Découvrez la playlist Dream 09 avec Blue Man Group
Sans que je
comprenne pourquoi, cette réplique m’assomme par son effet. Je suis comme
perdu, pris au piège. Non, je ne me souviens pas d’être sorti de chez moi, non
je ne me souviens pas d’avoir marché, ou pris un taxi ou que sais-je encore.
J’ai marché, la tête dans la lune et les rêves que je captais au passage, à
mille lieux du monde réel. Mais je me souviens du réveil brusque dans une rue
aux immeubles délabrés ; pour une raison que je ne parviens pas à
m’expliquer mais qui donne curieusement corps à l’interrogatoire de Magnus, je
me rappelle juste de prendre conscience de ma présence dans la rue, la carcasse
d’une voiture calcinée depuis longtemps à côté de moi. Je sais à ce moment que
j’ai entendu l’appel d’Alice. Ça m’a semblé bizarre par la suite car je ne
capte d’ordinaire que les rêves purs, les songes des gens endormis, pas les
divagations mentales des gens, fussent-ils sous drogue. Je me suis réveillé et
j’ai su où elle était, qu’elle était en danger. Comme j’ai su ce soir
précisément où elle se trouvait dans la demeure de Magnus. D’autres pensées
jaillissent dans mon esprit à toute vitesse : la capacité d’Alice de
connaître mes propres rêves, les secrets intimes, jamais révélés à personne
qu’elle découvre naturellement. Elle est spéciale, différente des autres Alice.
J’ai voulu voir en elle celle qui conjurerait ma malédiction des Alice, celle
qui ferait cesser ces meurtres absurdes que j’accomplis malgré moi.
« Qu’est-ce que tu sais
de moi que je ne sais pas, Magnus ? »
Il se racle la gorge, probablement en quête de
courage. Il doit me dire maintenant, ça n’aurait plus de sens de me cacher quoi
que ce soit vu où nous sommes rendus.
« Il y a autre chose chez
toi Dream. Il y a quelque chose qui te pousse à sortir chaque jour pour chasser
dehors alors que tu crois dormir. Je sais à présent avec certitude que tu n’en
es pas conscient, comme le pensais Saül. Je ne sais pas encore si c’est une
seconde personnalité, l’effet d’un sortilège qui te contrôle à distance ou quoi
que ce soit d’autre mais tu sors. Et tu tues. Tous les jours. »
« Non. »
J’ai répondu par instinct, par protection aussi.
C’est faux, je le sais. Le jour, je dors, je rêve. Je m’évade dans ce monde qui
est le seul à être vraiment le mien, tout en opposition avec ce monde matériel
qui me débecte tant par son manque d’idéal, d’ampleur, de panache. Ici tout est
laid, vide de sens, sans couleur. Mes rêves sont beaux, purs, grandioses. Ils
sont ma raison de vivre, l’essence de mon existence. Admettre que je ne
m’envole pas pour le Pays des Songes chaque jour, c’est admettre que je suis
autre chose que ce en quoi j’ai toujours cru.
« Si. Si, Dream. »
« Le jour je vais au Pays
des Songes et je… »
« Il n’y a pas de Pays
des Songes. Cet endroit n’existe pas…autrement que dans ton esprit. »
Un froid glacial commence à se répandre en moi. J’ai
envie de hurler, de leur crier à tous que tout ça est bien réel, que ce sont
eux qui se trompent. Mais une part raisonnable de mon cerveau me susurre que je
suis face au plus grand expert des univers parallèle que le monde nocturne
possède. Les monde parallèles, Magnus les a presque tous visités. Ceux dans
lesquels il n’est pas allé, il les connaît par son savoir. Comme sous l’effet
d’une course folle, mon esprit cherche une explication rationnelle à tout ça, une
porte de sortie qui mettrait à défaut les révélations du magicien. Je cours, je
cours, mais je ne trouve rien. Les paroles de Magnus sonnent avec la certitude
de celui qui détient la vérité. Je n’ai pour moi que mes espoirs et mes
croyances. Je dois faire une drôle de tête car je vois le visage de mes amis
brusquement en alerte.
