jeudi 16 décembre 2010

Dream - 09 - Va demander à Alice

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Sans que je comprenne pourquoi, cette réplique m’assomme par son effet. Je suis comme perdu, pris au piège. Non, je ne me souviens pas d’être sorti de chez moi, non je ne me souviens pas d’avoir marché, ou pris un taxi ou que sais-je encore. J’ai marché, la tête dans la lune et les rêves que je captais au passage, à mille lieux du monde réel. Mais je me souviens du réveil brusque dans une rue aux immeubles délabrés ; pour une raison que je ne parviens pas à m’expliquer mais qui donne curieusement corps à l’interrogatoire de Magnus, je me rappelle juste de prendre conscience de ma présence dans la rue, la carcasse d’une voiture calcinée depuis longtemps à côté de moi. Je sais à ce moment que j’ai entendu l’appel d’Alice. Ça m’a semblé bizarre par la suite car je ne capte d’ordinaire que les rêves purs, les songes des gens endormis, pas les divagations mentales des gens, fussent-ils sous drogue. Je me suis réveillé et j’ai su où elle était, qu’elle était en danger. Comme j’ai su ce soir précisément où elle se trouvait dans la demeure de Magnus. D’autres pensées jaillissent dans mon esprit à toute vitesse : la capacité d’Alice de connaître mes propres rêves, les secrets intimes, jamais révélés à personne qu’elle découvre naturellement. Elle est spéciale, différente des autres Alice. J’ai voulu voir en elle celle qui conjurerait ma malédiction des Alice, celle qui ferait cesser ces meurtres absurdes que j’accomplis malgré moi.
« Qu’est-ce que tu sais de moi que je ne sais pas, Magnus ? »
                Il se racle la gorge, probablement en quête de courage. Il doit me dire maintenant, ça n’aurait plus de sens de me cacher quoi que ce soit vu où nous sommes rendus.
« Il y a autre chose chez toi Dream. Il y a quelque chose qui te pousse à sortir chaque jour pour chasser dehors alors que tu crois dormir. Je sais à présent avec certitude que tu n’en es pas conscient, comme le pensais Saül. Je ne sais pas encore si c’est une seconde personnalité, l’effet d’un sortilège qui te contrôle à distance ou quoi que ce soit d’autre mais tu sors. Et tu tues. Tous les jours. »
« Non. »
                J’ai répondu par instinct, par protection aussi. C’est faux, je le sais. Le jour, je dors, je rêve. Je m’évade dans ce monde qui est le seul à être vraiment le mien, tout en opposition avec ce monde matériel qui me débecte tant par son manque d’idéal, d’ampleur, de panache. Ici tout est laid, vide de sens, sans couleur. Mes rêves sont beaux, purs, grandioses. Ils sont ma raison de vivre, l’essence de mon existence. Admettre que je ne m’envole pas pour le Pays des Songes chaque jour, c’est admettre que je suis autre chose que ce en quoi j’ai toujours cru.
« Si. Si, Dream. »
« Le jour je vais au Pays des Songes et je… »
« Il n’y a pas de Pays des Songes. Cet endroit n’existe pas…autrement que dans ton esprit. »
                Un froid glacial commence à se répandre en moi. J’ai envie de hurler, de leur crier à tous que tout ça est bien réel, que ce sont eux qui se trompent. Mais une part raisonnable de mon cerveau me susurre que je suis face au plus grand expert des univers parallèle que le monde nocturne possède. Les monde parallèles, Magnus les a presque tous visités. Ceux dans lesquels il n’est pas allé, il les connaît par son savoir. Comme sous l’effet d’une course folle, mon esprit cherche une explication rationnelle à tout ça, une porte de sortie qui mettrait à défaut les révélations du magicien. Je cours, je cours, mais je ne trouve rien. Les paroles de Magnus sonnent avec la certitude de celui qui détient la vérité. Je n’ai pour moi que mes espoirs et mes croyances. Je dois faire une drôle de tête car je vois le visage de mes amis brusquement en alerte.
« Dream ? »
                Je ne réponds pas. Mon corps est tout autant en berne que mon esprit. J’ai dans la tête un lapin fou, avatar de ma conscience, qui court dans tous les sens pour trouver un sens à toute cette histoire. Les grosses mains de William qui agrippent mes épaules et me secoue me ramènent un peu à la réalité, comme si cet ancrage tentait de me retenir dans le monde réel, luttant contre le tourment qui s’empare de moi.
