mercredi 10 mars 2010

Il - 01


Découvrez la playlist One Man Tale avec Rufus Wainwright



           Alors que le silence retombe, la vague d'émotions le balaye d'un coup ; la sensation gelée court sous sa peau comme une lame de fond qui part des pieds à la tête. À l'intérieur, le sentiment de douleur profond se débat pour sortir, s'extraire de cet organisme en vie qu'elle malmène, cesser de faire du mal à ce corps à la dérive et le libérer.
Il tente d'ouvrir la bouche, de parler ; mais les mots restent bloqués alors que la surprise verrouille toute parole. C’est finalement par ses yeux que la douleur sort ; les larmes qui perlaient il y a encore une seconde roulent maintenant sur ses joues. Le sentiment de honte embrase son visage et se superpose à la douleur mais Il s’en distance aussitôt en se disant qu'Il est seul dans son appartement, personne n'en sera témoin. Heureusement qu'Il n'a pas mis la webcam en marche.
À l'autre bout de la ligne, l'autre se racle la gorge, visiblement gênée. Elle pouffe un bref instant pour évacuer la tension nerveuse et ose un :
"C'est idiot, je sais plus quoi dire maintenant".
Autre trahison qui lui perce la poitrine : elle n'a pas mal ; tandis qu'Il lutte pour ne pas s'effondrer, Il entend clairement le ton de sa voix, un ton qui dit toute la distance qu'elle a avec les mots qu'elle vient de prononcer, le peu d'impact qu'ils ont sur elle. C'est comme un discours rodé qu'elle débite sans peine, une salissure de sa douleur à Lui, si forte, si sincère. Il l'a tant aimé, tellement qu'Il en tremble en ce moment, que plus rien dans son esprit n'a d'importance à part elle, elle qui part et qui lui annonce à distance.
Puis il y un reniflement à l'autre bout du fil, une respiration suspecte de sa part à elle qui le fait s'emballer. Est-ce qu'elle pleure ? Est-ce qu'elle est un peu triste, qu'elle a tenu un tant soit peu à moi ? Il écoute l'air qu'elle inhale, sa façon d'expirer qu'Il trouve trop lourde, trop forte pour un état normal ; non, elle pleure bien elle aussi. Elle ne l'a pas trahi, elle n'a pas menti, elle l’a vraiment aimé. C'est juste la fin. Avec la conviction rassurante d'avoir vécu un sentiment partagé vient la quiétude du désespoir, la claire certitude de savoir qu'il n'y a plus rien à faire ; rien ne sert de se débattre, la faire souffrir, l'embarrasser. C'est fini, c'est tout. Son inspiration à lui est longue, profonde, Il s'y attarde pour tout remettre en place, vérifier qu'Il peut parler, que les sons passeront l'étau de sa gorge pour enfin sortir.
« D’accord. »
Nouveau silence. Peut-être attendait-elle une réponse plus consistante, plus forte, mieux dite. Il est rassuré d’avoir pu parler clairement, sans faiblesse dans le ton de sa voix. Il voudrait bien dire quelque chose, meubler ce silence coupable de part et d’autre de la conversation, mais rien ne vient. Il n’a rien d’autre à dire de toutes les manières. Ce coup de fil de rupture, voilà des mois qu’Il l’attend. Non pas que ça aille mal entre eux deux depuis longtemps ; à dire vrai ça n’est jamais allé mal. Mais c’est elle de bout en bout qui a mené la danse, elle qui est venu le chercher, elle qui pouvait partir du jour au lendemain. Et au fond Il la comprend ; Il sait depuis le départ qu’elle n’a pas trouvé avec lui ce qu’elle cherche chez les hommes, que contrairement à lui elle n’est pas amoureuse. Ça avait même rendu très difficile les premières semaines. Chaque jour, Il s’attendait à recevoir ce coup de fil où elle lui disait qu’elle avait fait une erreur, de l’oublier et de continuer sa vie sans elle. À l’époque c’était la seule éventualité qu’Il aurait trouvé rationnelle, à tel point qu’Il se préparait mentalement à cette rupture à venir.
Mais l’appel fatidique n’était jamais venu ; à la place, elle avait montré de plus en plus de signes d’affections, de complicité, de confiance. Elle était arrivée dans sa vie comme une météorite, une révélation cosmique à laquelle Il s’était connecté complètement depuis le premier jour. Cela aussi, ça avait été difficile à admettre, du moins publiquement. Lui savait depuis le départ qu’ils s’étaient liés très profondément tout de suite, faisant surgir une de ces relations amoureuses où tout est simple, évident, facile. C’est avec le plus grand naturel du monde qu’elle avait emménagé chez lui, qu’ils s’étaient ouvert l’un l’autre à leurs envies, leurs rêves, leurs angoisses. Face aux autres, la famille, les amis, les collègues, il avait fallu paraître plus sage, moins prompt à laisser cours à ses espoirs, la passion enflammée qui le prenait quand Il pensait à elle. Rares étaient ceux qui savaient à quel point Il l’aimait, combien Il s’était plongé à corps perdu dans cette relation arrivée par hasard.
