mercredi 2 juin 2010

Dream - 02 - La réunion des monstres


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Ils viennent de rentrer. Autour d’eux, la bataille des egos est engagée : chacun se doit d’étonner par sa prestance, inspirer crainte et respect, faire place nette sur son passage. Les paons défilent devant eux, les fusillent du regard de peur qu’ils ne s’écartent pas sur leur chemin, semblent toujours absorbés par quelques plan machiavélique qui leur donnera l’avantage dans la guerre de l’ombre qui fait rage. Des paons, certes…mais des paons qui ont pour nom vampire, loup-garou, sorcières et minotaures. Un seul coup de patte des plus puissants peut abattre un mur, une incantation des plus férus de magie invoque le feu dans toute la salle. Comble de l’ironie ! Alors que tous sont si puissants, aucun ne peut laisser libre cours à ses penchants les plus noirs. Restent donc la politique, le paraître, la force douce de la peur qu’on inspire, la crainte que la renommée sinistre offre.
            J’avance, Alice à mon bras. Je ne peux pas m’empêcher d’avoir un petit sourire en coin devant toute cette façade, ces vrais tueurs qui tentent de passer pour des agneaux, ces faux loups sauvages dont le costume de carton se déchirera à la première confrontation. Ce sont les règles de la lutte qu’on se livre entre nous chaque soir : tout est permis mais rien ne doit se voir. Nous sommes répartis en races monstrueuses, chaque race se subdivise en clans, familles et groupes. Chacun de ces petits rassemblements fait la guerre à ses voisins, ses ennemis ancestraux, ceux dont il veut se venger. Et ça fait des siècles que ça dure, paraît-il. Pendant très longtemps, l’Europe a été notre terrain de jeu nocturne. Puis l’exode des hommes est devenu le nôtre : les jeunes sont partis se libérer du joug des vieux trop puissants sur le nouveau continent. Aujourd’hui les vieux sont morts ou impotents, les jeunes ont reformé en Amérique du Nord les modèles dont ils avaient cherché à s’enfuir. Quant au reste du monde, il est libre de notre présence. Sauf l’Asie ; mais l’Asie, personne n’y va. Trop dangereux.
            À ma droite, trois femmes avec un fichu blanc sur la tête s’asseyent en parlant à toute vitesse dans une langue que je ne comprends pas. Elles entourent un jeune homme au teint olivâtre qui doit avoir quinze ans et qui semble déjà fort fatigué des palabres intarissables des ses gardiennes. Lui porte une toge simple, des sandales de cuir et une bague en bronze sur laquelle six serpents s’enroulent.
« Qui c’est ? »
            Alice a chuchoté la question à mon oreille ; je tourne la tête vers elle, me perd un instant dans ses grands yeux bleus émerveillés. Il faut faire attention ; j’ai oublié à quel point les guerres commencent ici, dans les grandes réunions du Conseil des Monstres. Ici, chaque erreur se paye toujours le prix fort, jamais au grand jour. Beaucoup ne comprennent l’étendu de leur méprise que lorsque les griffes de leurs antagonistes les déchirent au fond d’une ruelle. Mais les yeux d’Alice me donnent envie de baisser moi aussi ma garde, de nous voir pour la première fois depuis longtemps tels que nous sommes : des créatures fantastiques, dotées de pouvoirs incroyables. Lorsque l’un d’entre nous vient ici, il ne perçoit que les implications, le poids de chaque phrase, la solidité de chaque alliance, le potentiel de trahison. Nous avons oublié l’essentiel, ce que nous étions vraiment. Je lui souris.
