Découvrez la playlist One Man Tale avec Rufus Wainwright
Les coups tambourinent à la
porte de la salle de bain, signe qu’Abel a poussé le bouchon un peu loin. Il
faut dire que ça va maintenant faire deux heures qu’il est enfermé là-dedans à
officier son grand rituel de nettoyage des piercings et des boucles d’oreilles.
Quatorze en tout qu’il brique avec soin chaque samedi avant la soirée et les
concerts. Il sort d’un coup de la pièce étriquée comme un diable de sa boîte,
plante ses yeux dans ceux de Suzanne et profite de son silence stupéfait pour
filer dans sa chambre. Il ne faut que quelques secondes pour que ça commence à
gueuler derrière, que la jeune femme revenue de sa surprise lui hurle dessus à
travers la porte comme elle le faisait quelques secondes avant, lorsqu’il était
barricadé dans la salle de bain ; mais il est passé, c’est tout ce qui
compte et elle n’osera pas rentrer dans son antre. D’ailleurs Rémy s’est
empressé d’aller à son chevet pour tenter de la calmer. Ça marche d’ailleurs
assez mal d’après ce que l’oreille d’Abel, collée à la porte, peut capter de la
conversation.
« Tu vas vraiment te faire foutre dehors de ton
colloc’, chéri. »
Le
visage rieur, Abel se tourne vers Jill qui bouquine sur son matelas un numéro d'Elle
USA. La pauvre, il l’a complètement oublié avant d’aller briquer ses piercings
pendant deux plombes.
« Ça je crois pas, ils ont trop besoin de mes thunes
chaque mois pour pouvoir me foutre dehors. »
« Il y aura un moment où elle va devenir folle,
bébé, tu ne sais pas ce que c’est le women wrath ».
Toujours
son large sourire sur le visage, il se met devant son ordinateur, d’un air
réjoui.
« Ce soir je m’en fous. Vient voir, J., viens voir
la salle où je joue avec les potes tout à l’heure. »
« C’est un salle rien que pour toi et les
gars ? »
« Ouais, enfin c’est que la première partie, mais ça
déchire grave quand même. »
« Ça déchire grave, ça veut dire quoi ?»
« It
fucking rocks, baby. »
« Okay.
Le Rwéserwoir, c’est comment tu le dis ça ? »
« Le Réservoir. Une putain de salle, et c’est moi
qui la chauffe ce soir ; je te le dis, ça va être un carton J. »
« Tu parles trop vite, monsieur le français, je comprends
rien ce que tu dis. »
Elle
a dit sa dernière phrase plus doucement, en se rapprochant de son oreille,
signe qu’elle veut un câlin. Alors qu’elle enfouit sa tête dans son coup à lui,
il se demande comment il va réussir à la dégager sans trop faire d’histoires.
Il a quand même un peu de remords, elle est venue du Pays de Galles pour le
voir. Mais bon, là elle devient vraiment collante : ça fait quand même
trois semaines qu’elle squatte ici, à raconter des conneries sur la vie
parisienne alors que tout ce qui compte pour lui c’est le concert de ce soir.
Il
la repousse instinctivement alors qu’elle cherche à l’embrasser. Elle s’écarte
un peu, blessée, le rouge aux joues et les larmes aux yeux. C’est pas bien, on
ne traite pas les filles comme ça ; c’est ce que Damien aurait dit. Mais
Damien n’est plus dans ses pattes à lui faire la leçon depuis qu’il s’est casé
avec Fleur. Avant c’était un vrai pote qui l’accompagnait partout, complétant
la plupart de ses travers et l’aidant à surmonter les innombrables problèmes
que le quotidien ne manquait pas de lui imposer. Mais cette aide avait un prix,
celui de se faire casser les couilles continuellement à propos de son attitude
avec les gonzesses. Est-ce que c’était de sa faute si elles piétinaient toutes
d’impatience à la fin des concerts pour s’envoyer le guitariste du
groupe ? Qu’elles piaillaient comme des folles pour un mot ou un
regard ? Il ne faisait de mal à personne bon dieu ; même quand elles
se mettaient à chialer le lendemain, elles repartaient avec leur part de rêve
qu’Abel avait su faire vivre tout une nuit. Mais Damien n’aimait pas ça :
coincé entre son éducation bourgeoise et le peu de nana qu’il avait eu, l’alter
ego du musicien lui menait la vie dure.
Le
pire, c’est qu’il avait fini par faire culpabiliser Abel qui faisait beaucoup
plus attention avec les filles qu’avant. Surtout pour avoir la paix, certes,
mais ça ne changeait pas grand-chose. Puis Damien avait rencontré Fleur et
brusquement Abel s’était retrouvé sans son compagnon de toujours. D’autres
avaient essayé de prendre sa place mais il leur manquait toujours un truc, le
sens du détail que Damien avait, la sensation intuitive des moments qu’Abel
considérait importants et que l’autre respectait. Personne à part lui n’avait
su voir ça.
