Découvrez la playlist Dream 01 avec Santana feat. Everlast
J’avais
les cheveux bleus.
Je me réveille. Je prends
conscience d’être éveillé serait en fait plus juste. Quelle ironie ! Comme
si c’était un acte conscient, volontaire…se réveiller. On ouvre les yeux et
brusquement on est là, dans le vrai monde. Nos songes bien calés dans l’arrière
de notre crâne sombrent de plus en plus dans l’obscurité de nos mers
intérieures. Comme des poids qui coulent au fond de l’eau et dont on ne perçoit
déjà plus que des fragments, des filaments qui parviennent encore à la surface.
Je me réveille, je ne commande rien, je laisse venir ce moment si délicat qui
m’englobe, me domine.
J’avais des cheveux bleus. Je me
relève doucement, remarque que nous avons encore laissé la lumière allumée hier
matin avant de nous coucher. À côté de moi, Alice dort encore. Elle s’est
endormie tout habillée dans la belle robe noire que je lui ai offert le soir où
je l’ai rencontré. Impossible de l’en séparer depuis. Tendrement, je me penche
sur elle, dépose un baiser sur front ; elle ne bouge pas. Je vérifie sa
respiration, tâte son pouls. Elle est blanche mais elle vit. Elle a dû se
réveiller cette nuit et se faire un shoot dans son coin, à moitié endormie. En
fouillant dans les draps, je retrouve son attirail de fortune : cuillère,
briquet, caoutchouc et seringue. Petite conne ; ma petite conne adorée. Je
vois tes spasmes nerveux qui me laissent deviner sans que j’ai à forcer dans
quels cauchemars absurdes tu t’es embarqué. Tu aurais dû me réveiller, je
t’aurai pris dans mes bras, je t’aurai fait l’amour et je t’aurai envoyé dans
des rêves beaux comme au premier jour. Tu crois que c’est la drogue qui te fait
voyager comme ça ? Tu crois que je n’y suis pour rien ?
Je veux des cheveux bleus. Je me
calme. Il fait faire attention, je commence à m’attacher. Sagav va le voir. Qui
sait ce qu’il lui fera…J’embrasse maintenant la petite blessure dans son bras
où elle a fait rentrer l’aiguille. Alice se détend progressivement. Peu à peu,
je la vois quitter ses sombres songes pour rentrer dans des rêveries plus douces.
Elle sourit maintenant. J’espère qu’elle rêve de moi.
Je veux des cheveux bleus. Dans
mon rêve, ils étaient formidables. Comme je les plains, les humains qui
oublient leurs rêves. Les miens sont plus tangibles que tout. Celui de cette
nuit était très long, il a semblé durer des années. J’avais les cheveux bleus,
une guitare rouge. J’étais une rock star. J’étais magicien. Je parlais aux
dragons. Je voyageais dans l’espace. Je côtoyais des gens assez puissants pour
détruire des planètes. Il y avait des vaisseaux spatiaux, des intrigues, des
guerres, des amitiés d’une vie, des amours passionnels, des trahisons
terribles. Et puis il y avait aussi la femme en blanc ; elle ne chantait
pas que pour moi mais elle me préférait à tous les autres. De ça, j’en étais certain.
J’avais les cheveux bleus.
J’étais le seul…je crois. Terrifié, j’ai peur de perdre mon rêve comme les
humains perdent le leur au réveil. Mais non, il est là. Je revois une fuite
éperdue dans l’espace, une série de duels contre des gens que j’aime profondément,
un monsieur tout en noir qui me donne une dernière leçon, la trahison d’un ami
à laquelle je n’ai jamais voulu croire. Mais d’autres étaient déjà là, comme
d’autres esprits qui sont venus poser des mots sages sur ce rêve sauvage, des
flux contradictoires avec les miens, des bouts d’histoires vides de sens, comme
une cacophonie sans harmonie. Je chantais au milieu de tout ça mais le monde
s’est mis à regarder d’avantage vers ceux qui lui ont posé la bride au cou que
moi qui cherchais à le libérer.
