mercredi 8 septembre 2010

Dream - 05 - Les Retrouvailles Explosives


Découvrez la playlist Dream 05 avec Michael Bublé



            La foule s’est dispersée très vite après la fin du match. Will a pris congé avec son équipe après les poignées de main fraternelles de rigueur entre mon équipe et la sienne. J’ai lu dans l’insistance de son regard toute l’importance qu’il place sur notre petite discussion à tous les deux, l’incertitude qui est la sienne quant aux actions que je vais prendre dans la guerre. Je lui ai souri du mieux que j’ai pu, soutenant son regard sans fuite afin de lui montrer que j’ai saisi le sens et le poids de tout ce qui s’est dit. Avec la discrétion qui est la nôtre depuis des siècles, les monstres se sont évaporés dans la nuit, laissant le pauvre Yankee Stadium seul. Le Yankee Stadium et moi. Je n’ai pas quitté ma place, appuyé sur la rambarde de fer juste à côté du terrain, la cigarette aux lèvres, à jouer avec mon briquet en argent. Je me délecte de ces moments de calme après la tempête, récupère au passage tous les rêves de victoire laissés par les spectateurs et les acteurs du match. La facilité avec laquelle je m’imprègne de toute cette énergie, vitale pour moi, me semble naturelle. Jusqu’à hier, je pensais ne pouvoir me repaître que d’un seul esprit rêvant à la fois, je croyais que seuls les humains pouvaient m’apporter cet élixir magique qui me maintient en vie, donne corps à mes chimères, alimente mes sorts. Alice, je pense à Alice.
            Elle est parti hier, comme dans un rêve. Je me suis réveillé au matin et elle n’était plus là. Le grand lit m’a semblé si vide et froid sans elle ; pourtant, je m’y attendais. Quelque chose a changé entre nous depuis la réunion du Conseil, accumulation du coup de téléphone de sa mère, ma réaction face à l’ultimatum des cinq tyrans, la nuit de la mort de Kelanor où nous avons fait l’amour comme on se dirait adieu…Je ne crois pas à une action déterminante qui aurait tout changé, plus à un enchaînement malheureux et pourtant presque inévitable, ou que je n’ai pas su enrayer, qui nous a amené là. Alice est parti ; mon Alice ; celle que je pensais être la source de ma puissance, celle dont le jugement et les envies guidaient ma vie. Je me suis senti seul, très seul, et pourtant plus libre qu’avant. J’ai cru un moment que c’était Sagav qui l’avait tué mais je sais maintenant qu’il n’en est rien. C’est elle et elle seul qui a pris sa décision. En un sens, ça me rassure. Je m’étais beaucoup attaché à elle, rien ne m’aurait plus blessé que de lui faire du mal.
Les femmes me quittent rarement, d’habitude. D’ordinaire, c’est moi qui les tue à travers mes chimères via un processus que je ne comprends pas, dont je n’ai pas conscience de vouloir mais qui se répète à chaque fois. C’est ce qui m’a initialement amené à percer le mystère de mes origines, mon rapport ô combien fusionnel et funeste avec mes Alice. Je les trouve, je les recueille, je les fais rêver, me nourrit de leurs rêves en retour, les aime ; puis je les tue. Je n’ai jamais compris pourquoi. Je n’y ai pas cru au départ, je ne voulais pas y croire. C’est après la mort de la deuxième que j’ai commencé retourner à la Cité des Songes, la ville d’où je viens selon les légendes et à laquelle j’ai accès en rêve. C’est un voyage très périlleux, très éprouvant mais qui est devenu de plus en plus vital pour moi. Je devais comprendre pourquoi je donnais la mort à ces femmes que pourtant j’étais certain d’aimer et de vouloir protéger. Seul un retour à mes origines pouvait me donner les réponses sur des parties de moi-même que je n’affrontais pas de face. Je suis donc retourné à la Cité des Songes. Rentrer là-bas était à la fois totalement surprenant et étrangement familier. C’était comme une vie antérieure que j’aurai passé entre ces murs et qui revenait par bribes de manière sensorielle, par petites touches émotionnelles, intuitives. Mon premier choc fut de rencontrer des gens de mon espèce, d’autres maîtres des rêves. J’ai su à la fois que je n’étais pas seul et en même temps j’ai perdu l’illusion narcissique d’être unique, d’être le bon, le vrai Maître des Rêves. Mon père. Celui qui m’a donné la vie ainsi qu’à tous mes frères et sœurs.
