je deviendrai fou si elle mourrait, elle qui est, je le sais désormais, toute ma vie.
« J’ai eu très peur. »
                Mon Dieu que sa voix est faible ; elle y transmet toute la terreur qu’elle a eut, le traumatisme toujours présent de la violence de l’attaque.
« Je suis là ma belle, tout va bien maintenant. »
En réponse, elle vient se pelotonneur encore plus contre moi, calant comme à son habitude son visage dans le creux de mon cou. Un raclement de gorge gêné, celui de Saül, vient me dire que le temps des retrouvailles est fini et qu’il me faut retrouver mes amis. À regret, je me détache doucement de la femme que j’aime.
« Il faut que j’y aille, Alice. Les combats ne sont pas terminés. »
                Je sais qu’elle lit dans mes yeux l’envie qui est la mienne de rester auprès d’elle. Elle hoche cependant la tête en signe d’assentiment.
« Tu veux venir avec moi ? »
                Elle ouvre grands ses yeux bleus, surprise que je l’invite à se joindre à la réunion hautement symbolique de ce soir.
« Je pense qu’il vaut mieux que je reste allongée. »
« Elle a perdu beaucoup de sang, Dream, elle doit se remettre tranquillement. »
                Il ment, je l’entends au son de sa voix. Le pauvre Saül n’a jamais su mentir. Ce n’est pas l’état de santé d’Alice qui motive ses paroles mais autre chose ; si je ne le connaissais pas mieux, j’y verrai de la peur. De quoi peut-il avoir peur la concernant ? À l’incompréhension se mêle dans mon esprit la curiosité de cette révélation cachée. Je laisse glisser ma main du doux visage d’Alice, quittant la salle tout en gardant mon regard dans le sien. Une fois dehors, je suis Saül dans un silence gêné de part et d’autre. Mon Dieu qu’il doit s’en vouloir de me cacher des choses ! ça semble si irrationnel de sa part…
                Nous arrivons jusqu’au salon, traditionnelle pièce de réunion de notre petite fratrie. Le caractère inaltérable des meubles en bois, des rangées de livres antiques, la table ronde sur laquelle trône une boule de cristal divinatoire m’a toujours rassuré. Cette pièce n’a pas bougé depuis que j’en ai franchi le seuil il y a longtemps à Londres ; en dépit de son déménagement à Brooklyn, Magnus a recréé la salle centrale de sa maison à l’identique, renforçant le caractère intangible de l’endroit. Mais le sentiment familier et confortant s’estompe lorsque je vois le visage de mes compagnons. J’ai l’habitude de m’attacher aux petits détails, ceux qui échappent au plus grand nombre mais qui sont pour moi les vrais révélateurs de ce qui se passe intérieurement chez les gens. C’est la raison pour laquelle je ressens immédiatement la tension silencieuse qui plane dans la pièce lorsque Saül et moi rentrons. Pas une seconde William et Magnus ne jettent l’œil sur le vieux kabbaliste ; c’est moi qu’ils scrutent. Sous leurs regards intenses, je m’assieds dans le large fauteuil en velours rouge que j’affectionne. J’essaye de faire mine de ne rien avoir remarqué, de déterminer discrètement la source de la rigidité sociale qui rend nos gestes artificiels, dénués de spontanéité. J’essaye de fuir mentalement en perdant mes yeux sur cette pièce, dernier ancrage connu, rassurant, dans ce monde qui ne cesse d’être bouleversé. Voilà, ça y est, j’ai envie de partir. Je n’ai jamais su gérer ce genre de situations ; lorsqu’elles se présentent à moi, la démangeaison est physique, j’ai besoin de m’évader au plus vite. Je sens d’ailleurs que je commence à m’asticoter sur ma chaise, comme un lapin au départ de la course. Un lapin. Quelle drôle d’image. C’est pourtant la première qui me soit venue en tête. Bizarre. Étrange. Et terriblement lucide, j’en suis convaincu. Il ne s’agissait pas d’une image en l’air mais d’un flash comme j’en ai parfois, sorte de souvenir vaporeux d’une réalité plus concrète que celle que j’expérimente mais que je ne perçois que par bribes.