Pourtant, depuis le premier soir peut-être, Il avait toujours su ; su qu’elle était pour lui ; su qu’Il donnerait tout pour qu’elle reste ; su qu’elle partirait un jour pour le bon, pour un autre que lui qui apporterait ce je-ne-sais-quoi qui lui manquait. Il n’avait d’ailleurs jamais réussi à déterminer à quel point elle s’était attachée à lui. Elle lui faisait confiance, çà oui, mais à quel point s’était-elle attachée ? Elle ne l’aimait pas complètement, Il en était sûr ; que ce soit par choix ou instinctivement, il y avait un cap d’émotion qu’Il n’avait jamais réussi à lui faire franchir, une dépendance affective qu’elle n’avait jamais eue à son égard. Ses larmes à elle, de l’autre côté de la conversation sur internet ce soir, le rassuraient. Il l’avait touché, au moins un peu. Restait maintenant à terminer cette histoire qui avait été pour lui un constant bonheur, d’autant plus fort qu’Il le savait éphémère et condamné depuis le départ à finir, sitôt qu’elle aurait trouvé ce qu’Il n’avait jamais pu lui apporter.
Restait en outre cette éternelle question en suspend : pourquoi lui ? Pourquoi avait-elle porté son choix sur lui parmi tous les autres. Car elle l’avait choisi, ça aussi Il le savait. À cette interrogation, Il n’avait jamais eu de réponse. Mais cela avait-il encore de l’importance ce soir ? À ses yeux plus grand-chose n’en a désormais. Il pense fugacement aux affaires qu’elle a laissé chez lui et qu’elle devra passer reprendre, l’odeur de son parfum sur l’oreiller, la façon dont elle a rangé ses chemises à lui, le dessin qu’elle a laissé sur le bloc note de l’entrée, toutes ces choses qu’Il va garder religieusement dans un premier temps puis dont Il se détachera peu à peu ; jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien d’elle, plus aucune trace grâce à la dilution du quotidien, ses petites victoires à lui sur les souvenirs douloureux.
Une respiration hésitante de sa part à elle le fait revenir sur terre. Depuis combien de temps sont-ils silencieux l’un et l’autre alors qu’Il était perdu dans ses pensées ? Sans même réfléchir, Il se lance :
« Oui ? »
« Non, non j’ai rien dit. »
« Mais si je le sens, je l’entends, t’as un truc à sortir. Allez, dis-moi…il n’y a plus d’enjeu maintenant, on a fait le plus dur. »
Son ton presque enjoué le surprend. Il se demande à quel point Il est capable de jouer la comédie alors qu’Il est plus triste comme jamais. C’est facile pour lui de mentir au téléphone ; ça n’a jamais été un avantage concret dans la vie mais Il a toujours su moduler le ton de sa voix pour mentir efficacement à distance. En face des gens, c’est l’inverse, Il en est incapable tant les émotions se lisent sur son visage ; mais de loin c’est comme un jeu, un masque qu’Il appose sur son visage et auquel Il donne la forme dont il a envie.
« Allez, dis-moi. »
« Ça me gêne un peu de te demander ça d’un coup mais est-ce que tu pourrais effacer les photos que tu as prises de moi. »
La question le frappe de plein fouet alors qu’Il se pensait rétabli ; le masque chancelle mais tient bon. Elle n’a pas besoin de préciser à quelles photos elle fait référence : Il se souvient de ce soir où il a pris son appareil pour la photographier dans leur lit. Rien de bien méchant ni de très graveleux mais qui la rend vulnérable, c’est vrai. Pourtant cette demande vient le meurtrir tout autant sinon plus que sa décision à elle de partir. Elle ne me fait pas confiance. Elle a peur que je lui en veuille, que je tente de me venger d’elle. Moi. La tristesse revient d’un coup, plus forte encore que tout à l’heure. Lorsqu’elle lui a annoncé leur rupture, Il y avait la surprise qui l’avait désarçonné ; là, c’est plus réfléchi, intellectualisé. Dans sa demande se cache une peur latente de lui, un manque cruel de conscience de ce qu’Il est, ce en quoi Il croit. Au fond, elle l’a peut-être aimé mais l’a-t-elle vraiment connu ? Compris ? Elle ne lui aurait pas posé la question si c’était le cas. Ces photos, ça fait trois moi qu’il les a détruites ; dès le lendemain, elle lui avait avoué son inconfort à ce qu’Il les garde ; Il les savait supprimées immédiatement, mais avait oublié de lui dire. En fait c’est ça, Il n’a jamais réussi à lui dire, lui montrer qui Il était vraiment, et elle n’avait rien deviné.
