Découvrez la playlist One Man Tale 2 avec Diana Krall
Les
poils se hérissent en partant de la nuque ; le sentiment de frisson, très
singulier dans cette pièce surchauffé, lui parcoure tout le corps. Un moment,
il se laisse balayer par cette sensation si agréable. Mais le fait qu’elle soit
générée par la main rugueuse de Grisha sur sa peau nue le met tout de suite mal
à l’aise. Damien a conscience de rougir, de se raidir. Les yeux clos, il était
tout à l’écoute de son corps quand les mains ont commencé à courir le long de
son bras, de son torse et de son visage, passant avec toute la douceur
maladroite dont il est capable. Le moment si agréable se mue brusquement en
gêne. La sensation de liberté et d’introspection d’être libéré de ses vêtements
sans avoir à craindre le froid s’est volatilisée en un instant. La tension
déplaisante s’accroît en lui, là la limite du supportable, et proche de lui
faire ouvrir les yeux.
« Bien dormi ? »
Le
calme et le sourire dans la voix de Grisha résonnent dans les oreilles de
Damien. Plongé dans le noir, il se concentre sur les modulations de la voix
qu’il entend. Il y perçoit l’amusement, la connivence, la compréhension
instantanée la tension qui est venue s’immiscer entre eux. La gêne s’évacue
d’un coup, ne laissant de son passage que le rouge aux joues de Damien. Il
sourit maintenant, heureux de cette petite mise à l’épreuve si révélatrice de
la confiance qu’il porte à son nouvel ami. Alors que ses oreilles sont toujours
à l’affut, il entend le stylo de l’étudiante en troisième année qui court sur
sa feuille de papier tandis qu’elle relate en ultra-accéléré l’échange
sous-jacent entre lui et Grisha dont elle n’a pas perdu une seconde. Damien se
renfrogne en se disant qu’il n’a guère de répit pour l’intimité ici ;
mais c’est le prix à payer et c’est ce qu’il est venu chercher après tout. Il
ouvre les yeux.
D'abord
il y a la lumière, crue et blessante des néons blancs au plafond ; en
arrière, Damien sent le repose-tête rigide sous sa nuque. Un coup d'œil à
gauche et à droite lui montre les consoles des ordinateurs de test, les jeunes
chercheurs qui passent, souvent à la suite d'un plus vieux qui donne des
consignes. Près de ses pieds, il y a la chercheuse dont il a bien entendu déjà
oublié le prénom même si elle le lui répété au moins trois fois. Et à droite,
juste à côté des contrôles de la machine IRM, il y a Grisha ; Grisha et
ses grosses mains bucheron, son visage rectangulaire de soldat et ses épaules
de lutteur. Le neurologue fini de retirer les derniers émetteurs électriques
qui relaient Damien à la machine IRM. Celui-ci se relève doucement, s’assied
sur le rebord du matelas en plastique. Il reste à chaque fois près d’une heure
dans le sas, toujours avec le même rituel, celui d’incarner tour à tour tous
ceux qu’il a laissé derrière, imaginer les réactions, les réflexions, le quotidien.
Ça fait un mois tout juste qu’il a disparu. Qui s’en est vraiment rendu
compte ? La question reste toujours suspendue en l’air. Mais tout ça à
l’air tellement loin maintenant. D’ailleurs le rituel ne dure guère dans la
machine IRM : très vite, les autres s’effacent pour ne laisser que lui,
Damien, face à lui-même.
« Alors, ça donne quoi aujourd’hui ? »
« Aucune possibilité de rédemption, je
crains. Toujours aussi loin de nous, Dr Strange.»
Grisha
prend plaisir à le voir s’enorgueillir de ce surnom et de ce
constat ; il n’a pas fallu plus deux jours à la horde des lecteurs assidus
de comics qui peuple la section
« Neurologie » de l’université d’Harvard pour lui trouver cet alter
ego. Et pour cause : tout chez lui respire la différence synaptique, la
singularité cérébrale : quand la majeure partie de la population est
droitière, lui est gaucher ; lorsque presque tout le monde utilise son
cerveau de manière analytique et séquentielle, lui approche l’existence de
manière globale et intuitive ; alors qu’une écrasante majorité analyse le
monde par le biais privilégié de la manière visuelle ou auditive, c’est par les
sensations corporelles que ce kinesthésique l’appréhende.