                Retour à la réalité justement ; il est temps de se donner une contenance et de revenir à mes problèmes actuels. Ils me regardent fixement tous les trois. L’intensité de leurs yeux, dans lesquels je vois tour à tour l’appréhension, l’interrogation et la compassion. C’est donc le plus naturellement du monde que je demande :
« Quoi ? »
                Personne ne me répond, personne n’ose ; pas même Magnus. Ce n’est pas la guerre dont nous allons discuter ce soir, j’en suis certain désormais. J’essaye toutefois de me raccrocher à cette idée, autrement moins angoissante que ces paroles trop lourdes pour sortir de leurs bouches.
« Bon, on établi un plan d’attaque ou on continue de se regarder dans le blanc des yeux ? »
« La guerre attendra, Dream. »
                Je dévisage Magnus, un sourire en coin aux lèvres. C’est devenu un jeu l’espace d’une seconde entre eux qui n’osent pas et moi qui les tente en sautillant verbalement sous leur nez.
« Le Conseil doit déjà être en train de panser ses plaies, voire de préparer une nouvelle offensive. La peur qu’incarnent ta maison et tes sortilèges ne les tiendra pas longtemps à l’écart. »
« Ce n’est pas du Conseil dont j’ai peur ce soir, Dream. »
                Peur. Le mot est lâché. C’est ça qui les réuni ce soir, peut-être même avant que de venir me prêter main forte et de sauver Alice. L’envie de les titiller encore un peu est bien présente mais la curiosité me taraude maintenant tout à fait. Je veux savoir ce qu’on me cache, ce qui s’est décidé sans moi et qui me concerne directement.
« Peur ? De quoi as-tu peur alors ? »
« Oh, y en a marre à la fin ! »
                Ça y est, William a perdu patience, comme prévu. Je m’en amuse, un peu honteux mais heureux.
« Il faut qu’on parle, Dream. »
« Et bien parlons. »
« Nous pensons que tu as besoin d’aide. »
« Ça ne ressemble pas à une réunion d’aide sociale, Saül. »
« Ce que j’essaye de dire… »
« …c’est que tu pars en vrille Dream. Ça fait un moment qu’on t’observe… »
« …pour ton bien ; on se soucie de toi… »
« Comment ça, vous m’observez ? Depuis combien de temps ? »
                Ils marquent un temps ; l’emballement nerveux de leurs discours superposés s’effondre d’un coup. Peur ; culpabilité aussi, je le lis en eux. Ils n’osent pas car ils me veulent du mal.
« C’est dans ton intérêt, Dream. Certaines choses nous ont choqués dernièrement… »
« …on se demande ce qui se passe dans ta tête. »
« Et la meilleure façon n’était pas de me le demander simplement ? »
« Mais c’est ce qu’on fait, maintenant… »
« Maintenant que vous avez pris votre décision me concernant. »
« Qu’est-ce que tu veux dire ? »
« Tu sais ce dont je parle, Saül. »
                Je plante mes yeux dans les siens, le plus fragile, celui qui va me livrer malgré lui ce qui s’est décidé me concernant. Mais quelqu’un d’autre a fait le même calcul et lui vient au secours.
« Qu’est-ce que tes rêves te disent dernièrement, Dream ? »
                La voix posée, presque tranchante de Magnus vient briser le silence. À l’assurance de sa question, je sens que c’est lui l’instigateur de tout cela. Son intervention me touche plus que je ne l’aurai soupçonné. Magnus est mon plus vieil ami, un être à l’intellect rare dont nous avons pris l’habitude d’écouter comme si la vérité sortait invariablement de sa bouche. C’est d’ailleurs souvent le cas. Entre son intelligence et sa connaissance des sciences occultes, il ne prend rien à la légère. S’il se risque à échafauder quelque chose me concernant, c’est qu’il y a mûrement réfléchi. Il n’a en outre pas la maladresse sociale des deux autres, s’il le fait c’est aussi parce que c’est selon lui la seule issue. Plus que tout, je lui fais confiance. Je décide donc de rentrer dans son jeu.