« Dream ? »
Je ne réponds pas. Mon corps est tout autant en berne
que mon esprit. J’ai dans la tête un lapin fou, avatar de ma conscience, qui
court dans tous les sens pour trouver un sens à toute cette histoire. Les
grosses mains de William qui agrippent mes épaules et me secoue me ramènent un
peu à la réalité, comme si cet ancrage tentait de me retenir dans le monde
réel, luttant contre le tourment qui s’empare de moi.
« Dream ! Dream ne
pars pas ! Reste avec nous mon vieux ! »
Alice. Son image se matérialise dans ma tête avec une
netteté et une violence surprenante. D’un coup, je suis debout, projetant
William à l’autre bout de la pièce. Le pauvre pirate va s’écraser contre un pan
de la bibliothèque avec fracas. Mon Dieu, depuis quand suis-je si puissant pour
propulser un homme dans les airs avec cette aisance ? Je lève le bras vers
eux, la main ouverte pour leur faire signe de ne pas bouger et de ne plus me
toucher. J’ai mal, ça tourne trop vite dans ma tête. J’essaye de rattraper la
course folle du lapin blanc, je sais que si je le rattrape j’aurai à nouveau le
contrôle de mon esprit. Les yeux fermés, le visage congestionné par la
souffrance psychique, je tente de gagner ce combat contre moi-même. Je sais que
je dois le gagner, que des choses terribles vont advenir si je laisse le lapin
blanc s’enfuir maintenant.
Je l’agrippe, luttant mentalement avec ma conscience
folle. J’essaie de recoller les morceaux dans le chaos qu’est devenu mon
cerveau. Il y a d’abord la couleur rouge qui me vient en tête, une forêt dont
on ne sort que si on se tient immobile, un mur de briques rouges, le chiffre
11. Et il y a Alice, obsédante Alice qui est partout à la fois. Le flot
submergeant des informations disparates m’envahit, m’avale. Des flashs dont je
ne sais s’il s’agit de souvenirs, de rêves ou d’illusions s’imposent à mes
yeux. Alice, je dois parler à Alice.
Je rouvre les yeux. Je suis chez Magnus. Est-ce que
je rêve ? Est-ce que c’est vraiment en train d’arriver ou est-ce une
nouvelle folie de ma part ? Cette frontière si ténue chez moi entre le
rêve et la réalité était mon domaine ; j’en étais le maître, m’en voici
prisonnier. J’expérimente brusquement ce que j’inflige à mes adversaires. Plus
j’essaie de me persuader que je vis bien la réalité, plus mon intuition me dit
que le réel se trouve dans mes voyages oniriques, les certitudes intimes et
météoriques qui m’animent. « Il y a plus que ce monde », voilà ce que
je n’arrête pas de me répéter, chaque jour où j’ouvre les yeux, un peu plus en
ce moment. À nouveau, la course folle reprend, me faisant courir à toutes
jambes vers la folie. Mais, l’un dans l’autre, je sais que c’est là que réside
la clef. Je déteste ma vie, déteste qui je suis, ce que j’incarne : cet
enfant sage, pacifique utilisateur de ses pouvoirs qui cherche à se rassurer
sur sa puissance de temps à autre en tuant un rival. Je suis pathétique. La
vérité c’est que je suis face à la porte. Derrière, se trouve l’aventure, la
vie, mon accomplissement. Derrière, se trouve ce que j’ai toujours voulu avoir,
vivre, expérimenter. Et la clef de cette porte, c’est la folie. Je le sais
depuis le premier jour, comme une intime certitude lancinante qui ne m’a jamais
quitté mais que j’avais trop peur d’écouter. Pour ça, je suis allé chercher
celle qui pourrait m’emmener de l’autre côté de la porte. Je suis allé cherché
Alice. Mais au moment où elle aurait pu me faire passer de l’autre côté, au
moment où celle qui ouvre toutes les portes allait enfin ouvrir celle qui me
retient prisonnier, je l’ai tué. Puis j’ai vécu seul, avec l’intuition qui
jamais ne se taisait. J’ai à nouveau eu envie de sortir, de découvrir la
vérité. J’ai retrouvé une Alice. J’ai eu peur au moment fatidique, je l’ai tué.