Il
sait pourtant que si Damien devait être un personnage de bande dessinée, il
aurait aimé être Rachel Summers ou X-man, des enfants perdus dévorés par un
pouvoir dont il n’avait jamais demandé la charge, mais dont aucun n’aurait
accepté une seule seconde de se séparer ; comme s’ils trouvaient dans
l’ivresse de cet élément qui les distinguait des autres leur véritable raison
de vivre. Seuls au milieu des autres, à chaque fois tentant de créer un pont
entre eux et le reste de monde, pour à chaque fois échouer maladroitement à
bâtir cet édifice trop artificiel. Non, décidemment, rien en lui ou en eux
n’est normal et Dieu seul sait combien ils seraient malheureux s’ils l’étaient.
Ayant tant vécu dans un monde qui n’était pas fait pour eux, ils ont placé
toute leur estime et leur fierté dans leur singularité voire leur opposition au
plus grand nombre. Quitte à y laisser des plumes. Il avait failli en laisser
beaucoup le petit père Damien lorsqu’il était arrivé ici il y a un mois. Et il
en laisserait beaucoup d’autre en repartant.
« Ça va ? »
« hum hum, j’analyse les résultats. »
« Menteur. »
Le
petit air rusé sur le visage de Damien vient faire souffrir malgré lui le
scientifique, une fois de plus touché au cœur tant le français vient raviver en
lui le souvenir de son petit frère laissé à Saint-Pétersbourg. Saleté de petit
vagabond qui sait si bien voir ce que les autres veulent cacher, qui décèle
sans y prendre garde tout ce qui saigne et qui fait mal ; mais aussi ce
qui apporte la joie et le bonheur.
« On a rendez-vous à quelle heure demain ? »
« Demain on est en vacances pour trois
jours ! »
« Ha… »
Grisha
regarde un peu étonné Damien qui est sincèrement dépité de ne pas poursuivre
tout de suite ses recherches existentielles et neurologiques dans la machine
IRM. Depuis bientôt trois semaines, il y rentre chaque jour dans le but de
démêler les secrets de son cerveau si particulier, outil de recherche des plus
précieux pour l’équipe de neurologie d’Havard. Il est rare pour eux de trouver
des sujets de test qui possèdent une seule des caractéristiques neurales de
Damien, alors les trois en même temps…c’est pour eux l’occasion de venir mettre
en lumière une des zones les plus obscures du cortex humain. Et pour Grisha de
faire son sujet de mémoire sur un élément hors norme qui doit lui permettre
d’être publié par Science ou Nature. Mais très vite l’envie de gagner
a été supplantée par autre chose, une amitié forte et mimétique qui est arrivée
sans crier gare entre lui et son sujet de test, un rapport fraternel qui les a
envahit tous les deux.
« Tu l’aimes tant que ça ce laboratoire ? »
« Tu déconnes ? C’est génial ici, on se croirait
dans Akira ! »
« Chez qui ? »
« Personne. Akira. C’est un manga, une bande dessinée.
Je pense que tous les mecs de ta promo connaissent. »
« C’est une belle histoire. »
« Très ! Mais ça fini très mal…comme souvent chez
les Japonais. »
« Tu aimes cette histoire ? »
« Oui…mais comme d’habitude j’aime plus les personnages
secondaires que les héros, et eux meurent tout le temps à la fin. »
« C’est bon les filles, vous avez fini votre petite
discussion ? Peut-être que c’est le moment d’aller vous sucer la queue
dans les douches, non ? »
« Salut Ron. »
Grisha
ne s’est même pas retourné. Il l’a entendu venir depuis un moment alors que le
pas martial de Ron Walsh avançait dans la pièce de l’IRM. Toutes les
universités du monde possédaient en petit nombre cet archétype d’imbécile
heureux, fer de lance de la normalité, de la bêtise violente et de la
domination par la force. Déjà, accourent derrière ce grand type une petite
asiatique et un type blond à lunette, tous deux aussi navrés l’un que l’autre
des injures prononcées par Ron, celui avec qui ils travaillent par la force des
choses.