J’avais les cheveux bleus, je
chantais mais personne n’écoutait plus. Les gens que j’affrontais, des amis
anciens que j’aimais comme des frères, venaient comme moi d’un autre temps qui
n’existait plus. Alors nous avons lancé la dernière offensive, le baroud
d’honneur pour dire adieu à ce monde qui n’était plus le nôtre, que d’autres
salissaient et que nous ne pouvions plus reprendre. Perdre, je crois nous
aurions pu l’accepter…mais qu’on préfère d’autres à nous, çà non. Je me
souviens, j’avais un plan, un plan merveilleux dans lequel je mourrais à la
fin. Je voulais qu’elle se réveille, la femme en blanc qui nous donnait à tous
nos pouvoirs. Lorsque les nouveaux venus lui arrachaient la magie des doigts,
j’étais à genou devant elle et j’embrassais ses mains. J’étais le seul à
l’écouter, la comprendre, l’aimer. L’amour des autres n’était que des
démonstrations d’affection, il n’y avait rien de sincère. Ils ne voulaient que
le pouvoir, la certitude imbécile de leur supériorité. Je ne voulais pas la
puissance. Je voulais qu’elle me préfère. Elle en a choisi un autre.
J’avais les cheveux bleus et
j’avais choisi ma fin. J’avais tout réglé dans les moindres détails, je savais
que tout partirait de travers. Le chaos et l’imprévu faisaient aussi parti de
mon plan. Je voulais mourir pour ne pas voir ce monde changer, je voulais
devenir aveugle pour ne pas voir que les autres avaient gagné. J’avais passé ma
vie à croire qu’il fallait chanter bien, juste, au bon moment. Mes ennemis me
prouvaient qu’il suffisait de chanter beaucoup. La force ne venait plus des
moments magiques teintés d’héroïsme, les vainqueurs étaient des pragmatiques
médiocres qui déversaient leur utilitarisme à outrance sur le monde sans aucun
sens du geste. Nous n’étions plus qu’une poignée à y croire encore : moi,
le professeur aux yeux noirs, un grand guerrier brutal, un homme blond aux yeux
bleus comme moi, son acolyte aux cheveux rouges. Et elle. Pour y arriver, nous
aurions dû être au moins sept. Le rêve n’avait plus suffisamment de défenseurs.
Ils avaient tous cru en moi, en mon plan. Et moi j’ai choisi de faire confiance
au septième, mon plus vieil ami. Il m’a raconté sa fin, très belle, très pure.
Mais sa fin à lui. Pas la mienne.
« Maître ? Maître ? »
On
me tire la manche, je reviens dans le vrai monde. Les visages vaporeux dans ma
mémoire se dissipent pour laisser place au réel. Je suis au milieu du salon.
Par les grandes vitres poussiéreuses, je vois le soleil se coucher sur Sullivan
Street. Je baisse les yeux vers Yenjav, prend un moment pourquoi sa petite
bouille toute ronde est baignée de larmes. C’est moi, j’ai trop divagué. Je
regarde la grande table à laquelle tout le monde prend son petit
déjeuner ; tout le monde pleure : Sagav le grand géant chauve et
squelettique, Murray le crâne volant, Saned l’ombre fantomatique, Haruko la
petite japonaise dans son habit de baseball, Cindy la vieille réceptionniste
toute fripée dont la peau est devenue jaune tant elle a fumé ; même
Charleston Winston Jr, le gros chat noir, y va de sa petite larme.
Je
souris, j’ai envie de sourire, de donner de la joie à tous mes pensionnaires
que j’aime de toute mon âme. Comme par magie, toutes les larmes sèchent en même
temps, les sourires apparaissent en face de moi, la joyeuse ambiance
bourdonnante du début de la nuit reprend. Je m’assieds, j’engage la
conversation, tout le monde est heureux. Tout le monde est heureux si je le
suis aussi.
« Maître, je vous ai fait des tartines. »
« Merci Yenjav. À quoi sont-elles ? »
« À la poudre de fée, maître ! »
Je
regarde ma réceptionniste avec tendresse.
