mercredi 14 avril 2010

Il - 05 - Elle


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L’ongle qui tapote la table du café trahit sa nervosité grandissante. Et Cathy et elle évitent leur regard respectif, cherchant les quelques secondes de répit que l’incertitude et la gêne partagée autorisent. Les mots sont encore bloqués dans la gorge de Fleur, durs et chargés d’émotions douloureuses. Le visage de Cathy s’incline un peu vers elle, leurs yeux se croisent, s’accrochent, ne se lâchent plus.
« T’as prévenu les flics ? »
Fleur fait non de la tête, un peu surprise de la question.
« Moi je l’aurai fait. Je veux dire…si jamais il est mort, tu devrais penser à te protéger. »
Devant le regard interrogateur de Fleur, Cathy comprend qu’elles ne sont pas du tout sur la même longueur d’onde. Avec énergie, elle enchaîne :
« Si jamais la famille te fait un procès, si c’est un suicide... »
« Mais il n’est pas mort !!»
« Qu’est ce que t’en sais ? Aucun de ses potes ne sait où il est passé depuis trois semaines."
"Mais ses parents seraient au courant."
"Et tu crois qu'ils penseraient à te prévenir ? Moi je suis pas sûre."
"Ecoute Kat', je crois que vas un peu loin…"
"Non parce que franchement, j’en ai pas mal parlé autour de moi et… »
« Cathy ! »
« Oui…enfin un peu, quoi. »
« Je t’avais demandé de pas le hurler sur les toits ! »
« J’ai pas hurlé sur les toits, j’en ai juste un peu parlé comme ça. Ce que t'es susceptible en ce moment !!»
Leurs têtes sont droites, celle de Fleur fermée par la colère et la sensation blessante d’avoir été trahie, celle de Cathy se modifiant à mesure qu’elle comprend à quel point l’autre tenait à cette promesse. La tension monte brusquement entre elles, tension que Fleur dévie et décrochant son regard de celui de sa copine. Sa copine, pas son amie, elle s'en rend compte en ce moment. Une copine qui a été là tout le temps pour elle mais à qui elle ne peut toujours pas faire confiance complètement. Déjà, Fleur la devine bouder, raconter à ses potes du boulot qu'elle est allée se prendre un café avec une copine dont l'ex vient de disparaître et qui s'est fait envoyé bouler alors qu'elle essayait de rendre service. Ce détournement de sa douleur à elle lui hérisse le poil. Elle avait besoin de parler à quelqu'un, le téléphone a sonné, Cathy était au bout du fil et voilà. Maintenant elle regrette sa décision : c'est comme si elle rabaissait l'importance de cet instant en l'offrant en pâture à la première venue juste parce qu'elle était là au bon moment.
Alors que Cathy boude maintenant complètement, Fleur pense dans un sourire à l'ironie de la situation, à Damien qui ne l'a jamais aimé ; il disait de Cathy qu'elle était la version remise à neuf de la concierge, toujours prête à prêter une oreille aux malheurs des autres mais sans aucune volonté sincère de la voir aller mieux. "Tu trouveras toujours des gens pour supporter ton malheur ; il est bien plus dur de rencontrer des gens avec qui partager des joies sincères". Quand est-ce qu'il avait dit ça ? Elle revoyait la lumière, la fin d'une journée d'été, la sensation de la chaleur du soleil sur son bras, le bruit de l'eau pas loin. Fleur sait bien qu'elle imagine, qu'elle enjolive : tous ces beaux souvenirs ressemblent maintenant plus à une espèce de rêve précieux qui flotte dans un coin de sa mémoire, une île lointaine dont l'évocation fait naître un sourire à ses lèvres mais qui ne résisterait pas à la confrontation avec le réel. C'est ce que Damien avait été finalement, un moment agréable qui perdure encore un peu en souvenirs.
"Fleur ?"
Elle tressaille, surprise d'être partie si loin dans ses réflexions. Elle est de retour au café, laisse les quais de Seine un après-midi de juillet loin derrière.