Un
coup d’œil sur la droite révèle à Grisha que Damien n’a pas du tout pris sur
lui autant que le neurologue : la colère se lit désormais sur son visage.
Il va se décider très vite à agir ou non, Grisha le sait, et ça finira
forcément en pugilat. Ron est un sale con, mais il sait se battre, ses petits
copains de l’armée le lui ont appris aux camps d’été qu’il fait chaque année.
Et il est trop bête pour avoir des scrupules. Lentement, Grisha se retourne
pour faire face à celui qui est, aussi douloureux que ça soit, son collègue de
travail.
« Alors, Koroyev, on s’est trouvé une petite fiotte
pour tirer un coup ? Ça doit te changer, non ? »
Il
aimerait tellement pouvoir trouver une bonne répartie à dire devant tout le
monde pour humilier Ron…mais l’esprit de Grisha est tenu par son besoin de
museler son exaspération, verrouiller son envie de taper et garder un œil sur
Damien qui bouillonne. Tout ça fait trop de choses auxquelles être attentif
pour capter les phrases au vol et en tirer avantage. Peu importe. Grisha se
calme d’une grande inspiration. « Choisi tes combats » dit le
proverbe ; ses préceptes à lui enseignent en outre qu’il doit toujours
choisir le meilleur visage de lui-même. Il ne cèdera pas à la violence.
« C’est clair que ça le change…. »
Ho,
non.
« …faut dire qu’en terme de pipe, j’assure sévère
depuis que j’ai pris des cours avec ta sœur, Ron. D’ailleurs, c’est pas elle
qu’on voit se faire prendre par trois type sur un petit film amateur qui
circule sur l’intranet de la fac ? »
Ron
reste une petite seconde interloqué, ne parvenant pas à croire à ce qu’il
entend. Il se tourne vers Damien qui, très heureux de lui, le regarde
maintenant avec un grand sourire. Puis tout passe au ralenti : c’est Ron
qui s’élance vers Damien, Damien complètement surpris qui réagit avec un temps
de retard et le bruit sourd d’un uppercut qui brise mâchoire, canines, molaires
et incisives en bloc, un corps lourd qui s’effondre en fracas sur le sol du
labo.
Le
silence se fait, alors que tous regardent médusés Ron assommé sur le coup, au
sol, la bouche en sang, le souvenir crispant du son des os qui cassent encore
vif dans les oreilles. Grisha reste un moment inerte, le poing encore en l’air,
se revoit le donner en un souffle de bas en haut, cueillir la mâchoire et
pousser de toutes ses forces. Il a peut-être fait l’armée Ron Walsh mais il
n’est pas le seul. Doucement, le poing retombe alors que dans l’esprit de
Grisha les conséquences à venir de son geste affluent comme le sang à son
visage. Il n’a pas voulu, il n’a pas réfléchi, c’est parti tout seul. C’était
un beau geste, fluide, naturel. Il lui reste bien des choses de la Russie
finalement.
Comme
il s’y attendait, rien ne s’est passé après. Personne n’a bougé, personne n’a
fait quoi que ce soit pour l’arrêter. Il a quand même vérifié que Ron respirait
encore afin de déterminer s’il doit commencer à s’enfuir ou pas. Mais Ron
respire et Grisha connaît la suite. Il sort, marchant d’un pas monolithique
vers la sortie, revoit en pensée tout le chemin qu’il a parcouru pour arriver
ici, arrive dans le parc d’Harvard, prend la première sortie qui le ramène dans
la rue froide de Cambridge.
« Putain de Grisha de russe de merde, tu vas m’attendre
oui ? »
Accourant
derrière lui, Damien arrivé essoufflé, sa chaussure droite encore en main.