Et j’ai recommencé. Jusqu’à aujourd’hui où je suis enfin conscient du mécanisme
destructeur qui m’anime, que j’aime assez mon Alice pour avoir envie de
franchir la porte avec elle, que j’ai le courage de vivre et non plus de lui
donner la mort par protection.
C’est une immense chaleur qui me refait prendre pied
dans le réel, un chant mélodieux qui fait monter en moi une flamme forte et
structurante. J’ouvre les yeux sur le bras de Saül qui murmure ses mélopées
hébraïques à mon oreille. Je suis allongé sur l’épais tapis du salon, mes trois
amis autour de moi. J’essaye de me relever, immédiatement aidé par William que
je trouve, avec un sourire, très peu rancunier ce soir.
Je suis debout, la pièce est dévastée. Magnus est
blessé au bras, il saigne. C’est une épée qui lui a fait ça, la mienne. Je suis
plus calme mais mon cerveau marche toujours à plein régime ; un instant me
suffit à tout analyser. J’ai perdu le contrôle, l’autre « moi » a
pris les commandes et il s’est battu avec mes amis. Vu l’état du salon, ni eux
ni moi n’y sommes allés de main morte…
« Qu’est-ce qui s’est
passé Dream ? »
« Je ne sais pas. »
J’ai coassé cette réponse, la bouche pâteuse ;
probablement les effets secondaires d’un sort de Magnus pour m’empêcher
d’incanter des formules magiques. Je me racle la gorge en espérant que ça
passe. Les autres profitent de ce temps de répit pour constater l’étendue des
dégâts, faire léviter les meubles pour les remettre en place, soigner leurs
blessures, ramasser les livres qui jonchent le sol.
Mon rire sonore qui vient briser le silence gêné les
fait brusquement tourner la tête vers moi. Non, ce n’est pas un nouvel accès de
folie de ma part, c’est juste le lapin blanc qui continue sa course dans le
chaos ambiant qui est son domaine.
« J’ai besoin d’aller
dans Chambre Extérieure, Magnus. »
Leurs yeux se dilatent sous l’effet de la
surprise ; « le danger revient à la charge », voilà ce que je
lis sur leur visage. La Chambre Extérieure est l’une des pièces les plus
sécrètes de Magnus, celle à travers laquelle il voyage dans les mondes parallèles.
« Tu n’es pas en état
Dream, c’est trop dangereux. »
Il a raison : un fois rentré, les forces
magiques de la Chambre se mettent en marche et il faut une concentration énorme
pour ne pas être broyé sous leur effet, encore d’avantage pour arriver à bon
port. Les voyages vers les mondes parallèles demandent une science très
approfondie de la magie, une connaissance parfaite de l’endroit où l’on désire
se rendre, sans compter les innombrables dangers locaux. Magnus ne m’y amené
qu’une seule fois, il y a longtemps ; je sais que Saül et lui ont fait
d’avantages de voyages, peut-être William également. Le magicien pose une main
sur mon épaule qui essaye d’être la moins paternaliste et condescendante
possible.
« Pourquoi veux-tu aller
là-bas, Dream ? »
« Parce qu’il faut que je
la rattrape. »
Mon sourire se change à nouveau en rire. Il ne
comprend pas ; puis les rouages de son cerveau l’amènent jusqu’à la solution
alors que son visage se décompose.
« C’est impossible, impossible.