« Il s’appelle Achtéon. Il vient de Grèce. »
« Monstre ? »
« Ce n’est pas clair, ça pourrait être un simple mage. Son nom de scène est « la Méduse ». Il a le pouvoir de changer les gens en pierre, comme ses trois protectrices, les Gorgones. »
« Les trois bonnes femmes…ce sont les Gorgones ? »
            Elle a parlé trop fort, attirant le regard de la créature au fichu la plus proche. Il va falloir lui apprendre à être plus discrète. Mais en ai-je vraiment envie ? Sa fraîcheur et sa spontanéité sont pour moi des cadeaux si précieux…
« C’est un peu plus compliqué que ça. Nous sommes des reflets, des copies moins fortes de notre original. Nos pères et nos mères sont bien les originaux, mais il n’y a qu’un seul trio de Gorgones. »
« Et ça ne sont pas elles. »
« Si ça l’était, nous serions tous à genoux, ma chère. »
            Je coupe sa réplique alors qu’elle est sur le point de me demander ce qu’il en est de mon rapport avec le Maître des Rêves originel, le seigneur de la Cité des Songes. D’un doigt posé sur mes lèvres, je lui fis signe de se taire dans un sourire. Elle se renfrogne joyeusement, signe que je ne vais pas m’en tirer à si bon compte. Un corps lourd qui s’écrase plus qu’il ne s’assoit sur la chaise à gauche d’Alice nous fait revenir sur terre. La créature, un ogre aux bras tatoués de la main au haut du biceps nos jette un regard mauvais. Il a des mains grosses comme ma tête, une tête large comme mon torse, et un torse…c’est un sacré spécimen. J’ai toujours adoré les grosses brutes, mais j’ai aussi toujours compris ce qu’il fallait faire pour ne pas me faire dévorer. Alice ne sait pas, elle n’a pas la connexion intime que j’ai avec tous ces monstres cauchemardesques. J’ai peur d’un mot déplacé de sa part, un geste hors de propos couplé à une humeur encore plus exécrable que d’ordinaire de l’ogre bref un concours de circonstances qui ferait qu’en un rien de temps son corps d’humaine si fragile soit déchiré en deux sans que j’ai pu intervenir.
            Alice a peur, heureusement pour moi ; d’instinct, elle est venu se coller contre mon bras, me permettant de l’enserrer, lui faire comprendre par le corps que le danger est bien réel mais que je la protège. L’ogre ne me fait pas peur ; il est gros mais je ne connais pas son nom, il n’a donc que peu de chance d’être vraiment dangereux. Achtéon m’inquiète plus. J’espère que les deux ne sont pas alliés ; même si les esclandres se payent de la vie des perturbateurs, il n’est pas exclu que l’ogre soit très bête et qu’un coup de sang ne lui fasse perdre la tête. Achtéon pourrait profiter de la cohue pour tenter quelque chose. Il faut que je garde mon sang-froid. Bon sang ! À chaque fois c’est la même chose : dix minutes de réunion du Conseil et je deviens paranoïaque. Il faut dire qu’en à peine cinq séances, j’ai vu déjà partir huit types, protection des Anciens ou pas.
            Alice, elle n’entend pas du tout me laisser dans la vigilance active qui serait de mise ; remise de son émotion face à l’ogre, elle veut une description de chacun, chacune, les alliances, les antagonismes.
« Chaque grande famille de montre possède un chef qui siège au Conseil des Monstres. Il y a Balthazar de Valois pour les vampires, Haggis McEnroe pour les elfes, Gonzalez de Antiga pour les Loup-Garous… »
« Ils viennent tous des pays différents ? »
« …Felicity James pour les sorcières et John pour les magiciens. »
« John ? »
« John. Juste John. »
            Elle me regarde, une moue dubitative aux lèvres.
« Et non, pour répondre à ta question, il n’y a pas des pays des sorcières, de pays des vampires. »
« Pourtant, leurs noms… »
« Ça ma chère, ça n’a rien à voir. On a des quotas nous aussi, comme au cinéma. »
            Elle me tape dans le bras en signe de réprimande. Son geste capte l’attention de l’ogre qui tourne vivement la tête vers nous. Je vois sa main prête à partir, nos regards se croisent. Sans plus hésiter, je lance toute la force de ma volonté en lui ; comme une flèche, ma conscience se jette dans son iris, remonte dans les canaux nerveux jusqu’au cerveau, plonge dans les eaux noires de son inconscient. Avide de réponse, je cherche tout de suite dans les tréfonds une peur latente qui attend de sortir. J’ai peu de temps : les secondes ne sont pas les mêmes ici et dehors, mais cela ne veut pas dire que je peux m’attarder. Je tends la main, attrape un filament de rêve que je remonte vers le fond des eaux sombres. Je nage aussi vite que je peux, conscient du danger que mon corps court là-haut et d’une Alice qui est sans protection tout le temps que je passe à trouver une solution pour l’ogre. Le filament s’excite, je touche au but. Brusquement, une image claire d’une petite souris blanche se matérialise au fond de l’eau. Sans chercher à comprendre, je romps le contact, réintègre mon enveloppe charnelle. Dans un souffle, je fais apparaître le tatouage de la même souris blanche sur la clavicule d’Alice, priant pour que mon tour fonctionne.