« Dream ! Dream ne pars pas ! Reste avec nous mon vieux ! »
                Alice. Son image se matérialise dans ma tête avec une netteté et une violence surprenante. D’un coup, je suis debout, projetant William à l’autre bout de la pièce. Le pauvre pirate va s’écraser contre un pan de la bibliothèque avec fracas. Mon Dieu, depuis quand suis-je si puissant pour propulser un homme dans les airs avec cette aisance ? Je lève le bras vers eux, la main ouverte pour leur faire signe de ne pas bouger et de ne plus me toucher. J’ai mal, ça tourne trop vite dans ma tête. J’essaye de rattraper la course folle du lapin blanc, je sais que si je le rattrape j’aurai à nouveau le contrôle de mon esprit. Les yeux fermés, le visage congestionné par la souffrance psychique, je tente de gagner ce combat contre moi-même. Je sais que je dois le gagner, que des choses terribles vont advenir si je laisse le lapin blanc s’enfuir maintenant.
                Je l’agrippe, luttant mentalement avec ma conscience folle. J’essaie de recoller les morceaux dans le chaos qu’est devenu mon cerveau. Il y a d’abord la couleur rouge qui me vient en tête, une forêt dont on ne sort que si on se tient immobile, un mur de briques rouges, le chiffre 11. Et il y a Alice, obsédante Alice qui est partout à la fois. Le flot submergeant des informations disparates m’envahit, m’avale. Des flashs dont je ne sais s’il s’agit de souvenirs, de rêves ou d’illusions s’imposent à mes yeux. Alice, je dois parler à Alice.
                Je rouvre les yeux. Je suis chez Magnus. Est-ce que je rêve ? Est-ce que c’est vraiment en train d’arriver ou est-ce une nouvelle folie de ma part ? Cette frontière si ténue chez moi entre le rêve et la réalité était mon domaine ; j’en étais le maître, m’en voici prisonnier. J’expérimente brusquement ce que j’inflige à mes adversaires. Plus j’essaie de me persuader que je vis bien la réalité, plus mon intuition me dit que le réel se trouve dans mes voyages oniriques, les certitudes intimes et météoriques qui m’animent. « Il y a plus que ce monde », voilà ce que je n’arrête pas de me répéter, chaque jour où j’ouvre les yeux, un peu plus en ce moment. À nouveau, la course folle reprend, me faisant courir à toutes jambes vers la folie. Mais, l’un dans l’autre, je sais que c’est là que réside la clef. Je déteste ma vie, déteste qui je suis, ce que j’incarne : cet enfant sage, pacifique utilisateur de ses pouvoirs qui cherche à se rassurer sur sa puissance de temps à autre en tuant un rival. Je suis pathétique. La vérité c’est que je suis face à la porte. Derrière, se trouve l’aventure, la vie, mon accomplissement. Derrière, se trouve ce que j’ai toujours voulu avoir, vivre, expérimenter. Et la clef de cette porte, c’est la folie. Je le sais depuis le premier jour, comme une intime certitude lancinante qui ne m’a jamais quitté mais que j’avais trop peur d’écouter. Pour ça, je suis allé chercher celle qui pourrait m’emmener de l’autre côté de la porte. Je suis allé cherché Alice. Mais au moment où elle aurait pu me faire passer de l’autre côté, au moment où celle qui ouvre toutes les portes allait enfin ouvrir celle qui me retient prisonnier, je l’ai tué. Puis j’ai vécu seul, avec l’intuition qui jamais ne se taisait. J’ai à nouveau eu envie de sortir, de découvrir la vérité. J’ai retrouvé une Alice. J’ai eu peur au moment fatidique, je l’ai tué. Et j’ai recommencé. Jusqu’à aujourd’hui où je suis enfin conscient du mécanisme destructeur qui m’anime, que j’aime assez mon Alice pour avoir envie de franchir la porte avec elle, que j’ai le courage de vivre et non plus de lui donner la mort par protection.
                C’est une immense chaleur qui me refait prendre pied dans le réel, un chant mélodieux qui fait monter en moi une flamme forte et structurante. J’ouvre les yeux sur le bras de Saül qui murmure ses mélopées hébraïques à mon oreille. Je suis allongé sur l’épais tapis du salon, mes trois amis autour de moi. J’essaye de me relever, immédiatement aidé par William que je trouve, avec un sourire, très peu rancunier ce soir.
