mercredi 17 mars 2010

Il - 02 - Abel


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Les coups tambourinent à la porte de la salle de bain, signe qu’Abel a poussé le bouchon un peu loin. Il faut dire que ça va maintenant faire deux heures qu’il est enfermé là-dedans à officier son grand rituel de nettoyage des piercings et des boucles d’oreilles. Quatorze en tout qu’il brique avec soin chaque samedi avant la soirée et les concerts. Il sort d’un coup de la pièce étriquée comme un diable de sa boîte, plante ses yeux dans ceux de Suzanne et profite de son silence stupéfait pour filer dans sa chambre. Il ne faut que quelques secondes pour que ça commence à gueuler derrière, que la jeune femme revenue de sa surprise lui hurle dessus à travers la porte comme elle le faisait quelques secondes avant, lorsqu’il était barricadé dans la salle de bain ; mais il est passé, c’est tout ce qui compte et elle n’osera pas rentrer dans son antre. D’ailleurs Rémy s’est empressé d’aller à son chevet pour tenter de la calmer. Ça marche d’ailleurs assez mal d’après ce que l’oreille d’Abel, collée à la porte, peut capter de la conversation.
« Tu vas vraiment te faire foutre dehors de ton colloc’, chéri. »
            Le visage rieur, Abel se tourne vers Jill qui bouquine sur son matelas un numéro d'Elle USA. La pauvre, il l’a complètement oublié avant d’aller briquer ses piercings pendant deux plombes.
« Ça je crois pas, ils ont trop besoin de mes thunes chaque mois pour pouvoir me foutre dehors. »
« Il y aura un moment où elle va devenir folle, bébé, tu ne sais pas ce que c’est le women wrath ».
            Toujours son large sourire sur le visage, il se met devant son ordinateur, d’un air réjoui.
« Ce soir je m’en fous. Vient voir, J., viens voir la salle où je joue avec les potes tout à l’heure. »
« C’est un salle rien que pour toi et les gars ? »
« Ouais, enfin c’est que la première partie, mais ça déchire grave quand même. »
« Ça déchire grave, ça veut dire quoi ?»
« It fucking rocks, baby. »
« Okay. Le Rwéserwoir, c’est comment tu le dis ça ? »
« Le Réservoir. Une putain de salle, et c’est moi qui la chauffe ce soir ; je te le dis, ça va être un carton J. »
« Tu parles trop vite, monsieur le français, je comprends rien ce que tu dis. »
            Elle a dit sa dernière phrase plus doucement, en se rapprochant de son oreille, signe qu’elle veut un câlin. Alors qu’elle enfouit sa tête dans son coup à lui, il se demande comment il va réussir à la dégager sans trop faire d’histoires. Il a quand même un peu de remords, elle est venue du Pays de Galles pour le voir. Mais bon, là elle devient vraiment collante : ça fait quand même trois semaines qu’elle squatte ici, à raconter des conneries sur la vie parisienne alors que tout ce qui compte pour lui c’est le concert de ce soir.
            Il la repousse instinctivement alors qu’elle cherche à l’embrasser. Elle s’écarte un peu, blessée, le rouge aux joues et les larmes aux yeux. C’est pas bien, on ne traite pas les filles comme ça ; c’est ce que Damien aurait dit. Mais Damien n’est plus dans ses pattes à lui faire la leçon depuis qu’il s’est casé avec Fleur. Avant c’était un vrai pote qui l’accompagnait partout, complétant la plupart de ses travers et l’aidant à surmonter les innombrables problèmes que le quotidien ne manquait pas de lui imposer. Mais cette aide avait un prix, celui de se faire casser les couilles continuellement à propos de son attitude avec les gonzesses. Est-ce que c’était de sa faute si elles piétinaient toutes d’impatience à la fin des concerts pour s’envoyer le guitariste du groupe ? Qu’elles piaillaient comme des folles pour un mot ou un regard ? Il ne faisait de mal à personne bon dieu ; même quand elles se mettaient à chialer le lendemain, elles repartaient avec leur part de rêve qu’Abel avait su faire vivre tout une nuit. Mais Damien n’aimait pas ça : coincé entre son éducation bourgeoise et le peu de nana qu’il avait eu, l’alter ego du musicien lui menait la vie dure.
            Le pire, c’est qu’il avait fini par faire culpabiliser Abel qui faisait beaucoup plus attention avec les filles qu’avant. Surtout pour avoir la paix, certes, mais ça ne changeait pas grand-chose. Puis Damien avait rencontré Fleur et brusquement Abel s’était retrouvé sans son compagnon de toujours. D’autres avaient essayé de prendre sa place mais il leur manquait toujours un truc, le sens du détail que Damien avait, la sensation intuitive des moments qu’Abel considérait importants et que l’autre respectait. Personne à part lui n’avait su voir ça.