Mais
même Abel comprenait à quel point Damien avait besoin d’une nana en ce
moment ; ça lui passera, une fois qu’il aura baisé un bon coup, il
reviendra vers moi et on repartira comme avant. Ça fait six mois désormais que
Damien n’est pas revenu. Pire, il a commencé à se distancer, à ne plus appeler
Abel deux fois par jour, à rater des concerts mythiques, ne pas répondre tout
de suite aux messages du groupe. Ils s’étaient d’ailleurs assez violemment
engueulés à ce propos, la première fois depuis de nombreuses années (si on
excluait toutes les fois où Abel était parti bouder dans son coin pour revenir
dix minutes après). Mais même absent, Damien restait là en esprit, à lui faire
la leçon sur la façon dont on traite les filles. Et c’est pour avoir la paix
une fois de plus que le guitariste ramène la pauvre Jill contre lui en lui
embrassant le front.
« Désolé J, je stresse pour ce soir. »
À
nouveau collé contre elle, Abel se demande comment il va pouvoir s’en sortir
avec la conscience tranquille lorsque un bip sonore sort du sac de la galloise.
Elle se lève pour aller voir ce que c’est au grand bonheur d’Abel qui revient
sur son projet du moment, admirer la salle du concert de ce soir. 4 salles, 450
mètres carrés, 2 scènes, 70 lumières, ça c’est la classe. C’est le son d’un
manteau qui se ferme qui le fait sortir de sa contemplation.
« Tu vas où J ? »
« Je sors bébé, je viens de recevoir un text message
de Fleur, je vais boire un verre avec elle à Bastille. »
« Tu seras pas à la bourre ce soir,
hein ? »
« À la bourre ? »
« En retard.»
« Non, non, je ferais vite ; mais tu sais elle
est encore un peu triste alors je vais lui gonfler le moral un petit
peu. »
« Ha ouais c’est cool, c’est bien ça. Oublie pas, 21
heures au Réservoir. »
« J’oublie pas, j’oublie pas. »
Elle
lui fait un rapide bisou sur la bouche avant de partir et ajoute :
« Tu devrais donner un appel de téléphone à Damien,
je crois. »
« Mais pourquoi tu veux que je l’appelle ? Ça
fait dix jours qu’il a pas passé un coup de fil cet enfoiré, c’est plutôt à lui
d’appeler ; et puis c’est toi qui prends un verre avec sa gonzesse, non ??»
Il
y a un bref silence d’incompréhension entre les deux durant lequel leurs yeux
tentent de part et d’autre de percevoir ce que l’autre a compris.
« Mais Ab’, Fleur et Damien se sont séparés il y a
une semaine maintenant. »
Brusquement,
toute la rancœur vis-à-vis de son pote s’effondre. Il ne pense plus à ses
silences, la distance qu’il a pris avec lui dernièrement, son ton moralisateur.
Il a quitté Fleur. Non, bien sûr que non, c’est elle qui l’a plaqué. Lui ne
serait jamais parti. Et depuis une semaine ! Mais bon sang pourquoi il n’a
pas passé un seul coup de fil ?
D’un
geste vif, un de ces gestes importants dont Damien aurait tout de suite compris
la valeur, Abel prend son téléphone, tape sur le raccourci qui compose le
numéro de son ami et colle son oreille au combiné. Elle est partie, elle l’a
plaqué, il doit être détruit, je dois être là pour lui. Il va me revenir.
Maintenant qu’elle est partie il sera avec moi comme avant. À ses premières
pensées altruistes vient se greffer la victoire silencieuse de savoir que
Damien va à nouveau dépendre affectivement d’Abel. On va redevenir comme avant.
« Bonjour, le numéro que vous avez composé n’est pas
attribué... Bonjour, le numéro que vous avez… » »
Bon,
merde, putain de réseau à la con, il faut que la technique vienne le faire
chier dans un moment pareil. Quelques secondes plus tard, il relance l’appel.
« Bonjour, le numéro… »
Raccroche.
Connard de putain de téléphone de merde. Compose le numéro de tête, c’est le
seul que tu connaisses par cœur. Compose, compose, bouton vert pour appeler.
Attendre que ça sonne, attendre que…
« Bonjour, le numéro que vous avez composé… »
Le
con. Il a perdu son téléphone et il a dû couper son abonnement. Abel
sourit ; c’est pour ça qu’il ne l’a pas appelé encore, il ne peut pas le
faire. Pas grave, il y a le fixe. À nouveau, il cherche dans son répertoire le
nom de Damien, sélectionne le numéro de chez lui. Quel abruti…il avait cru que
son pote l’avait abandonné alors qu’il a simplement perdu son téléphone.
