Pourquoi « Il » ?
Pourquoi ce titre ? Pourquoi un terme aussi vague, un peu pédant, presque
juvénile, si distant, alors que le propos est de toute évidence si personnel et
proche ?
"Il"
n’est pas vraiment une histoire très drôle ; mais c’est la mienne. One Man Tale
est un blog littéraire ; j’y raconte mes histoires, celles qui me passent
par la tête, celles que j’ai envie de faire sortir parce qu’elles prennent trop
de place à l’intérieur ; mais surtout celles que j’ai envie de faire
partager.
Je n’ai, de
fait, jamais écris pour moi uniquement. L’écriture a toujours été dans mon
esprit l’expression d’une envie de communiquer, un message à faire passer, une
émotion intime que je voulais transmettre et faire vivre chez les autres. D'où
l'idée du blog littéraire, narratif en tout cas, espace commun dans lequel je
pourrai créer un pont entre mes récits et tous ceux qui les lisent.
"Il"
était donc mon envie de faire partager cette histoire très personnelle. J'avoue
ne pas avoir passé trop de temps à réfléchir autour de ce concept, cette
histoire dont le premier jet a été le fruit d'une intention forte, un besoin
émotionnel de mettre des mots sur des sentiments qui m'animaient alors. Une
fois cette matrice initiale sur le papier, j'ai pu mettre en place tout le processus
de construction en marche autour de cette série de récits. À commencer par le
titre.
Pourquoi,
en effet, avoir choisi cet intitulé si dangereux et propice à un jugement
négatif ? D'un j'aime les titres courts, ceux qui laissent de la place à l'interprétation
du lecteur. De deux, cet intitulé qui présuppose un "héros" sans
visage, un narrateur indéfini, me plaît beaucoup. J'y mets en outre une
référence directe au mythe d'Ulysse, le fameux "Qui es-tu –
Personne." qui causera la perte de Polyphème.
Vient
ensuite une volonté narratrice volée au très brillant Alain Damasio dans sa Horde du Contrevent, celle de pouvoir
changer de style littéraire avec chaque nouveau personnage du récit. À chaque
nouveau chapitre, je raconte la même histoire par le biais subjectif d'un
nouveau protagoniste qui s'exprime avec ses mots à lui, son propre ressenti,
jugement, affect. La disparition de ce fameux "Il" prend donc un
nouveau tournant dès qu'on change de voix, comme un nouveau prisme par lequel
on regarde la même histoire.
Ce concept
de narration à "plusieurs" me tient également très à cœur. L'action
de définir le récit d'un évènement en occultant volontairement son
protagoniste, relégué au "Il" impersonnel et transparent, mais en
tentant au contraire de le saisir parle biais de tous ceux qui le connaissent,
ou croient le connaître a façonné ce récit. L'intérêt est ici de révéler par
petites touches, à la fois intimes et cruelles, grossières et tendres, le
regard que ces personnages extérieurs portent sur Damien, "Il". Le
premier constat, c'est que personne n'a raison ou tort, il n'y a que des
visions subjectives, sans concession, qui sont riches de leurs origines
diverses mais en même temps toutes fausses car aucune ne parvient véritablement
à percer le moi intime de "Il".
C'était
également l'intérêt de passer d'un premier récit très introspectif, presque
chirurgical dans la décortication des sentiments de Damien (Il), à un regard
purement externe, dans lequel se mélange jugement de valeur (Marc), troubles
personnels (Abel) et ce que les récits suivants apporteront. À un premier
chapitre symbiotique entre le narrateur, le personnage principal et le lecteur,
j'ai eu besoin, pour concevoir un récit en soi et pas une pure biographie
racontée sur un mode superlatif, de créer une grande distance littéraire avec
les autres protagonistes. Le changement de style d'un personnage à l'autre me
permet cette liberté, passer d'un parti pris radicalement différent du premier
texte par rapport aux suivants.