Le contact avec ces derniers n’a pas été facile. J’ai découvert que nous avons tous le même problème, celui d’être perdu dans nos mondes intérieurs. La richesse et la tangibilité de ce que nous éprouvons dans notre intimité émotionnelle nous coupe des autres, fussent-ils comme nous, armée d’égoïstes qui ne vivent que pour leurs rêves. Rares furent ceux avec qui je parvins à communiquer malgré mes efforts. Je trouvais cependant des gens comme moi, des individus moins autocentrés qui pouvaient sortir de leurs chimères pour se tourner vers les autres, bref des gens qui avaient des choses à partager. Aucun n’avait le même problème que moi, tous m’ont assuré que les réponses à nos questions se trouvaient dans le Château des Songes, la demeure du Maître des Rêves original. Le problème c’est que le simple fait de s’approcher de sa demeure, point central de la ville, rend fou. J’ai bien entendu tenté l’expérience.
La terreur insoutenable qui m’a pris au ventre au moment de toucher le grillage m’a laissé un long moment entre éveil et inconscience. C’était comme une vague déferlante de pouvoir pur, une force sourde qui trouvait en un éclair toutes mes failles et faisait exploser en moi des détonations de peur primale. J’ai recommencé le lendemain, et le jour suivant. Ça fait six ans maintenant que j’y retourne tous les soirs, pour savoir, pour comprendre. Les autres me croient fou, se demandent quand je vais y rester pour de bon. Je suis le seul à essayer un tel stratagème ; ceux qui ont péri dans une telle entreprise sont morts depuis bien longtemps Il ne reste d’eux que des légendes et un interdit sacré, celui de ne pas recommencer. Moi je recommence, jour après jour. J’ai la certitude, aussi absurde soit-elle que les réponses à toutes mes questions sont là, derrières ces grilles que je même parvenu à franchir certaines fois, pour toujours me perdre dans les jardins du château, sans même en atteindre la porte.
Je ne sais plus quoi penser de moi, de cette guerre, de William, des autres, d’Alice, de tout. Ma fumée s’élève dans le ciel du stade, semblant prête à rejoindre les cieux. Dieu voit-il passer les volutes des fumeurs lorsqu’elles parviennent jusqu’à lui ? Je souris, imaginant un vieux monsieur apaisé qui regarde négligement passer la fumée de ma cigarette, se dire en son for intérieur « ha tiens, c’est Dream qui fume seul dans le Yankee Stadium. » et avoir une pensée pour moi, sans jugement, sans autre chose que cette sympathie silencieuse et inerte que l’on prête à Dieu quand on personne d’autre pour penser à nous.
Un éclat de rire qui résonne comme un joyeux chant d’oiseau me fait sursauter et me retourner. Ce n’est pas possible, ça ne peut pas être elle, ça ne peut pas être un moment aussi parfait. Elle est là, à rire de moi, de mon visage, de ma surprise ou un peu tout ça à la fois. Alice, Alice est venue.
« Je savais pas que tu fumais. »
            Elle a repris un peu de contenance mais affiche toujours ce sourire radieux et si frais qui chasse toutes mes pensées introspectives en un clin d’œil.
« Ça ne te dérange pas si je suis là ? »
            Je fais « non » de la tête, toujours incapable d’aligner un mot. La force des sentiments qui me balayent à cet instant me terrifie. Je comprends toute l’importance qu’elle a dans ma vie, cette Alice si particulière qui a su trouver la porte de mon cœur. Elle vient se poster à côté de moi, perdue dans la vision du stade de baseball.
« J’aurai bien voulu être là à l’heure, voir le match. Il paraît que ça a été une sacrée partie ! »
« Une sacrée partie, oui. »
            Elle me regarde plus intensément, semble enfin prendre conscience du fait que c’est elle qui fait ça chez moi. Des pensées folles me traversent l’esprit, des pensées que j’écarte par réflexe de peur mais que je laisse tourner en moi. J’aime les idées folles, les impulsions qui s’enclenchent à certains moments magiques où tout fonctionne entre deux êtres. Je ne laisse pas passer le moment. