mercredi 7 avril 2010

Il - 04 - Jean


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Damien est parti ; j’ai envie de dire que c’est pas trop tôt. Honnêtement, je voyais plus comment il pouvait s’en sortir sans un grand virage dans sa vie comme celui-là. C’est marrant, j’ai toujours cru que ça serait une fille d’ailleurs, une étrangère, qui le prendrait un jour par la main pour l’emmener loin d’ici, loin de nous. Et finalement c’est lui qui part tout seul.
Il y a toujours un moment dans l’amitié où on commence à stagner, où on se voit par habitude, par facilité, où ça veut plus rien dire. Je peux pas trop en parler autour de moi, dès que tu lances le sujet dans une conversation il y a forcément une gonzesse qui aime s’écouter parler qui te sors un truc du genre « mais attend tu peux pas dire ça, l’amitié, c’est juste le plus beau sentiment du monde ; moi avec ma meilleure amie… » ; et c’est parti, elle me casse les couilles avec ses histoires sans intérêts et ses deux exemples pitoyables. C’est les mêmes qui n’arrivent pas à voir les choses comme elles sont, les mêmes qui envoient des sms pour annuler une soirée par lâcheté, les mêmes qui ne voient plus leurs « meilleures copines » du jour au lendemain pour des histoires de godasse ou de mec d’un soir, les mêmes qui disent que « c’est la vie » comme si certaines choses ne devaient pas être expliquées, qu’il fallait leur laisser leur aura de superstition, de mystère. Conneries. C’est pas la vie, Dieu ou le signe astral ; l’amitié c’est un échange, tu donnes, je donne et le jour où on a plus rien dans les mains à s’offrir l’un à l’autre on part, chacun de son côté.
Ça fait plus de quinze ans que je connais Damien. Je lui ai donné beaucoup ; mais ce qu’il n’a jamais compris c’est que lui m’a donné à peu près autant. Il a jamais su voir ce qu’il donnait aux gens, c’est ça son problème. Et aujourd’hui il a tout repris ; je crois qu’il a bien fait : y a pas grand monde à part moi qui voyait tout ce qu’il offrait donc d’une certaines manière j’imagine qu’on en méritait pas mieux. Lui mérite mieux que nous en tout cas. C’est pas une question de valeur objective, quantifiée, c’est juste qu’il a  pris tout ce qu’on pouvait lui apporter et qu’il doit passer à autre chose maintenant.
Ça me fait marrer quand j’y repense, je revois la première fois où je l’ai rencontré : on devait être en Première ou en Terminale. J’avais rarement vu un mec aussi bloqué, on aurait dit une pub ambulante pour Sergent Major, figée dans une perpétuelle stase de gentil petit garçon sage. Je crois que sans nous, moi, Octave et Alain, il serait resté cet archétype des mecs qui sortent des écoles d’ingénieur ou de commerce : des gars sans tâches, avec un parcours brillant, sans fausse note, parfaits. Et qui passent à côté de leur vie. Sérieux, des types de ce calibre j’en croisais quinze par semaine quand je cherchais des fonds d’investissement pour ma boîte ; et j’en ai pas trouvé un qui s’éclate dans son job, pas un seul avec lequel me marrer, pas un seul qui sorte du rang. Damien a réussi à sortir du rang grâce à nous.
Je dis pas qu’on l’a dirigé vers la musique, ça non ; il l’avait au fond de lui, cette envie qui n’attendait que de sortir. Les gens croient qu’on sort indemne de l’enfance mais c’est pas vrai. Damien a été cadenassé par son éducation : malgré toute sa volonté de casser les conventions et de faire ce qu’il aimait vraiment, il allait rester un bon fils à papa toute sa vie, chevillé à ses regrets à rêver cette vie d’artiste qui l’attirait tellement. Et puis il nous a rencontrés. Dès le début on a su qu’il cadrait pas avec le décors, il avait pas nos habitude, nos manies, nos codes. Mais il avait de l’humour et il a tout donné comme à chaque fois. De fil an aiguille on a appris à se connaître un peu, marquer nos territoires respectifs, se jauger. Puis il y a eu la fac, les squats chez moi, les sorties en boîte, les années de glande où notre seul objectif c’était de coucher avec le maximum de filles tout en ayant notre diplôme à la fin de l’année.
Déjà, certains potes sont partis, remplacés par d’autres qui nous amenaient d’autres qualités dont on s’est nourri, d’autres sources dont on a pris des idées, des vannes, des points de vue. Puis ça s’est accéléré, les premiers stages, les premiers jobs, les premières vacances que tu passes avec ta gonzesse au lieu de partir en bande, moitié parce qu’elle a envie, moitié parce que t’as plus la patience de tolérer tes potes plus de quatre jour d’affilée et encore moins chez toi. Et puis tu te réveilles un matin, tu te rends compte que t’as échangé tes amis contre des collègues, que les autres ont fait pareil, que si t’accumule les heures passées à bosser, occuper ta nana, sortir avec les gens qui peuvent te filer du business, t’informer sur ton boulot en continu, te détendre, faire du sport, ben il reste pas beaucoup de temps pour les amis. Donc tu choisis ceux qui sont restés, que tu as encore envie de voir et c’est les rares que t’invites encore à dîner une à deux fois par mois. Damien ne faisait plus partie de ceux-là.
 Il s’était trouvé d’autres potes qu’il voyait beaucoup plus que moi, des gens qui vivaient dans le même univers et qui avaient d’avantage besoin de lui. Je dois dire que j’avais du mal à les supporter toute une soirée et je crois que c’était réciproque ; du coup on a choisi notre camp l’un et l’autre, en douceur mais en connaissance de cause. Je crois qu’il ne s’en est jamais remis. On aurait dû savoir avec Alain et Octave ce qu’on risquait à se prendre Damien dans les pattes ; oui il allait mettre à notre service sa gentillesse, sa dévotion, sa capacité à lier les gens ; mais on allait lui faire très mal le jour où on partirait, et c’est ce qui s’est passé.
Mais au fond je m’en fous. Je sais que si j’en parle à qui que ce soit autour de moi les gens vont trouver ça « trop dégueulasse » et me traiter de salaud mais honnêtement je me sens aucune responsabilité vis-à-vis de mes potes. Tu donnes, je donne, c’est tout. De toutes les manières, j’ai jamais été potes qu’avec les gens que je respecte ; et les gens que je respecte peuvent comprendre ça, ou en tout cas s’y résoudre quand ils sont confrontés à cette évidence. J’ai pas besoin de les prendre par la main, de les pleurer quand je m’en vais de mon côté et eux du leur. C’est méprisant de penser qu’on a la responsabilité de quelqu’un, c’est lui enlever sa capacité à dépasser une épreuve pas lui-même. Parce que je les respecte, j’ai pas besoin de les porter, de faire attention à eux. Ils peuvent tolérer mes écarts, je tolère les leurs, ils ne s’effondrent pas quand on se sépare parce qu’on a plus rien à partager.
Certains sont trop bêtes pour voir la vérité en face ; d’autres la voient et perdent espoir. Le problème de Damien c’est qu’il a toujours vu les choses telles qu’elles sont mais qu’il n’a jamais su s’y résoudre. Du coup il est devenu complètement cyclique, valsant d’un côté ou de l’autre selon les stimuli de son environnement. Il passait de grandes époques d’euphorie à des dépressions profondes qu’aucune séance de psychanalyse n’a jamais réussi à résoudre. Ça le rendait nerveux, agressif, triste surtout. Puis la période de joie revenait, sans crier gare on retrouvait un mec ultra positif, marrant, créatif.
Et Fleur a débarqué. Je l’ai pas vu beaucoup, deux fois je crois, mais j’ai su en trois secondes que c’était la bonne, c’était celle qui allait prendre Damien et l’emmener loin de nous, celle qui allait faire ce qu’on n’avait jamais réussi à faire au final c'est-à-dire le libérer de ses chaînes, le faire sortir de son éducation de merde et de la dépendance sociale qu’il avait envers nous. Il le savait aussi, j’en suis sûr ; elle aussi je pense. Mais elle a fini par partir. J’imagine même pas dans quel état il a dû être le soir où elle lui a annoncé...c’est curieux, arriver à connaître quelqu’un si bien qu’on peut prévoir toutes ses réactions, toutes ses failles, avoir une compassion objective pour lui sans pour autant avoir le moins du monde envie de l’aider.