Je suis le seul à avoir la clef de cette salle…»
« Mais qu’est ce qui se
passe bon sang ?! »
Le pauvre William, qui passé décidément une bien
mauvaise soirée, commence à perdre patience. Alice, ma tendre Alice, si tu
savais comme je suis fier de toi.
« La nana de Dream est
rentrée dans la Chambre Extérieure…d’après lui. »
« Elle y est rentré, j’en
suis sûr. Elle est celle qui ouvre toutes les portes. »
« Mais qu’est ce que
c’est que ce délire… »
Maintenant ils me croient fou. Peut-être qu’ils ont raison.
Ça ne m’empêche pas d’avoir raison ; elle est partie, je le sais. En tout
cas, mes amis ne perdent pas leurs bons réflexes : d’un bond William court
jusqu’à la chambre d’ami, celle dans laquelle se reposait Alice et qu’il va
découvrir vide. Saül s’assied lui lourdement sur le canapé, soucieux mais
fataliste.
« Tu ne dois pas y aller
Dream, pas comme ça. Je veux dire…tu n’as rien réglé, tu ne sais même pas qui
te contrôle… »
« Mais c’est elle bon
sang ! C’est elle qui le contrôle ! Elle l’a fait attaquer au moment
où elle a eut l’occasion de partir là-bas ! »
« C’est ridicule Magnus,
tu l’as vu aussi bien que moi lorsqu’on est arrivé chez Dream. Si elle avait ce
genre de pouvoir, elle aurait tenté quelque chose face aux forces du Conseil
qui l’ont blessé. »
« Peut-être qu’elle ne
contrôle que lui. »
Il tourne à nouveau la tête vers moi à regret. C’est
son intuition depuis le début, blessante entre toutes et qu’il a tenté d’amener
de la manière la plus diplomatique possible. Alice me contrôle. Au fond peut-être.
Mais je suis sûr du contraire. Je sais qu’elle est passé de l’autre côté de la
Porte, celle symbolique autant que matérielle qui me mènera à toutes les
réponses. William rentre dans la pièce, son visage déconfit n’a besoin d’aucune
parole pour que nous comprenions tous trois ce qu’il a découvert et ce que je
sais déjà. Je vois Magnus se mordre les lèvres sous l’effet de la nervosité et
des paroles bloquées dans sa gorge.
« Parle, dis-moi ce que
tu as à me dire. »
Nos regards se trouvent à nouveau. J’ai la sensation
qu’on est à un croisement, un embranchement dangereux et définitif ; je
crois qu’il le sait lui aussi.
« Même si c’est vrai,
même si elle a réussi à rentrer dans la Chambre et se rendre ailleurs...je
pense que tu ne devrais pas y aller. »
« Parce que tu penses que
c’est une mauvaise idée ou parce que ça t’échappe ? »
« Dream…tu vis en plein
délire. Tu es contrôlé, manipulé, même tes souvenirs et ta perception des
choses ne t’appartiennent plus complètement. Qu’est-ce que tu vas aller faire là-bas ?
Si tant est qu’il y ait un là-bas. »
« Il y en a un. Ce n’est
pas un monde parallèle comme tu les connais, rien de répertorié sur tes
précieuses cartes mais ce pays existe. Il y a un Pays des Songes. Mais ni toi
ni aucun autre magicien ne le connaissez ou ne pouvez y accéder. Il faut plus
que des sortilèges pour y accéder ; il faut y croire. »
« Oh, pitié Dream, pas
ça, pas toi…de tout le monde, je veux bien mais une superstition aussi
simpliste de la part de quelqu’un que j’estime, ça non. »
« Pourtant c’est vrai.
C’est simple et à la fois très complexe. Je peux te le dire comment tu le veux,
je ne pourrais pas pour autant te l’expliquer. Mais c’est…réel…autant qu’un
pays des songes puisse l’être. »
« Ça n’existe que dans ta
tête, Dream. »
« Peut-être que ça
suffit. »
Il lève les bras au ciel avec un cri exaspéré, se
tourne vers Saül.