            Mais même Abel comprenait à quel point Damien avait besoin d’une nana en ce moment ; ça lui passera, une fois qu’il aura baisé un bon coup, il reviendra vers moi et on repartira comme avant. Ça fait six mois désormais que Damien n’est pas revenu. Pire, il a commencé à se distancer, à ne plus appeler Abel deux fois par jour, à rater des concerts mythiques, ne pas répondre tout de suite aux messages du groupe. Ils s’étaient d’ailleurs assez violemment engueulés à ce propos, la première fois depuis de nombreuses années (si on excluait toutes les fois où Abel était parti bouder dans son coin pour revenir dix minutes après). Mais même absent, Damien restait là en esprit, à lui faire la leçon sur la façon dont on traite les filles. Et c’est pour avoir la paix une fois de plus que le guitariste ramène la pauvre Jill contre lui en lui embrassant le front.
« Désolé J, je stresse pour ce soir. »
            À nouveau collé contre elle, Abel se demande comment il va pouvoir s’en sortir avec la conscience tranquille lorsque un bip sonore sort du sac de la galloise. Elle se lève pour aller voir ce que c’est au grand bonheur d’Abel qui revient sur son projet du moment, admirer la salle du concert de ce soir. 4 salles, 450 mètres carrés, 2 scènes, 70 lumières, ça c’est la classe. C’est le son d’un manteau qui se ferme qui le fait sortir de sa contemplation.
« Tu vas où J ? »
« Je sors bébé, je viens de recevoir un text message de Fleur, je vais boire un verre avec elle à Bastille. »
« Tu seras pas à la bourre ce soir, hein ? »
« À la bourre ? »
« En retard.»
« Non, non, je ferais vite ; mais tu sais elle est encore un peu triste alors je vais lui gonfler le moral un petit peu. »
« Ha ouais c’est cool, c’est bien ça. Oublie pas, 21 heures au Réservoir. »
« J’oublie pas, j’oublie pas. »
            Elle lui fait un rapide bisou sur la bouche avant de partir et ajoute :
« Tu devrais donner un appel de téléphone à Damien, je crois. »
« Mais pourquoi tu veux que je l’appelle ? Ça fait dix jours qu’il a pas passé un coup de fil cet enfoiré, c’est plutôt à lui d’appeler ; et puis c’est toi qui prends un verre avec sa gonzesse, non ??»
            Il y a un bref silence d’incompréhension entre les deux durant lequel leurs yeux tentent de part et d’autre de percevoir ce que l’autre a compris.
« Mais Ab’, Fleur et Damien se sont séparés il y a une semaine maintenant. »
            Brusquement, toute la rancœur vis-à-vis de son pote s’effondre. Il ne pense plus à ses silences, la distance qu’il a pris avec lui dernièrement, son ton moralisateur. Il a quitté Fleur. Non, bien sûr que non, c’est elle qui l’a plaqué. Lui ne serait jamais parti. Et depuis une semaine ! Mais bon sang pourquoi il n’a pas passé un seul coup de fil ?
            D’un geste vif, un de ces gestes importants dont Damien aurait tout de suite compris la valeur, Abel prend son téléphone, tape sur le raccourci qui compose le numéro de son ami et colle son oreille au combiné. Elle est partie, elle l’a plaqué, il doit être détruit, je dois être là pour lui. Il va me revenir. Maintenant qu’elle est partie il sera avec moi comme avant. À ses premières pensées altruistes vient se greffer la victoire silencieuse de savoir que Damien va à nouveau dépendre affectivement d’Abel. On va redevenir comme avant.
« Bonjour, le numéro que vous avez composé n’est pas attribué... Bonjour, le numéro que vous avez… » »
            Bon, merde, putain de réseau à la con, il faut que la technique vienne le faire chier dans un moment pareil. Quelques secondes plus tard, il relance l’appel.
« Bonjour, le numéro… »
            Raccroche. Connard de putain de téléphone de merde. Compose le numéro de tête, c’est le seul que tu connaisses par cœur. Compose, compose, bouton vert pour appeler. Attendre que ça sonne, attendre que…
« Bonjour, le numéro que vous avez composé… »
            Le con. Il a perdu son téléphone et il a dû couper son abonnement. Abel sourit ; c’est pour ça qu’il ne l’a pas appelé encore, il ne peut pas le faire. Pas grave, il y a le fixe. À nouveau, il cherche dans son répertoire le nom de Damien, sélectionne le numéro de chez lui. Quel abruti…il avait cru que son pote l’avait abandonné alors qu’il a simplement perdu son téléphone. N’empêche, il aurait pu envoyer un mail ou se bouger le cul pour…