« Surtout me laisse pas le temps de prendre mes
fringues avant de te barrer ! J’ai juste fait la moitié du bâtiment à poil
à essayer de te courir après ! »
Damien
sourit au grand gaillard qu’il a en face de lui, d’un sourire qui affirme plus
qu’aucun mot qu’ils sont ensemble dans cette adversité. Passé la surprise, et
peut-être le soulagement, le russe lui sourit en retour.
« Allez vient, on va boire une bière. »
« Tu es sûr que c’est ce qu’il y a de plus approprié
après avoir tabassé un mec ? »
« Certain. »
« Ha…ok. J’imagine que c’est comme ça qu’on traite
les problèmes en Russie. »
« En Russie ou ailleurs. C’est toujours une
histoire de savoir qui cogne sur qui. »
« Je te trouve bien cynique. »
« Non réaliste. D’habitude j’ai besoin de boire pour y
arriver, là ça vient tout seul. »
Il
commence à s’éloigner. Immédiatement, Damien vient se mettre à sa hauteur, un
peu penaud. Ils marchent un moment en silence, une gêne aujourd’hui familière
entre eux.
« Merci en tout cas…je crois que sans toi c’est moi qui
jouerais du piano avec mes dents en ce moment. »
« Y a pas de quoi. Allez rentre. »
Ils
s’installent dans le pub encore un peu vide avant la sortie des classes de 18
heures. Au fond, quatre types aux airs d’informaticiens s’acharnent en
trépignant sur un piano hors d’âge. Le regard grave de Grisha ne plaît pas du
tout à Damien qui sent d’emblée que l’autre ne va pas tourner autour du pot
très longtemps.
« Pourquoi tu m’as suivi ? »
« Parce que c’est ce que je pensais juste, parce que tu
m’as aidé, parce que tu es mon ami. C’est bizarre comme question. »
« C’est pas bizarre ; je veux comprendre pourquoi
tu as quitté tous tes amis du jour au lendemain et malgré ça tu m’as couru
après alors que tout t’aurait poussé à me laisser seul. »
« Tu pensais que j’allais te laisser te barrer pour
éviter les emmerdes ? Après ce que tu as fait tout à l’heure ? »
« Oui. »
« Mais t’es dingue, mec ! »
Damien
essaye de sourire à nouveau pour recréer un lien d’empathie entre lui et
Grisha, mais le neurologue est fermé à toute connexion émotionnelle.
« Combien de tes potes auraient fait ce que j’ai fait
aujourd’hui ? »
« Mais qu’est ce que c’est que cette
question ? »
« Combien ? Répond juste à ça. D’après toi,
combien ? »
« Ne me parle pas sur ce ton. »
Ils
s’affrontent du regard maintenant ; mais ils sont face à eux-mêmes, pas un
masque qu’ils portent par convenance. Brusquement, les deux expatriés qui ont
laissé derrière eux tout le confort et la douce certitude du quotidien se
jaugent sans un mot. Ils confrontent dans un rituel vieux comme le monde la
force de leur détermination, bien plus vaste que ce que leurs attitudes
habituelles ne laisseraient supposer.
« SI tu
t’en veux de m’avoir aidé, fallait laisser faire l’autre connard. »
« Tu te serais fait tabasser. »
« Qu’est ce que t’en sais ? »
« Pourquoi tu as besoin de mordre la main qui t’a aidé,
Damien ? »
« Parce que je ne tolère pas qu’on me juge. Me juger
c’est se mettre au-dessus de moi, c’est prétendre valoir plus que ce que moi je
vaux et me faire une morale que je ne respecte pas. »
« On dirait un gosse. »
« Pourquoi, parce que contrairement à tout le monde,
j’arrive pas à me résigner à vivre une vie de seconde zone ? »
« Débarquer à trente ans à Harvard comme cobaye de la
section neurologie, je voit pas en quoi c’est une vie de premier ordre. »
« Moi oui. C’est pour ça que je suis parti de chez moi,
que j’ai laissé mes potes derrière, parce qu’ils ont cru qu’ils avaient le
droit de me juger. Le seul qui peut le faire, c’est moi. »
Les
clignements d’yeux sont les seuls mouvements qui les éloignent de l’intense
affrontement du regard qui persiste entre eux.