                Je suis debout, la pièce est dévastée. Magnus est blessé au bras, il saigne. C’est une épée qui lui a fait ça, la mienne. Je suis plus calme mais mon cerveau marche toujours à plein régime ; un instant me suffit à tout analyser. J’ai perdu le contrôle, l’autre « moi » a pris les commandes et il s’est battu avec mes amis. Vu l’état du salon, ni eux ni moi n’y sommes allés de main morte…
« Qu’est-ce qui s’est passé Dream ? »
« Je ne sais pas. »
                J’ai coassé cette réponse, la bouche pâteuse ; probablement les effets secondaires d’un sort de Magnus pour m’empêcher d’incanter des formules magiques. Je me racle la gorge en espérant que ça passe. Les autres profitent de ce temps de répit pour constater l’étendue des dégâts, faire léviter les meubles pour les remettre en place, soigner leurs blessures, ramasser les livres qui jonchent le sol.
                Mon rire sonore qui vient briser le silence gêné les fait brusquement tourner la tête vers moi. Non, ce n’est pas un nouvel accès de folie de ma part, c’est juste le lapin blanc qui continue sa course dans le chaos ambiant qui est son domaine.
« J’ai besoin d’aller dans Chambre Extérieure, Magnus. »
                Leurs yeux se dilatent sous l’effet de la surprise ; « le danger revient à la charge », voilà ce que je lis sur leur visage. La Chambre Extérieure est l’une des pièces les plus sécrètes de Magnus, celle à travers laquelle il voyage dans les mondes parallèles.
« Tu n’es pas en état Dream, c’est trop dangereux. »
                Il a raison : un fois rentré, les forces magiques de la Chambre se mettent en marche et il faut une concentration énorme pour ne pas être broyé sous leur effet, encore d’avantage pour arriver à bon port. Les voyages vers les mondes parallèles demandent une science très approfondie de la magie, une connaissance parfaite de l’endroit où l’on désire se rendre, sans compter les innombrables dangers locaux. Magnus ne m’y amené qu’une seule fois, il y a longtemps ; je sais que Saül et lui ont fait d’avantages de voyages, peut-être William également. Le magicien pose une main sur mon épaule qui essaye d’être la moins paternaliste et condescendante possible.
« Pourquoi veux-tu aller là-bas, Dream ? »
« Parce qu’il faut que je la rattrape. »
                Mon sourire se change à nouveau en rire. Il ne comprend pas ; puis les rouages de son cerveau l’amènent jusqu’à la solution alors que son visage se décompose.
« C’est impossible, impossible. Je suis le seul à avoir la clef de cette salle…»
« Mais qu’est ce qui se passe bon sang ?! »
                Le pauvre William, qui passé décidément une bien mauvaise soirée, commence à perdre patience. Alice, ma tendre Alice, si tu savais comme je suis fier de toi.
« La nana de Dream est rentrée dans la Chambre Extérieure…d’après lui. »
« Elle y est rentré, j’en suis sûr. Elle est celle qui ouvre toutes les portes. »
« Mais qu’est ce que c’est que ce délire… »
                Maintenant ils me croient fou. Peut-être qu’ils ont raison. Ça ne m’empêche pas d’avoir raison ; elle est partie, je le sais. En tout cas, mes amis ne perdent pas leurs bons réflexes : d’un bond William court jusqu’à la chambre d’ami, celle dans laquelle se reposait Alice et qu’il va découvrir vide. Saül s’assied lui lourdement sur le canapé, soucieux mais fataliste.
« Tu ne dois pas y aller Dream, pas comme ça. Je veux dire…tu n’as rien réglé, tu ne sais même pas qui te contrôle… »
« Mais c’est elle bon sang ! C’est elle qui le contrôle ! Elle l’a fait attaquer au moment où elle a eut l’occasion de partir là-bas ! »
« C’est ridicule Magnus, tu l’as vu aussi bien que moi lorsqu’on est arrivé chez Dream. Si elle avait ce genre de pouvoir, elle aurait tenté quelque chose face aux forces du Conseil qui l’ont blessé. »
« Peut-être qu’elle ne contrôle que lui. »
                Il tourne à nouveau la tête vers moi à regret. C’est son intuition depuis le début, blessante entre toutes et qu’il a tenté d’amener de la manière la plus diplomatique possible. Alice me contrôle. Au fond peut-être. Mais je suis sûr du contraire. Je sais qu’elle est passé de l’autre côté de la Porte, celle symbolique autant que matérielle qui me mènera à toutes les réponses. William rentre dans la pièce, son visage déconfit n’a besoin d’aucune parole pour que nous comprenions tous trois ce qu’il a découvert et ce que je sais déjà. Je vois Magnus se mordre les lèvres sous l’effet de la nervosité et des paroles bloquées dans sa gorge.