"Fleur ? Tu m'écoutes ? Ça fait plaisir de venir prendre un café avec toi en tout cas…"
Elle aimerait lui dire de se taire, qu'elle n'a pas à la juger, elle qui divulgue partout les secrets fragiles que Fleur lui a remis. Mais elle garde toujours en elle ces trébuchements sociaux qui lui font faire l'inverse de ce qu'elle aimerait afin de rentrer dans le rang.
"Désolée Cathy."
C'est tout, ça suffit ; la douceur innée qu'elle sait mettre dans sa voix est tout ce qui est nécessaire pour balayer la mauvaise humeur de l’autre. Calmée, Cathy enchaîne tout de suite sur les derniers potins de son travail, sa façon à elle de rétablir une communication normale entre les deux jeune femmes. Fleur n'écoute plus que d'une oreille, plus attentive à tout ce qui l'entoure depuis qu'elle est sortie de son rêve éveillé de Damien.
La consistance du réel, les détails fourmillants un peu partout, des odeurs aux visions, la sensation de son blouson serré, le léger froid de la chaise en métal, le sol sous ses pieds. Il était tellement loin de tout ça. Il avait cette naïveté touchante de tout vivre intensément ; même les moments de calme les plus purs étaient vécus chez lui avec une force insoupçonnable…c'était à la fois enivrant, vivifiant et lassant. Fleur repart dans ses souvenirs, s'accroche à la table du café dans un réflexe physique de rester dans le vrai monde, quand bien même celui-ci n'a que Cathy à lui offrir.  Encore une chose qu'elle admirait en silence chez Damien, cette furieuse indépendance vis-à-vis des autres, ce manque singulier de besoin d'appartenir. Ses mondes, son univers, il les créait de toutes pièces, il ne s'en cherchait pas un auquel se rattacher, signe de compromis et d'abandon de ce à quoi il croyait.
« Tu crois pas ? »
Mince, elle a perdu le fil ; au visage de sa copine, Fleur essaie de trouver une réponse adéquate qui ne viendra pas révéler le fait qu’elle n’écoutait pas. Déjà elle sent le rouge lui monter aux joues, d’un de s’être fait prendre, deux de ne pas savoir dire clairement à Cathy qu’elle se fiche de ses histoires. Elle n’en aura pas le temps : une main pleine de grâce se pose sur l’épaule de Cathy qui se retourne, surprise, pour découvrir le visage impérial de Maya qui vient d’apparaître. Celle-ci plante ses yeux dans ceux de Cathy, laisse l’autre se faire submerger par sa domination sans force sur elle. Puis Maya trouve le regard de Fleur ; le moment est comme magique, simple et pourtant bouleversant. Dans la poitrine de Fleur, la joie de voir cette amie si chère qu’elle ne s’attendait absolument pas à voir éclot d’un coup et la balaye tout entière.
« Mais…t’es venue… »
« Bien sûr que je suis venue. Qu’est ce que tu croyais ? »
Fleur se souvient du message sans espoir qu’elle lui avait laissé ce matin avant de partir ; ça fait quoi, quatre ou cinq mois qu’elles ne se sont pas croisés ? Depuis que Maya travaille sans relâche dans son agence d’évènementiel, c’est presque impossible de trouver le temps d’un café ; Fleur n’a pas osé lui parler de ses problèmes avec Damien de peur de la déranger. Pourtant, elle est là en dépit d’un message particulièrement vague et incohérent laissé sur son portable.
Avec ce maintien impeccable que Fleur a tant envié, Maya s’assied en face d’elle, à côté de Cathy qui est elle visiblement gênée ; parfaitement consciente de ce qui est en train de se passer entre les deux filles Cathy se lève d’un coup.
« Bon ben tu tombes bien parce qu’il fallait que je file. »
« Ha. »
Remise de son émotion, Fleur se sent soudain un peu mal et sincèrement reconnaissante envers Cathy.
« Merci d’être venu Kat’. »
« Allez, on s’appelle ma belle. »
« Oui, on s’appelle. »
Elle file d’un coup, sans un regard en arrière.