« Je rêve de chez moi, du pays des Maîtres des Rêves. »
« Que se passe-t-il lorsque tu es là-bas ? »
« Il y a la guerre, des exploits héroïques, la mort, la gloire, la magie des grands moments. »
                Je sens qu’il trébuche sur son investigation. Ce n’était pas ce qu’il prévoyait que je réponde. Il n’est pas surpris mais déçu. Il attendait autre chose.
« Pourquoi ? »
« Nous viendrons au pourquoi plus tard Dream…ma question n’était pas celle-ci. »
« Alors pose la mieux. »
                Je le vois tiquer. Je repense à notre antagonisme amical, celui au sein duquel nous nous affrontions pour déterminer qui serait le chef de notre petit groupe. Lui et moi étions conscient de ce qui se jouait dans ces moments jugés anodins par les autres. Il a fini par s’imposer à force de connaissance et de décisions prises au bon moment. Fondamentalement, il est un bien meilleur chef que je n’en serais jamais ; je ne convoitais cette place que par orgueil et envie d’être choisi, lui par sens du devoir. Même si cette rivalité de jeunesse n’est plus vraiment de mise aujourd’hui, force est de constater que lors de nos oppositions elle ressort pourtant. Ces réflexes défensifs nous amènent souvent dans l’impasse discursive. Je dois moins me braquer si je veux savoir.
« Qu’est-ce que tu voulais dire, Magnus ? »
« Ce que j’entendais par là c’est : que crois-tu faire dans le vrai monde lorsque tu rêves ? »
                La question me désarçonne. Que veut-il que je fasse ? Je dors, voilà tout. C’est ce que je m’apprête à lui répondre lorsque je vois la tension impatience dans leurs visages à tous les trois. On arrive au fond du problème, autrement plus complexe que ce cette réponse spontanée. Le doigt de l’intuition vient en outre me tapoter le torse pour me dire que c’est là une question essentielle pour moi. J’ai envie de fuir, encore plus qu’avant. Mais je veux savoir.
« Je ne sais pas. J’ai envie de te dire : rien, je dors. Mais à voir vos têtes, ce n’est pas aussi simple. »
                Magnus hoche la tête, content de voir que je ne cherche pas à fuir ou à détourner la conversation comme je sais si bien le faire quand je n’ai pas envie de répondre. C’est entre lui et moi désormais.
« Et si je te disais que tu ne fais pas que dormir ? Et si tu avais une vie, tout à fait différente de la première lorsque ta conscience part dans le Monde des Rêves ? »
« C’est absurde. Mon corps ne peut pas bouger de lui-même. Toute ma conscience est là quand je rêve, je n’en laisse pas un bout derrière… »
                Pour égorger les gens. C’est ce que j’ai failli dire malgré moi. Malgré moi mais ça a la solidité des vérités évidentes. Comme le lapin. De plus en plus étrange ; et follement passionnant. Brusquement, je prends conscience d’une chose : ce n’est pas d’Alice dont Saül avait peut tout à l’heure dans la chambre, mais de moi. Qu’est ce que j’ai bien pu faire, ou monter, qui les terrorise à ce point ?
« D’accord, Dream. Laissons ça de côté pour le moment…et Alice ? »
« Quoi Alice ? »
                J’ai répondu trop vite, trop fort. Comme si elle était en danger face à lui. Il le voit tout de suite et embraye.
« Comment l’as-tu rencontré ? »
                Je ne réponds pas tout de suite. Des souvenirs affluent dans ma mémoire, me submergeant : je revois Alice Livingston, la première des Alice. Magnus l’aimait lui aussi ; il l’impressionnait beaucoup avec son air mystérieux, son savoir. Mais c’est moi qui la faisais rire et c’est moi qu’elle a fini par choisir. C’était la première, la première que Sagav…que j’ai tué. Est-ce qu’il m’en veut encore ? Y a-t-il toujours dans la rancœur en lui de cette joute amoureuse que j’ai gagné pour au final assassiner, malgré moi, l’objet de son affection ?