« Mais dis-lui toi,
dis-lui qu’il fait une connerie monumentale ! »
« Et qu’est-ce que tu veux
que ça change. Il a une tête de mule encore pire que la tienne…et du reste il a
peut-être raison. Même toi tu ne comprends pas ce qui se passe. Peut-être que
notre ami touche du doigt une source de pouvoir qui nous échappe, dont lui seul
a la clef. »
« Vous me faites chier
avec vos histoires de clef et de porte. »
Il s’enfonce dans un silence boudeur en soufflant par
intermittences, summum chez lui du mécontentement. C’est vrai que dit comme ça,
c’est totalement stupide. Je vais aller dans une salle dangereuse tenter de
rattraper la femme que j’aime qui est partie dans un pays dont j’ignore
tout ; par-dessus le marché, je sais désormais qu’une entité, qui est
d’ailleurs peut-être Alice (l’idée me plaît assez) me manipule par moments.
J’aurai au moins échappé au lieu commun de la personnalité schizophrène, c’est
déjà ça de prit.
« Qui connais-tu qui
puisse avoir fait ça ? »
Tout le monde se tourne vers William au son de sa
grosse voix bizarrement calme et assurée.
« Tu es fort Dream, très
fort. Non, arrête, ne sourit pas comme ça, c’est vrai. Même nous ne savons pas
jusqu’où tu peux aller ou ce en quoi consistent tes pouvoirs au fond. Des gens
capables de prendre possession de toi, surtout avec une telle régularité, une
telle persévérance…il ne doit pas en avoir des tas. »
« D’autant que prendre le
contrôle de ton corps doit demander une concentration de chaque instant. Or ces
derniers temps tu es…actif…tous les jours, ce qui veut dire que celui ou celle
qui fait ça le fait de manière exclusive. »
« On dirait une
vengeance…ou quelqu’un a qui tu a sacrément cassé les couilles. »
J’aime ce qu’ils font, tenter de mettre les pièces du
puzzle dans le bon ordre. C’est rigolo, très fraternel, ça me montre à quel
point ils tiennent à moi. Mais ça n’aboutira sur rien, j’en suis persuadé. Haggis
McEnroe, le roi des elfes maléfiques ? Possible, ça ressemblerait à son
style. Mais un tel acharnement ? Il n’est pas du genre à se mouiller
autant et préfère de loin laisser ses créatures agir. John, le chef des
magiciens ? Possible encore mais je n’y crois pas. Mes sorties diurnes
sont anciennes, elles ont commencé à un moment où il ne connaissait même pas
mon existence. Il n’y a dans cette éventualité ni mobile ni raison.
Alice ? Elle est humaine, elle a besoin de dormir ; vu qu’elle est
éveillée la nuit, elle ne pourrait pas maintenir son emprise sur moi jour après
jour sans se reposer à un moment. Non, la réponse est ailleurs, chez un acteur
invisible que je n’ai pas encore percé à jour mais qui agit depuis le départ.
Je me mets à marcher dans la pièce, un grand réflexe
lorsque je me torture les méninges. Il faut prendre le problème à l’envers, aller
vers tout ce qui n’a pas de sens, ce qui sort du cadre et de la raison. Il y a
un lapin, blanc, le chiffre onze, la folie, la couleur rouge, une forêt, un mur
de brique. C’est à la fois beaucoup et pas grand-chose pour y comprendre quoi
que ce soit. Mais plus j’y pense, plus j’acquiers la certitude que rien ne se
réglera dans une réflexion intellectuelle. Il ne faut pas penser mais vivre,
pas réfléchir mais ressentir.