Cette structure possède d'évidents défauts, le lecteur est longtemps
déstabilisé et met du temps à prendre pied dans la construction de l'histoire
mais elle m'autorise un maximum de liberté et me permet d'explorer un horizon
plus vaste qu'un texte ordinaire.
À cette
envie émotionnelle, cette curiosité instinctive (que se passe-t-il dans la tête
de mes amis, que se passerait-il si je disparaissais, qui me jugerait, qui me soutiendrait,
qui m'en voudrait, à qui manquerais-je ?) vient en outre se greffer une
recherche beaucoup plus intellectuelle mais non moins passionnante :
l'exploration de personnages dont je vais observer les remous psychiques
profonds, les peurs et les envies latentes, les non-dits cachés et parfaitement
naturels qui nous harassent tous.
Cette envie
présuppose bien sûr un gros travail de recherche, ou en tout cas de réflexion,
sur chaque intervenant. Tout personnage doit avoir une raison d'être, venir
offrir telle ou telle information, tel ou tel point de vue sur la disparition
de "Il". Mais au-delà d’un but purement utilitariste, il y a ma
volonté de les faire exister "en vrai", de leur donner corps, une
âme, une consistance aussi forte que tout ce que j'ai mis en place dans le
premier texte. C'est bien sûr un pari perdu d'avance, un clin d'œil à la propre
morale de "Il" qui peut tenir en une phrase : on ne connaît jamais
vraiment l'autre, pas même lorsque l'autre est soi.
Pour créer
les personnages secondaires les plus crédibles possibles, je me suis bien sûr
inspiré de mes amis proches, certes en forçant le trait comme je le fais depuis
le début, mais si l'image est déformée, grossie, la matière de base est elle
bien réelle. Cependant, comme tous les personnages de "Il" qui ne
peuvent, même en s'y mettant à plusieurs et en recoupant toutes leurs connaissances,
cerner parfaitement et intimement "Il/Damien", je ne peux pas plus
les incarner aussi justement que ce que j'ai fait dans le premier texte. Car
dans le premier texte je parle de moi et dans les autres, je parle de mes
amis ; des amis que je connais parfois depuis très longtemps, que je pense
connaître très bien (comme les amis de Damien pensent le connaître très bien)
mais dont au fond le "moi" absolu et complet m'échappe.
Qu’importe
au final, qui peut prétendre se connaître vraiment ? Le fameux « connais-toi
toi-même » de Socrate qui cimente tellement la pensée individuelle
occidentale n’est-il pas le défi identitaire le plus difficile à
surmonter ? Ainsi Damien, si plein de certitudes alors que Fleur le
quitte, se trompe-t-il sur bien des points qui le concerne tout en obtenant une
cruelle lucidité sur tout le reste.
Ses amis qui sont incapables de connaître et comprendre les tréfonds de
son âme voient pourtant avec bien plus de clarté que lui de nombreux aspects de
sa personnalité. Qui peut se targuer de tout comprendre, de le connaître
totalement ? Lui, eux, la famille de Damien, Fleur ? À quel point
ceux qui entourent ce fameux « Il » connaissent-ils sont identité nue
et à quel point l’ont-ils façonnés à leur image ? À quel point est-il
rentré dans le moule aux dépends de son intégrité psychique ? Ainsi Boris
Cyrulnik s’interroge-t-il en ce sens dans ses Nourritures Affectives, arguant que les membres d’un couple ou d’un
groupe ne peuvent s’aimer et tisser des liens qu’au prix de leur
autonomie ; que pour plaire, s’intégrer, il faut sacrifier partiellement
son moi identitaire.