            L’effet est saisissant : comme attiré par la souris qui semble danser sur le dos d’Alice, l’ogre se fige ; après une moment de paralysie, il devient blanc comme linge, se met à suer, ses mains et tout son corps se mettent à trembler. Je respire, profite de cette petite victoire qui annonce une réunion très mouvementée. Je fais disparaître le tatouage de souris sous la robe d’Alice, permettant à l’ogre de respirer. Il n’y reviendra plus, du moins pas ce soir. Alice, elle n’a rien vu bien sûr. Elle me presse de continuer mon tour d’horizon. Je n’en aurais toutefois pas le temps : la porte s’ouvre en grand, laissant passer Gonzalez de Antiga et ses deux subordonnés. Lui est un très grand type fin, la peau bronzés, les yeux noirs où flamboie l’envie d’en découdre. Il avance dans son grand manteau ouvert sur sa poitrine, le dos légèrement voûté, les mains ouvertes comme si elles étaient prête à griffer tout ce qui passe à portée. Les monstres qui se retrouvent face à lui ne s’y trompent d’ailleurs pas et s’écartent précipitamment. Alors qu’il se fraye un chemin jusqu’à l’estrade de la salle de réception dans lequel nous nous sommes retrouvés une fois de plus, j’explique à Alice qui il est, non sans une pointe de jalousie devant son regard fasciné par le loup-garou.
« Donc lui c’est le chef ? »
« Si on veut. Le représentant serait plus juste ; disons qu’il parle au nom des autres monstres de sa race. »
            Alice me fait signe à son regard perplexe qu’elle ne saisit pas la nuance. Notre politique est si complexe…
« Les cinq grandes races ont placé des chefs, des façades qui font semblant de juger et de donner des ordres. Mais c’est de la communication, pas la représentation d’un pouvoir réel. Le but de ces gens qui sont avant tout là pour bien présenter et donner l’illusion d’un pouvoir établi. »
            Alice me fait alors remarque que les mages ne sont pas une race mais une profession, il n’y a donc que quatre races et un syndicat. Je lui dis qu’elle commence à me casser les pieds à avoir toujours raison et que si ça continue elle va se prendre une fessée devant tout le monde. Elle me dit qu’elle n’y peut rien, que c’est dans la nature de la race des femmes d’avoir toujours raison et que ça la fait rire de me prendre à défaut quand je prends un air important pour expliquer les choses.
« Ils votent les lois ? Ils ont la plus grosse voiture ? Ils se font payer en or et en jeunes captives ? C’est quoi leur rôle, leur but ? »
« Personne ne se souvient plus vraiment. Avant, en Europe, ça avait un sens. Ici, ils n’ont fait qu’en reproduire le rituel tout en perdant le sens. Honnêtement, je n’ai jamais compris l’intérêt de siéger au Conseil. De toutes les manières ils ne contrôlent même pas leurs propres homologues, tout le monde se fait la guerre sans cesse…Mais ils sont très forts, individuellement s’entend. »
            Ponctuant ma dernière tirade, John apparaît, comme d’habitude la flûte au bec dans ses habits de clochard, à tirer derrière lui sa longue cohorte de rat et ses odeurs nauséabondes. Alice se pince le nez sur son passage.
« Lui, c’est un chef ? Ce clodo ? On dirait mon beau père après deux semaines de cavales dans le New Jersey… »
« La légende dit que c’est une réincarnation de Merlin. Ne fais pas cette tête-là, c’est vrai. Enfin, c’est vrai…disons que moi j’y crois un peu. »
« Tu te fous de moi. »
« Non, même pas. »
            Je n’ai pas le temps de poursuivre mon brillant embryon d’enquête dont je suis si fier car apparaissent Felicity et Balthazar, arrivant tel un couple princier. Ils montent avec déférence sur l’estrade et s’asseyent à leur tour dans les grands fauteuils réservés aux membres du Conseil des Monstres qui font face à la foule. Un subtil jeu de regard auquel je ne comprends rien se joue entre les quatre membres qui nous dévisagent tous.