« J’avais interdit qu’on aille au Marché des Horreurs,
Cindy. »
« Rien ni personne n’auraient pu m’empêcher cette
petite vipère de Yenjav. Et j’dois dire que Murray n’étais pas en reste non
plus ; j’me trompe ? »
« Maître nous avons aussi trouvé de la gelée de
Neverland, et du thé de Wonderland ! »
« Merci Murray. Non pas de sucre, merci. »
Nous
mangeons. Le seul qui ne parle pas est Sagav, comme je l’avais prévu. Mes
regards insistants en réponse aux siens sont plus parlants que n’importe quel
discours. Non, on ne tuera pas Alice. Non, je ne m’attache pas trop. Non, elle
n’est pas dangereuse. Oui, c’est une petite droguée. Non, ça ne fait
rien ; après tout les paradis artificiels valent parfois bien ceux que
nous donnons au naturel. Il se lève et va bouder en faisant la vaisselle.
Le
temps passe vite ; à peine sorti de table, il faut me préparer. Je suis
vite en robe de chambre dans le grand fauteuil du salon, les autre se pressent
autour de moi. Cindy me lime les ongles, Haruko me rase, Yenjav me coiffe
perché sur son escabeau. Pour ce soir, il faut que je sois impeccable. Tout le
monde y va de son petit commentaire, sauf encore une fois Sagav qui repasse mon
costume en maugréant dans son coin. Le brouhaha ambiant devient une musique
douce qui me berce, une force onirique qui transite par moi et que je
redistribue à mes locataires, leur donnant les forces dont ils auront besoin
pour leur mission de la nuit. Je ferme les yeux, je repense à mon rêve.
J’ai
les cheveux bleus. Je joue de la musique. Je ne voulais pas que ça finisse
comme ça. Je voulais une fin à moi, une fin de rock star. Je voulais partir
seul contre tous, avoir pour moi seul l’amour de la femme en blanc, faire
trembler l’univers par mes actes héroïques et suicidaires. Je voulais mourir
seul face à l’armée des héros de l’univers, tué le sourire aux lèvres de la
main de mes anciens alliés que j’aurais aimé plus que jamais. Je voulais qu’ils
me tuent pour m’empêcher de tout détruire. Je voulais que ça soit le prodige
des magiciens qui me tue ; ou alors l’homme-loup mécanique ; ou alors
un ennemi surgit du passé que je croyais mort. Ça aurait été la plus belle fin
pour moi. À la place, le dernier des sept avait tout pris pour lui et il était
parti. Seul. Sans moi. Me laissant derrière, sans pouvoir, sans magie, sans
rêve ; sans lui. Ce monde que quelques secondes auparavant je pouvais
encore affronter grâce à ma puissance avait gagné. J’étais, moi aussi,
dépouillé de mon pouvoir. « « Il n’y a plus de place pour la beauté chez
nous » me disait-il. « Personne n’a le droit de se soustraire à la
loi. ». « Tu dois être comme les autres ». « Tu dois te
soumettre ».
J’avais
les cheveux bleus. Et c’est tout ce qui me restait. Je me souviens de m’être
réveillé. Je ne suis pas humain, je contrôle ces choses-là. J’ai senti le rêve
qui voulait me retenir mais je n’avais plus rien à y faire, plus rien à y
vivre. Je crois qu’il voulait me donner une place, un rôle, un beau rouage dans
le grand engrenage. Je me fous des
engrenages. Je me fous d’avoir une place. Je me fous d’être qui que ce soit. La
seule chose qui a jamais compté pour moi, c’est de chanter ; pour moi,
pour la femme en blanc, pour tous ceux qui aimaient ma musique. Le reste
pouvait disparaître dans un torrent de flamme, je n’aurai même pas cillé.
J’aurai presque souhaité avoir déclenché ce torrent de flamme. Réapprendre à
mes ennemis à avoir peur, à craindre le jugement du ciel, son jugement à elle.
À cesser leur cacophonie incessante et leur apprendre à chanter. À chanter
vraiment, avec le cœur, avec les bons mots, au bon moment, pas par habitude ou
par facilité.