« Tu mens. Tu m’as parlé d’une fille, Fleur. C’est pour
elle que t’es parti. »
« Non, ça n’a rien à voir. Elle c’est le déclencheur.
Tu veux savoir ce qui s’est passé ? Rien. J’ai juste vécu avec elle
pendant six mois à peine ; mais pendant ces six mois j’ai pas vu un seul
de mes potes. Et je n’en ai connu aucun manque. Je me suis rendu compte que je
pouvais tous les lâcher du jour au lendemain sans aucune hésitation, aucun
remord et aucun regret. »
Ils
se regardent toujours, mais l’intensité colérique a chuté entre eux. Il a
désormais autre chose, cette chose après laquelle court Grisha depuis un bon
mois, depuis qu’il a rencontré Damien, la clef de mystère de sa fuite en avant.
Profitant
de ce court répit, une serveuse vient prendre leur commande que Grisha
grommelle. Conscients qu’ils vont être interrompu encore une fois, aucun des
deux ne repart dans la conversation tout de suite. Ils en profitent l’un et
l’autre pour se plonger dans leurs pensées respectives ; heureusement, les
bières arrivent vite. Mais ni Damien ni Grisha ne trouvent le courage de sa
relancer à l’assaut tout de suite. Le neurologue dévisage l’autre qui regarde
sur sa droite, les yeux vers le trottoir qu’il regarde par la fenêtre. Ce
n’était pas comme ça qu’il fallait le faire, pas comme ça qu’il fallait le
faire parler. Mais pourquoi est-ce que ce coup de point est parti si vite dans
la mâchoire de Ron…
« J’en sais rien. »
« Quoi ? »
« J’ai jamais su…combien seraient capable de bouger si
je me faisait tabasser. Combien de mes potes auraient fait comme toi ?
Honnêtement de je sais pas. La moitié ne le ferait pas par manque de
conviction, l’autre par manque de courage. Il doit bien en rester un ou deux
qui aurait tenté un truc mais je te jure que c’est plus les statistiques qui me
font parler que la confiance que j’ai en eux. »
« C’est ce que tu penses sincèrement ? »
« Oui. Je connais aucun de mes potes qui m’ai compris,
qui m’appréciait pour ce que j’étais. »
« Comment tu peux être aussi sûr de toi ? »
« Parce que j’ai entendu ce qu’ils disaient quand ils
m’ont fait la leçon, dit comment il fallait être, parler, se tenir,
m’adapter. Aucun ne parlait de moi mais de l’image qu’ils en
avaient. »
« Et ils se trompaient tous ? »
« Non, d’une certaine façon ils avaient tous un peu
raison. Mais chacun d’entre eux n’avait de juste qu’un infime parcelle, noyée
dans les mythes et les légendes qu’ils avaient plaqués sur mon nom. »
« C’est très lyrique. »
« C’est très vrai. Il suffit de parler de choses un peu
essentielles pour qu’on te traite de gosse ou d’ado attardé. C’est si sérieux
que ça de parler tes problèmes de boulot, tes pannes de bagnole ou des biberons
de ta fille ? »
Grisha
a sourit, un peu malgré lui. Il aurait aimé rester plus distant avec ses
émotions, mais elles le rattrapent une fois de plus.
« J’en ai marre de tolérer des gens qui se regardent
vivre, qui passent leur temps à sauver les apparences sans se rendre compte
qu’ils ne sauvent que ça. »
« Là oui, tu as un discours d’adolescent
attardé. »
« Pauvre con… »
Lui
aussi a retrouvé sa bonne humeur. C’est une autre atmosphère qui s’instaure,
celle des rituels masculins où l’on peut tout livrer.
