mercredi 30 juin 2010

Dream - 03 - Le Psychologue Monstrueux (2ième Partie)


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            Elle me regarde, intriguée. Je l’intéresse brusquement.
« Je ne suis pas sûr de vouloir les voir aller mieux tu sais. »
« Mais alors… »
« Pourquoi tout ça ? Pour beaucoup de raisons. D’un ça me donne du temps face au Conseil. Je leur donne un os à ronger, ils ont l’impression d’avoir gagné mais j’ai choisi ma punition. Ça m’évite d’aller traquer les dissidents comme ils le voudraient, ça ne règle rien mais ça laisse du temps pour réfléchir. De deux, ça me permet de savoir où on va. »
« On ? »
« Les monstres. »
« Je comprends pas. »
            Je m’assieds sur le divan où mes patients débitent leurs histoires de fou. Je souris naturellement maintenant, me prends à mes propres mensonges qui sont presque crédibles. Mon Dieu, si vous existez, faîtes qu’elle y croit. Je me dégoûte à lui mentir, à m’inventer un personnage de résistant que je ne suis pas. Je n’ai pas envie de lui mentir, j’ai juste envie qu’elle m’aime.
« Je les aime comme ils sont, les monstres. Je ne veux pas les guérir. Ils sont beaux comme ça. »
            Ça au moins c’était vrai. Je n’aurai pas la médaille du mérite mais j’ai réussi à ne pas dévaler la pente de la tromperie face à Alice. Je me lève ; j’ai tellement besoin d’elle, de son contact, de la certitude de ses sentiments à mon égard. J’en tremble, j’en pleure presque. Dans l’ombre, je sens Sagav qui est prêt, prêt à la tuer si elle ne fait rien pour venir vers moi. Je ne ressens aucune urgence à la sauver ; mais c’est la première fois que je suis conscient du choix, l’égorger ou la laisser en vie. Ne suis-je que destruction pour les femmes que j’aime ? Je m’approche d’elle, prends ses mains dans les miennes. Elles sont douces, chaudes. Je les embrasse, rassemble toute ma volonté et repousse Sagav loin d’ici. Va-t-en, va-t-en loin d’elle. Même si elle dit non. J’embrasse Alice.
            Elle se laisse faire, mais je ne sens aucune émotion réciproque de sa part. Je recommence, je la caresse, je suis de plus en plus frénétique. Ce n’est pas l’envie d’elle qui me rend fiévreux mais la peur panique de ne pas la faire réagir. J’utilise tous mes tours pour provoquer chez Alice la plus petites réaction spontanée. Le moindre geste, le moindre sourire me contenteraient. Elle ne me donne rien. La rage de mon loup-garou existe en moi, avec la même force irrépressible, la même violence. Mais chez moi, cette urgence vitale se nomme mélancolie et elle me balaye comme elle le balaye lui lorsqu’il met à mort ses victimes.
            Alice est toute nue maintenant. Je l’allonge sur le divan. Passer ma main sur son corps si mince fini quand même par me faire réagir. J’ai envie de hurler, de tout casser ici. Je vais lui faire l’amour, me coller contre elle du mieux que je pourrais, et quoi que je fasse je serais seul. Aussi proche que je sois de son corps, je la sens loin, partie. Elle ne m’aime plus, elle a vu mes failles, mes angoisses, mes doutes. Je l’ai perdu le soir du Conseil, j’en suis persuadé. Elle aimait une image, un personnage fort et réconfortant, un être hors norme qui ne faillirait pas. J’ai failli, j’ai plié. J’ai fait le choix raisonnable qui me dégoûte. J’ai choisi la vie plutôt que le rêve, moi, Dream.