Mais
des pièces ne collent pas. Je me souviens d’une femme aux cheveux rouges qui se
mêlaient parfois aux miens, la mort glorieuse d’un guerrier seul face à un
dragon maléfique, un homme seul qui n’a jamais fini de pleurer sa sœur morte,
un joueur de guitare en sombrero qui avait dû m’apprendre quelques accords, un
combattant aveugle qui était devenu sage et jardinier. Je me souviens avoir
fait un dernier voyage pour savoir si j’avais envie de sauver ce monde, ce
rêve. Je me souviens que j’ai essayé de le voir tel qu’il était, pas tel que je
le voulais. Je me souviens avoir eu envie de le voir brûler. Je crois que c’est
la femme aux cheveux rouge qui m’a fait douter. Je ne sais plus. La fin est
confuse dans ma tête. Je suis allé chercher ça très loin, peut-être que je me
suis trop approché du Château des Songes. Je repousse ce rêve maintenant, j’ai
pris suffisamment d’énergie pour la nuit et j’ai besoin d’avoir les idées
claires.
J’ouvre
les yeux, de retour dans le vrai monde. Quelque chose a changé. Tout le monde
me regarde, l’air ravi. Saned fait léviter un miroir en face de moi. Je souris.
J’ai les cheveux bleus. Ils ont trouvé la clef de ma joie et du coup tout le
monde est heureux. Mes petits pensionnaires, mes petits esprits chimériques.
Nous ne sommes pas bien forts, vous savez…nous n’avons ni la puissance des
vampires, ni la magie des sorciers. Nous ne contrôlons pas les morts, nous ne
faisons pas sortir le feu de nos mains. Les loups-garous nous détruiraient d’un
souffle, les minotaures nous dévoreraient avec délice. Mais nous avons le
pouvoir d’éviter ça. Nous sommes la joie des cœurs jeunes, le monstre caché
sous le lit, la douce rêverie d’été, l’ébriété songeuse de celui qui a bu, le
cauchemar hurlant, le rêve chevillé à l’âme, l’émotion du songe qui persiste en
pleine lumière. Mes rêves à moi les nourrissent, leur donne la force de vivre
toute la nuit ; notre pouvoir est de jouer de ce rêve, ce passage vers le
désir le plus intime de chacun. Personne ne nous craint ; mais personne
n’est à l’abri. Tout le monde rêve, tout le monde. Que ce soit le rêve de
gloire, de conquêtes, d’amour, de sexe, d’argent, de pouvoir, de domination, de
meurtre, de douleur. Nous sommes tout ça et bien plus. Nous sommes la flamme
qui porte ces rêves, leur donnant corps un moment, vous donnant l’illusion d’y
croire. Nos noms sont songe, rêve, rêverie, méditation, cauchemar, fantasme. Et
je suis leur maître.
Je
me lève. Sans un mot, tous m’habillent pour le rendez-vous de ce soir. Sagav a
enfin perdu son masque boudeur pour laisser passer une émotion sincère
d’inquiétude. Ils ont peur pour moi. Ça veut dire que moi aussi. Mais je suis
un imbécile. Je suis la peur, celle qui surprend et qui paralyse, qui mord au
cœur comme un serpent. Je cligne des yeux, le serpent apparaît dans ma main,
prêt à mordre, surprendre, paralyser mes adversaires. Il s’évapore dans une
volute de fumée rouge. Je prends ma cane, je sors. J’écoute le son de mes
chaussures sur le sol en pierre du trottoir, salut le petit vendeur de journaux
au coin de la rue, hèle un taxi qui s’arrête.
« Dream ! »
Je
me retourne au cri d’Alice qui se tient sur le perron. Elle est terrorisée,
elle a peur que je la laisse derrière. Ma petite Alice, ma petite droguée qui a
tellement besoin que je l’emmène loin dans ses rêves pour ne pas voir ce monde
pourri qui t’a tout pris. Je tends la main, elle dévale les marches de l’entrée
de l’immeuble quatre à quatre. Elle poursuit sa course, saute dans mes bras,
m’entraîne dans sa chute dans le taxi. Je ris de bon cœur. Je l’aime mon Alice.
Que le monde serait triste sans les humains pour vivre les rêves que je souffle
à leur oreille. Que le monde est triste quand on est seul.
Je
referme la porte du taxi. Alice est blottie contre moi, ses bras autour du mien
pour ne plus me lâcher. Elle me regarde, toute blessée.
« Tu allais me laisser… »
« Tu sais bien que non. Je pensais que tu dormais…tu as
aimé le dernier rêve que je t’ai envoyé ? »
Elle
fait oui de la tête mais garde le visage fermé.