Bien sûr j'en ai eu envie au départ qu’il débarque ici : j'aurai été flatté qu'il revienne vers moi, qu'il me préfère aux autres dans un moment un peu grave. Mais ces mises en scènes ne riment à rien au final ; passé la première émotion, j'aurai été embarrassé de l'avoir sur les bras, il aurait fallu faire semblant, forcer les sourires et les démonstrations d'affection. Je crois qu'il l'aurait compris très vite et ça aurait été encore pire. Il avait au moins cet avantage-là, celui de ne pas se débattre quand on sait que la bataille est perdue. Et il avait bien compris qu'avec nous c'était fini depuis longtemps. Au fond il a fait le bon choix, douloureux et dur mais celui qui était le bon.
Une main douce se pose sur son épaule, chassant d'un coup les réflexions lointaines dans lesquelles Jean s'était perdu. Elle ne dit rien, elle le laisse reprendre pied, se contente de se blottir dans son dos en l'entourant de ses bras. Il revient à lui alors que le corps rendu lourd par le manque de sommeil de Salomé s’affaisse, le poussant légèrement sur l’avant. Le retour à la réalité le ramène à une pensée urgente, la seule qui ait vraiment du sens depuis quelques mois ; mais aucun cri aigu ne perce dans l’appartement. Rassuré, il se relâche en soufflant, pose sa main sur celles de sa femme. Un petit moment d’éternité englobe le salon dans lequel ils sont l’un contre l’autre en silence. Sans qu’ils en soient conscients, ils synchronisent leurs respirations l’un sur l’autre, bougeant tous deux à l’unisson dans la pièce au calme si temporaire.
« À quoi tu penses ? »
« À rien. »
Jean pourrait jurer qu’il la sent sourire dans son dos ; incroyable comme tout a été honnête entre eux depuis le départ, pas un moment il n’a tenté de ressembler ou à jouer un rôle. Elle l’a aimé pour ce qu’il était vraiment et il est persuadé que Salomé en a fait tout autant. Elle parlerait de synchronie neurale, lui d’instinct. Ils s’étaient trouvés sans besoin de prouver quoi que ce soit, sans avoir besoin d’inventer un personnage pour se séduire ou se rassurer. La main de Jean passe doucement sur les doigts de Salomé dans un mouvement régulier rassurant.
« Menteur. »
« Tu peux pas comprendre…c’est un truc de mecs entre mecs. »
« Ha. »
La petite pointe d’amusement qu’il a perçu dans sa voix lui donne toute sa valeur. Pas besoin de se battre avec Salomé, pas besoin de faire attention à ne pas froisser une susceptibilité déplacée. Il jouait souvent à se rassurer avec elle, lançant des banalités misogynes pour le simple plaisir de constater à quel point rien de tout ça ne l’atteignait. Au fond c’est ce qu’il y a de plus précieux chez elle, ce manque absolu d’orgueil déplacé, de peur féminine de devoir tout prouver aux hommes constamment, le sentiment d’être jugé en permanence. Salomé n’est pas « une fille », « ma femme », elle est elle, simplement. En çà résident toute sa force et sa détermination. Avec de telles armes, inutile de faire bloc commun avec les autres femmes par principe, pas besoin de se sentir outrée pour un mot prononcé par erreur. Elle savait en outre très bien jouer de ces situations à son avantage.
« Et le mec qui pense trop à des trucs de mecs entre mecs peut aller me chercher de la bouillie avant que la pharmacie de garde ferme ? »
« Ça doit pouvoir se faire. »
La résolution est prise mais rien ne bouge. Pelotonnés dans la bulle de chaleur que la proximité de leurs deux corps forme, ni Jean ni Salomé ne parviennent à s’extraire de leur bien-être respectif. La raison voudrait qu’elle aille s’allonger et dormir le plus possible avant que son devoir ne la tire à nouveaux brutalement du sommeil. La logique voudrait qu’il prenne son manteau pour faire son aller-retour au plus vite à la pharmacie, se coucher après pour une durée incertaine mais en gagnant le plus de minutes de sommeil qu’il le peut sur le temps. Mais parce qu’elles sont en sursis, ces secondes qui s’écoulent alors que tous deux sont enlacés sont les plus douces de la journée.