« Pourquoi le jugement de tes amis t’as fait
partir ? »
« Parce que j’ai compris qu’ils étaient comme les
autres. J’ai toujours su que j’étais fondamentalement pas comme eux mais qu’on
avait…disons quelques différences en commun, qu’on était tout un groupe à pas
rentrer dans les cases. »
« Mais le seul qui rentrait nulle part c’était toi. Et
ils te l’ont dit. »
« Oui, à leur manière…pas mal ou quoi, c’est juste que
j’ai réalisé que je m’étais trompé sur leur compte, qu’on vivait pas la même
chose au final. Et que comme tous les autres ils se plaçaient au-dessus de
moi. »
« Tous ? »
« Presque. »
« T’en as laissé derrière qui ne l’avaient pas
mérité ? »
« Oui. »
« Et alors ? »
« Et alors je m’en fous. »
« Vraiment ? »
« Non, t’es con, je m’en fous pas genre ils peuvent
crever et ça me fera rien…mais c’est pas suffisant pour m’empêcher de
dormir. »
« Je pense que tu n’es pas très honnête. »
« Je pense que tu me connais mal. »
« Ça sert à rien de vouloir lutter contre le monde
Damien. Tu es encore jeune mais tu verras : des fois, la vie est plus
forte que toi. Dans ces cas-là, tu seras heureux d’avoir ces amis pour
t’aider. »
« J’ai plus envie de revenir vers eux. Maintenant
qu’ils sont loin, ça fait comme un grand vide, ça laisse plein de place pour
des choses nouvelles, des gens nouveaux qu’il me reste à découvrir. »
« Tu es égoïste. »
« Peut-être. Peut-être que je ne suis pas honnête,
peut-être que je me trompe. Mais ce que j’ai ressenti les dernières fois où je
les ai vu me dit le contraire. »
« Moi je pense surtout que tu t’es pas remis du départ
de Fleur. »
« Oui, ça sûrement. C’était la seule avec laquelle
je me sentais pas seul. C’est comme si j’avais attendu sans y croire qu’une
nana arriverait un jour et qu’avec elle…je sais pas… avec Fleur je me sentais
bien, j’avais pas besoin de tricher, d’expliquer. J’avais confiance en elle.
J’avais le sentiment que lorsque je lui parlais elle comprenait tout ce que je
voulais dire, sans entrave, pas parfaitement bien sûr, mais l’essentiel était
transmis. »
Il
est perdu dans ses souvenirs maintenant. Il ne regarde même plus Grisha, il est
loin dans ses émotions et sa mémoire d’une femme qu’il a aimée et qui est
parti, comme lui a quitté ceux qui l’aimaient. Qui peut vraiment comprendre cet
homme perdu dans ses singularités fonctionnelles, lui dont le rapport au monde
est si différent des autres ?
« Je suis parti parce que j’avais plus rien à faire
là-bas. Je voulais savoir si j’avais la moindre légitimité pour agir comme je
le faisais, si j’étais un connard de plus qui se pensais unique ou si ce
sentiment d’être différent de tout le monde était vrai. Je faisais confiance à
aucune religion, aucun courant de pensée pour me donner la marche à suivre.
Mais à la science, oui. C’est pour ça que je suis venu ici. Je savais qu’ici
j’aurai la réponse. »
« Tu l’as, très bien. Qu’est ce que tu vas en
faire ? »
« Je sais pas. Je sais pas…mais j’ai plus envie de
perdre de temps avec les conneries. Je veux faire ce que j’aime vraiment, sans
avoir à me soucier de ce que les autres veulent me voir faire. »
Il
avait dit avec une énergie nouvelle, un brusque espoir nouveau dans ce que la
vie avait à lui amener.
« Et tant pis si ça les fait souffrir. »
« Et tant mieux si ça les rend heureux. »
Grisha
n’a plus rien à dire. Du doigt, il titille sa bouteille de bière encore fraiche
à laquelle il n’a pas touché. Ça ressemble à une rupture, comme si l’entente
tacite qu’il y a avait entre eux, celle de chercher ensemble la clef de l’identité
de Damien, venait d’aboutir à sa révélation finale ; elle n’avait donc
désormais plus lieu d’être. D’un geste un peu las, Grisha pousse vers Damien la
pile de feuille qu’il n’a jamais lâché, les résultats de l’analyse IRM. Sans un
mot et évitant le regard, il se lève et sort. Damien reste seul, interloqué,
envahit de la tristesse de son ami. Il n’a pas de morale, ça non, mais de
l’empathie oui, bien plus que la moyenne. Il a vu tous les signaux dans les
gestes de Grisha, ceux qui trahissent tout ce que le Russe tente si bien de
dissimuler : sa peur, ses doutes, ses espoirs, sa tristesse, sa croyance
dans la foi musulmane, la transposition qu’il fait entre Damien et un autre
être cher, sa certitude que le jeune homme va partir, le laissant seul derrière.