« Tu as menti. »
« Quand ça ? »
« Dans ton rêve. Tu as menti. »
« À qui ? »
« Au monsieur à la valise et aux yeux noirs. Il t’a
demandé si le monde valait la peine d’être sauvé, et tu lui as dit oui. C’était
un mensonge. »
Je
ris doucement. Je ne savais pas à qu’elle était avec moi dans le rêve. Elle est
peut-être plus douée que je ne le pensais, peut-être est-ce moi qui n’ai pas su
contrôler mon rêve. J’ai vraiment dû aller trop loin dans la Cité des Songes.
Je me demande à un moment si la femme en blanc de mon rêve n’était pas une
incarnation d’Alice que j’aurai perçu malgré moi. Les humains recèlent
tellement de surprises…
« Non, je ne lui ai pas menti. Ce qui était important,
ce n’était pas ce qu’on se disait mais ce qu’on se chantait. »
« Mais c’est lui qui chantait à ce moment-là ! »
« C’est vrai…c’était sa dernière leçon, la dernière
qu’il me fallait apprendre. »
Elle
est pendue à mes lèvres, elle attend la fin qu’elle na pas compris, le message
que le rêve m’a apporté.
« Il a dit : le monde change, les règles changent.
Ceux qui se soumettront resteront, ceux qui résisteront partiront. Et nous ne
nous soumettrons pas. Nous brillerons une dernière fois comme les étoiles
explosent dans l’espace, pour briller comme jamais nous avons brillé. Puis nous
disparaîtrons. À jamais. »
Le
taxi s’arrête. Nous sommes juste à côté du point de rendez-vous. Il a conduit
jusqu’ici comme en rêve, sans trop y réfléchir. Malgré les ordres de ses
supérieurs de guetter tous ceux qui sont passés dans sa voiture, il ne se
souvient que d’un couple comme les autres qu’il oublie aussitôt, perdu qu’il
est dans un recoin brumeux de sa mémoire. Alice et moi sortons de la voiture.
On s’approche tous deux de l’entrée, croisons au ravissement de la jeune femme
une foule bigarrée de vampires, créatures de la nuit, mages, sorciers, démons,
diables, fantômes, spectres, squelettes. Il y a même des humains.
« Ça te plaît ? »
« Oui… »
Elle
a répondu dans un souffle, fascinée.
« C’est si…enfin…c’est si…vrai... »
« Bien sûr que c’est vrai. »
« Je veux dire…c’est comme se réveiller d’un rêve
merveilleux, mais le rêve continue. D’habitude, le réveil emporte avec lui tout
ce dont tu avais rêvé de bon ; là c’est l’inverse ! »
Elle
sourit de toutes ses dents, je suis content. Elle risque sa vie ce soir, il
faut que ça en vaille la peine.
« C’est dangereux, ici pour toi, tu sais. »
« Oui, je sais. »
Elle
a répondu sans ciller, pleine de résolution. Elle sait, elle est venue en
connaissance de cause.
« Mais ça aussi c’est la leçon de ton rêve. »
« Qu’est-ce que tu veux dire, petite
Alice ? »
« C’est aussi ce qu’il a voulu te dire, le monsieur à
la valise et aux yeux noirs. Qu’il faut apprendre à mourir. Que le monde ne
peut pas être changé. Qu’on ne peut que vivre, monter - le plus haut possible -
et prier de disparaître lorsqu’on est au firmament ; car la suite n’est
qu’une longue chute dans laquelle il n’y a plus d’ivresse, plus de rêve. On
monte vers le rêve, on descend vers la vie. Les deux ne sont pas
compatibles. »
Nous
rentrons, je donne mon invitation aux deux trolls qui se chargent de la
sécurité, pense mentalement à ressortir avec Alice si je ne veux pas qu’elle se
fasse dévorer. C’est idiot, j’aurai dû penser à amener une chèvre, avec ça elle
aurait été protégée des trolls. Je repense à ce que m’a dit Alice. Apprendre à
mourir. Peut-être. Peut-être que c’est le prix à payer quand on vit pour soi, à
contre-courant. À la fin il ne reste plus qu’à partir dans un éclat, faire le
plus de bruit possible lors de cet instant sacré entre tous ; et disparaître. À
Jamais.
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