« Je te parie ce que tu veux que le loup-garou et la sorcière couchent ensemble. »
Je ne veux même pas m’aventurer dans une discussion sur ce sujet et laisse Alice au plaisir de la certitude de ses déductions. C’est le bazar ce soir dans la salle. C’est bien le seul thermomètre des batailles à venir, ces réunions ; on y vient jamais pour entendre le discours des membres du Conseils ni pour le plaisir d’y risquer sa peau mais pour y tâter le terrain, voir à quel point la peur du Conseil est forte ou timorée. Ce soir, l’ambiance est chaotique, délétère, électrique. Ça va chauffer et il n’y a rien qu’ils puissent faire pour y remédier. L’arrivée de Haggis, le chef des elfes à défaut d’en être le roi comme il y a en a un dans la vieille Irlande calme un peu le jeu. La kyrielle de suivants et la promesse de ses tours à l’humour mortel empêchent cependant quiconque de hausser le ton en sa présence. En dépit d’un corps chétif et d’une apparence bien moins grandiose que ses pairs, il est celui des cinq qui impose le plus le silence. Aussi monstrueux qu’ils soient, ceux qui sont là savent bien quelle cruauté il peut mettre à punir ceux qui s’opposent à lui. Il monte sur l’estrade en silence, s’assied et tape de sa canne sur le sol. Le Conseil peut commencer.
« Le monde va changer. Notre monde va changer. »
D’un geste impérial, Balthazar a levé le bras pour annoncer cette phrase aussi cryptique que lourde de sens.
« La guerre va prendre fin, et ce dès ce soir. »
Pour une fois, personne ne parle dans la salle. La surprise créée par cet effet d’annonce rempli son rôle à la perfection.
« Les combats incessants qui ravagent nos rangs se tariront de grès ou de force. »
            Passionnant, c’est Felicity qui vient de parler. D’ordinaire, les cinq membres du Conseils affichent ouvertement leurs tensions sur scène ; ce soir, ils ont presque l’air unis. Mais pourquoi ces grandes phrases dignes d’un petit régime autoritaire en mal d’inspiration ? Ils pensent qu’on est de retour à l’école ou quoi ? C’est au tour de John de parler.
« Nous avons décidé de faire cesser le désordre et la violence. Nous avons forgé une alliance sacrée que rien ne viendra détruire. »
            Absurde, de plus en plus absurde. On n’est même plus dans la rhétorique fasciste, on est en plus revival des discours de Mussolini. À croire que les crétins d’extrême droite font tous appel à la même agence de communication pour écrire leurs discours. Autour de moi, je sens la tension qui commence à croître dans l’assistance, la peur, la colère, l’envie d’en découdre ou de se soumettre. Le Conseil a donc décidé de passer en force.
« Nous avons aujourd’hui les moyens de nos ambitions, d’instaurer une paix durable et juste, un ordre nouveau qui… »
            Les premiers cris jaillissent, enfin, de l’assistance. Ça va être au tour des opposants de monter au créneau, de fédérer autour d’eux pour contrer l’alliance des cinq puissances qui se tiennent sur scène. Un remous émotionnel commence à nous gagner tous, un réflexe de liberté contre ceux qui veulent nos poser les fers. Un flash fulgurant me ramène à mon rêve d’aujourd’hui. Je me souviens du magicien aux cheveux bleus, la fin qu’il a connu. Même l’être le plus puissant de l’univers ne peut rien contre l’alliance du plus grand nombre.
« Un ordre nouveau qui s’imposera à tous, pour le bien de tous. »
            John tente de finir sa tirade mais il n’a réussi qu’à déclencher encore plus de mécontentement. Çà et là, je capte des insultes, des invectives à l’encontre du Conseil. Mais également des gens qui tentent de rallier leurs voisins au discours des cinq acteurs politiques qui sont sur scène. Je ne m’attendais pas à ce que, de manière visiblement spontanée, un petit nombre de chiens de garde de l’ordre établi se mettent au pas et endoctrinent si vite. Les effets de groupe fonctionnent donc pour nous autant que pour les humains visiblement. La nervosité monte encore d’un cran, des gens commencent à se lever, le service d’ordre, majoritairement des loups-garous au service de Gonzalez, tente de ramener le calme par la force. Les mains d’Alice serrent mon bras. Nos yeux se croisent, elle a l’air de comprendre que quelque chose d’inhabituel est en marche.
