Damien est
parti ; j’ai envie de dire que c’est pas trop tôt. Honnêtement, je voyais
plus comment il pouvait s’en sortir sans un grand virage dans sa vie comme
celui-là. C’est marrant, j’ai toujours cru que ça serait une fille d’ailleurs,
une étrangère, qui le prendrait un jour par la main pour l’emmener loin d’ici,
loin de nous. Et finalement c’est lui qui part tout seul.
Il y a
toujours un moment dans l’amitié où on commence à stagner, où on se voit par
habitude, par facilité, où ça veut plus rien dire. Je peux pas trop en parler
autour de moi, dès que tu lances le sujet dans une conversation il y a
forcément une gonzesse qui aime s’écouter parler qui te sors un truc du genre
« mais attend tu peux pas dire ça, l’amitié, c’est juste le plus beau sentiment
du monde ; moi avec ma meilleure amie… » ; et c’est parti, elle
me casse les couilles avec ses histoires sans intérêts et ses deux exemples
pitoyables. C’est les mêmes qui n’arrivent pas à voir les choses comme elles
sont, les mêmes qui envoient des sms pour annuler une soirée par lâcheté, les
mêmes qui ne voient plus leurs « meilleures copines » du jour au
lendemain pour des histoires de godasse ou de mec d’un soir, les mêmes qui
disent que « c’est la vie » comme si certaines choses ne devaient pas
être expliquées, qu’il fallait leur laisser leur aura de superstition, de
mystère. Conneries. C’est pas la vie, Dieu ou le signe astral ; l’amitié
c’est un échange, tu donnes, je donne et le jour où on a plus rien dans les
mains à s’offrir l’un à l’autre on part, chacun de son côté.
Ça fait plus de quinze ans que je connais Damien. Je lui ai donné
beaucoup ; mais ce qu’il n’a jamais compris c’est que lui m’a donné à peu
près autant. Il a jamais su voir ce qu’il donnait aux gens, c’est ça son
problème. Et aujourd’hui il a tout repris ; je crois qu’il a bien
fait : y a pas grand monde à part moi qui voyait tout ce qu’il offrait
donc d’une certaines manière j’imagine qu’on en méritait pas mieux. Lui mérite
mieux que nous en tout cas. C’est pas une question de valeur objective,
quantifiée, c’est juste qu’il a
pris tout ce qu’on pouvait lui apporter et qu’il doit passer à autre
chose maintenant.
Ça me fait marrer quand j’y repense, je revois la première fois où
je l’ai rencontré : on devait être en Première ou en Terminale. J’avais
rarement vu un mec aussi bloqué, on aurait dit une pub ambulante pour Sergent
Major, figée dans une perpétuelle stase de gentil petit garçon sage. Je crois
que sans nous, moi, Octave et Alain, il serait resté cet archétype des mecs qui
sortent des écoles d’ingénieur ou de commerce : des gars sans tâches, avec
un parcours brillant, sans fausse note, parfaits. Et qui passent à côté de leur
vie. Sérieux, des types de ce calibre j’en croisais quinze par semaine quand je
cherchais des fonds d’investissement pour ma boîte ; et j’en ai pas trouvé
un qui s’éclate dans son job, pas un seul avec lequel me marrer, pas un seul
qui sorte du rang. Damien a réussi à sortir du rang grâce à nous.
Je dis pas qu’on l’a dirigé vers la musique, ça non ; il
l’avait au fond de lui, cette envie qui n’attendait que de sortir. Les gens
croient qu’on sort indemne de l’enfance mais c’est pas vrai. Damien a été
cadenassé par son éducation : malgré toute sa volonté de casser les
conventions et de faire ce qu’il aimait vraiment, il allait rester un bon fils
à papa toute sa vie, chevillé à ses regrets à rêver cette vie d’artiste qui
l’attirait tellement. Et puis il nous a rencontrés. Dès le début on a su qu’il
cadrait pas avec le décors, il avait pas nos habitude, nos manies, nos codes.
Mais il avait de l’humour et il a tout donné comme à chaque fois. De fil an
aiguille on a appris à se connaître un peu, marquer nos territoires respectifs,
se jauger. Puis il y a eu la fac, les squats chez moi, les sorties en boîte,
les années de glande où notre seul objectif c’était de coucher avec le maximum
de filles tout en ayant notre diplôme à la fin de l’année.
