mercredi 28 avril 2010

Il - 07 - Eux (1)


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              Les mains courent sur le bout de tissu en soie, tirant, enroulant, mêlant avec une lenteur et une intensité qui semblerait incongrue en tout autre situation ; pour l’heure elle est parfaitement dans le ton. Sous les mains dextres et fines, la cravate prend finalement sa posture finale, réglée au millimètre en ce jour tout à fait spécial. Un regard dans la glace lui montre, une fois de plus, à quel point sa tenue de smoking est parfaitement ajustée ; pourtant quelque chose n’est pas en place et ce quelque chose ce sont ses yeux. Dans leur message dubitatif, Jean se communique à lui-même sa foi dans la vacuité de cet habit d’apparat, pauvre simulacre censé lui donner un aspect sérieux pour ce rituel absurde, où tout doit se jouer de manière forcée. Tout est déjà dit, fait, accompli. Mais il faut se plier aux traditions, au mysticisme et aux superstitions des autres et ce jusqu’à tard dans la nuit. Absurde.
« Tu flippes, hein ? »
            La voix de baryton résonne en Jean et vient, l’espace d’un instant, desserrer l’étau de l’angoisse qui lui contracte l’estomac.
« Putain, grave mec, si tu savais… »
            Il aurait voulu un beau mensonge qui aurait démarré par un « mais non ; moi, flipper ? » comme il en a sorti à sa mère, son cousin, sa sœur et tous ceux qui le lui ont demandé. Mais on ne ment pas à son meilleur pote ; non que ça lui pose un quelconque problème moral : ça lui est injuste impossible. Avec Octave, les possibilités de tricher s’effacent pour laisser place à des réponses toujours franches, évidentes et terriblement satisfaisantes.
« Haha, j'aurai pas cru que toi tu t’ais les boules le jour de ton mariage ; mais même Jean Klawitz s’effondre sur la pression ! »
« Ho, va te faire foutre Octave ! »
            Le temps se fige un instant alors que les deux se mettent à rire ensemble, d’un rire idiot, sans aucun sens, à rire de rien si ce n’est de leur parfaite entente et de la joie simple d’être là l’un pour l’autre. Leur communion s’éteint doucement alors que les derniers relents de nervosité finissent eux aussi de disparaître.
« Combien de temps encore avec le début des hostilités ? »
« 20-25 minutes. »
« Putain, on pourrait presque se faire une partie de PES… »
« Vas-y Jean, c’est ton mariage ! »
« Ho, y va pas me faire chier le catho moralisateur ! Espèce de normopathe de merde ! Tu crois que ça me fait plaisir tout ce bordel à organiser, les gens à qui il faut sourire comme un con toute la journée, les félicitations qu’il va falloir prendre à la chaîne…tout ça pour une gonzesse avec qui je couche depuis cinq ans ! Si au moins la nuit de noce allait m’amener un truc nouveau, je pourrais prendre sur moi ; mais là ce soir c’est direct au dodo ; s’ils croient que ça me fait marrer de danser cette connerie de valse jusqu’à pas d’heure… »
            Le rire d’Octave, monté crescendo dans la salle très haute du petit château loué pour l’occasion, résonne maintenant de toute part. Il a vécu cette scène des centaines de fois, celle où Jean se lance dans ses grands monologues d’un cynisme absolu ; c’est son truc à lui pour exhaler le stress, ils le savent tous deux. Mais ça les fait toujours autant rire.
            La porte s’ouvre d’un coup, laissant apparaître Salomé hilare dans sa robe blanche. Derrière elle semble courir une petite femme boulotte, sa tante, qui tente désespérément de finir de la coiffer.
« Non mais vous êtes dingue, les mecs ! On vous entend hurler depuis le bout du couloir ! »
« Rho non ! Dégage bon sang, ça porte malheur pour le marié de voir sa future femme avant la cérémonie ! »
«  Non mais quel superstitieux de merde…on est au XXIe siècle Octave, tu sais ça ? Mais bon, il a raison : femelle, va-t-en et cherche nous des bières. »
« Tu sais ce qu’elle te dit la femelle ? »
« Salomé, tes cheveux ! »
            Avec un dernier regard chargé d’affection, Salomé referme la porte, confinant les remontrances de sa tante derrière. Le calme revient dans la petite chambre.
