mercredi 23 juin 2010

Dream - 03 - Le Psychologue Monstrueux (1ère Partie)


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            La tension dans l’air est palpable. Tendu vers l’homme allongé sur le divan, j’attends la suite du témoignage en retenant mon souffle. Celui-ci a la main levée vers le ciel, les yeux rivés sur ses doigts.
« Vous ne savez pas ce que c’est, docteur…vous ne connaissez pas cette sensation. »
            Une pause ; il dégluti lentement, je fait de même plus vite.
« Lorsqu’on les a…dans les mains…lorsqu’on frappe…lorsqu’on sent la vie qui les quitte…cette superbe vitalité que l’on répand sur le sol… »
            L’homme tourne brusquement la tête vers moi le rouge aux joues, l’air penaud sa main toujours dressée.
« Je ne devrais pas dire ça je suppose. »
« Si, si, continuez. »
            Il faut qu’il continue, je dois savoir la suite à tout prix.
« Ça peut faire partie de la thérapie ? »
            Un silence gêné s’instaure, lui par culpabilité, moi par ignorance. Je tapote un gros livre posé sur une table basse que j’ai pris soin de placer près de moi. Il suit mes mouvements de main, comme hypnotisé ; ça le fait sourire.
« Ha…alors je peux. »
            Il prend une inspiration, est sur le point de lancer. Mais au dernier moment il se refuse, garde pour lui les paroles qui se bousculent dans sa bouche, sa gorge. Ça va sortir, il faut juste lui laisser le temps. Je suis le va et vient de ses yeux, les errances de ces deux globes que la nervosité empêche de rester en place, encore moins de croiser mon regard. J’ai commencé depuis trois nuits et depuis trois nuits je suis leur médecin de l’âme, leur juge, leur rédempteur. Ici, j’ai tout pouvoir sur eux sans avoir à utiliser la moindre goutte d’énergie. J’avais sous-estimé leur avidité à se livrer, leur besoin irrationnel de parler enfin d’eux, le silence de plomb dans lequel leur vie les enferme. Ils me donnent des titres, du respect, de la crainte. Mais c’est une erreur de croire que je suis acteur ici. C’est eux qui font tout pour moi. Je n’ai qu’à ouvrir la bouche pour me repaître de ce suc si doux, ce nectar de leur âme qu’ils me livrent séance après séance. J’en viens parfois à douter de mes pouvoirs sur le rêve : et si je n’avais jamais eu le pouvoir de plonger par la force mes ennemis dans des rêves ou des cauchemars ? Et si à la place c’était eux qui avaient choisi de succomber volontairement, dans cette douce tendresse que suppose l’abandon, le lâcher prise, l’attente de la mort que l’on espère plutôt que de la craindre ? Ils m’habillent de tant d’assurance, mes petits patients monstrueux… À leurs yeux, je suis tout puissant, aux miens je ne sais même pas si j’ai la légitimité d’être là. Je les ai souvent vus se choisir des amis, des alliés, des lieutenants. Ils ont cru qu’ils augmenteraient leur force en s’entourant de brutes qui leur ressemblent. Moi j’ai choisi Alice. Elle n’est pas forte, elle n’est pas violente, elle ne sait pas faire grand-chose. Mais je peux m’abandonner dans ses bras. Je connais moi la valeur de ces moments où la vie est trop forte pour nous, où il faut tomber à terre, incapable de continuer à se battre. Alice est là pour ces moments-là ; pas uniquement, pas dans ce seul but, mais elle est là pour ça aussi. À trop négliger leurs angoisses, leur solitude, leur vulnérabilité face à l’échange, ces monstres meurtriers se changent chez moi en petits enfants blessés. Ils ont chevillé au corps des mots terrible comme « vengeance », « destruction », « homicide ». Mais au fond, ils souffrent comme tous les autres. Mon loup-garou a fini de vaciller, il est retour tard, un soir dans une ruelle, à déchiqueter une victime qui ne le méritait pas.
« C’est le sentiment le plus pur que je connaisse, docteur. »
            Je souris, je ne devrais pas. Sa voix est fiévreuse, animée d’une force qu’il ne m’a encore jamais montré. J’ai bien travaillé, j’arrive au cœur.