N’empêche, il aurait pu envoyer un mail ou se bouger le cul pour…
« Bonjour, le numéro que vous avez composé n’est pas
attribué. »
La
sensation d’euphorie disparaît en un souffle pour être remplacée par une autre,
froide et effrayante. Instinctivement, le guitariste pressent que quelque chose
n’est pas en place. Il regarde l’écran de son téléphone portable, scrute la
liste des numéros composés ; pas d’erreur, c’est bien son numéro de
portable et de fixe. Tous les deux hors service. Ça fait une semaine qu’elle
est partie, que l’autre ne donne pas de nouvelles, que ses deux téléphones ne
répondent pas. Les images s’emballent maintenant dans la tête d’Abel, il
repense aux six mois de bonheur qu’a eut Damien avec Fleur, la vraie libération
qu’a produit cette nana sur lui à un moment où il était vraiment seul.
Fébrile,
il a du mal à empêcher ses mains de trembler. Il n’y a qu’une question qui lui
passe dans la tête, est-ce qu’il « en » est capable, et il sait bien
que la réponse est « oui ». Damien, un foutu sentimental de merde,
solitaire et introspectif. Oui, il est capable d’avoir fait une connerie après
que sa nana se soit barrée. Une semaine, une putain de semaine depuis leur
rupture et pas un signe de vie. Putain.
En
dépit des erreurs de mot de passe que ses doigts, d’habitude si agiles, ont
faits, il arrive jusqu’à sa page mail.
« Salut vieux, c’est Abel, fais-moi signe si tu es
en vie. »
Non,
c’est trop abrupt, trop clair, il faut changer la fin.
« Salut vieux, fais-moi signe. A+, Abel ».
Oui,
ça c’était mieux, plus naturel, plus simple. Putain, comment je vais faire pour
jouer ce soir avec ça dans la tête ? Putain de merde, tu fais pas juste ça
pour me faire chier, Damien de merde ? Je sais que j’ai tiré sur la corde,
avec les gonzesses mais aussi avec toi ; je sais que je t’en ai mis dans
la tronche de temps en temps mais on est potes non, c’est pas si grave entre
potes, presque normal. Non ? Je sais que je t’utilise souvent, pour
réparer mes conneries, pour draguer, pour me faire admirer. T’es comme un
support sur lequel je marche pour me hisser au dessus des autres. Mais bon dieu
t’es suffisamment malin pour le voir et dieu sait que tu en as profité. Toutes
tes nanas, c'est moi qui te les ai trouvés, tous les trucs cools qui te sont
arrivés jusqu’ici c’est grâce à moi. C’est pas toujours facile d’être ton pote
tu sais Damien ; avec toi tout est toujours dur : faut te pousser
pour sortir, te pousser pour te faire marrer, te pousser pour que tu boives, te
pousser pour que tu te lâche. C’est dur à la fin. Mais putain ne fait pas de
connerie, je t’en prie. Je t’en trouverai une autre de gonzesse ; je sais
qu’en ce moment tu te dis qu’elle est la seule, l’unique que tu aimeras
jamais ; je sais qu’en ce moment tu te dis que t’es le plus malheureux du
monde. Mais tu te goures ; au final, les filles ont toutes le même goût,
les mêmes envies, les mêmes délires. On leur fourre dans le crâne que leurs
envies et leurs délires sont sacrés, respectables, que leurs désirs ont de la
valeur. Les filles sont toutes les mêmes, ta Fleur comme les autres. Tu l’as imaginée
parfaite parce que t’en as pas vu passer beaucoup mais je te le dis elle avait
rien de spécial. Aucune n’a rien de spécial.
À
mesure que les doigts pianotent sur le clavier, que sa souris cherche
frénétiquement une trace de son ami, l’inquiétude grandit. C’est implacable,
total, plus une trace, plus de compte MSN, plus de page Facebook. Le glas sonne
avec l’email qui lui revient avec le certificat d’erreur de sa messagerie
électronique. Il a disparu, complètement disparu.
Bonjour Clément,
RépondreSupprimerje vends un scooter Elystar 50cc, 25647 km pour la modique somme d'une pipe et d'un doigt dans l'cul. Si ça t'intéresse crie mon nom.
Non tout ça pour vérifier si tu lisais tes commentaires et pour te dire que j'ai pas encore eu le temps de lire quoi que ce soit mais que je t'oublie pas
++
zoune t'es vivant ou quoi?
RépondreSupprimerOui mon choupinou mais j'attends toujours que tu viennes me chercher sur ton scooter et que tu me dises ce que tu penses de mon blog!
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