« Elle m’aime décidément pas beaucoup ta copine. »
« Non. Mais c’est pas grave ; enfin, si mais c’est pas grave. Désolé, je sais plus ce que je dis. Ça me touche vraiment que tu sois venu. »
D’un geste et sans hésitation, les doigts des deux jeunes femmes se joignent. Fleur sent la chaleur de la main de Maya dans la sienne, lien de chair qui fait transiter les émotions et le sentiment de confiance qui s'instaure entre les deux. Le froid quelle avait endossé pour se protéger de Cathy fond en un instant. Naturellement, un sourire franc se dessine sur leurs bouches à toutes deux ; l'immobilisme de Fleur se mue doucement en joie énergique, solaire.
"Alors, raconte ton ex."
Fleur prend une grande inspiration, convaincue qu’elle est en face de la bonne interlocutrice pour se livrer enfin.
"Il est parti."
"C'est pas toi qui l'a plaqué?"
"Si, mais il est parti, il a disparu."
"Sérieux ? Mais c'est trop un truc de prince charmant ça ! Plus personne qui fait ça aujourd'hui."
"Oui c'est vrai. »
Elle a pouffé en disant ça, comme si le réconfort de discuter avec Maya prenait trop de place dans sa poitrine, exultant par manque de place à l'intérieur.
"Il était bien ce mec. Un peu rêveur mais sympa."
"Oui, je crois qu'au final il manquait trop d'emprise sur le réel. Il était à la fois charmant mais enfermé dans ses convictions, ses croyances et son besoin de se prouver des choses à lui-même. Pour beaucoup de choses il était très mature ; mais parfois…je ne sais pas, c’est comme s’il refusait d’abandonner ses rêves d’enfants. »
« Il m’a jamais fait l’impression d’un ado sur le retour. »
« Non, c’était plus profond que ça. Moins absurde et puéril mais plus… »
« Viscéral ? »
« Oui. C’est comme s’il se cherchait constamment, qu’il essayait divers personnages des lui-même en tentant de savoir lequel était le bon, lequel il inventait. Il pouvait être très dur, très froid, cruel même. Ça ne durait jamais, mais c’était là, tapi au fond et j’avais l’impression que ça pouvait ressortir à un moment. »
Maya n’a pas lâché la main gauche de Fleur qui lui transmet chacun des mouvements de son corps alors que sa main droite danse dans l’air, tentant d’illustrer du mieux qu’elle peut ce descriptif vague et sincère, émotion brute qui ressort, paroles qui dépassent de loin ses pensées et ce qu’elle avait voulu dire.
« Je crois que c’est pour ça que j’ai dit non. »
« Non ? Non à quoi ? »
« Il voulait qu’on s’installe ensemble, qu’on vive ensemble. »
« Sérieux ? »
« Oui, il…il était très amoureux je crois ; ça…je pourrais jamais lui reprocher de pas m’avoir aimé. Ça fait bizarre de ça, on dirait que je parle d’un mort. »
Elle sourit mais des petites larmes sont montées à ses yeux maintenant rouges. Elle n’a rien contrôlé de ses paroles qui sont sorties d’elles-mêmes, comme un secret enfoui qui avait besoin de sortir et qui n’attendait que la bonne occasion. Maya laisse patiemment l’émotion passer, caresse avec douceur la main de Fleur qu’elle na pas lâchée et que l’autre agrippe désormais avec force.
« Pourquoi non ? »
« Parce que c’était pas le bon, je crois. J’étais bien avec lui, mais pas assez pour le choisir lui, pour m’engager. »
« Ça s’est passé comment ? »
« On se parlait sur Skype… »
« Il est moins charmant tout de suite ton Roméo. »
« Non…non. C’est pas ça. C’est lui qui voulait que ça se passe comme ça parce qu’il me disait : si je te demande en face, tu vas dire « oui » par gentillesse, par tu ne sais pas dire non de peur de blesser les autres. Le faire comme ça, c’était une façon à lui de dire : je te connais, je sais comment tu fonctionnes, j’aurai pu en abuser mais je veux que tu sois libre de choisir sincèrement. »
   Maya part d’un petit rire, joyeux et sans moquerie qui se répercute sur le visage de Fleur.