« Parle, dis-moi ce que tu as à me dire. »
                Nos regards se trouvent à nouveau. J’ai la sensation qu’on est à un croisement, un embranchement dangereux et définitif ; je crois qu’il le sait lui aussi.
« Même si c’est vrai, même si elle a réussi à rentrer dans la Chambre et se rendre ailleurs...je pense que tu ne devrais pas y aller. »
« Parce que tu penses que c’est une mauvaise idée ou parce que ça t’échappe ? »
« Dream…tu vis en plein délire. Tu es contrôlé, manipulé, même tes souvenirs et ta perception des choses ne t’appartiennent plus complètement. Qu’est-ce que tu vas aller faire là-bas ? Si tant est qu’il y ait un là-bas. »
« Il y en a un. Ce n’est pas un monde parallèle comme tu les connais, rien de répertorié sur tes précieuses cartes mais ce pays existe. Il y a un Pays des Songes. Mais ni toi ni aucun autre magicien ne le connaissez ou ne pouvez y accéder. Il faut plus que des sortilèges pour y accéder ; il faut y croire. »
« Oh, pitié Dream, pas ça, pas toi…de tout le monde, je veux bien mais une superstition aussi simpliste de la part de quelqu’un que j’estime, ça non. »
« Pourtant c’est vrai. C’est simple et à la fois très complexe. Je peux te le dire comment tu le veux, je ne pourrais pas pour autant te l’expliquer. Mais c’est…réel…autant qu’un pays des songes puisse l’être. »
« Ça n’existe que dans ta tête, Dream. »
« Peut-être que ça suffit. »
                Il lève les bras au ciel avec un cri exaspéré, se tourne vers Saül.
« Mais dis-lui toi, dis-lui qu’il fait une connerie monumentale ! »
« Et qu’est-ce que tu veux que ça change. Il a une tête de mule encore pire que la tienne…et du reste il a peut-être raison. Même toi tu ne comprends pas ce qui se passe. Peut-être que notre ami touche du doigt une source de pouvoir qui nous échappe, dont lui seul a la clef. »
« Vous me faites chier avec vos histoires de clef et de porte. »
                Il s’enfonce dans un silence boudeur en soufflant par intermittences, summum chez lui du mécontentement. C’est vrai que dit comme ça, c’est totalement stupide. Je vais aller dans une salle dangereuse tenter de rattraper la femme que j’aime qui est partie dans un pays dont j’ignore tout ; par-dessus le marché, je sais désormais qu’une entité, qui est d’ailleurs peut-être Alice (l’idée me plaît assez) me manipule par moments. J’aurai au moins échappé au lieu commun de la personnalité schizophrène, c’est déjà ça de prit.
« Qui connais-tu qui puisse avoir fait ça ? »
                Tout le monde se tourne vers William au son de sa grosse voix bizarrement calme et assurée.
« Tu es fort Dream, très fort. Non, arrête, ne sourit pas comme ça, c’est vrai. Même nous ne savons pas jusqu’où tu peux aller ou ce en quoi consistent tes pouvoirs au fond. Des gens capables de prendre possession de toi, surtout avec une telle régularité, une telle persévérance…il ne doit pas en avoir des tas. »
« D’autant que prendre le contrôle de ton corps doit demander une concentration de chaque instant. Or ces derniers temps tu es…actif…tous les jours, ce qui veut dire que celui ou celle qui fait ça le fait de manière exclusive. »
« On dirait une vengeance…ou quelqu’un a qui tu a sacrément cassé les couilles. »
                J’aime ce qu’ils font, tenter de mettre les pièces du puzzle dans le bon ordre. C’est rigolo, très fraternel, ça me montre à quel point ils tiennent à moi. Mais ça n’aboutira sur rien, j’en suis persuadé. Haggis McEnroe, le roi des elfes maléfiques ? Possible, ça ressemblerait à son style. Mais un tel acharnement ? Il n’est pas du genre à se mouiller autant et préfère de loin laisser ses créatures agir. John, le chef des magiciens ? Possible encore mais je n’y crois pas. Mes sorties diurnes sont anciennes, elles ont commencé à un moment où il ne connaissait même pas mon existence. Il n’y a dans cette éventualité ni mobile ni raison. Alice ? Elle est humaine, elle a besoin de dormir ; vu qu’elle est éveillée la nuit, elle ne pourrait pas maintenir son emprise sur moi jour après jour sans se reposer à un moment. Non, la réponse est ailleurs, chez un acteur invisible que je n’ai pas encore percé à jour mais qui agit depuis le départ.