« Quand même, qu’est ce que ça leur fait aux gonzesses les mariages… »
« Ouais enfin, j’ai pas l’impression que c’est la tournée des braves ici non plus, hein. »
« Ho, ça va… » »
            Il y a un battement entre eux, l’effervescence de la discussion passée s’estompe en quelques secondes. Par réflexe, Octave sort une pièce qui fait jouer entre ses doigts. Jean reconnaît la pièce de cinq francs fétiche de son ami, un cadeau de son grand-père qu’Octave emporte dans tous ses tournois de poker pour se porter chance. Combien de temps il a passé à tenter de la faire danser entre ses mains comme un prestidigitateur, lui qui a tant de mal à être précis avec ses grosses mains…mais à force de persévérance, Octave y est arrivé, finalement. La porte s’ouvre à nouveau, laissant passer Alain.
« Putain, Alou, t’aurait pu te raser… »
« Non, j’crois que j’ai besoin de cultiver un côté décalé dans cette grande fête bourgeoise qui place le culte du paraître au-dessus de tout. »
« Mais quel pédé ce mec, c’est pas possible. »
« Il est comme ça depuis que tu es là ? »
« Grave : il parle tout seul et se pomponnant depuis au moins une heure. Rien que sa cravate, il a dû la remettre une bonne quinzaine de fois. »
« Rho, je vous emmerde ! »
            Immédiatement, les oreilles de Jean se mettent en alerte. Il n’y a pas eu de rire qui vienne désamorcer les vannes constantes qu’ils se lancent tous les trois comme à chaque fois depuis une bonne vingtaine d’années. Est-ce que quelque chose a changé depuis qu’Alain est rentré dans la pièce, un dialogue silencieux entre ses deux potes dont il n’est pas au courant ? Incapable d’endiguer ses angoisses, Jean se réfugie une fois de plus dans la parole :
« Dis donc Alou, ton pote le photographe, s’il pouvait éviter de montrer autant qu’il veut sauter me femme ça m’arrangerait. »
« Ho va-y, tu vois le mal partout, mec. Rien à voir, mais…c’est toi qui as invité Abel ? »
« Abel…Abel le guitariste ? »
« Ouais. »
« Mais Jean, je croyais que tu pouvais pas l’encadrer ce gars-là ? »
« Il me semble d’ailleurs que c’était réciproque si je me souviens bien. »
« Faîtes pas chier. »
            Jean est à nouveau droit devant la glace, brusquement très affairé à refaire son nœud de cravate. Quelques secondes passent dans un lourd silence. Il glisse un regard de côté, voit les yeux de ses amis rivés sur lui. Ils ne lâcheront pas le morceau facilement, il aurait dû s’en douter.
« Il sera pas au mariage. »
« Mais alors qu’est-ce qu’il fout là ? »
« Il est là parce que j’ai un deal avec lui. »
« Un deal ? »
« Ouais ; maintenant si on pouvait éviter d’en faire tout un plat, ce serait cool, de toutes les manières il va se barrer dans pas longtemps. »
« Ok, mec, ok. »
            Jean repart dans les détails imaginaires qu’il s’invente régler dans la mise en place de son costume. Cette mascarade prend fin avec le coup de poing mollasson d’Alain qui vient taper sur son biceps.
« Ça va mec, on arrête de t’emmerder avec ça, pas la peine de refaire ta cravate pour la vingtième fois. »
            Le contact libérateur vient normaliser leur discussion qui reprend un cours normal. La force de leurs habitudes instaure d’elle-même la certitude de la confiance mutuelle qu’ils se portent. Mais Jean veille. Des hésitations dans la voix d’Alain, le jeu nerveux d’octave avec sa pièce fétiche, autant d’indices pour lui évident que quelque chose n’est pas dit entre eux. Est-ce que c’est son mariage ? Est-ce que c’est autre chose ? La pensée reste dans un coin de sa tête, incapable de s’arrêter comme à chaque fois. Ils finissent par sortir de la pièce, poussés par le temps vers l’église, située juste à côté du château. Alors que leurs pas les mènent jusqu’à la grande bâtisse et que leurs pas crissent sur le sol de petites pierres blanches, ils croisent au loin Abel, adossé à un mur et qui tire longuement sur sa cigarette. Il a l’air nerveux, mal en point. Juste en face de lui, dos au trio, un type en très joli costume sombre semble lui parler. Tous finissent par reconnaître Marc qu’ils ont déjà croisé çà et là à des soirées. Ni Alain ni Octave ne parlent de l’incongruité de sa présence ici, pas plus que celle d’Abel. Les regards de Jean et d’Abel se croisent, ils y échangent un message silencieux et bref, un accord entendu qui suit son cours. Marc l’a remarqué, il se retourne pour voir les trois amis rentrer dans l’église et y disparaître. Il se retourne vers Abel au visage impassible. Lui d’habitude si expressif et enjoué ne fait plus aucun effort pour tenter de paraître heureux. Marc, qui ne l’a jamais vu dans un tel état, ne sait pas trop comment le faire sortir de sa tristesse solitaire. Il décide d’aller au plus simple et tend les doigts vers Abel.
« Tu m’en passes une ? »
« Tu fumes toi maintenant ? »
            C’est plus un coassement qu’autre chose, mais au moins il a dit quelque chose.
« Aujourd’hui j’ai envie. Elle est pas venue ta copine…la galloise…comment elle s’appelle déjà ? »
« Jill…non elle est parti depuis…depuis un bail. Elle a même pas pleuré en prenant son train. »
« Ha. Tant mieux. Non ? »
« Ouais… si j’arrive même plus à faire pleurer les filles que je largue, je me demande à quoi je sers. »
« Tu sais vieux, c’est mieux comme ça. La mienne non plus n’est pas venue. Enfin, la mienne, je me comprends. Capucine quoi. Elle m’a dit que les mariages ça veut dire beaucoup de choses, que c’est compliqué entre nous en ce moment, qu’elle a du boulot ce Weekend…mais au fond la seule chose sincère là-dedans c’est qu’elle a plus envie de moi. C’est pas facile à admettre quand tu on a une nana qu’on aime près de soi, qui est officiellement ta copine mais que tu vois s’éloigner un peu plus chaque jour. J’essaie de tout imaginer, de trouver le truc qui va la faire redevenir amoureuse ; mais rien ne vient. Je suis condamné depuis le départ, je le sais, elle le sait, ça va juste prendre du temps. »
            Il a essayé de dire ça d’un ton enjoué, posé et stable, comme s’il maîtrisait ces évènements, tout néfaste qu’ils soient pour lui. Il a surtout fait ça pour Abel, pour ne pas avoir l’impression de se plaindre alors que l’autre va visiblement si mal. Mais les yeux du musicien sont rivés au sol, rendant tout contact visuel impossible. Incapable de savoir si Abel a écouté quoi que ce soit de ce qu’il a dit, Marc se demande ce qu’il va bien pouvoir dire maintenant. Si seulement le grand guitariste n’avait pas l’habitude de monter tellement en épingle la moindre de ses mésaventures, l’homme d’affaire aurait pu être certain de la sincérité de sa douleur. Mais Abel ayant coutume de conjuguer ses émois au superlatif, il était très ardu de savoir s’il souffrait vraiment ou si tout ça n’était qu’une mascarade de plus.
« Moi j’aime bien quand elles pleurent. »
« Quoi ? »
« Je dis : j’aime bien quand elles chialent. Ça me rassure. »
« Tu sais que c’est assez grave ce que tu me dis là… »
« Je m’en fous. Tu crois que je suis dupe ? Tu crois que je sais pas quel rôle je joue avec les filles, les autres musiciens, les gens ? »
« Ecoute Abel… »
« …Tu crois que je suis trop con pour voir tout ça ? Tu crois que je vois pas le sourire des gens qui me regardent et qui me méprisent pour ça ? Il y a rien de vrai dans rien, ni dans ma musique, ni dans mes coups de gueule, ni dans ce que je dis à tout le monde. J’ai besoin de ça tu comprends ? »
« Non ; non désolé je comprends pas. »
« C’est pas grave. Moi je comprends. »
« Il vaut mieux… »
« Ouais…ce que je veux dire c’est que je mens sur tout mais que j’en suis conscient tu vois. Je sais ces choses-là. »
« Quel rapport avec les nanas que tu fais pleurer ? »
« Mais tu comprends pas ? C’est le seul truc sincère que j’amène sur ce putain de monde. Cette émotion d’abandon quand je les laisse derrière moi, ce sentiment…c’est le seul truc honnête que j’ai pour moi. »
« Abel arrête, tu dis n’importe quoi. »
« Non, Marc, non. C’est pas n’importe quoi. D’habitude j’ai besoin d’être bourré pour le sortir mais là j’ai plus besoin d’alcool pour m’acheter une paire de couilles et voir les choses comme elles sont. Quand je les fais chialer, je sais qu’elles trichent pas. Tu peux tout inventer, mais pas les émotions, pas les larmes. Au fond, ce moment-là, quand je les quitte, c’est le moment où les respecte le plus, c’est celui où je donne le meilleur de moi-même. C’est con, hein ? J’essaie d’imaginer parfois ce que sera leur vie sans moi, leur vie après moi. Mais très vite ça me gonfle, ça n’a plus de sens. La seule chose qui en ait c’est ce moment où on a eu des sentiments l’un pour l’autre et que je viens tout casser. »
            Marc reste interdit. Il y a tellement de froideur, tellement de rationalité dure et violente dans la voix et sur le visage d’Abel en ce moment. La cloche de l’église qui sonne le rassemblement pour le mariage vient d’un coup raviver le corps du musicien. Toute la résignation affichée une seconde encore se mue en peur palpable, en nervosité tangible qui fait trembler ses mains et le fait regarder un peu partout de façon frénétique. Alors que les cloches continuent de carillonner, Abel scrute chaque invité, chaque personne qui passe dans cette joyeuse cohue, si proche et qui semble pourtant exister dans un autre univers tant les émotions qui les animent sont dissemblables des leurs.
            Les derniers retardataires rentrent en courant dans l’église, le visage d’Abel se ferme une fois de plus, encore d’avantage si c’était possible. Deux jeunes femmes sont en train de fermer les portes, poussant Marc à se précipiter à l’intérieur. Sur le perron, il se retourne pour constater qu’Abel n’a pas bougé. L’appel qu’il veut lui lancer pour lui dire de se dépêcher se perd dans sa gorge ; Dans une synchronisation parfaite, Marc voit les portes de l’église se fermer alors que le grand guitariste remet son blouson, tourne le dos à la bâtisse et s’éloigne seul, comme perdu dans un autre monde.
            La suite s’enchaîne, sans répit, sans fausse note, comme Jean l’avait prévu. Il n’avait pas anticipé la chaleur dans sa poitrine au moment de poser les yeux sur sa femme, celle qui jure en ce moment de n’aimer que lui, lui et lui seul, jusqu’à la fin de sa vie. Il n’avait pas vu venir les larmes qui perlent à se yeux lorsqu’il a jeté un œil en arrière sur Octave et Alain qui se tiennent au premier rang et dont il voit toute l’affection sincère dans leurs regards respectifs. Il n’avait pas prévu l’émotion dévorante et inéluctable qui le pousse d’ordinaire à s’isoler pour que personne n’en soit témoin. Fabuleuse ironie du sort, lui si pudique d’ordinaire montre ses faiblesses intimes à tous ceux qui sont venus assister à son mariage.
            La vague d’émotion passe pourtant, la cérémonie se poursuit, se finit ; s’ensuit la réception qui ne laisse aucun répit, les félicitations, les sourires sincères ou de circonstance, les embrassades factices ou honnêtes, les sourires qui se superposent aux remarques aigres sur tel ou tel détail. Et toujours il y a Salomé, sa femme désormais. Lui qui pensait que rien de tout ce qui se passerait aujourd’hui n’aurait d’importance, il se retrouvait piégé par cette pensée cyclique qui revenait sans cesse dans son cerveau : c’est ma femme, c’est moi qu’elle a choisi entre tous pour partager sa vie. Sa vie, rien de moins. Qui peut faire don de sa vie ? Qui peut jurer à un être fidélité et amour sans rien connaître du futur, de ce que sera son monde demain ? Elle l’a fait. Pour moi.
            Vient après le dîner, le passage de table en table pour vérifier que tout va bien, que la fête est bien à la hauteur de celle qu’il aime, que ce jour si singulier pour elle mais qui l’est devenu pour lui aussi restera sans tâche, souvenir précieux de plus qu’ils garderont en eux. Puis arrivent les discours, sans aucun intérêt et terribles sources d’angoisse : qui sait ce que des belles-mères biens intentionnés peuvent raconter en public comme fadaises et ce qu’un ami trop enivré peut lâcher comme secret un peu honteux…mais rien au final ne vient perturber la soirée, jusqu’à ce que le discours final, celui d’Alain et d’Octave n’arrive.