« Le meurtre, le vol de la vie, c’est le crime le plus parfait au monde. Qu’est ce qu’il y a de plus important que ça, la vie ? On…non…Je…leur vole leur bien le plus essentiel. Elle se répand en moi avec leur peur…leur volonté de survivre, de s’en sortir…mais ils ne peuvent rien. Le résultat est toujours le même, nuit après nuit. Je les attrape, je les emmène dans le noir, je les tue, je les dévore. »
            Il est transporté, ailleurs. Il fixe le plafond, les mains jointes sur son torse dans un signe sacré qui me semble tout à fait en place. Il revit son ascension, ce moment magique et sacré, le plus pieux qu’il puisse offrir au monde qui l’a vu naître. Dans son discours, je sens toute la gradation, la montée de l’orgasme, le plaisir croissant tandis que le sang se répand sur le sol. Plus la victime souffre, plus elle a peur, plus elle se meurt et plus le lien unique, presque divin, se forme entre le monstre et elle. N’est-ce pas un ultime rituel, celui de la mise à mort, qui se joue dans ces moments-là ? Un dernier rite de passage, hautement religieux, qui amène le pauvre hère de vie à trépas. Je le vois prendre une pause, se passer discrètement la langue sur les lèvres, comme s’il revivait le goût des chairs sanguinolentes en ce moment même.
« Parfois…parfois j’hésite. On ressent toujours l’espoir fou de la victime, celui de s’en sortir, de rentrer chez soi vivante. C’est là notre toute puissance, celle de décider pour eux de leur survie ou de leur mort. Mais on…sent…ça…le désir de vivre…toujours…toujours. »
            Il tourne brusquement la tête vers moi, inconscient de l’odeur qu’il dégage maintenant, de ses ongles qui ont commencé à croître, ses poils qui s’épaississent, ses muscles qui gagnent en densité. Il tombe sur une chaise perdue dans l’obscurité qui s’est abattu dans le coin de la pièce où je me trouve. Il ne voit que mes mains, jointes, qui sortent dans la lumière, et mes yeux lumineux dardés sur lui. L’effroi et la peur dont il se nourrissait il y a quelques secondes changent de cible et se retournent pour le dévorer à son tour. Ces deux bêtes sauvages qu’il croyait maîtriser échappent brusquement à son contrôle pour se mettre à lui grogner dessus, montrer les dents et mordre. Je sens son rythme cardiaque qui augmente, les signes extérieurs de sa part monstrueuse qui refluent, il se recroqueville dans le divan. Retour à la normale, je lui fais signe de reprendre son récit.
« Je ne sais plus où j’en suis docteur. Je ne sais plus si j’ai envie que ça cesse, que ça continue. Je sais qu’il faudrait que j’en ai honte, qu’il faudrait me sentir coupable d’avoir tant tué d’hommes, de femmes…mais je n’ai pas honte. »
« Qu’est-ce qui vous fait peur alors ? »
« Le vide. Le vide de ma vie si ça s’en va. »
« Vous voulez parler de votre part de monstre ? »
« Oui…je ne me souviens plus comment ça a commencé. Je crois que ça remonte à loin. Je me suis construit avec ça, vous savez. Le fait d’être un loup-garou, me faire passer pour un homme alors que ma vraie nature est celle d’un loup sanguinaire, a guidé tous mes choix, toutes mes décisions. Qu’est ce qui restera de moi si je laisse cette part animale derrière ? Qui est le vrai moi ? L’homme sans le loup, ou le loup-garou qui se fuit ? À quel point est-ce que je veux changer pour faire plaisir ? Parce que j’en ai vraiment envie ? Les gens me disent que c’est mal de tuer…ça veut dire quoi « mal » ?
« Vous avez envie d’arrêter les meurtres ? »
« Je ne sais pas…intellectuellement peut-être. Mais si vous saviez la force, la force avec laquelle l’envie de la chasse vous prend la nuit. C’est comme un appel, comme une puissance supérieure contre laquelle on ne peut rien et qui vous prend tout entier. Je n’ai jamais rien ressenti d’aussi fort, d’aussi enivrant. Toutes les boissons du monde, toutes les femmes nues, toutes les drogues…ce n’est rien face à ça. »
« Mais vous êtes là. »
« Oui. Je suis là. »
Il se lève dans un mouvement au ralenti. Il n’y a plus rien à dire, la séance est finie. Je le raccompagne, il me serre fort la main en disant « merci docteur », je ne m’entends même pas dire la réponse automatique qui sort de ma bouche. Je pense à moi, à l’écho si dérangeant que les mots de mon patient ont fait résonner dans mon âme. Je n’ai pas sa rage, ses pulsions meurtrières. Mais le système est le même. Au fond, si on épure de tout emballage, il n’a dit qu’une seule chose : cette part monstrueuse de moi est ce que j’ai de plus précieux ; pourtant, je sais qu’elle me détruit . Quel courage est le sien de venir tenter de s’en guérir…l’aurais-je, s’il le fallait ?
J’ai besoin de prendre l’air, de respirer. Je sors par la fenêtre pour ne pas affronter les autres patients qui attendent leur tour dans la salle d’attente. J’ai une pensée pour mes petits pensionnaires qui se sont transformés en personnel d’aide soignants : Sagav le videur qui fait rentrer ou non ceux qui viennent chez moi, Cindy qui fait patienter et prendre les rendez-vous, Murray et Yenjav qui font les recherches sur les symboliques monstrueuses, Haruko qui se charge du service d’ordre. Le seul à faire grève est Charleston Winston Jr, mais tout le monde l’excuse de bonne grâce. Après tout, qui a déjà vu un chat travailler ? C’est peut-être pour ça qu’il me rejoint dehors, se pose sans bruit à mes pieds après une chute de trois étages et vagabonde joyeusement sur le trottoir.
Je repense à cette fameuse nuit du conseil des monstres, cette nuit où j’ai vendu mon âme pour une cause que j’ai espéré juste. J’ai voulu sauver Alice, je m’en suis cru capable. J’ai décidé à sa place ce qui était bon pour elle, je l’ai privé de ce choix. En somme je lui ai tout pris. J’ai toujours été comme ça avec les femmes. C’est peut-être pour ça que Sagav les tue toutes. Il faut que je réfléchisse à ça, il faut que je comprenne. J’aimerais leur dire, à eux tous. Je fous de leurs histoires, je me fous qu’ils aillent bien, qu’ils cessent leurs tueries ou non. Ma prise de fonction en tant que psychologue des monstres n’est pas une soumission au Conseil. Je ne cherche dans leurs aveux qu’une ressemblance avec ma propre histoire, ma propre naissance. Elle m’obsède cette naissance. Je me suis réveillé un matin ici, devant la maison ; j’étais déjà adulte, déjà conscient de ce que j’étais. Après sont venues les chimères que j’ai créé au petit bonheur et qui représentent au final tellement qui je suis. Le mystère de ma conception reste entier. J’ai des souvenirs, des sensations d’une citée perdue sous les eaux, la Cité des Songes. J’y retourne toutes les nuits, à la fois pour y puiser ma puissance mais aussi pour obtenir des réponses. Je n’ai pas en mémoire un seul sommeil dont le but ne soit d’en arpenter les rues. C’est comme une action compulsive, irrépressible. Je ne sais pas qui m’a créé, donné la vie. Je ne sais pas qui je suis. Alors je fais parler les autres monstres, ceux de ma caste qui, comme moi, ont donné à leurs penchants les plus noirs, les plus mystérieux, un corps adéquat.
Les autres se souviennent mieux. Les plus chanceux sont les vampires qui ont tous en mémoire leur damnation lorsque leur père ou leur mère de sang les a mordu, transformant de simples humains en buveurs d’hémoglobine. Mais les vampires sont humains à la base. Les loups-garous aussi ; ça ne compte pas. Ceux qui m’intéressent, ce sont les vrais monstres, ceux qui sont nés tels quels : les ogres, les harpies, les trolls, les elfes maléfiques, les méduses, les minotaures, les dragons. Nos corps et nos difformités sont les reflets de notre âme. Nos pouvoirs autant que nos apparences disent qui nous sommes, quels sont nos troubles, nos quêtes personnelles. Chaque paire d’aile, chevelure de serpent, peau verte, cornes possède une signification qui me permet de leur expliquer les sentiments qui les animent, les pulsions qui sont les leurs. Ils sont nés avec un but, une mission à accomplir. Pour eux tout est clair, simple évident. Je n’ai pas de réponse pour moi. Comprendre comment ils naissent me donnerait des pistes de recherche pour ma propre naissance. Comprendre comment je suis né m’aiderait à comprendre pourquoi. Comprendre pourquoi m’aiderait à ne pas devenir fou.
Je reprends conscience du monde qui m’entoure. Je suis devant les escalier de chez moi, comme la première fois, comme au premier jour. Ma petite promenade m’a ramené en face de chez moi. Il n’a pas s’agit d’une bien grande ballade…même lorsque je veux fuir, ma nature profonde me ramène toujours dans les mêmes sentiers. Chasser le naturel est une tentative aussi futile que de nier son identité profonde. On n’échappe pas à soi-même. Je remonte les marches, passe en filant dans la salle d’attente, garde le regard dans le vague pour ne pas croiser les yeux soumis de ceux qui sont venus ce soir pour une consultation. Ma main agrippe la poignée de la salle de travail, mon ancienne salle à manger, j’ouvre. À l’intérieur, très surpris, j’y découvre Alice. Elle me jette un regard interrogateur, un regard avide d’empathie qui me surprend. Nous nous sommes peu croisés depuis le soir du conseil et j’ai passé de longs moments à remuer mes regrets, persuadé qu’elle me fuit et va m’abandonner.
« Ça va ? »
            Je dois avoir une sale mine pour que ce soit elle qui pose la question.
« Ça va. Je me fais au travail, aux horaires surtout. »
Elle pouffe.
« Si on m’avait dit que toi tu dirais ça un jour… »
            Je sens de la moquerie dans sa voix, probablement une nouvelle déception de ma part. L’angoisse de ne pas être aimé, la conscience de me savoir ô combien plus en demande d’affection qu’elle, la claire hiérarchie affective qui s’instaure entre nous, tout ça forme une boule qui me vrille le ventre et me glace le sang. J’ai besoin d’elle, physiquement, ce soir plus que jamais. J’ai besoin de ce moment d’abandon où je m’effondre face à la vie et où elle est là pour me retenir, me consoler, me guérir. Mais cet abandon nécessite une confiance absolue avec Alice, la certitude de savoir qu’elle me retiendra. Des certitudes je n’en ai aucune ce soir. Pire, c’est le doute qui m’assaille de toute part vis-à-vis d’elle. Je reste là, bloqué avec mes peurs rampantes, mes besoins et cette incapacité à les assouvir. Je ne sais pas ce qui va se passer.
            Puis j’en ai assez, assez d’attendre, d’être esclave. Je relève la tête, lui souris.
« Tu vas bien ? »
            Elle fait oui de la tête, ne sachant pas trop quelle signification donner à ma question.
« Et toi ? »
            Je n’aime pas ce début de conversation, il a quelque chose de mécanique, de vide. C’est comme si rien ne passait entre nous. Essayer d’y insuffler de la vie, un côté authentique, est voué à l’échec dès le départ. Ça ne m’empêchera pas d’essayer.
« Ça va. Mes patients sont très productifs. »
« Productifs ? Le but n’est pas qu’ils aillent mieux ? »
« Non, à aucun moment. »

1 commentaire:

  1. Intéressant revirement de situation, intéressante correspondance également «On n’échappe pas à soi-même» ça sent le Damien ça...Mon opinion sur ces trois derniers chapitres : D’abord un nouveau style d’histoire, qui se nourrit de détails et de descriptions...Difficile ça la description, brosser un univers (fantastique en l'occurrence) sans être chiant. Tu t’en sors bien, parfois ça sonne un peu creux mais dans l’ensemble on y crois, c’est dense, ça tiens la route. Ensuite il y a tes personnages et leurs états d’âmes, (ta spécialité il me semble) pour moi tu maitrises le sujet il y a rien à ajouter, pareil pour l’histoire : je sais pas ou tu nous emmène mais j’te fais confiance pour que le voyage soit sympa. Par contre je trouve que le rythme avec lequel tu mélanges tout ça est trop binaire, je ne sais pas comment va évoluer ton histoire, mais agite ton cocktail action/description/introspection pour nous faire décoller de nos sièges, d’autant plus que c’est un des ressorts classiques de la littérature fantastique :)
    Bonne continuation en tout cas.

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