Déjà,
certains potes sont partis, remplacés par d’autres qui nous amenaient d’autres
qualités dont on s’est nourri, d’autres sources dont on a pris des idées, des
vannes, des points de vue. Puis ça s’est accéléré, les premiers stages, les
premiers jobs, les premières vacances que tu passes avec ta gonzesse au lieu de
partir en bande, moitié parce qu’elle a envie, moitié parce que t’as plus la
patience de tolérer tes potes plus de quatre jour d’affilée et encore moins
chez toi. Et puis tu te réveilles un matin, tu te rends compte que t’as échangé
tes amis contre des collègues, que les autres ont fait pareil, que si
t’accumule les heures passées à bosser, occuper ta nana, sortir avec les gens
qui peuvent te filer du business, t’informer sur ton boulot en continu, te
détendre, faire du sport, ben il reste pas beaucoup de temps pour les amis.
Donc tu choisis ceux qui sont restés, que tu as encore envie de voir et c’est
les rares que t’invites encore à dîner une à deux fois par mois. Damien ne
faisait plus partie de ceux-là.
Il s’était trouvé d’autres potes qu’il
voyait beaucoup plus que moi, des gens qui vivaient dans le même univers et qui
avaient d’avantage besoin de lui. Je dois dire que j’avais du mal à les
supporter toute une soirée et je crois que c’était réciproque ; du coup on
a choisi notre camp l’un et l’autre, en douceur mais en connaissance de cause.
Je crois qu’il ne s’en est jamais remis. On aurait dû savoir avec Alain et
Octave ce qu’on risquait à se prendre Damien dans les pattes ; oui il
allait mettre à notre service sa gentillesse, sa dévotion, sa capacité à lier
les gens ; mais on allait lui faire très mal le jour où on partirait, et
c’est ce qui s’est passé.
Mais au
fond je m’en fous. Je sais que si j’en parle à qui que ce soit autour de moi
les gens vont trouver ça « trop dégueulasse » et me traiter de salaud
mais honnêtement je me sens aucune responsabilité vis-à-vis de mes potes. Tu
donnes, je donne, c’est tout. De toutes les manières, j’ai jamais été potes
qu’avec les gens que je respecte ; et les gens que je respecte peuvent
comprendre ça, ou en tout cas s’y résoudre quand ils sont confrontés à cette
évidence. J’ai pas besoin de les prendre par la main, de les pleurer quand je
m’en vais de mon côté et eux du leur. C’est méprisant de penser qu’on a la
responsabilité de quelqu’un, c’est lui enlever sa capacité à dépasser une
épreuve pas lui-même. Parce que je les respecte, j’ai pas besoin de les porter,
de faire attention à eux. Ils peuvent tolérer mes écarts, je tolère les leurs,
ils ne s’effondrent pas quand on se sépare parce qu’on a plus rien à partager.
Certains
sont trop bêtes pour voir la vérité en face ; d’autres la voient et
perdent espoir. Le problème de Damien c’est qu’il a toujours vu les choses
telles qu’elles sont mais qu’il n’a jamais su s’y résoudre. Du coup il est
devenu complètement cyclique, valsant d’un côté ou de l’autre selon les stimuli
de son environnement. Il passait de grandes époques d’euphorie à des
dépressions profondes qu’aucune séance de psychanalyse n’a jamais réussi à
résoudre. Ça le rendait nerveux, agressif, triste surtout. Puis la période de
joie revenait, sans crier gare on retrouvait un mec ultra positif, marrant,
créatif.
Et Fleur a
débarqué. Je l’ai pas vu beaucoup, deux fois je crois, mais j’ai su en trois
secondes que c’était la bonne, c’était celle qui allait prendre Damien et
l’emmener loin de nous, celle qui allait faire ce qu’on n’avait jamais réussi à
faire au final c'est-à-dire le libérer de ses chaînes, le faire sortir de son
éducation de merde et de la dépendance sociale qu’il avait envers nous. Il le
savait aussi, j’en suis sûr ; elle aussi je pense. Mais elle a fini par
partir. J’imagine même pas dans quel état il a dû être le soir où elle lui a
annoncé...c’est curieux, arriver à connaître quelqu’un si bien qu’on peut
prévoir toutes ses réactions, toutes ses failles, avoir une compassion
objective pour lui sans pour autant avoir le moins du monde envie de l’aider.
Bien sûr
j'en ai eu envie au départ qu’il débarque ici : j'aurai été flatté qu'il
revienne vers moi, qu'il me préfère aux autres dans un moment un peu grave.
Mais ces mises en scènes ne riment à rien au final ; passé la première
émotion, j'aurai été embarrassé de l'avoir sur les bras, il aurait fallu faire
semblant, forcer les sourires et les démonstrations d'affection. Je crois qu'il
l'aurait compris très vite et ça aurait été encore pire. Il avait au moins cet avantage-là,
celui de ne pas se débattre quand on sait que la bataille est perdue. Et il
avait bien compris qu'avec nous c'était fini depuis longtemps. Au fond il a
fait le bon choix, douloureux et dur mais celui qui était le bon.
Une main
douce se pose sur son épaule, chassant d'un coup les réflexions lointaines dans
lesquelles Jean s'était perdu. Elle ne dit rien, elle le laisse reprendre pied,
se contente de se blottir dans son dos en l'entourant de ses bras. Il revient à
lui alors que le corps rendu lourd par le manque de sommeil de Salomé
s’affaisse, le poussant légèrement sur l’avant. Le retour à la réalité le
ramène à une pensée urgente, la seule qui ait vraiment du sens depuis quelques
mois ; mais aucun cri aigu ne perce dans l’appartement. Rassuré, il se relâche
en soufflant, pose sa main sur celles de sa femme. Un petit moment d’éternité
englobe le salon dans lequel ils sont l’un contre l’autre en silence. Sans
qu’ils en soient conscients, ils synchronisent leurs respirations l’un sur
l’autre, bougeant tous deux à l’unisson dans la pièce au calme si temporaire.
« À quoi tu
penses ? »
« À rien. »
Jean pourrait jurer qu’il la sent sourire dans son dos ;
incroyable comme tout a été honnête entre eux depuis le départ, pas un moment
il n’a tenté de ressembler ou à jouer un rôle. Elle l’a aimé pour ce qu’il
était vraiment et il est persuadé que Salomé en a fait tout autant. Elle
parlerait de synchronie neurale, lui d’instinct. Ils s’étaient trouvés sans
besoin de prouver quoi que ce soit, sans avoir besoin d’inventer un personnage
pour se séduire ou se rassurer. La main de Jean passe doucement sur les doigts
de Salomé dans un mouvement régulier rassurant.
« Menteur. »
« Tu peux pas
comprendre…c’est un truc de mecs entre mecs. »
« Ha. »
La petite pointe d’amusement qu’il a perçu dans sa voix lui donne
toute sa valeur. Pas besoin de se battre avec Salomé, pas besoin de faire
attention à ne pas froisser une susceptibilité déplacée. Il jouait souvent à se
rassurer avec elle, lançant des banalités misogynes pour le simple plaisir de
constater à quel point rien de tout ça ne l’atteignait. Au fond c’est ce qu’il
y a de plus précieux chez elle, ce manque absolu d’orgueil déplacé, de peur
féminine de devoir tout prouver aux hommes constamment, le sentiment d’être
jugé en permanence. Salomé n’est pas « une fille », « ma
femme », elle est elle, simplement. En çà résident toute sa force et sa
détermination. Avec de telles armes, inutile de faire bloc commun avec les
autres femmes par principe, pas besoin de se sentir outrée pour un mot prononcé
par erreur. Elle savait en outre très bien jouer de ces situations à son
avantage.
« Et le mec qui pense
trop à des trucs de mecs entre mecs peut aller me chercher de la bouillie avant
que la pharmacie de garde ferme ? »
« Ça doit pouvoir se
faire. »
La résolution est prise mais rien ne bouge. Pelotonnés dans la bulle
de chaleur que la proximité de leurs deux corps forme, ni Jean ni Salomé ne parviennent
à s’extraire de leur bien-être respectif. La raison voudrait qu’elle aille
s’allonger et dormir le plus possible avant que son devoir ne la tire à
nouveaux brutalement du sommeil. La logique voudrait qu’il prenne son manteau
pour faire son aller-retour au plus vite à la pharmacie, se coucher après pour
une durée incertaine mais en gagnant le plus de minutes de sommeil qu’il le
peut sur le temps. Mais parce qu’elles sont en sursis, ces secondes qui
s’écoulent alors que tous deux sont enlacés sont les plus douces de la journée.
