Le
réveil prend la forme d’une main qui tressaille dans les draps. La conscience
du toucher au bout de ses doigts lui apporte la certitude qu’elle ne dort plus.
Ses yeux mi-clos cherchent par réflexe une forme couleur chair mais l’obscurité
de sa chambre ajoutée à sa myopie naturelle ne lui amène aucune accroche
visuelle. Impatiente de retrouver le contact chaud de sa peau, elle étend son
bras, cherchant de la main ce corps désormais familier qui lui dit sans un mot
qu'elle est belle et qu'il la désire, la protège. Sa main ne rencontre aucun
obstacle. Le bras cherche maintenant de manière plus vive dans le lit,
provoquant le froissement des draps.
"Je suis là."
Dans
cet espace sombre où Fiorella ne voit presque rien, la chaleur et la douceur de
sa voix l'envahissent ; elle y entend toute sa compréhension de son geste à
elle, son besoin de la rassurer. Elle sait maintenant où il est, assis sur le
rebord du lit. Avec un grognement de plaisir retrouvé, elle se décale de son
côté, lance à nouveau son bras au ralenti ; ce coup-ci, sa main rentre en
contact avec sa peau. Fiorella se met à enserrer, caresser, palper le bout de
lui qu'elle a attrapé. Elle fait courir ses doigts sur la peau nue, devine le
bas de son dos, descend sur le haut de ses fesses qu'elle ne peut pas agripper
complètement, remonte le long de sa colonne vertébrale comme une araignée le
long d'un mur. Elle sent les poils qui se hérissent sur son passage, la tension
dans son corps à lui qui s'offre à ses caresses puis la chair de poule qui le balaye
tout entier, d'un coup. Elle ne peut s'empêcher de rire doucement tant elle le
sent à l'affût, avide d'être caressé, cajolé. Elle sait aussi combien ces
petits gestes viennent l'un après l'autre se graver dans sa mémoire.
"Continue."
Sa
voix a résonné comme une prière. Elle rit à nouveau du sérieux qu'il place dans
cet instant, ce moment qui leur est exclusif et qui a pour lui une grande
signification. La main de Fiorella monte jusqu'au coup, gratte la nuque du bout
des ongles, provoquant une nouvelle vague de chair de poule. Imperceptiblement,
elle prend conscience du rapport de force qui vient de s'inverser entre eux,
elle qui cherchait il y a quelques minutes encore sa présence, avide de son
contact. Maintenant, c'est lui qui est en demande de cette liaison épidermique,
probablement bien plus qu'elle au réveil. L'envie d'en abuser la saisi, elle
imagine le faire plier, supplier. Mais l’idée lui semble absurde : elle ne
veut que rendre sans arrière-pensée un peu de la tendresse qu’il lui a prodigué
ces derniers jours. Ce serait en outre la pire des manières de vouloir le
dominer : il ne marche pas à la contrainte, elle le sait très bien. Tenter de
créer un rapport hiérarchique entre elle et lui ne l'amènerait qu'à combattre
et le perdre immédiatement.
Lentement,
la main de la jeune femme redescend le long du dos, caresse du bout des doigts
les imperfections de la peau, les poils rares qu’elle trouve, les rondeurs des
muscles tendus. Elle souffle sur sa nuque, la chair de poule lui envoie une
onde de chaleur en retour. Dieu, qu’il est sensible au froid. Elle veut donner,
sans but et sans stratégie, mais en retour elle le veut lui ; elle veut ce
dos qu’elle fait frissonner, cette nuque offerte, ces bras qui la serrent la
nuit, ces doigts qui la caressent et rentrent en elle, cette langue qui lèche
sa peau dans ses recoins les plus intimes, ce sexe qui la fait jouir comme
aucun autre avant, son beau visage à embrasser.