            Nos mouvements sont mécaniques, sans âme. Je mets toutes mon attention à prendre soin d’elle, la surprendre, la caresser, l’exciter, la faire jouir. J’ai son corps, j’ai perdu son cœur. Pas un moment le signe d’affection sincère que j’attends ne viens. Elle est comme morte, inerte. Elle bouge, gémit, réagit. Mais elle n’a aucune initiative. Ça ressemble à un adieu : alors que nous sommes collés l'un à l'autre, je la sens qui s'éloigne, qui part loin de moi. Le fil qui nous reliait il y a trois jours encore a été coupé après la réunion du Conseil. On ne s'en est pas rendu compte tout de suite car on est toujours l'un contre l'autre; mais plus aucun fil ne nous retient et le premier coup de vent nous enverra bouler chacun de son côté. Je finis par espérer arriver jusqu’à l’orgasme au plus vite pour que finisse cette parodie d’amour qui me révulse. La délivrance arrive sans trop tarder heureusement. Je m’arrête, haletant, ne sachant toujours pas quoi faire. Elle me regarde fixement, l’air de me demander si je suis content de moi. J’ai voulu coucher avec elle pour me rassurer sur ses sentiments à mon égard. Je n’ai eu que la confirmation de la distance qui nous sépare. Le mal de vivre explose en moi, je me lève, je ne veux plus la toucher. Je l’aime, je l’aime et je n’ai aucune solution pour la garder auprès de moi. Son départ n’est qu’une question de jours. Au fond, je ne suis pas digne d’elle. Je lui ai pris sa liberté, son choix ; elle aurait choisi le rêve. Elle aurait choisi de se battre. Elle est courageuse. Elle est prête à mourir pour défendre ce en quoi elle croit. J’ai découvert que moi non. Je suis face à la fenêtre, face à la fuite. J’ai envie de sortir, j’ai chaud, j’étouffe. Une pulsion déferlante m’envahit, l’appel de la bête. J’ouvre la fenêtre. J’agis comme au ralenti, j’ai l’impression de vivre la vie de quelqu’un d’autre, comme si mon cerveau refusait d’accepter que ce soit bien moins qui soit en train de faire ça. Je hurle dans la nuit, fait se répercuter mon écho de rêve dans la ville. Je m’habille sans un mot, sort par la fenêtre sans un regard en arrière. Je vis ma vie, c’est mon choix, je suis en vie.
            La réponse à mon cri arrive comme une pluie d’informations qui manquent de me faire exploser la cervelle. En une seconde, des milliers de cris de détresses, de dépressions, de tristesse, de cauchemars et de rêves solitaires me parviennent. Je cherche le plus noir d’entre eux, j’en cherche un comme moi qui n’a plus rien à perdre ce soir, un à deux doigt de prendre la mort comme une bénédiction, comme une dernière absolution de ses erreurs. J’attrape au vol un filament de rêve noir comme le jais, me brûle presque à son contact tant il est à chaud. C’est tout proche ; je cours. Je remonte à toute vitesse le filament, le sens qui s’amenuise dans la main petit à petit. J’ai peu de temps, il faut faire vite, ne pas se tromper, devenir celui que je veux être.
            J’arrive jusqu’à la scène. C’est un troll qui est perché sur le sixième étage d’un gros immeuble de pierre. En bas, des chiens de garde du conseil, des loups-garous et des vampires, les faux monstres, attendent la chute. Le troll est blessé, à vif. Il a dû s’opposer aux forces du Conseil et être pris en chasse par la meute. Je vois sur l’immeuble les marques de ses coups qui retracent son ascension à main nue jusqu’au sixième étage. Il sait qu’il est perdu ; déjà les vampires chasseurs ont grimpé jusqu’à lui, l’entourant en haut, en bas et sur les côtés. Je vois leurs regards, l’envie de sang, l’attente de la chute à venir, inéluctable. Je vomis cette violence gratuite, cette victoire minable sur un être en souffrance, j’ai envie de tous les tuer, de donner une justice à tout ça. Le troll a fait le bon choix, celui que j’aurai dû faire il y a trois soirs. Je veux le sauver, je veux être un héros, me racheter pour mon choix faible, prouver à Alice qu’elle peut être fière de moi, que si elle m’aime ce sera légitime.
Je fends la foule de curieux, aussi méprisables que les chasseurs à quinze contre un. Une grosse main griffue m’arrête lorsque j’arrive face au périmètre de sécurité des forces du Conseil. Nos yeux se trouvent, s’affrontent.