Peu à peu, une ambiance s’instaure, un ensemble infini de facteurs
infimes, de sentiments diffus et d’impressions, de sensations et de ressentis.
Le tout indicible qu’il forme est à la fois palpable et invisible ; mais
il les imprègne tous les deux, vient se loger en leur mémoire dans un recoin
chaud, fragment précieux dans lequel ils se refugieront plus tard lorsqu’ils
auront besoin de réconfort face au quotidien. Le moment amène avec lui des
possibilités qu’une ambiance plus banale n’autoriserait pas, des sujets
profonds et douloureux que l’intimité temporaire permet. Chez l’un comme
l’autre, l’hésitation est là ; il y a ce besoin de s’ouvrir l’un à
l’autre, de dire ce qui sommeille en eux, profondément ; mais également
l’envie de ne pas consumer trop vite ces minutes si chères.
« Tu pensais à
Damien ? »
C’est elle qui a fini par prendre la décision, comme très souvent.
Il ira plus profondément qu’elle, plus loin au-delà de la gêne et de
l’appréhension, mais c’est elle qui commence.
« Hum…un peu. »
Des secondes lourdes passent maintenant alors que l’ambiance douce a
fait place à autre chose, de nécessaire mais moins joyeux.
« Je me demandais
pourquoi je ressentais si peu et que j’y pensais tellement. »
« Tu penses à lui ou à
avant ? »
« À avant surtout. Je
sais plus à quel point j’invente, à quel point je me souviens et à quel point
c’était vraiment lui. J’arrive pas à déterminer si je suis triste ou non,
s’il me manque ou non, si en apparence ça va mais que ça peut lâcher à tout
moment, si ça va vraiment, combien de temps ça va durer, à quel point
j’enjolive, je maquille. »
« Vis-à-vis de toi ou de
vous deux ? »
« Tout ça à la fois.
Est-ce que je pense à lui parce qu’il faut, parce que je résiste, parce que
c’est juste un événement un peu plus marquant que les autres qui me soit arrivé
dernièrement… »
« Ça va faire deux
semaines qu’il est parti. »
« Oui. »
« Ça
t’inquiète ? »
« Non…pourquoi ça
m’inquièterait ? »
« Je ne sais pas, pour
quelle autre raison tu y penserais sans cesse ? »
« C’est pas sans cesse,
c’est parfois. »
« Mais ça va remuer ce
qui est au fond. »
« C’est ça. C’est un
bon test pour savoir si tu es un mec bien. Ton pote disparaît, tu t’en fous, ça
amène forcément à se poser des questions sur toi-même : et si c’était moi,
comment ça se passerait ? Je veux dire…je me fous de savoir ce qu’il faut
paraître dans ces moments-là, y a rien qui me rend plus malade que de voir tous
ces connards qui vont faire semblant d’être malheureux par convenance sans rien
de sincère derrière. Je cherche pas le jugement positif des autres, je cherche
à savoir qui je suis, si je suis capable de me juger honnêtement sur ce
coup-ci. »
« Je comprends. »
Elle comprend, c’est vrai ; il l’entend au son de sa voix, à la
connaissance intime qu’il a de sa femme. Mon Dieu qu’il tient à elle, mon Dieu
qu’il l’a attendu, Salomé et pas une autre.