« Bonjour, le numéro que vous avez composé n’est pas attribué. »
            La sensation d’euphorie disparaît en un souffle pour être remplacée par une autre, froide et effrayante. Instinctivement, le guitariste pressent que quelque chose n’est pas en place. Il regarde l’écran de son téléphone portable, scrute la liste des numéros composés ; pas d’erreur, c’est bien son numéro de portable et de fixe. Tous les deux hors service. Ça fait une semaine qu’elle est partie, que l’autre ne donne pas de nouvelles, que ses deux téléphones ne répondent pas. Les images s’emballent maintenant dans la tête d’Abel, il repense aux six mois de bonheur qu’a eut Damien avec Fleur, la vraie libération qu’a produit cette nana sur lui à un moment où il était vraiment seul.
            Fébrile, il a du mal à empêcher ses mains de trembler. Il n’y a qu’une question qui lui passe dans la tête, est-ce qu’il « en » est capable, et il sait bien que la réponse est « oui ». Damien, un foutu sentimental de merde, solitaire et introspectif. Oui, il est capable d’avoir fait une connerie après que sa nana se soit barrée. Une semaine, une putain de semaine depuis leur rupture et pas un signe de vie. Putain.
            En dépit des erreurs de mot de passe que ses doigts, d’habitude si agiles, ont faits, il arrive jusqu’à sa page mail.
« Salut vieux, c’est Abel, fais-moi signe si tu es en vie. »
            Non, c’est trop abrupt, trop clair, il faut changer la fin.
« Salut vieux, fais-moi signe. A+, Abel ».
            Oui, ça c’était mieux, plus naturel, plus simple. Putain, comment je vais faire pour jouer ce soir avec ça dans la tête ? Putain de merde, tu fais pas juste ça pour me faire chier, Damien de merde ? Je sais que j’ai tiré sur la corde, avec les gonzesses mais aussi avec toi ; je sais que je t’en ai mis dans la tronche de temps en temps mais on est potes non, c’est pas si grave entre potes, presque normal. Non ? Je sais que je t’utilise souvent, pour réparer mes conneries, pour draguer, pour me faire admirer. T’es comme un support sur lequel je marche pour me hisser au dessus des autres. Mais bon dieu t’es suffisamment malin pour le voir et dieu sait que tu en as profité. Toutes tes nanas, c'est moi qui te les ai trouvés, tous les trucs cools qui te sont arrivés jusqu’ici c’est grâce à moi. C’est pas toujours facile d’être ton pote tu sais Damien ; avec toi tout est toujours dur : faut te pousser pour sortir, te pousser pour te faire marrer, te pousser pour que tu boives, te pousser pour que tu te lâche. C’est dur à la fin. Mais putain ne fait pas de connerie, je t’en prie. Je t’en trouverai une autre de gonzesse ; je sais qu’en ce moment tu te dis qu’elle est la seule, l’unique que tu aimeras jamais ; je sais qu’en ce moment tu te dis que t’es le plus malheureux du monde. Mais tu te goures ; au final, les filles ont toutes le même goût, les mêmes envies, les mêmes délires. On leur fourre dans le crâne que leurs envies et leurs délires sont sacrés, respectables, que leurs désirs ont de la valeur. Les filles sont toutes les mêmes, ta Fleur comme les autres. Tu l’as imaginée parfaite parce que t’en as pas vu passer beaucoup mais je te le dis elle avait rien de spécial. Aucune n’a rien de spécial.
            À mesure que les doigts pianotent sur le clavier, que sa souris cherche frénétiquement une trace de son ami, l’inquiétude grandit. C’est implacable, total, plus une trace, plus de compte MSN, plus de page Facebook. Le glas sonne avec l’email qui lui revient avec le certificat d’erreur de sa messagerie électronique. Il a disparu, complètement disparu. 

3 commentaires:

  1. Bonjour Clément,
    je vends un scooter Elystar 50cc, 25647 km pour la modique somme d'une pipe et d'un doigt dans l'cul. Si ça t'intéresse crie mon nom.
    Non tout ça pour vérifier si tu lisais tes commentaires et pour te dire que j'ai pas encore eu le temps de lire quoi que ce soit mais que je t'oublie pas
    ++

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  2. Oui mon choupinou mais j'attends toujours que tu viennes me chercher sur ton scooter et que tu me dises ce que tu penses de mon blog!

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