Lui avait su voir les petits détails vitaux, le ton de sa voix qui changeait quand elle parlait des choses qui l’avaient ému ou blessé plus que les autres, ses regards dévorants ou fuyants selon les situations, tous ces non-dits qui révèlent bien plus qui ont est que tous les grands discours et les gestes grandiloquents qu’on fait devant les autres pour tenter de ressembler à une image. C’est dans ses gestes les plus banals qu’Il avait appris à la connaître vraiment ; cela n’avait pas été son cas à elle, Il en avait la preuve désormais. Tant pis.
« C’est fait depuis longtemps. »
« Ha…merci. »
Il a senti une fois de plus sa surprise et son hésitation. Il pense à l’ironie de la situation : elle a tout préparé, le beau discours, la résolution, le ton de circonstance mais c’est encore ses silences qui parlent plus que le reste. Il sait qu’il a répondu de manière trop abrupte, d’un ton blessé. Il ne s’attendait pas à ce que le masque s’ébrèche si facilement tout d’un coup. Parce qu’Il l’a déjà vécu dans d’autres histoires, Il sait ce qui va suivre : de longs silences gênés de part et d’autre pour en rien dire à part des banalités destinées à meubler la conversation. Mais au fond tout est dit. En moins de cinq minutes, elle a cassé six mois de relation commune, intense, passionnelle, heureuse ; et condamnée depuis le départ.
« Je crois que j’ai plus rien à dire. J’ai pas envie de te faire perdre ton temps. Tu as d’autres questions à me poser ou c’est bon ? »
« C’est direct et expédié comme rupture, dis-moi… »
« C’est pas moi qui ai appelé pour partir que je sache. »
« C’est vrai…en fait, je m’attendais à ce que ça se passe moins bien. »
« Déçue ? »
« Non…non pas du tout. »
Mais si elle est déçue. Elle voulait une grande histoire dramatique au superlatif, un récit avec beaucoup d’ampleur, un truc à raconter à ses copines, qu’elle pourrait raconter encore des années plus tard à d’autres avec un peu d’émotion dans la voix. Et c’est peut-être ça qui lui a toujours manqué, donner de la grandeur, fut-elle artificielle, aux choses. Avec lui tout se passe toujours bien, la rencontre, les discussions, le flirt, le premier jour, la première nuit, les hésitations du début, le sexe, la vie à deux ; même la fin. Toujours sans fausse note, sans écart, sans trop de surprise aussi. En tout cas Il en est persuadé maintenant.
« Disons que je m’attendais à ce que ce soit plus douloureux. »
« Ne t’en fais pas, je ne suis pas bon à grand-chose mais je sais disparaître de la vie de quelqu’un sans faire d’histoires. »
Oui, c’est ça dont Il a envie maintenant : sortir de sa vie à elle, disparaître, sans bruit, sans heurt, à sa manière à lui. Tout le monde le ferait à grands coups d’épanchements larmoyants, de coup de fils désespérés à ses amis, hurlant partout son malheur et sa douleur. Pas lui. Même ses larmes savent rester silencieuses. Alors que s’installe le long silence qu’Il avait prévu, Il attrape son téléphone portable, cherche dans sa liste son numéro à elle, l’efface en deux pressions sur les touches du clavier. Alors quelle se racle la gorge sans savoir quoi dire, Il efface méthodiquement chaque Sms de sa part. Les gestes deviennent rapides, mécaniques. En deux minutes il n’y a plus aucune trace d’elle sur le téléphone.
« Je crois que je vais y aller. »
« Oui. »
« Tu n’as pas un mot pour la fin ? »
« Non. Adieu. »
« Arrête c’est funeste, adieu. »
« Qu’est ce que ça peut bien te faire maintenant ».
Non, pas là, pas maintenant. Un instant il a senti la rage prendre possession de son corps et de sa voix, la colère s’emparer de lui et lui faire comprendre toute la douleur qui est la sienne en ce moment. Mais non, il ne doit pas tout gâcher en une seconde. Il a réussi à rester digne jusqu’au bout, il faut qu’il quitte la scène sans tâche.
« Alors au revoir, si tu préfères. »
« Oui, c’est ça…au revoir. »
Et elle raccroche. Comme ça d’un coup. Le fil magique qui les unissait encore il y a quelques secondes, fût-ce pour leur séparation, est maintenant coupé. Il écoute le silence de son appartement, son appartement qui se souvient de chacun de ses rires à elle, de sa présence, son passage. Il regarde autour de lui, cherche un bout de la pièce qui ne le ramène pas à un souvenir heureux dont elle fasse partie. C’est peine perdue. Même absente, elle est partout ici.
Ça fait bizarre de pleurer. Il ne s’en croyait même plus capable après toutes ces années de sécheresse lacrymale. Ça doit bien faire quoi, cinq ans qu’Il n’a pas autorisé ses larmes à couler sur ses joues. Toujours être digne, présentable, cacher la douleur et les blessures ; jusqu’à elle et ce soir.
C’est bizarre, mais maintenant que c’est fini tout à l’air plus simple. Avec une cruauté froide il constate l’évidence qui a toujours été là mais qu’il a toujours refusé de voir. Aujourd’hui il va falloir accepter de fermer cette parenthèse pour reprendre le cours de sa vie normale, la solitude, le quotidien, les petites joies grappillées au vol. Voilà, c’est dit, Il est seul. Il l’est depuis longtemps en fait mais comme avec elle, il a refusé de voir les choses en face. Petit à petit Il a vu le fossé se creuser entre ses amis et lui, la communication toujours plus difficile, l’importance absurde qu’ils mettent dans des choses futiles qui n’ont aucune valeur à ses yeux.
Fondamentalement, c’est ça qu’elle comblait : ce vide, cette solitude. Avec elle le dialogue était possible, elle ne méprisait pas ce qu’Il aimait, Il l’avait jamais eu à lui mentir, elle avait du respect pour lui et ses croyances, ses petites manies, ses valeurs. Il avait essayé de faire de même, toujours attentif aux détails et à ses humeurs. C’est pour ça qu’ils s’étaient compris dès le départ. Les autres couples se formaient comme handicapés par ce dialogue qui mettait parfois des mois à s’établir. Eux s’étaient compris immédiatement, leurs cerveaux allaient à la même vitesse, dans le même sens. Avec leurs défauts, leurs différences, leurs singularités bien sûr, mais toujours avec cette connexion émotionnelle, intellectuelle et physique qui avait cimenté leur couple.
Allez, ça suffit ; on arrête de parler au passé et de se complaire dans les images où ont est tous les deux. Elle est partie, tu savais que ça allait arriver et tu n’y pouvais rien. Maintenant il faut agir. Les bonnes résolutions sont balayées par une nouvelle vague de larmes et ce constat toujours : je suis seul désormais. Je n’ai plus personne à qui parler, personne qui puisse me comprendre un tant soit peu, qui me respecte, qui m’aime. J’ai des égards, moi, pour les autres, je suis attentif à leurs bonheurs, leurs malaises, eux jamais pour moi. C’est pour ça que j’ai arrêté de les voir ; c’est pour ça que je l’aimais tellement, elle. Je me demande combien de temps ça va prendre pour que quelqu’un pense à moi désormais. Combien de temps avant que quelqu’un remarque que je ne suis plus là ?
            Aussi absurde qu’elle soit, cette lui redonne le sourire. Est-ce que j’en suis capable, est-ce que je peux disparaître ? Sans un bruit, sans rien dire, dans un souffle, juste disparaître. Qui s’en souciera ? Pour qui est-ce que ça va compter vraiment ? Ça c’est amusant. Dans sa tête le jeu prend forme. Il s’imagine invisible, comme un fantôme, à observer les conséquences de son absence si jamais Il allait au bout de sa démarche. Disparaître. Ça a quelque chose d’enivrant. Tout doucement, sans rien dire à personne. Qui le remarquerait ?

2 commentaires:

  1. Coucou Clément, un petit coucou pour te féliciter sur ton écriture et tes histoires, même si c'est parfois dur à lire...
    J'te souhaite une bonne continuation
    gros bisous, Pierre

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  2. Coucou Clément, bon je m'étais très fièrement inscrite en premier, mais j'ai du commettre une erreur dans le processus. Bon d'accord tu parlais de disparaitre mais ce n'est pas une raison de n'avoir rien produit hier, je suis en manque, dépitée, interrogative et s'il avait disparu ? un poisson d'avril ?

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