                Je me mets à marcher dans la pièce, un grand réflexe lorsque je me torture les méninges. Il faut prendre le problème à l’envers, aller vers tout ce qui n’a pas de sens, ce qui sort du cadre et de la raison. Il y a un lapin, blanc, le chiffre onze, la folie, la couleur rouge, une forêt, un mur de brique. C’est à la fois beaucoup et pas grand-chose pour y comprendre quoi que ce soit. Mais plus j’y pense, plus j’acquiers la certitude que rien ne se réglera dans une réflexion intellectuelle. Il ne faut pas penser mais vivre, pas réfléchir mais ressentir.
« Il faut que j’y aille. »
« On a compris, Dream, mais avant tu dois comprendre où tu mets les pieds. »
« Rien ni personne ne peut faire ça. Tout ce qu’on fait c’est perdre du temps alors qu’Alice est déjà partie. »
« Mais pourquoi s’est-elle barré d’un coup, ta nana ? »
« Je pense qu’elle a suivi quelqu’un. »
« Non, là je suis catégorique ; si quelqu’un d’un temps soit peu puissant était rentré chez moi je l’aurai senti. »
« Je n’ai pas dit qu’elle avait été amené de force là-bas par un sbire du Conseil ou qui que soit d’autre. Je pense qu’elle l’a suivi de son plein gré. Qu’elle lui a couru après en fait…»
« Et tu penses à qui ? »
« À un lapin. »
                Là, c’est clair, ils me croient fou. Le silence qui a fait suite à ma déclaration finale est brutalement interrompu par une violente secousse qui manque de nous mettre tous à terre.
« Mais on est en train de se faire tirer dessus ! »
                Une autre secousse de même ampleur nous fait presque perdre l’équilibre à nouveau. Le Conseil a donc décidé de passer à l’assaut. William s’élance dehors pour rejoindre son bateau et son équipage, s’arrête sur le pas de la porte, plantant ses yeux dans les miens.
« Bonne chance, Dream. Bonne chance…et reviens. »
                Je lui fais mon plus beau sourire, à lui qui a fini par me comprendre plutôt que de me juger. Puis tout s’enchaîne : on sort tous les quatre du salon, eux partant sur la droite rejoindre les étages supérieurs, le vaisseau fantôme, la bataille contre le Conseil, moi vers la gauche, les souterrains et la Chambre Extérieure. Je me fraye un chemin tant bien que mal entre les créatures de Magnus qui vont reprendre position à leur poste de défense pour la seconde fois de la soirée. J’arrive tant bien que mal jusqu’à l’escalier que je dévale quatre à quatre vers le bas. Le sous-sol est frais, sombre, je n’entends plus guère les bruits du combat à venir. Le noir ne m’a jamais semblé si dense et dangereux qu’ici. Et oui Dream, il va falloir renouer avec la peur. Je cours toutefois vers le bout d’un couloir, clos par une lourde porte en bois. J’en agrippe la poignée qui s’ouvre sans mal. Elle aurait dû être fermée ; mais Alice est passé par ici avant. J’entre dans la Chambre Extérieur.
                Comme la première fois, je suis soufflé par la puissance palpable de l’endroit. C’est une petite pièce circulaire qui possède huit portes dont aucune ne peut s’ouvrir. Celle par laquelle je suis rentré se referme d’ailleurs dans un claquement sonore. Le sort va commencer. L’intensité magique de la Chambre va maintenant monter en flèche jusqu’à broyer tout ce qui se trouve à l’intérieur. Le seul moyen de s’en sortir est d’effectuer le rituel qui va canaliser toute cette puissance en une porte magique qui doit m’emmener là je veux aller. L’espace d’un instant, je me raccroche à la peur et l’envie d’intellectualiser tout ça, penser, réfléchir. Mais il n’y aura pas d’issue si je choisis cette voie. Je dois laisser les choses venir, sortir de moi. Je tente de trouver en moi l’étincelle, l’intuition qui me donnera la clef vers ma destination alors que l’énergie forme déjà des particules bleues de pouvoir brut autour de moi. Je n’ai plus que quelques instants avant d’être dévoré par la magie de la Chambre.
                Alors que la pression physique est à la limite du supportable, j’ouvre la bouche, prêt à énoncer les paroles incantatoires. Je dois dire où je veux aller, quelle sera ma destination. Je veux aller dans un pays qui n’existe pas. C’est absurde, fou, et pourtant je mets ma vie en jeu. Mes lèvres s’écartent, je prends mon inspiration et laisse sortir ce qui vient en premier dans ma tête.
« Je veux retourner au Pays des Merveilles. »

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