« Je veux savoir où ça va
me mener, tout ça. J’ai pas envie de contrôler, de jouer un rôle, de prétendre
être quelqu’un que j’ai envie d’être. Cette disparition, c’est pour moi
l’occasion de savoir qui je suis au fond. Alors j’attends de voir ce qui se
passe, ce qui sort. Après…après on fera avec mais au moins je saurais. »
« C’est comme un cadeau
d’adieu… »
« Oui…et c’est marrant,
je suis sûr qu’il y a pensé. Damien pensait toujours aux trucs auxquels
personne ne pense : c’est le mec qui va vraiment t’aider à chercher ton
blouson dans un bar quand tu flippes de te l’être fait chourer mais que tous
tes potes sont trop bourrés pour ressentir ta peur, c’est le mec qui va
délibérément ne pas séduire une fille qui lui plaît parce qu’il a déterminé
qu’elle serait mieux pour toi que pour lui. Personne ne fait ça…à part
lui. »
Un cri haut perché vient les faire sursauter tous deux. Le reflexe
nerveux les a séparés physiquement de quelques centimètres, pas grand-chose
mais suffisant pour couper le lien corporel qui les unissait. Porté, soit par
instinct soit par une somme d’éléments inculqués par la vie, Salomé rompt le
lien doucereux qu’elle avait formé avec Jean pour s’engouffrer dans la petite
chambre du fond. Rapidement, les petits cris plaintifs se tarissent puis
disparaissent. Jean observe de loin les mystères de cette chambre dans laquelle
dort sa fille de quelques mois, cette chambre qu’il désire tant comprendre et
sur laquelle sa femme a encore tout pouvoir. Plus que tout, c’est le naturel
aisé avec laquelle Salomé endosse son rôle de mère qui le fascine. À elle les
réconforts et la douceur, à lui la chasse et la force masculine de ramener le
gibier à la maison. Sans un mot, en prenant bien soin de ne pas déranger la
douce magie qui s’opère entre la mère et sa fille, il endosse son manteau, met
ses chaussures et sort sur le pallier.
Il s’engouffre dans l’escalier, passe la porte d’entrée de
l’immeuble, arrive dans le froid de la nuit. Il sourit en pensant, une fois de
plus à son vieux pote, Damien, celui à qui il n’avait plus rien à dire mais qui
était tellement prêt à devenir papa. Pourquoi, comment, Jean ne l’avait jamais
compris. Mais certaines personnes sont destinées à réussir un but précis :
celui de Damien était celui d’avoir et d’élever ses enfants. Sans que rien en
puisse corroborer cette théorie, il était évident, pour quiconque l’ayant
croisé, même brièvement, du bien-fondé de cette intuition. Damien aurait
patience nécessaire, le tact, l’envie ; il n’aurait pas peur de rentrer
dans cette chambre où pleurait son fils ou sa fille, saurait trouver les mots
et les gestes pour régler les problèmes. Il n’aurait pas eu l’impression d’être
loin de ce monde curieux et angoissant pour Jean.
« Il aurait su », se
dit Jean « et il aurait su m’apprendre comment on fait. »
La porte de la pharmacie s’ouvre, réveillant à moitié un homme à la
peau très brune qui somnole derrière son comptoir. Indien, non,
Pakistanais ; à cause du nez. Jean fait un prodigieux effort de volonté
pour ne pas fixer intensément le pharmacien de garde. C’est peine perdue ;
alors qu’il tente d’avoir les intonations les plus naturelles pour demander de
la bouillie pour bébé, Jean sent sa voix prendre des accents étranges qui
n’échappent pas à la vigilance de l’homme. Ce n’est pas grand-chose, mais c’est
suffisant pour instaurer une légère gêne chez eux deux. Jean se sent mal,
sensation mise en exergue par la fatigue de la journée et des nuits courtes
qu’il vit depuis quelques mois. Par réflexe, il active son geste rituel de
retour en terrain connu : il plonge main dans sa poche droite, en extrait
un petit carnet de croquis. Son crayon est déjà dans son autre main et le
gaucher dessine furieusement sur le papier. Il doit faire vite, il n’a que
quelques secondes avant que le pharmacien ne revienne. Mais les gestes sont
sûrs, faits mille fois. Les quelques pas qu’il a fait en rentrant ont été
suffisants pour analyser tout le visage du Pakistanais. Sans même qu’il ait à y
faire attention, les doigts volent sur la surface du carnet, délimitant en un
rien de temps les contours du visage. Puis viennent les traits plus précis,
l’arête du nez, les oreilles, les cheveux. Lorsque le pharmacien engourdit de
sommeil revient, le carnet est déjà dans la poche de Jean. Ni vu ni connu. Tout
va bien, retour au calme.
L’échange se finit vite, sans heurt en dépit de leurs trébuchements
respectifs dans leur dialogue. Jean ressort, prend la route de chez lui. Petit
voleur, monsieur papa. La naissance de ta fille ne t’a pas acheté une conduite,
tu voles toujours le visage des gens que tu croises. Les gens y verraient une
leçon de morale à donner. Lui non. Damien non plus. Mais il n’est plus là pour
le lui dire, plus là pour donner des conseils de papa, plus là pour rien.
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