« Qu’est-ce que tu fais ? »
« Chut…j’apprends. »
« Tu apprends quoi ? »
« À communiquer avec tes mots à toi. J’apprends
ton langage. »
« Tu serais bien la première. »
« Pour qui tu me prends, Dr Strange? »
D’instinct, elle l’entoure de
ses bras, fait attention à ne pas poser son corps sur les bleus encore vifs
qu’il a sur le corps. Elle prend le temps de bien caler son corps contre lui,
de poser chaque bout de peau, répartir son poids. Fiorella constate qu’il n’a
dans ce moment que de la tendresse et aucune tension sexuelle. Il faut dire que
leurs corps sont enfin rassasiés après deux semaines de vie à deux ; ils
n’en sont plus comme aux premiers jours à se réveiller mutuellement la nuit
pour faire l’amour tant l’envie d’être l'un dans l’autre les prenait. Elle
entend des expirations plaintives contenues à chaque fois qu’elle appuie là où
ça lui fait mal. Systématiquement, elle dépose un léger baiser sur sa joue
gauche, en guise d’excuse. Enfin, elle est en place. Son pouce vient
nonchalamment gratter la barbe de son homme, son homme à elle et elle seule. Il
est à moi. Il est à moi et il aime ça.
« Ça te plaît quand je me donne à toi, hein ? »
Elle
rougit, prise de court par cette lucidité qu’il a eu de ses pensées intimes.
Elle pense une seconde les refouler par honte mais se ravise. Elle se souvient
de tous les connards qu’elle a croisé et qui étaient juste bon à coucher avec
elle pour aller après raconter à leurs potes sur quel partie de son corps il
avait éjaculé. Lui avait ce respect, presque une vénération de son corps et de
son identité à elle ; jamais il ne prendrait avantage de ce qu’elle choisirait
de livrer, des secrets excitants qu’elle voulait expérimenter. La confiance
sage qu’il établissait donnait envie à Fiorella de briser tous les interdits.
Parce qu’elle a ce lien de confiance, aussi tacite que puissant, elle a envie
de dépasser ses appréhensions, de donner corps à ses fantasmes, s’autoriser à
jouir dans ses bras.
« J’aime quand je sais tu es à moi, que c’est moi
que tu préfères et que tu choisis entre toutes les autres. »
Il a aimé cette réponse, elle
en est sûre. Pendant un mois, elle a n’a eu d’yeux que pour lui, ce petit
cobaye impudique qui passait son temps dans la machine IRM de l’université.
Initialement, il s’agissait de reprendre les travaux de Goleman sur les
connexions neurales entre individus ; lui et le chef neurologue Grisha
Koroyev allaient être amenés à se côtoyer continuellement durant un mois. Ce
duo improbable, sans attaches émotionnelles préalables, était le sujet d’étude
parfait. Fio’ allait voir apparaître, croître et s’établir les précieuses
connexions sur des individus qui n’auraient aucun moyen de se soustraire à la
compagnie de l’autre.
Mais l’étude ne s’était pas
tout à fait déroulée comme Fiorella l’avait imaginée. Elle s’est mise à
l’observer, à connaître chaque recoin de son corps, chaque parcelle de sa peau.
Sans qu’elle puisse véritablement déterminer pourquoi, les attitudes de Damien
Larcher et Grisha Koroyev s’étaient en outre emballées l’un envers l’autre. À
la faveur de leur premier passage dans la salle à IRM, une connivence
insoupçonnable, fulgurante avait jailli entre les deux hommes. Son seul travail
étant d’observer, Fio’ avait vu leurs gestes se synchroniser, le chercheur et
le cobaye se passer de paroles pour dialoguer, l’un et l’autre se comprendre
pleinement malgré leurs langues différentes. En dépit des maigres rudiments de
français de Grisha, pas une seule fois il n’avait fait répéter son sujet de
test lorsque celui-ci lui racontait son ressenti dans la machine IRM, pas plus
que Damien n’avait besoin qu’on décrypte pour lui l’horrible dialecte anglais
teinté d’accent russe du neurologue.
De mémoire, seuls de très
rares cas entre des musiciens de musique classique avaient une telle connexion
neurale. Comme le violoncelliste et le pianiste qu’elle avait pu observer,
capables d’improviser en même temps sans aucune faute d’accord, le tout en
jouant dos à dos, Grisha et Damien se comprenaient par le biais du moindre
signe extérieur. Le plus petit regard, un raclement de gorge, un blocage dans
un muscle, une raideur, un ton de voix qui change… tous ces stimuli infimes
étaient autant de portes ouvertes vers leurs compréhensions et leurs intimités
respectives. Le pire dans tout ça, c’était le naturel le plus écrasant, le plus
simple et évident de leur communion neurale. Contrairement à ce qu’elle avait
cru, il n’y avait eu aucune gradation dans cette liaison psychique. Et ce n’est
qu’au bout d’un bon mois, quelques jours avant l’altercation entre Walsh et
Koroyev qu’elle s’était rendu compte à quel point elle était jalouse de cette
relation singulière.
Sans s’en rendre compte,
Fiorella s’était mise à se perdre dans la contemplation de ce cobaye à la
volonté inflexible. Elle regardait les changements dans son corps, les
imperfections çà et là ; les détails que si peu devaient connaître, elle se les
était appropriés un à un. Jusqu’à ce que, petit bout par petit bout, elle ait
eu envie de lui tout entier, lui qui ne la voyait même pas. Tellement centré
sur son but, Damien n’avait pas de temps à accorder au reste de l’humanité. Sa
connexion surprenante avec Grisha était en ce sens purement accidentelle ;
on pouvait même y greffer une finalité utilitariste : le français avait
probablement besoin du russe pour obtenir ce qu’il voulait.
« Arrête. »
« Arrête quoi ? »
« Arrête ça, de flipper toute seule. »
Elle se colle un peu plus
contre lui, pense aux probabilités qu’il ait mis le doigt sur ce qui la taraude
sans que le moindre signe extérieur explicite ne l’en informe. Elle se demande
combien de temps il va falloir pour mettre au clair cette si délicate alchimie,
rationaliser cet axiome psychique des rapports humains pour lesquels il a tant
de facilités.
« Je pensais à avant. »
« Avant qu’on soit ensemble ? »
« Oui. »
Il
a un petit rire, comme si l’évocation de cette période ramenait à lui des
sensations empreintes de nostalgie.
« Tu m’as beaucoup regardé quand j’étais dans la
machine. J’entendais ton stylo courir sur ta feuille de notes dès que je
parlais à Grisha. »
Fiorella
émet un petit soufflement joyeux. En fait il avait toujours été conscient de sa
présence à elle.
« Je me demandais quand on a commencé à se
comprendre comme ça nous aussi. »
« Comme le ruskof et moi ? Ben au moment où tu es
venu me parler dans le bar. Au moment où tu m’as demandé si tu pouvais
t’asseoir. Je suis sûr que je t’aurai parlé comme je l’ai fait sinon. »
« Si tôt, tu es sûr ? »
« Certain. À la façon dont tu m’as regardé, j’ai su
qu’on sortirait ensemble, que je te plaisais et que tu voulais de
moi. J’aurai pu t’embrasser tout de suite, ça n’aurait rien changé. »
« Je t’aurai pas laissé faire ! »
« Non, probablement pas ! T’en avais autant
envie que moi mais tu te serais offusquée par peur du regard des autres. »
Elle
ne répond rien, essaye de se souvenir de ce qui s’est passé entre eux cette
après-midi-là, pourquoi elle l’a suivi dehors, s’est décidée à rentrer dans le
bar lorsque Grisha Koroyev en est ressorti. Elle était rentrée comme dans un
rêve, le corps aphone, presque en ayant l’impression de vivre la vie de
quelqu’un d’autre. Face à lui, toutes les phrases qu’elle avait préparées
s’étaient volatilisées pour laisser placer à un dialogue, un jeu de dupe entre
eux ; ils avaient su à la façon dont ils avaient posé les yeux l’un sur l’autre
qu’ils s’appréciaient, se désiraient. Mais leur conversation avait amené
quelque chose de plus, de plus profond : ils étaient faits l'un pour
l’autre, ils étaient compatibles.
Ce
dernier test passé, il ne restait qu’à mettre les formes, laisser le cours de
choses aller de lui-même. Ils avaient fini par s’embrasser dehors après une
longue hésitation de sa part. En un rien de temps, ils étaient dans la chambre
de Fio’, à faire l’amour dans un abandon complet. Ils n’avaient repris contact
avec l’extérieur, le vrai monde, qu’après trois jours de câlins, de jouissance
et de découverte de leur corps.
Le
retour à la normale avait d’ailleurs failli très mal tourner : alors
qu’ils étaient partis prendre des nouvelles de Grisha, ils s’étaient fait
coincer par les potes des Boot Camp
de Ron Walsh. Elle se souvient dans un frisson de la peur qui a été la sienne
lorsqu’elle les a vus tous les quatre, ces grands types aux têtes d’imbéciles
brutaux, désireux de venger leur camarade. En une seconde, ils se sont décidés
à se jeter sur Damien et elle. Fio’ se souvient de la métamorphose de leur
visage, la joie perverse de la douleur à venir qu’ils allaient leur infliger.
Un froid glaçant s’était répandu en elle à ce moment-là, la faisant se
rétracter sur elle-même dans un geste de réflexe pour protéger ses organes
vitaux.
Un coup d’œil affolé, mais pourtant plein d’espoir, porté
à Damien lui montre qu’il est dans le même état qu’elle, peut-être pire.
Incapable de détourner les yeux de lui, le seul à pouvoir la protéger dans ce
moment de conflit violent, elle le voit s’affaisser, comme rentrer en lui. La
peur continue d’envahir Fiorella qui reporte son regard sur les quatre types
lui montre toute la distance qu’ils ont parcourue. À nouveau, tout dans leur
démarche lui annonce le terrible constat : eux sont les chasseurs, elle et
Daien les proies.
Alors
qu’elle reprend conscience de son corps, que sa volonté de fuir, probablement
mue par son instinct de survie, reprend le dessus, Fio’ sent clairement une
entrave au niveau de son torse. Elle baisse les yeux et voit le bras de Damien
qu’il a placé là depuis le début. Malgré la peur qui est la sienne son premier
geste a été de placer cette protection, aussi dérisoire soit-elle, entre
Fiorella et eux. Puis c’est une expiration bizarre qu’elle entend siffler à
côté d’elle, presque un feulement qui vient de la bouche de Damien. Elle le
regarde à nouveau et voit tout le changement qui s’est opéré en lui. Il n’est
plus écrasé par la peur, son regard a changé, son intention aussi. Comme si,
dos au mur, il était allé chercher en lui autre chose, cette chose qu’il venait
de faire sortir et dont il s’était rempli pour faire face aux quatre types.
Eux
n’ont pas vu le changement. Le premier mec qui ouvre la bouche dans une
attitude de victoire totale n’a pas le temps parler. Le pied de Damien se lance
dans son tibia à pleine puissance, lui coupant la parole. La douleur, le fait
se pencher en avant, pile à la bonne hauteur pour que le coup de poing vienne
s’écraser sur son nez. Celui-ci éclate comme une tomate dans un craquement
aigu. L’offensive subite de Damien vient balayer d’un coup l’ardeur des quatre
militaires en formation. Il en profite pour se jeter sur eux sans hésitation.
La
suite est un chaos indescriptible qui semble durer des heures. Des coups
maladroits et bien mois précis que les premiers échangés partent de part et
d’autre. Les muscles et l’endurance se mettent à prévaloir sur la coordination
et la technique. Lorsque Damien tombe à terre, les trois autres sont couverts
d’ecchymoses. Un des types ramasse son pote au nez explosé, un autre part sans
demander son reste ; le dernier manque de détaler, se retourne, s’élance
et décocher un coup de pied rageur dans la mâchoire de Damien. Il arme sa jambe
à nouveau pour frapper encore quand un choc violent, à l’oreille, le stoppe
net. Fiorella ne cherche pas à comprendre et lui remet un autre coup au même
endroit de toutes ses forces.
Perdu devant l’assaut de ce
nouvelle assaillant et du fait que c’est une femme, le grand type hésite une
seconde, capte des bruits de voix qui se rapprochent maintenant clairement et
tourne les talons. Le bruit de ses rangers qui tapent en cadence sur le sol
envahit le couloir de l’université et résonne dans les oreilles de Fio’ dont le
rythme cardiaque endiablé à fait rougir tout son visage. Elle regarde Damien au
sol, le visage en sang, la marque de la chaussure de son assaillant imprimé sur
la mâchoire.
Elle est de retour dans sa
chambre, à l’instant présent. Le souvenir de leur agression s’estompe un peu
plus chaque jour dans leur mémoire. Mais Fio’ se souvient de la peur, du regard
de prédateur des quatre types, du bras de son homme qui la protège. D’instinct,
elle est venue caresser le bas de la joue sur laquelle Damien porte encore les
traces de son combat.
« À quoi tu penses ? »
« Tu n’as pas deviné ? »
« Je devine pas tout, tu sais. »
Elle bascule lentement vers
l’arrière, l’attire avec elle, fait reposer la tête de Damien sur son ventre.
Fiorella griffe doucement la peau de son visage en longs cercles, sourit en le
sentant de nouveau frissonner.
« Ça aurait plu à mon beau-père. »
« Quoi donc ? »
« Cette histoire d’agression à la fac. Il aurait dit
un truc du genre « la vie, c’est quatre mecs qui veulent te tabasser. Le
tout, c’est de savoir si tu leur casses la gueule toi ou si tu te fais
défoncer. »
« Il est pragmatique ton beau-père… »
« Il est ukrainien, ça explique beaucoup de
choses. »
Elle
devine son sourire, comme si cette évocation l’amenait à d’autres lieux,
d’autres personnes au souvenir heureux.
« Mais il a raison. Au fond c’est ce que disait
Grisha aussi : la vie c’est juste savoir qui tape sur qui. Tu peux mettre
autant de morale et de bon sentiment que tu veux, au final c’est juste une
succession de confrontations dans lesquelles il faut être plus fort que les
mecs en face. »
« Ou avoir une nana qui met une torgnole à celui qui
reste. »
« Ou avoir une nana qui sait taper, c’est
vrai. »
« Et puis tu peux avoir des amis qui
t’aident. »
« C’est vrai aussi. J’aurai aimé pouvoir te dire que
j’en ai pas vu beaucoup voler à mon secours dernièrement mais Grisha m’a déjà
sauvé la mise quand j’ai fait péter les plombs à Ron l’abruti. »
« Ça te gêne tant que ça de devoir dépendre des
autres ? »
« Disons que j’ai du mal à faire confiance. »
Le
silence revient. Le temps n’est plus mesuré que par la caresse cyclique des
ongles de Fio’ sur le visage de Damien.
« J’ai l’impression que tu pourrais rester comme ça
toute la journée. »
« Toute la vie même, si je peux. »
« Mais il faut sortir à un moment, aller voir
dehors, travailler, se nourrir. »
« Oui. »
À
nouveau le temps est suspendu dans la pièce sombre. Elle regarde le réveil près
du lit, constate qu’il est à peine cinq heures du matin. C’est la douleur
lancinante à la mâchoire qui a dû le réveiller, et elle avec lui.
« Ça ne te lasse pas ? »
« De quoi ? »
« De me caresser comme ça pendant des heures. »
« Ça te lasse toi ? »
« Non…non sûrement pas ! »
« Alors moi non plus. J’aime les certitudes que tu
m’apportes, tu sais mon chéri. »
« C’est amusant, je crois que la dernière fille avec
qui j’étais est partie à cause de ça… »
« La dernière n’a plus que ses yeux pour
pleurer. »
« J’espère que non… »
Les
caresses marquent un temps sous l’effet de la surprise.
« Tu l’aimes encore ? »
« Je pense encore souvent à elle. Disons que j’y
tiens toujours…comme une amie. »
« Si elle venait te chercher, tu repartirais avec
elle ? »
« Non. »
La
force du ton de sa voix amène à Fio' la certitude qu’il y a déjà beaucoup pensé
et qu’il a fait son choix. Il a dit la vérité, elle en est sûre.
« C’est marrant quand même…tu quittes tous tes amis
mais tu tiens toujours à tes ex. »
« Ouais. »
Il
n’a rien d’autre à ajouter, il laisse cette constatation l’envahir et faire son
chemin dans son esprit. La main de Fio’ arrête enfin ses tours délicats et
retombe sur le lit. C’est à son tour de passer lentement ses mains sur les jambes
qu’elle a enroulées autour de son corps.
« J’étais prêt à vivre seul tu sais…lorsque je t’ai
rencontré. »
« Je ne suis pas sûre que tu sois fait pour vivre
seul bien longtemps, mi corazon. »
Il
sourit, elle a sûrement raison.
« Mais je suis pas sûr d’être fait pour ce
monde. »
« Je pense que la fatigue te fait dire n’importe
quoi, chéri. »
Il
se lève brusquement, s’étire longuement, regarde par la fenêtre le jour qui se
lève sur Cambridge.
« Et si on partait en Argentine, mi corazon ? »
Elle
a dit ça sur un ton un peu rêveur, comme un projet d’autant plus doux qu’il ne
se réalisera jamais. Lui tend les bras qu’elle agrippe, la met debout face à
lui, prend son visage dans ses mains.
« Et si on partait vraiment ? »
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