Peu à peu, une ambiance s’instaure, un ensemble infini de facteurs infimes, de sentiments diffus et d’impressions, de sensations et de ressentis. Le tout indicible qu’il forme est à la fois palpable et invisible ; mais il les imprègne tous les deux, vient se loger en leur mémoire dans un recoin chaud, fragment précieux dans lequel ils se refugieront plus tard lorsqu’ils auront besoin de réconfort face au quotidien. Le moment amène avec lui des possibilités qu’une ambiance plus banale n’autoriserait pas, des sujets profonds et douloureux que l’intimité temporaire permet. Chez l’un comme l’autre, l’hésitation est là ; il y a ce besoin de s’ouvrir l’un à l’autre, de dire ce qui sommeille en eux, profondément ; mais également l’envie de ne pas consumer trop vite ces minutes si chères.
« Tu pensais à Damien ? »
C’est elle qui a fini par prendre la décision, comme très souvent. Il ira plus profondément qu’elle, plus loin au-delà de la gêne et de l’appréhension, mais c’est elle qui commence.
« Hum…un peu. »
Des secondes lourdes passent maintenant alors que l’ambiance douce a fait place à autre chose, de nécessaire mais moins joyeux.
« Je me demandais pourquoi je ressentais si peu et que j’y pensais tellement. »
« Tu penses à lui ou à avant ? »
« À avant surtout. Je sais plus à quel point j’invente, à quel point je me souviens et à quel point c’était vraiment lui. J’arrive pas à déterminer si je suis triste ou non, s’il me manque ou non, si en apparence ça va mais que ça peut lâcher à tout moment, si ça va vraiment, combien de temps ça va durer, à quel point j’enjolive, je maquille. »
« Vis-à-vis de toi ou de vous deux ? »
« Tout ça à la fois. Est-ce que je pense à lui parce qu’il faut, parce que je résiste, parce que c’est juste un événement un peu plus marquant que les autres qui me soit arrivé dernièrement… »
« Ça va faire deux semaines qu’il est parti. »
« Oui. »
« Ça t’inquiète ? »
« Non…pourquoi ça m’inquièterait ? »
« Je ne sais pas, pour quelle autre raison tu y penserais sans cesse ? »
« C’est pas sans cesse, c’est parfois. »
« Mais ça va remuer ce qui est au fond. »
« C’est ça. C’est un bon test pour savoir si tu es un mec bien. Ton pote disparaît, tu t’en fous, ça amène forcément à se poser des questions sur toi-même : et si c’était moi, comment ça se passerait ? Je veux dire…je me fous de savoir ce qu’il faut paraître dans ces moments-là, y a rien qui me rend plus malade que de voir tous ces connards qui vont faire semblant d’être malheureux par convenance sans rien de sincère derrière. Je cherche pas le jugement positif des autres, je cherche à savoir qui je suis, si je suis capable de me juger honnêtement sur ce coup-ci. »
« Je comprends. »
Elle comprend, c’est vrai ; il l’entend au son de sa voix, à la connaissance intime qu’il a de sa femme. Mon Dieu qu’il tient à elle, mon Dieu qu’il l’a attendu, Salomé et pas une autre.