« Dégage, mec. Reste en arrière si tu veux admirer le spectacle. »
« Je ne suis pas là pour regarder, je viens arrêter ça. »
            Il me regarde avec l’air méprisant que les gros cons pleins de muscles donnent à ceux qu’ils pensent dominer par la force. Je pourrais lui dire que je suis mandaté par le Conseil, que j’ai le droit d’être ici. Mais ça serait salir tout ce que je suis encore un peu plus, ça serait leur donner une victoire qu’ils ne méritent pas. Je ne suis pas là que pour des bonnes raisons mais je suis là pour moi. Je tente de forcer le passage en donnant un coup sur la main du loup-garou qui m’empêche de passer. La force de mon regard manque de le faire plier mais la peur d’être puni s’il me laisse passer est la plus forte. Je panique, je n’ai pas solution, le filament n’est plus qu’un fil mince comme un ongle. D’un coup, la puissance part en moi. J’en ai marre, assez de laisser mes choix m’échapper. Le cauchemar se répand en lui d’un coup, tétanisant tous ses muscles, bloquant tout cri. Sans hésiter, sans même me retourner pour le voir tomber au sol suite à sa crise cardiaque, je fonce face à l’immeuble.
            Les autres chasseurs sont complètement pris au dépourvu ; aucun ne s’attendait à ce que quelqu’un arrive de la foule. Je me concentre moi sur le troll, sur son rêve, la dernière chimère qu’il possède, son dernier espoir. Je me jette dans les airs, agrippe la roche, commence l’escalade. Derrière moi, j’entends les cris des chasseurs, un vampire perché sur la façade de l’immeuble tente de m’attraper au passage, sans succès. C’est…comme un rêve. Je ne savais même pas que j’avais une force pareille, la capacité de monter un mur vertical comme celui-là. En un souffle, je suis au sixième, sur le parapet de pierre, à deux pas du troll. Il manque de tomber alors qu’il a un geste de recul par réflexe lorsque je surgis de l’ombre. Pour lui, je ne suis qu’un chasseur de plus, venu le déloger et le mettre à mort. Immédiatement, je lui montre mes mains grandes ouvertes. Je vois son visage crispé, résolu, sur le bord du précipice. Un moment se passe où rien ne bouge, ni la foule, ni les chasseurs, ni le troll ni moi. Il faut agir, ne pas laisser passer l’occasion.
            Je tends la main, tout mon visage s’ouvre au dialogue, à la communication. Les mots ne le toucheront pas, il faut passer par le langage du corps. Je suis à trois mètres, tout mon être se tend vers lui. Bizarrement, j’ai l’impression d’être un autre ; mes pouvoirs sont en berne, je n’ai aucun repère. Je ne suis même pas certain de faire le bon choix. J’avance doucement le pied, je veux qu’il le voit, qu’il comprenne que j’avance vers lui et que je n’ai rien à cacher. Le filament de rêve, si mince que j’ai peine à le distinguer dans ma main, se raffermit doucement. Je ne sais pas ce que je vais faire lorsque je l’aurais sauvé, comment le soustraire au jugement des chasseurs, comment lui trouver une porte de sortie. Mais je dois faire quelque chose, cette fois-ci je ne renoncerai pas.
            Un bruit derrière crisse sur la pierre ; immédiatement, le troll se raidit, manque de tomber, se colle au mur. Le vampire qui s’est rapproché n’attendait que ça ; ramassé, il se jette sur le troll en déséquilibre, toutes griffes dehors. Ce sera sa dernière erreur. Bien plus rapide qu’on ne pourrait le croire, le troll lance son poing sur le vampire qui percute au niveau du plexus. J’entends, comme tous les autres, les os pourtant si résistants qui craquent de concert. Le corps du vampire reste une seconde collée contre le mur contre lequel il s’est écrasé, puis retombe, glisse de la balustrade, chute jusqu’au sol. Le bruit mat du cadavre qui s’écrase sur le trottoir retenti dans un silence assourdissant. Je ne peux m’empêcher de me demander si le vampire est bien mort : son torse est enfoncé, perforé comme si un canon l’avait frappé de plein fouet ; on dit pourtant qu’il faut leur trancher la tête pour qu’ils meurent tout à fait. Cruel dilemme de médecine monstrueuse. Le troll ne quitte pas des yeux le corps six étages plus bas, signature irrémédiable de sa condamnation face aux forces du Conseil. Je ne lis plus aucune peur dans ses yeux, juste la fatale constatation de la fin. Alice a-t-elle lu la même chose dans les miens ? Peut importe, je suis prêt à me battre.
            Les deux secondes de répit offert par la chute du vampire sont écoulées. Autour de nous, des bruits de mouvements précipités se perdent dans les ombres. Ils se rapprochent, vont passer à l’assaut. Un éclair dans la nuit et ils sont tous sur lui. Un premier vampire agrippe sa jambe tandis qu’un autre passe dans son dos. Désiquilibré, incapable de frapper, le troll bat des bras pour ne pas tomber dans le vide. Un autre chasseur arrive sur lui, de face, se prend un coup de point à abattre un mur de pierre et chute au sol dans un cri se surprise. Il s’empale sur le grillage du bas, libérant des litres et des litres de sang sur le trottoir. Le bras du troll qui a frappé est tenu d’un coup par un vampire qui plante ses crocs dans la chair, commence à boire le sang à très grande vitesse. Les deux autres qui ceinturent l’immense créature font de même. Aussi impensable que cela puisse paraître, je vois le troll changer de couleur, blêmir alors qu’il est vidé par ces sangsues de son essence vitale. Avant même que j’ai pu esquisser le moindre geste, deux autres chasseurs ont plongé sur le pauvre résistant, finissant de l’ensevelir sous une marée de corps qui mordent, frappent, griffent et déchirent. Le sang gicle de partout. Je n’ai pas les armes pour les tuer tous, pas la force brute. J’envoie toute ma force dans le troll, vais puiser en urgence dans ses rêves pour raviver ses forces et les décupler, terrifié à l’idée que cela ne change rien à la bataille.
            L’effet est immédiat. D’un coup la montagne empilée se remet à bouger. Un coup violent propulse le vampire qui tenait le bras contre le mur de l’immeuble. Le court répit permet au troll de l’agripper par le cou et de serrer un coup sec. Craquement sec des os, la tête du chasseur retombe dans un angle impossible. Coup de coude du troll en arrière pour se débarrasser du vampire dans le dos, sans succès mais il repousse son assaillant et est maintenant de plus en plus libre. J’ai libéré une sorte de fureur en lui, une envie de vivre qui le pousse très au-delà de ses limites habituelles. Chez les vampires, c’est la panique ; mais ils ne sont pas encore vaincus. Je prépare une autre attaque de cauchemar, similaire à celle avec laquelle j’ai vaincu le loup-garou en bas. Je ne la lancerai jamais.
            Ma jambe est prise par un étau qui manque de la broyer sur place. Un coup d’œil en contrebas me montre un vampire que je n’avais pas vu passer sous moi. Il me tient fermement, je n’ai pas la force de le repousser. Mais je n’avais pas la force non plus de me hisser ici ; pourtant je l’ai fait. Je n’ai pas envie de douter de ma force ce soir, j’ai envie qu’elle existe vraiment. J’y crois de toutes mes forces et j’écrase mon poing sur le visage du vampire. Il ne bouge même pas. Il y aurait donc des limites au rêve. Il se hisse d’un geste au niveau du parapet de pierre, un sourire mauvais aux lèvres. Un hurlement du troll derrière me fait détourner les yeux. Je le vois se débattre alors que d’autres chasseurs sont venus à la curée. Il serre les dents, encaisse les coups comme s’il attendait que tous soient sur lui.
C’est au moment où le poing du vampire face à moi s’enfonce dans mon estomac que je comprends : à la seconde où ils sont tous accrochés à lui d’une façon ou d’une autre, il sourit, se tourne vers moi pour un dernier échange de regards et saute dans le vide. Lui et moi tombons tous les deux en parfaite synchronie ; mais ma chute est arrêtée par le vampire qui me rattrape au vol. Lui continue de chuter avec tous ses adversaires. Le bloc de corps monstrueux heurte le grillage d’en bas avec un bruit de crissement sinistre et si puissant qu’il doit réveiller en instant tout le quartier. Un hurlement part de la foule qui commence à fuir, les chasseurs restés au sol accourent vers cette mer de sang, de membres sectionnés, de vampires empalés par endroits. Le troll, lui, gît inerte, percé par cinq ou six pics du grillage en fer. Je sens qu’on me hisse, j’ai l’impression de voler. Je suis face au vampire, visiblement satisfait de sa prise. Je prends un plaisir certain à détruire ses univers internes, au sein même de son imaginaire et de l’enfermer à jamais dans un cauchemar sans nom qui n’a pas d’issue. Je titube sur le parapet, lance mon appel. Saned, ma fidèle ombre, apparaît immédiatement, m’enveloppe en elle. Doucement, elle glisse dans la nuit, loin du carnage, loin des chasseurs, loin de mon premier combat.

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