Loin des
aspects faciles et un peu adolescents de toutes ces questions (que l’on m’a
déjà reproché), je trouve ces interrogations non seulement légitimes mais
essentielles, écartées bien trop souvent d’un revers de main dédaigneux. Au
fond, l’adversité, la fuite, la disparition, les déraillements du quotidien qui
ronronne sont autant de chances d’aller voir ce qui se cache derrière nos
masques pétris de dogmes et de bonne morale, l’occasion d’apprendre ce qu’on a
vraiment au fond du ventre, ce dont on est capable « en vrai »
lorsqu’on est confronté à l’inconnu. J’ai pu ainsi constater l’invariable
intensité de ces mêmes symptômes chez les expatriés, comme si nous sortir de
notre environnement rassurant nous revivifiait sous la tension du
« danger », à ressentir les joies et les peines avec une plus bien
grande acuité, puissance, sans plus aucune armure confectionnée par le
quotidien.
Car c’est
bien tout le concept de « Il », engouffrer des personnages anonymes,
sans histoire et sans éclat face à eux-mêmes dans la disparition d’un de leurs
amis, occasion de faire le point sur ce qu’ils sont, vis-à-vis des autres mais
surtout vis-à-vis de ce qu’ils pensaient être. Et, alors que tout vole en éclats,
que les piliers fébriles de leur existence s’effritent, c’est leur relation aux
femmes qui vont déterminer leur possibilité de s’en sortir.
C’est en
effet le troisième bloc de ces histoires, les femmes. Ce n’est pas le plus
simple, de mon point de vue. À dire vrai, il est même presque insoluble. Un
très bon ami scénariste prétend que construire un personnage féminin crédible
dans une histoire est pour un homme l’acte de création le plus difficile. Je
suis d’accord. Se comprendre soi est le défi d’une vie, comprendre les autres
hommes une quête sans fin, mais comprendre les femmes…et les imaginer vivre,
ressentir, parler, réagir.
C’est
pourtant le nerf de ces récits, les femmes. Il me faut donc tricher, retrouver
dans mes souvenirs des attitudes, des moments qui sonnent justes parce que je
les relie à des femmes que je connais ou que j’ai connu. Non que je crois
impossible de les cerner un peu, de prévoir dans une certaine mesure ce
qu’elles peuvent dire, faire, décider. Mais à quoi pensent-elles ? Dans cette
suite de récits où je m’intéresse de près au psychisme masculin, comment
trouver la clef du féminin ? Certains hommes ont pensé pouvoir avec
assurance dépeindre les émotions et les réflexions féminines. J’appréhende pour
ma part cet exercice avec plus d’humilité ; mais également une certaine
assurance, celle d’avoir la complicité de certaines partenaires du crime dont
l’œil aguerri peut juger de la sincérité d’un Fleur, Capucine, Jill et de
toutes celles qui restent à venir. Leurs conseils et indications, quant bien
même ils se font après la publication de mes textes, m’offrent la sérénité de
ne pas trop dériver de mon intention de crédibilité.
Mais là
encore, je sais que j’avance en terrain connu. Car c’est le pied-de-nez final
de « Il » celui de porter pour tout nouveau texte un nouveau visage,
un nouveau masque en fait car, en dépit des apparences, jamais le personnage
principal ne change vraiment. Quel que soit son nom, Damien, Abel, Marc, c’est
toujours moi au final, une nouvelle façade, un autre angle. On retrouve ici la
longue recherche d’une identité à la complexité insaisissable. J’ai pris au
piège tous ceux qui avaient cru se reconnaître dans les personnages de
« Il » car je n’ai fait que mettre un costume qui leur a semblé
familier ; derrière, c’était juste moi. J’ai construit les vies, les
costumes, les envies, les peurs, les désirs. Mais au fond, « Il » a
toujours le même nom. Et Fleur aussi. C’est cette richesse de caractère, cette
capacité qu’ont deux êtres réels à donner vie à des dizaines de personnages par
leur simple consistance et la densité de leur existence. Les gens du réel sont
toujours bien plus surprenants que ceux qu’on imagine ; ayons l’humilité
et la sagesse de s’en souvenir avant de les juger.
Je vous
souhaite une bonne lecture, les aventures de « Il » reprennent la
semaine prochaine. À bientôt.
Aaahhhh, Intermède, ça change! Abel, Marc, pendant un instant, j'ai cru que tu nous refaisait la Bible!
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