En
dépit de ses réticences, Damien lit avec attention les pages du rapport
médical. Malgré les deux bières qu’il avale l’une après l’autre et de ses
efforts, il n’y comprend pas grand-chose. Les conclusions si évidentes pour
Grisha restent imperméables à sa compréhension. Mais il n’a pas besoin de ce
bout de papier pour savoir ce qu’il veut dire. Tout ce qu’il y a là, Damien l’a
compris dans l’attitude du neurologue. Il faut maintenant s’y résoudre,
accepter qu’il sait et répondre à cette question : et maintenant ?
« Salut. »
Il
lève les yeux au ralenti, essaye de se souvenir à qui appartient cette voix
qu’il reconnaît vaguement. Il pose ses yeux sur l’étudiante de troisième année
qui le suit avec l’équipe de Grisha. Pris de cours, il tente par tous les
moyens de se souvenir de son nom ; c’est peine perdue, aucun indice
n’émerge de sa mémoire. Mais il se souvient nettement qu'elle étudie les
connexions neurales entre deux individus, qu'elle vient d'Argentine, qu'elle
commence ses phrases par une petite moue très mignonne de la bouche. Il a
conscience qu’il doit dire quelque chose mais rien ne vient tout seul. Il faut
faire au plus simple.
« Salut. »
Un
silence, pesant, s’instaure.
« Vous ne me demandez pas comment vas Ron
Walsch ? »
« Je ne vous demande pas comment va Ron Walsh. »
Il
a souri en disant ça, ce qui la fait sourire, mais nerveusement, en retour.
« D’habitude les gens comme vous on les appelle les
« rats ». »
« Les gens comme moi ? »
« Ceux qui viennent gagner leur vie ici en servant de cobaye
aux équipes de recherche. Mais vous…vous êtes différent. »
« Je suis pas un rat. »
« Alors qu’est-ce que vous êtes venu faire
ici ? »
« La fin de ma quête. »
« C’est une blague ? »
Elle
ouvre de grands yeux noirs très jolis derrière ses lunettes. C’est amusant, la
première fois qu’il l’a vu il s’était di clairement qu’elle n’était pas si
mignonne que ça ; il a maintenant un tout autre avis sur la question.
« Non, pas du tout. Je suis venu jusqu’ici pour
découvrir qui j’étais, ce que j’avais au fond de moi, si je me perdais la nuit
dans mes délires ou si j’avais raison de penser que j’étais différent des
autres. »
« On est tous différents. »
« Moi un peu plus que les autres visiblement. »
« C’est amusant que vous disiez ça ; ça à l’air
très intime et vous m’en parlez très librement. »
« J’ai toujours eu tendance à me livrer facilement aux
femmes. Disons que vous exploitez une faiblesse naturelle. »
Elle
rit, de bon cœur cette fois-ci.
« Je peux m’asseoir ? »
« Oui. D’habitude j’aime bien être seul dans un moment
comme celui-là mais je pense que vous ça ira. »
« Vous savez vraiment parler aux femmes ! »
« J’ai bien d’autres défauts dont vous n’avez pas
idée… »
« Vraiment ? »
« Oui mais si je vous disais tout maintenant vous
partiriez en courant. »
À
nouveau, elle émet un petit rire discret et presque aussi timide qu’elle.
« Alors vous vous êtes trouvé finalement ? »
« Oui. »
« Et maintenant, vous allez faire quoi ? »
« Je vais chercher quelqu’un à qui parler. »
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