« Dream qu’est-ce qui se passe ? »
            Je tente de la réconforter d’un sourire mais le cœur n’est pas du tout. Qu’est ce que c’est que cette parodie de putsch vide de sens ? Depuis quand des membres du Conseil tentent-ils de prendre le contrôle des monstres qui sont toujours restés libres. C’est comme un grand hold-up orchestré par des gens de la com’, sans aucune légitimité mais avec tout le verni nécessaire pour faire « comme si ». En ce qui me concerne, il va être temps de repérer une sortie proche, de me préparer à prendre Alice par le bras et contacter mentalement Sagav pour réceptionner une sortie musclée sur le trottoir dehors. Un grand homme-loup qui passe la bave aux lèvres près de nos sièges me dissuade de partir tout de suite ; il va falloir attendre qu’il porte son attention ailleurs. C’est le moment que choisi le portable d’Alice pour sonner, John pour reprendre son discours. Il a amplifié sa voix par magie afin de porter ses paroles au-dessus du tumulte et de la révolte qui gronde.
« Nous punirons toute action contre l’ordre de manière exemplaire et ferme. Nous vous éduquerons afin de vous pacifier. Pendant des années, nous avons laissé nos penchants les plus noirs prendre le dessus sur nos cerveaux. Il est temps d’aller vers la civilisation, de grandir, de devenir fort. »
« Allô, maman ? »
            Oh non, elle a décroché. Pestant contre le lien incompréhensible qui relie Alice à sa mère que pourtant elle dit détester, mon attention va et vient frénétiquement du visage glacé d’angoisse de ma petite droguée au reste de la salle en ébullition.
 « Je vous ordonne maintenant de faire silence afin que nous puissions vous expliquer les grands principes de notre nouveau monde. »
« Maman…oui maman c’est moi, je vais bien maman, calme toi. »
            Il me semble que les premiers éclats ont commencé dans le fond de la salle. Non, pas encore. Je vois clairement un minotaure se dresser de toute sa hauteur face au service d’ordre, prêt à tordre le coup à ceux qui veulent le faire asseoir.
« Maman, je suis vivante, je te parle, qu’est ce que tu veux que je te dise ? Non ! Jamais je ne rentrerai, tu m’entends ? »
            Je reviens sur Alice, vois les émotions qui passent sur son visage. Pourquoi maintenant ? C’est de manière évidente un moment important pour elle, il se joue quelque chose de crucial dans son rapport si compliqué à sa mère. Je veux être là, avec elle, la soutenir, lui dire qu’elle peut compter sur moi. Mais le reste de la salle continue son délicat mouvement de masse sans moi. Je dois capter le sens que va prendre le cours de choses si je veux décider de mon avenir. Déchiré entre ces deux mondes dans lesquels je ne peux pas jouer en simultané, je ne sais pas quoi choisir.
« Nous avons désigné des chefs parmi vous, des gens qui guideront les frères dans le bon sens, des gens qui auront des responsabilités, des devoirs et la juste rétribution de leurs efforts. »
« Maman, arrête de pleurer. Je ne reviendrai plus. J’ai trouvé un ami, maman, quelqu’un qui m’aime. »
            Ça va mal, je l’entends. Autour de moi, les voix contestataires s’amenuisent, les quelques îlots de résistance actives sont peu à peu encerclés par les hommes de Gonzalez mais aussi de Balthazar. D’autres créatures se sont mises à faire le silence près d’elle, intimant par leur respect imbécile des démonstrations de force que l’on laisse John finir son discours. John, un autre personnage qui porte ce nom-là fait une entrée fulgurante dans mon esprit, repart aussi vite qu’il est venu. Pourquoi le rêve d’aujourd’hui continu-il de me hanter dans un moment aussi crucial ? Je repense au magicien aux cheveux bleu, seul contre tous, le seul qui a donné une voix à tous ceux qui tenaient encore à leurs rêves.
« Nous avons désigné des gardiens de la paix, des représentants de l’ordre qui auront pour mission de punir les terroristes qui sèmeront la discorde. Ne cherchez pas parmi nous les bourreaux qui laveront vos crimes dans le sang : c’est de vos rangs que sortiront les gardiens de l’ordre, parce qu’au fond cette paix vous la voulez tous. Et quelques-uns auront de courage de sa battre pour elle. »
« Maman, je t’interdis d’appeler la police ! Je ne te pardonnerai jamais si tu le livres encore aux flics, tu m’entends !? C’est ma vie, la mienne, à moi seule. Et je me came à en crever si je veux ut m’entends !? Et je me fous en l’air si je veux ! C’est ma putain de vie, c’est mon putain de choix ! »
            Elle pleure à chaudes larmes maintenant, s’enfonce chaque seconde un peu plus dans la spirale de violence autodestructrice que je lui connais si bien. Je ne sais même pas si j’aurai la force de l’empêcher de se piquer à mort lorsqu’elle aura fini ce coup de fil où se joue tellement pour mon Alice. Le monde peut bien crever, je la sauverai elle avant tout. J’agrippe sa main, elle lève les yeux vers moi dans un geste de panique, comme si je la sortais d’un cauchemar.
« Car il y en a un parmi vous qui nous servira de limier, un être exceptionnel qui saura nous dire qui parmi vous trahira et sera fidèle, quels que soient les mensonges dont vous saurez vous parer. Et cet être dont vous vous croyez les frères mais qui sera votre plus implacable ennemi, c’est lui ! »
            Dix lumières m’aveuglent en même temps alors que se braquent sur moi tous les projecteurs de la salle qui ne servent pas à illuminer l’estrade des membres du Conseil. Un silence de mort a fait place à la cohue ambiante. Tout le monde me regarde, moi et Alice le visage baigné de larmes, le maquillage noir coulant sur ses joues rougies par l’émotion. Il ne me faut quelques secondes pour comprendre : ils me jettent en pâture aux lions. La protection de mon anonymat, mes pouvoirs, mes amis, mes alliés, toutes ces cartes que je pensais fortes brûlent en un souffle entre mes doigts. Il ne me reste rien. Et c’est avec ce rien qu’il va falloir sauver ma peau et celle d’Alice. Je me redresse, profitant de l’éclat que m’offre, de manière très éphémère, la lumière des spotlights.
« Je vous demande pardon ? »
            Mon ton est faussement naïf, sans agressivité mais résolu. Je dois tenter de braver leur emprise sur la foule, c’est le premier point.
« Vous êtes Dream. Le Maître des Rêves. »
« Si fait, noble magicien, c’est là mon nom et mon titre. Ravi de me faire annoncer par le Conseil au grand complet. Et avec le service son et lumière, vraiment c’est trop d’honneurs. »
            J’ai lâché la dernière phrase négligement, en faisant semblant d’épousseter mon chapeau. Je perçois des rires dans l’assemblée, premier public gagné à ma cause.
« Malheureusement, je suis au regret de vous annoncer que je ne pourrais accomplir la glorieuse marche à laquelle vous me destinez. »
« Vous osez défier le Conseil ? »
« C’est que j’ai fort à faire, monsieur le magicien. Je suis un homme occupé voyez-vous. »
            Temporiser, valoriser ma position et ce qu’ils veulent faire de moi, gagner le maximum de sympathisants à ma cause. J’ai pris ma peur et j’en ai fait un serpent, un serpent qui darde ses yeux sur John en ce moment même, un serpent qui va lui faire peur à lui. L’espace d’un battement de cil, je vois qu’Alice me regarde avec des yeux remplis d’admiration ; je ne te laisserai pas, je te sauverai toi aussi. Je te le promets.
« Mais passez donc un coup de fil à ma secrétaire ! »
            Cascades de rires éparpillées dans la salle obscure. Bien à l’abri dans l’ombre, les contestataires peuvent se laisser aller…et fragiliser l’ascendance des cinq dictateurs de pacotille.
« Elle se fera un plaisir de vous caler un rendez-vous d’ici deux ou trois semaines ! »
Je me retourne, je vais saluer l’assistance, partir sous les applaudissements de la foule, bénéficier au maximum de la protection qu’elle peut m’offrir. Je dois arriver dehors ; dehors j’aviserai, je fuirai, je me cacherai. J’excelle à ce genre d’exercice, je trouverai les armes pour survivre. Mas je dois sortir de la lumière, impérativement.
« Dream. »
            La voix nasillarde bloque mon mouvement au moment où j’allais faire la révérence et sortir. Je m’étais cru sorti d’affaire ; c’était sans compter sur Haggis l’elfe maléfique. De mémoire de monstre, personne ne se souvient l’avoir jamais entendu prendre la parole aux réunions du Conseil.
« Nous vous avons choisi parce que vous avez le pouvoir de pénétrer dans l’inconscient des gens et des monstres. Vous avez le pouvoir de dénicher nos rêves, nos peurs…et de les contrôler. »
            Le sentiment gelé qui vient balayer la foule est palpable. Il vient de révéler à tous mon pouvoir, mon pouvoir qui n’a de sens que si les gens ne sont pas conscient de son action. D’un coup, l’instinct de survie de tous ces êtres se réveille et veut la mort de celui dont la force est une aptitude insidieuse, un fil intime sur lequel je fais danser mes adversaires. Un fil contre lequel ils ne peuvent rien. Ils se sentent trahis de ne pas avoir su ; ils veulent faire taire par la violence cette menace contre laquelle ils sont nus. J’avais la salle pour moi, elle est maintenant prête à me mettre en pièces.
            Le sourire mauvais d’Haggis qui me fixe me prouve qu’il n’a pas simplement joué son coup : il jouit de ma déconfiture et du retour de force dans la confrontation. On m’avait mis en garde pourtant contre sa haine et sa cruauté, j’aurai dû être plus méfiant lors de ma joute verbale. Mon serpent, symbole de ma lutte, est à l’agonie ; mais pas encore mort. Il a retourné le plus grand nombre, c’est vrai, mais il reste le magnétisme que j’ai encore sur les vrais rebelles, ceux qui depuis le début sont résolus à se battre contre l’ordre du Conseil des Monstres.
« Et bien Dream, acceptez-vous de nous servir ? »
            Il a parlé à nouveau trop vite, il comprend l’enjeu de ce qui se passe en ce moment et veut me faire plier tout de suite. J’ai envie de dire « non », tout en moi me hurle de dire « non ». Il n’y aurait alors plus de place que pour la guerre ; oui, ce serait l’étincelle qui mettrait le feu aux poudres, l’étincelle dont je serais le créateur. J’ai de quoi prendre la tête de la rébellion ce soir, si temps est que j’arrive vivant dehors et qu’il reste une rébellion après les combats à venir. Je peux être leur chef. Il me suffit d’être intègre, prêt à tout risquer, courageux. Je serais le héros d’un soir, peut-être plus si j’ai de la chance. Mais je perds Alice.
            Sa main dans la mienne semble petite et frêle. Elle me regarde toujours avec ses grands yeux fascinés, victime de mon choix, enjeu indirect mais ô combien réel de ma décision. Dire « oui » c’est sauver Alice, Alice à qui j’ai promis la vie sauve, Alice qui n’a rien demandé d’autre que de sorte de l’existence noire et froide de la drogue et que j’ai accueilli chez moi. Tacitement, j’ai accepté d’en avoir la charge, la responsabilité. Ça n’est pas facile tout le temps, il me faut faire des concessions, accepter cette conscience supplémentaire qui me force à nuancer mes choix, mes projets. Mais que j’aime avec force. Alice, mon Alice. Qu’est ce que tu voudrais m’entendre dire ? Est-ce que tu seras toujours fière de moi si je plie pour toi ? Ou bien est-ce que tu partiras, dégoûtée par mon manque de panache et de consistance ? Peut-être qu’en te sauvant je te perds tout de même…
            Je sors de ma rêverie, regarde la foule, le Conseil. Tout le monde a les yeux rivés sur moi, attendant ma réponse presque sans respirer. Je ne peux plus hésiter, je dois faire mon choix. Je lève la main, prenant la salle à témoin, sans espoir de retour en arrière et clairement je dis :
« J’accepte. »

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