« Il faut que j’y
aille. »
« On a compris, Dream,
mais avant tu dois comprendre où tu mets les pieds. »
« Rien ni personne ne
peut faire ça. Tout ce qu’on fait c’est perdre du temps alors qu’Alice est déjà
partie. »
« Mais pourquoi
s’est-elle barré d’un coup, ta nana ? »
« Je pense qu’elle a
suivi quelqu’un. »
« Non, là je suis
catégorique ; si quelqu’un d’un temps soit peu puissant était rentré chez
moi je l’aurai senti. »
« Je n’ai pas dit qu’elle
avait été amené de force là-bas par un sbire du Conseil ou qui que soit
d’autre. Je pense qu’elle l’a suivi de son plein gré. Qu’elle lui a couru
après en fait…»
« Et tu penses à
qui ? »
« À un lapin. »
Là, c’est clair, ils me croient fou. Le silence qui a
fait suite à ma déclaration finale est brutalement interrompu par une violente
secousse qui manque de nous mettre tous à terre.
« Mais on est en train de
se faire tirer dessus ! »
Une autre secousse de même ampleur nous fait presque
perdre l’équilibre à nouveau. Le Conseil a donc décidé de passer à l’assaut.
William s’élance dehors pour rejoindre son bateau et son équipage, s’arrête sur
le pas de la porte, plantant ses yeux dans les miens.
« Bonne chance, Dream.
Bonne chance…et reviens. »
Je lui fais mon plus beau sourire, à lui qui a fini
par me comprendre plutôt que de me juger. Puis tout s’enchaîne : on sort
tous les quatre du salon, eux partant sur la droite rejoindre les étages
supérieurs, le vaisseau fantôme, la bataille contre le Conseil, moi vers la
gauche, les souterrains et la Chambre Extérieure. Je me fraye un chemin tant
bien que mal entre les créatures de Magnus qui vont reprendre position à leur
poste de défense pour la seconde fois de la soirée. J’arrive tant bien que mal
jusqu’à l’escalier que je dévale quatre à quatre vers le bas. Le sous-sol est
frais, sombre, je n’entends plus guère les bruits du combat à venir. Le noir ne
m’a jamais semblé si dense et dangereux qu’ici. Et oui Dream, il va falloir
renouer avec la peur. Je cours toutefois vers le bout d’un couloir, clos par
une lourde porte en bois. J’en agrippe la poignée qui s’ouvre sans mal. Elle
aurait dû être fermée ; mais Alice est passé par ici avant. J’entre dans
la Chambre Extérieur.
Comme la première fois, je suis soufflé par la
puissance palpable de l’endroit. C’est une petite pièce circulaire qui possède
huit portes dont aucune ne peut s’ouvrir. Celle par laquelle je suis rentré se
referme d’ailleurs dans un claquement sonore. Le sort va commencer. L’intensité
magique de la Chambre va maintenant monter en flèche jusqu’à broyer tout ce qui
se trouve à l’intérieur. Le seul moyen de s’en sortir est d’effectuer le rituel
qui va canaliser toute cette puissance en une porte magique qui doit m’emmener là
je veux aller. L’espace d’un instant, je me raccroche à la peur et l’envie
d’intellectualiser tout ça, penser, réfléchir. Mais il n’y aura pas d’issue si
je choisis cette voie. Je dois laisser les choses venir, sortir de moi. Je
tente de trouver en moi l’étincelle, l’intuition qui me donnera la clef vers ma
destination alors que l’énergie forme déjà des particules bleues de pouvoir
brut autour de moi. Je n’ai plus que quelques instants avant d’être dévoré par
la magie de la Chambre.
Alors que la pression physique est à la limite du
supportable, j’ouvre la bouche, prêt à énoncer les paroles incantatoires. Je
dois dire où je veux aller, quelle sera ma destination. Je veux aller dans un
pays qui n’existe pas. C’est absurde, fou, et pourtant je mets ma vie en jeu.
Mes lèvres s’écartent, je prends mon inspiration et laisse sortir ce qui vient
en premier dans ma tête.
« Je veux retourner au
Pays des Merveilles. »
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire