mercredi 5 mai 2010

Il - 08 - Eux (2)




            
           
            Le réveil prend la forme d’une main qui tressaille dans les draps. La conscience du toucher au bout de ses doigts lui apporte la certitude qu’elle ne dort plus. Ses yeux mi-clos cherchent par réflexe une forme couleur chair mais l’obscurité de sa chambre ajoutée à sa myopie naturelle ne lui amène aucune accroche visuelle. Impatiente de retrouver le contact chaud de sa peau, elle étend son bras, cherchant de la main ce corps désormais familier qui lui dit sans un mot qu'elle est belle et qu'il la désire, la protège. Sa main ne rencontre aucun obstacle. Le bras cherche maintenant de manière plus vive dans le lit, provoquant le froissement des draps.
"Je suis là."
            Dans cet espace sombre où Fiorella ne voit presque rien, la chaleur et la douceur de sa voix l'envahissent ; elle y entend toute sa compréhension de son geste à elle, son besoin de la rassurer. Elle sait maintenant où il est, assis sur le rebord du lit. Avec un grognement de plaisir retrouvé, elle se décale de son côté, lance à nouveau son bras au ralenti ; ce coup-ci, sa main rentre en contact avec sa peau. Fiorella se met à enserrer, caresser, palper le bout de lui qu'elle a attrapé. Elle fait courir ses doigts sur la peau nue, devine le bas de son dos, descend sur le haut de ses fesses qu'elle ne peut pas agripper complètement, remonte le long de sa colonne vertébrale comme une araignée le long d'un mur. Elle sent les poils qui se hérissent sur son passage, la tension dans son corps à lui qui s'offre à ses caresses puis la chair de poule qui le balaye tout entier, d'un coup. Elle ne peut s'empêcher de rire doucement tant elle le sent à l'affût, avide d'être caressé, cajolé. Elle sait aussi combien ces petits gestes viennent l'un après l'autre se graver dans sa mémoire.
"Continue."
            Sa voix a résonné comme une prière. Elle rit à nouveau du sérieux qu'il place dans cet instant, ce moment qui leur est exclusif et qui a pour lui une grande signification. La main de Fiorella monte jusqu'au coup, gratte la nuque du bout des ongles, provoquant une nouvelle vague de chair de poule. Imperceptiblement, elle prend conscience du rapport de force qui vient de s'inverser entre eux, elle qui cherchait il y a quelques minutes encore sa présence, avide de son contact. Maintenant, c'est lui qui est en demande de cette liaison épidermique, probablement bien plus qu'elle au réveil. L'envie d'en abuser la saisi, elle imagine le faire plier, supplier. Mais l’idée lui semble absurde : elle ne veut que rendre sans arrière-pensée un peu de la tendresse qu’il lui a prodigué ces derniers jours. Ce serait en outre la pire des manières de vouloir le dominer : il ne marche pas à la contrainte, elle le sait très bien. Tenter de créer un rapport hiérarchique entre elle et lui ne l'amènerait qu'à combattre et le perdre immédiatement.
            Lentement, la main de la jeune femme redescend le long du dos, caresse du bout des doigts les imperfections de la peau, les poils rares qu’elle trouve, les rondeurs des muscles tendus. Elle souffle sur sa nuque, la chair de poule lui envoie une onde de chaleur en retour. Dieu, qu’il est sensible au froid. Elle veut donner, sans but et sans stratégie, mais en retour elle le veut lui ; elle veut ce dos qu’elle fait frissonner, cette nuque offerte, ces bras qui la serrent la nuit, ces doigts qui la caressent et rentrent en elle, cette langue qui lèche sa peau dans ses recoins les plus intimes, ce sexe qui la fait jouir comme aucun autre avant, son beau visage à embrasser.
« Qu’est-ce que tu fais ? »
« Chut…j’apprends. »
« Tu apprends quoi ? »
« À communiquer avec tes mots à toi. J’apprends ton langage. »
« Tu serais bien la première. »
« Pour qui tu me prends, Dr Strange? »
D’instinct, elle l’entoure de ses bras, fait attention à ne pas poser son corps sur les bleus encore vifs qu’il a sur le corps. Elle prend le temps de bien caler son corps contre lui, de poser chaque bout de peau, répartir son poids. Fiorella constate qu’il n’a dans ce moment que de la tendresse et aucune tension sexuelle. Il faut dire que leurs corps sont enfin rassasiés après deux semaines de vie à deux ; ils n’en sont plus comme aux premiers jours à se réveiller mutuellement la nuit pour faire l’amour tant l’envie d’être l'un dans l’autre les prenait. Elle entend des expirations plaintives contenues à chaque fois qu’elle appuie là où ça lui fait mal. Systématiquement, elle dépose un léger baiser sur sa joue gauche, en guise d’excuse. Enfin, elle est en place. Son pouce vient nonchalamment gratter la barbe de son homme, son homme à elle et elle seule. Il est à moi. Il est à moi et il aime ça.
« Ça te plaît quand je me donne à toi, hein ? »
            Elle rougit, prise de court par cette lucidité qu’il a eu de ses pensées intimes. Elle pense une seconde les refouler par honte mais se ravise. Elle se souvient de tous les connards qu’elle a croisé et qui étaient juste bon à coucher avec elle pour aller après raconter à leurs potes sur quel partie de son corps il avait éjaculé. Lui avait ce respect, presque une vénération de son corps et de son identité à elle ; jamais il ne prendrait avantage de ce qu’elle choisirait de livrer, des secrets excitants qu’elle voulait expérimenter. La confiance sage qu’il établissait donnait envie à Fiorella de briser tous les interdits. Parce qu’elle a ce lien de confiance, aussi tacite que puissant, elle a envie de dépasser ses appréhensions, de donner corps à ses fantasmes, s’autoriser à jouir dans ses bras.
« J’aime quand je sais tu es à moi, que c’est moi que tu préfères et que tu choisis entre toutes les autres. »
Il a aimé cette réponse, elle en est sûre. Pendant un mois, elle a n’a eu d’yeux que pour lui, ce petit cobaye impudique qui passait son temps dans la machine IRM de l’université. Initialement, il s’agissait de reprendre les travaux de Goleman sur les connexions neurales entre individus ; lui et le chef neurologue Grisha Koroyev allaient être amenés à se côtoyer continuellement durant un mois. Ce duo improbable, sans attaches émotionnelles préalables, était le sujet d’étude parfait. Fio’ allait voir apparaître, croître et s’établir les précieuses connexions sur des individus qui n’auraient aucun moyen de se soustraire à la compagnie de l’autre.
Mais l’étude ne s’était pas tout à fait déroulée comme Fiorella l’avait imaginée. Elle s’est mise à l’observer, à connaître chaque recoin de son corps, chaque parcelle de sa peau. Sans qu’elle puisse véritablement déterminer pourquoi, les attitudes de Damien Larcher et Grisha Koroyev s’étaient en outre emballées l’un envers l’autre. À la faveur de leur premier passage dans la salle à IRM, une connivence insoupçonnable, fulgurante avait jailli entre les deux hommes. Son seul travail étant d’observer, Fio’ avait vu leurs gestes se synchroniser, le chercheur et le cobaye se passer de paroles pour dialoguer, l’un et l’autre se comprendre pleinement malgré leurs langues différentes. En dépit des maigres rudiments de français de Grisha, pas une seule fois il n’avait fait répéter son sujet de test lorsque celui-ci lui racontait son ressenti dans la machine IRM, pas plus que Damien n’avait besoin qu’on décrypte pour lui l’horrible dialecte anglais teinté d’accent russe du neurologue.
De mémoire, seuls de très rares cas entre des musiciens de musique classique avaient une telle connexion neurale. Comme le violoncelliste et le pianiste qu’elle avait pu observer, capables d’improviser en même temps sans aucune faute d’accord, le tout en jouant dos à dos, Grisha et Damien se comprenaient par le biais du moindre signe extérieur. Le plus petit regard, un raclement de gorge, un blocage dans un muscle, une raideur, un ton de voix qui change… tous ces stimuli infimes étaient autant de portes ouvertes vers leurs compréhensions et leurs intimités respectives. Le pire dans tout ça, c’était le naturel le plus écrasant, le plus simple et évident de leur communion neurale. Contrairement à ce qu’elle avait cru, il n’y avait eu aucune gradation dans cette liaison psychique. Et ce n’est qu’au bout d’un bon mois, quelques jours avant l’altercation entre Walsh et Koroyev qu’elle s’était rendu compte à quel point elle était jalouse de cette relation singulière.
Sans s’en rendre compte, Fiorella s’était mise à se perdre dans la contemplation de ce cobaye à la volonté inflexible. Elle regardait les changements dans son corps, les imperfections çà et là ; les détails que si peu devaient connaître, elle se les était appropriés un à un. Jusqu’à ce que, petit bout par petit bout, elle ait eu envie de lui tout entier, lui qui ne la voyait même pas. Tellement centré sur son but, Damien n’avait pas de temps à accorder au reste de l’humanité. Sa connexion surprenante avec Grisha était en ce sens purement accidentelle ; on pouvait même y greffer une finalité utilitariste : le français avait probablement besoin du russe pour obtenir ce qu’il voulait.
« Arrête. »
« Arrête quoi ? »
« Arrête ça, de flipper toute seule. »
Elle se colle un peu plus contre lui, pense aux probabilités qu’il ait mis le doigt sur ce qui la taraude sans que le moindre signe extérieur explicite ne l’en informe. Elle se demande combien de temps il va falloir pour mettre au clair cette si délicate alchimie, rationaliser cet axiome psychique des rapports humains pour lesquels il a tant de facilités.
« Je pensais à avant. »
« Avant qu’on soit ensemble ? »
« Oui. »
            Il a un petit rire, comme si l’évocation de cette période ramenait à lui des sensations empreintes de nostalgie.
« Tu m’as beaucoup regardé quand j’étais dans la machine. J’entendais ton stylo courir sur ta feuille de notes dès que je parlais à Grisha. »
            Fiorella émet un petit soufflement joyeux. En fait il avait toujours été conscient de sa présence à elle.
« Je me demandais quand on a commencé à se comprendre comme ça nous aussi. »
« Comme le ruskof et moi ? Ben au moment où tu es venu me parler dans le bar. Au moment où tu m’as demandé si tu pouvais t’asseoir. Je suis sûr que je t’aurai parlé comme je l’ai fait sinon. »
« Si tôt, tu es sûr ? »
« Certain. À la façon dont tu m’as regardé, j’ai su qu’on sortirait ensemble, que je te plaisais et que tu voulais de moi. J’aurai pu t’embrasser tout de suite, ça n’aurait rien changé. »
« Je t’aurai pas laissé faire ! »
« Non, probablement pas ! T’en avais autant envie que moi mais tu te serais offusquée par peur du regard des autres. »
            Elle ne répond rien, essaye de se souvenir de ce qui s’est passé entre eux cette après-midi-là, pourquoi elle l’a suivi dehors, s’est décidée à rentrer dans le bar lorsque Grisha Koroyev en est ressorti. Elle était rentrée comme dans un rêve, le corps aphone, presque en ayant l’impression de vivre la vie de quelqu’un d’autre. Face à lui, toutes les phrases qu’elle avait préparées s’étaient volatilisées pour laisser placer à un dialogue, un jeu de dupe entre eux ; ils avaient su à la façon dont ils avaient posé les yeux l’un sur l’autre qu’ils s’appréciaient, se désiraient. Mais leur conversation avait amené quelque chose de plus, de plus profond : ils étaient faits l'un pour l’autre, ils étaient compatibles.
            Ce dernier test passé, il ne restait qu’à mettre les formes, laisser le cours de choses aller de lui-même. Ils avaient fini par s’embrasser dehors après une longue hésitation de sa part. En un rien de temps, ils étaient dans la chambre de Fio’, à faire l’amour dans un abandon complet. Ils n’avaient repris contact avec l’extérieur, le vrai monde, qu’après trois jours de câlins, de jouissance et de découverte de leur corps.
            Le retour à la normale avait d’ailleurs failli très mal tourner : alors qu’ils étaient partis prendre des nouvelles de Grisha, ils s’étaient fait coincer par les potes des Boot Camp de Ron Walsh. Elle se souvient dans un frisson de la peur qui a été la sienne lorsqu’elle les a vus tous les quatre, ces grands types aux têtes d’imbéciles brutaux, désireux de venger leur camarade. En une seconde, ils se sont décidés à se jeter sur Damien et elle. Fio’ se souvient de la métamorphose de leur visage, la joie perverse de la douleur à venir qu’ils allaient leur infliger. Un froid glaçant s’était répandu en elle à ce moment-là, la faisant se rétracter sur elle-même dans un geste de réflexe pour protéger ses organes vitaux.
Un coup d’œil affolé, mais pourtant plein d’espoir, porté à Damien lui montre qu’il est dans le même état qu’elle, peut-être pire. Incapable de détourner les yeux de lui, le seul à pouvoir la protéger dans ce moment de conflit violent, elle le voit s’affaisser, comme rentrer en lui. La peur continue d’envahir Fiorella qui reporte son regard sur les quatre types lui montre toute la distance qu’ils ont parcourue. À nouveau, tout dans leur démarche lui annonce le terrible constat : eux sont les chasseurs, elle et Daien les proies.
            Alors qu’elle reprend conscience de son corps, que sa volonté de fuir, probablement mue par son instinct de survie, reprend le dessus, Fio’ sent clairement une entrave au niveau de son torse. Elle baisse les yeux et voit le bras de Damien qu’il a placé là depuis le début. Malgré la peur qui est la sienne son premier geste a été de placer cette protection, aussi dérisoire soit-elle, entre Fiorella et eux. Puis c’est une expiration bizarre qu’elle entend siffler à côté d’elle, presque un feulement qui vient de la bouche de Damien. Elle le regarde à nouveau et voit tout le changement qui s’est opéré en lui. Il n’est plus écrasé par la peur, son regard a changé, son intention aussi. Comme si, dos au mur, il était allé chercher en lui autre chose, cette chose qu’il venait de faire sortir et dont il s’était rempli pour faire face aux quatre types.
            Eux n’ont pas vu le changement. Le premier mec qui ouvre la bouche dans une attitude de victoire totale n’a pas le temps parler. Le pied de Damien se lance dans son tibia à pleine puissance, lui coupant la parole. La douleur, le fait se pencher en avant, pile à la bonne hauteur pour que le coup de poing vienne s’écraser sur son nez. Celui-ci éclate comme une tomate dans un craquement aigu. L’offensive subite de Damien vient balayer d’un coup l’ardeur des quatre militaires en formation. Il en profite pour se jeter sur eux sans hésitation.
            La suite est un chaos indescriptible qui semble durer des heures. Des coups maladroits et bien mois précis que les premiers échangés partent de part et d’autre. Les muscles et l’endurance se mettent à prévaloir sur la coordination et la technique. Lorsque Damien tombe à terre, les trois autres sont couverts d’ecchymoses. Un des types ramasse son pote au nez explosé, un autre part sans demander son reste ; le dernier manque de détaler, se retourne, s’élance et décocher un coup de pied rageur dans la mâchoire de Damien. Il arme sa jambe à nouveau pour frapper encore quand un choc violent, à l’oreille, le stoppe net. Fiorella ne cherche pas à comprendre et lui remet un autre coup au même endroit de toutes ses forces.
Perdu devant l’assaut de ce nouvelle assaillant et du fait que c’est une femme, le grand type hésite une seconde, capte des bruits de voix qui se rapprochent maintenant clairement et tourne les talons. Le bruit de ses rangers qui tapent en cadence sur le sol envahit le couloir de l’université et résonne dans les oreilles de Fio’ dont le rythme cardiaque endiablé à fait rougir tout son visage. Elle regarde Damien au sol, le visage en sang, la marque de la chaussure de son assaillant imprimé sur la mâchoire.
Elle est de retour dans sa chambre, à l’instant présent. Le souvenir de leur agression s’estompe un peu plus chaque jour dans leur mémoire. Mais Fio’ se souvient de la peur, du regard de prédateur des quatre types, du bras de son homme qui la protège. D’instinct, elle est venue caresser le bas de la joue sur laquelle Damien porte encore les traces de son combat.
« À quoi tu penses ? »
« Tu n’as pas deviné ? »
« Je devine pas tout, tu sais. »
Elle bascule lentement vers l’arrière, l’attire avec elle, fait reposer la tête de Damien sur son ventre. Fiorella griffe doucement la peau de son visage en longs cercles, sourit en le sentant de nouveau frissonner.
« Ça aurait plu à mon beau-père. »
« Quoi donc ? »
« Cette histoire d’agression à la fac. Il aurait dit un truc du genre « la vie, c’est quatre mecs qui veulent te tabasser. Le tout, c’est de savoir si tu leur casses la gueule toi ou si tu te fais défoncer. »
« Il est pragmatique ton beau-père… »
« Il est ukrainien, ça explique beaucoup de choses. »
            Elle devine son sourire, comme si cette évocation l’amenait à d’autres lieux, d’autres personnes au souvenir heureux.
« Mais il a raison. Au fond c’est ce que disait Grisha aussi : la vie c’est juste savoir qui tape sur qui. Tu peux mettre autant de morale et de bon sentiment que tu veux, au final c’est juste une succession de confrontations dans lesquelles il faut être plus fort que les mecs en face. »
« Ou avoir une nana qui met une torgnole à celui qui reste. »
« Ou avoir une nana qui sait taper, c’est vrai. »
« Et puis tu peux avoir des amis qui t’aident. »
« C’est vrai aussi. J’aurai aimé pouvoir te dire que j’en ai pas vu beaucoup voler à mon secours dernièrement mais Grisha m’a déjà sauvé la mise quand j’ai fait péter les plombs à Ron l’abruti. »
« Ça te gêne tant que ça de devoir dépendre des autres ? »
« Disons que j’ai du mal à faire confiance. »
            Le silence revient. Le temps n’est plus mesuré que par la caresse cyclique des ongles de Fio’ sur le visage de Damien.
« J’ai l’impression que tu pourrais rester comme ça toute la journée. »
« Toute la vie même, si je peux. »
« Mais il faut sortir à un moment, aller voir dehors, travailler, se nourrir. »
« Oui. »
            À nouveau le temps est suspendu dans la pièce sombre. Elle regarde le réveil près du lit, constate qu’il est à peine cinq heures du matin. C’est la douleur lancinante à la mâchoire qui a dû le réveiller, et elle avec lui.
« Ça ne te lasse pas ? »
« De quoi ? »
« De me caresser comme ça pendant des heures. »
« Ça te lasse toi ? »
« Non…non sûrement pas ! »
« Alors moi non plus. J’aime les certitudes que tu m’apportes, tu sais mon chéri. »
« C’est amusant, je crois que la dernière fille avec qui j’étais est partie à cause de ça… »
« La dernière n’a plus que ses yeux pour pleurer. »
« J’espère que non… »
            Les caresses marquent un temps sous l’effet de la surprise.
« Tu l’aimes encore ? »
« Je pense encore souvent à elle. Disons que j’y tiens toujours…comme une amie. »
« Si elle venait te chercher, tu repartirais avec elle ? »
« Non. »
             La force du ton de sa voix amène à Fio' la certitude qu’il y a déjà beaucoup pensé et qu’il a fait son choix. Il a dit la vérité, elle en est sûre.
« C’est marrant quand même…tu quittes tous tes amis mais tu tiens toujours à tes ex. »
« Ouais. »
            Il n’a rien d’autre à ajouter, il laisse cette constatation l’envahir et faire son chemin dans son esprit. La main de Fio’ arrête enfin ses tours délicats et retombe sur le lit. C’est à son tour de passer lentement ses mains sur les jambes qu’elle a enroulées autour de son corps.
« J’étais prêt à vivre seul tu sais…lorsque je t’ai rencontré. »
« Je ne suis pas sûre que tu sois fait pour vivre seul bien longtemps, mi corazon. »
            Il sourit, elle a sûrement raison.
« Mais je suis pas sûr d’être fait pour ce monde. »
« Je pense que la fatigue te fait dire n’importe quoi, chéri. »
            Il se lève brusquement, s’étire longuement, regarde par la fenêtre le jour qui se lève sur Cambridge.
« Et si on partait en Argentine, mi corazon ? »
            Elle a dit ça sur un ton un peu rêveur, comme un projet d’autant plus doux qu’il ne se réalisera jamais. Lui tend les bras qu’elle agrippe, la met debout face à lui, prend son visage dans ses mains.
« Et si on partait vraiment ? »

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