« Dream ? »
« Dans un squat, dans le Queens… »
« Qu’est-ce qui s’est passé exactement ? »
« J’ai entendu son appel ; un appel chimérique. Elle était sous héroïne, à mi-chemin entre conscience et rêve. Moi je me baladais non loin de son squat, à la recherche de nouveaux rêves. Malgré son état, elle a compris qu’elle était en danger, pas en état de se défendre. J’ai accouru, découvert un autre type défoncé à un truc à base de lsd qui le rendait très violent. Il venait de planter une autre nana avec un tournevis aiguisé et s’apprêtais à faire de même avec Alice. »
« Et tu l’as sauvé. »
« Oui. J’ai tué le type sur le coup. J’ai juste voulu le faire cauchemarder un bon coup pour l’étendre mais la drogue a amplifié l’effet de mon sort et il est mort sur le coup. Mort de peur. »
« Et ensuite ? »
« Ensuite ? Ensuite je suis rentré dans le rêve d’Alice. Nous avons discuté, j’ai décidé de la prendre avec moi, de la sortir de cet univers de sdf drogués et la spirale d’autodestruction dans laquelle elle s’était lancé. Ce n’est que plus tard qu’elle m’a révélé son nom. J’ai été surpris bien sûr, mais pas plus que ça. Au début, elle n’était qu’une étape de plus dans la longue liste de mes Alice, une autre que ma malédiction allait frapper tôt ou tard. Puis, elle est devenu autre chose, spéciale, autrement complexe et touchante que les autres. »
                Le silence retombe à nouveau. Je vois la perplexité, les déductions qui s’enchaînent dans leurs têtes. Et s’ils s’étaient trompés ? C’est ce que je vois dans leur manque d’assurance. Et s’ils avaient fait une erreur me concernant ? Qu’ils avaient déduis des choses qui n’existent que dans leur esprit, un danger qui n’a pas lieu d’être. William et Saül ne savent plus trop quoi dire. Mes réponses ne doivent pas être ce qu’ils voulaient entendre. Mais Magnus est toujours résolu, calé dans sa chaise à me regarder droit dans les yeux. C’est lui qui les a entraînés là-dedans, lui qui leur a dit de se méfier de moi. Il joue sa crédibilité à leurs yeux en ce moment. Les accusations qu’il a proféré sur moi doivent être très graves pour qu’ils fassent une tête pareille. L’enjeu est donc de taille. Vis-à-vis de moi, c’est encore pire : s’il a faux me concernant, toute la confiance que nous avions l’un pour l’autre serait détruite.
« Dream ? »
« Oui ? »
« Est-ce que tu peux revenir sur cette nuit plus précisément ? »
« Qu’est-ce que tu veux savoir ? »
« Ce que tu faisais dehors en premier lieu. »
« Je me baladais, je t’ai lai dis. Ça m’arrive de me promener pour capter les rêves des gens, m’inspirer de leurs songes, me nourrir de tout ça…».
« Ça t’arrive souvent ? »
« Errer dans la ville à la recherche de rêves nouveaux ? Parfois. »
« Est-ce que tu en es sûr ? »
                Le ton appuyé de sa voix ne me plaît pas. On dirait qu’il sait quelque chose sur moi que je ne sais pas. Ça a un côté très frustrant et terriblement prétentieux.
« Est-ce que tu as le souvenir d’être sortir de chez toi ? Est-ce que tu te revois marcher jusqu’au Queens cette nuit-là ? »
« Bon Dieu, Magnus, qu’est-ce que tu veux que je te dise ? Non je ne m’en souviens pas précisément, je ne me suis pas dit « fait gaffe, Dream, note bien tout ce que tu fais parce que dans quelques semaines ton ami le magicien de Brooklyn va te faire passer un interrogatoire sur ce que tu as fait ce soir »…pourquoi cette nuit t’intéresse-t-elle autant ? »
« Parce que c’est la seule où tu t’es réveillé. »

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