            Au moment où les deux compères rentrent dans la lumière mise en place pour l’occasion, tous les sens de Jean se remettent en marche. Malgré la fatigue, le stress et l’accumulation des sensations fortes de la journée, il rentre dans ces états de perception extrêmes qui lui permettent d'habitude de graver dans sa mémoire une scène même aperçu fugacement et ce dans les moindres détails. Il note tout de suite la démarche un peu anxieuse de ses amis, une nervosité hors de propos. Ils n’ont rien à dire que des choses banales et il sera heureux. Un instant, Jean prie même pour que la suite se déroule comme ça, un discours sans intérêt mais sans enjeu qui ne vienne à aucun moment perturber la joie de cette soirée.
            Mais rien dans l’attitude des deux autres ne vient conforter cette prière. À leurs échanges de regards, brefs et fuyants, Jean comprend qu’ils cherchent le courage d’accomplir quelque chose, et que ce n’est pas juste celui de parler en public. L’engrenage des indices de la journée, qui n’a jamais cessé de tourner dans sa tête lui ramène leurs hésitations de tout à l’heure et Jean comprend qu’elles concernaient ce moment précis. D’un signe de tête, Alain fait signe à Octave qui s’avance, seul, dans la lumière. Il sort une feuille de papier de sa poche, la déplie et prend une grande inspiration.
            Et ce sont des mots tout simples qui sortent de sa bouche, des mots à lui, pleins d’humour, de sincérité, de bienveillance. Il ne regarde même pas la feuille qu’il tient toujours à la main. Alain, visiblement complètement surpris, ne tarde pas à être gagné par la fraîcheur et la spontanéité de ce discours ; il prend lui aussi la parole pour dire des phrases sans réelle consistance mais dont le message d’affection pour leur ami est sans appel. La salle finie par les applaudir lorsqu’ils ont terminé, encore d’avantage lorsque les mariés les prennent dans leur bras.
            Ils se retrouvent bien plus tard, lorsque l’alcool a donné moins d’assurance à leur démarche et que l’accumulation des cigarettes fumées a teinté leur voix de petites fêlures. Ils sont dehors, se laissent revivifier par l’air frais de la nuit qui vient les tirer hors de leur torpeur. Un peu à l’écart du reste des fumeurs qui se sont regroupés dehors, ils sont juste entre eux. Jean voit bien maintenant le soulagement dans leurs yeux lorsque Alain et Octave se regardent, la tension passée qui a disparu depuis leur discours de tout à l’heure. Tous les rouages se mettent en place dans son cerveau, ce coup-ci avec toutes les pièces nécessaires et la lumière se fait.
« Le papier de tout à l’heure, c’était le discours de Damien ? »
« Oui. On l’avait écrit à trois mais en gros c’est surtout lui qui l’avait rédigé. »
« Pourquoi tu l’as pas lu ? »
« Parce que c’était pas ce qu’on avait envie de dire. Parce qu’il n’est plus là aujourd’hui et que ça rimait à rien. »
« Laisse parler Octave, putain… »
« Alou a raison Jean, on savait pas si on devait le lire quand même, si c’était genre un cadeau d’adieu bizarre ou quoi… »
« C’était un peu tordu de lire le texte d’un mec qui a disparu de notre vie depuis des semaines…visiblement pour pas revenir… »
« Disons qu’on savait pas trop comment faire. Et puis j’ai décidé au dernier moment de pas le lire, de dire des choses plus personnelles qui nous ressemblaient plus que ça. »
            Jean part d’un petit rire qui les laisse perplexe un moment.
« Je peux lire ? »
            Octave lui tend la feuille de papier, désormais réduite à une boule froissée.
« C’est assez sentencieux, un peu grandiloquent…tu sais comment il écrivait. En gros il y avait un truc qui sonnait pas juste dans ce message, c’était pas approprié pour un discours de mariage.»
            Ils se taisent maintenant, tentent de décrypter le sourire singulier qui se dessine sur le visage de Jean à mesure qu’il parcoure le texte de son ancien pote disparu. Pote, pas ami, plus maintenant. Jean laisse retomber la main qui tenait le message devant ses yeux.
« T’as du feu ? »
            Alain lui passe le briquet en argent, cadeau de Jean de son propre mariage l’année précédente. Lentement, Jean ramène à lui la feuille de papier, allume le briquet, enflamme la lettre.
« C’est le seul exemplaire qu’on ai, Jean… »
« Je m’en fous. Ça n’a plus d’importance. »
            Il laisse le papier en flamme tomber par terre, finir de se consumer rapidement. Les deux autres le regardent sans un mot, n’osant pas parler. Jean pose ses mains sur leur épaule.
« J’ai ma femme, j’ai ma fille, j’ai mes amis. Rien d’autre n’a d’importance. »



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