« Je veux savoir où ça va me mener, tout ça. J’ai pas envie de contrôler, de jouer un rôle, de prétendre être quelqu’un que j’ai envie d’être. Cette disparition, c’est pour moi l’occasion de savoir qui je suis au fond. Alors j’attends de voir ce qui se passe, ce qui sort. Après…après on fera avec mais au moins je saurais. »
« C’est comme un cadeau d’adieu… »
« Oui…et c’est marrant, je suis sûr qu’il y a pensé. Damien pensait toujours aux trucs auxquels personne ne pense : c’est le mec qui va vraiment t’aider à chercher ton blouson dans un bar quand tu flippes de te l’être fait chourer mais que tous tes potes sont trop bourrés pour ressentir ta peur, c’est le mec qui va délibérément ne pas séduire une fille qui lui plaît parce qu’il a déterminé qu’elle serait mieux pour toi que pour lui. Personne ne fait ça…à part lui. »
Un cri haut perché vient les faire sursauter tous deux. Le reflexe nerveux les a séparés physiquement de quelques centimètres, pas grand-chose mais suffisant pour couper le lien corporel qui les unissait. Porté, soit par instinct soit par une somme d’éléments inculqués par la vie, Salomé rompt le lien doucereux qu’elle avait formé avec Jean pour s’engouffrer dans la petite chambre du fond. Rapidement, les petits cris plaintifs se tarissent puis disparaissent. Jean observe de loin les mystères de cette chambre dans laquelle dort sa fille de quelques mois, cette chambre qu’il désire tant comprendre et sur laquelle sa femme a encore tout pouvoir. Plus que tout, c’est le naturel aisé avec laquelle Salomé endosse son rôle de mère qui le fascine. À elle les réconforts et la douceur, à lui la chasse et la force masculine de ramener le gibier à la maison. Sans un mot, en prenant bien soin de ne pas déranger la douce magie qui s’opère entre la mère et sa fille, il endosse son manteau, met ses chaussures et sort sur le pallier.
Il s’engouffre dans l’escalier, passe la porte d’entrée de l’immeuble, arrive dans le froid de la nuit. Il sourit en pensant, une fois de plus à son vieux pote, Damien, celui à qui il n’avait plus rien à dire mais qui était tellement prêt à devenir papa. Pourquoi, comment, Jean ne l’avait jamais compris. Mais certaines personnes sont destinées à réussir un but précis : celui de Damien était celui d’avoir et d’élever ses enfants. Sans que rien en puisse corroborer cette théorie, il était évident, pour quiconque l’ayant croisé, même brièvement, du bien-fondé de cette intuition. Damien aurait patience nécessaire, le tact, l’envie ; il n’aurait pas peur de rentrer dans cette chambre où pleurait son fils ou sa fille, saurait trouver les mots et les gestes pour régler les problèmes. Il n’aurait pas eu l’impression d’être loin de ce monde curieux et angoissant pour Jean.
« Il aurait su », se dit Jean « et il aurait su m’apprendre comment on fait. »
La porte de la pharmacie s’ouvre, réveillant à moitié un homme à la peau très brune qui somnole derrière son comptoir. Indien, non, Pakistanais ; à cause du nez. Jean fait un prodigieux effort de volonté pour ne pas fixer intensément le pharmacien de garde. C’est peine perdue ; alors qu’il tente d’avoir les intonations les plus naturelles pour demander de la bouillie pour bébé, Jean sent sa voix prendre des accents étranges qui n’échappent pas à la vigilance de l’homme. Ce n’est pas grand-chose, mais c’est suffisant pour instaurer une légère gêne chez eux deux. Jean se sent mal, sensation mise en exergue par la fatigue de la journée et des nuits courtes qu’il vit depuis quelques mois. Par réflexe, il active son geste rituel de retour en terrain connu : il plonge main dans sa poche droite, en extrait un petit carnet de croquis. Son crayon est déjà dans son autre main et le gaucher dessine furieusement sur le papier. Il doit faire vite, il n’a que quelques secondes avant que le pharmacien ne revienne. Mais les gestes sont sûrs, faits mille fois. Les quelques pas qu’il a fait en rentrant ont été suffisants pour analyser tout le visage du Pakistanais. Sans même qu’il ait à y faire attention, les doigts volent sur la surface du carnet, délimitant en un rien de temps les contours du visage. Puis viennent les traits plus précis, l’arête du nez, les oreilles, les cheveux. Lorsque le pharmacien engourdit de sommeil revient, le carnet est déjà dans la poche de Jean. Ni vu ni connu. Tout va bien, retour au calme.
L’échange se finit vite, sans heurt en dépit de leurs trébuchements respectifs dans leur dialogue. Jean ressort, prend la route de chez lui. Petit voleur, monsieur papa. La naissance de ta fille ne t’a pas acheté une conduite, tu voles toujours le visage des gens que tu croises. Les gens y verraient une leçon de morale à donner. Lui non. Damien non plus. Mais il n’est plus là pour le lui dire, plus là pour donner des conseils de papa, plus là pour rien.

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