« C’est hallucinant. »
« Quoi ? »
« À quel point vous vous ressemblez tous les deux. En fait Damien, c’est juste toi en mec ! »
Elles se mettent à rire en communion ; les mains de Fleurs se sont jointes devant sa bouche pour ne pas inonder la terrasse du café de sa joie retrouvée. C’est comme si chaque gorgée de rire expulsait toute la mélancolie inlassablement ressassée ces dernières semaines, sorte d’exorcisme de la douleur gluante qui l’emprisonnait.
« Ce que t’es conne… »
« Mais c’est vrai, quoi ! Entre toi qui laisse une veilleuse à tes chats pour qu’ils aient pas peur la nuit et lui qui devait demander la permission avant de t’embrasser, ça a pas dû être simple ! »
À nouveau, les rires fusent, provoquant la surprise autour d’elles. Les têtes se tournent vers les deux jeunes femmes hilares ; les larmes perlent à la commissure de leurs yeux, leurs lèvres s’écartent pour laisser apparaître leurs dents, les mains se positionnent devant leur bouche dans un réflexe de futile discrétion. Lorsqu’elles se calment enfin, un bref regard autour d’elles leur confirme que tout le monde les regarde. Fleur jette un œil en douce aux deux mecs assis à la table d’à côté dont l’un la dévore des yeux désormais.
« C’est malin, maintenant tout le monde nous regarde. »
« Ils regardaient avant aussi. »
« Oui, mais pas pour les mêmes raisons. »
« Y en a pas un qui te fait envie, ici ? Tu sais, tu perdras moins de temps si tu oublies ton Damien dans les bras d’un autre… »
Fleur se raidit un peu, détourne pour la première fois depuis de longues minutes les yeux de Maya, autorisant celle-ci à sortir une cigarette qu’elle place dans sa bouche.
« Quoi ? »
« Non, rien…c’est juste que je suis pas sûre d’avoir tout de suite envie de quelqu’un. Je crois que j’ai besoin d’un peu de temps seule. »
Fleur regarde à nouveau Maya qui la dévisage, son briquet en main et sa cigarette éteinte aux lèvres.
« Non. Pas à moi jeune fille. »
« Qu’est ce que tu racontes ? »
« Pas de « j’ai besoin de temps, d’être seule ». J’admets que tu mentes aux autres, que te mentes à toi-même à la rigueur, mais pas à moi. »
« Je te trouve dure. »
« Personne n’a besoin d’un moment seul, personne. Personne n’a besoin d’être célibataire pendant un moment pour se remettre d’une rupture. Ça, ce sont les absurdités qu’on sort aux mecs qu’on lâche pour pas leur faire trop mal, rien de plus. Dis-moi : j’ai pas trouvé le remplaçant, dis moi : je trouve le mec de la table de gauche pas terrible ou plus sûrement j’ai pas le courage de le draguer devant toi. Mais ne me sort pas une absurdité de ce genre-là. »
Le bruit de son briquet qui s’allume vient ponctuer la fin de sa tirade. Toujours discrète, Fleur a remarqué que les deux types d’à côté font semblant de ne pas avoir entendu Maya mais que le petit blond est rouge pivoine et que l’autre n’en mène pas large non plus. Elle rit doucement, à moitié intérieurement, devant ce spectacle.
« J’imagine que l’autre s’est barré sans payer ? Allô, la Terre appelle Fleur. »
Fleur revient encore dans le vrai monde pour voir Maya fouiller dans son sac afin d’en extirper son portefeuille. D’un geste, elle appelle le garçon qui arrive tout de suite, pressé de plaire. Elle laisse l’argent avec un sourire qui dit à la fois tout son charme et la distance infranchissable qu’il y a entre le garçon de café et elle.
« C’est combien, Maya ? »
« Laisse, c’est pour moi ; tu vas pas payer pour ta super copine qui se barre quand même. »
Fleur fait la moue sans conviction, signe qu’elle n’apprécie pas qu’on dise du mal de Cathy devant elle. Maya ne détourne pas les yeux mais transmet un message silencieux à son ami, un message qui dit « bon, tu y vas oui avec le mec d’à côté ? ». Fleur regarde franchement les deux mecs qui piquent du nez dans leur bière, se retourne vers Maya et, sans un mot, les deux se lèvent et partent, bientôt englouties par la foule.

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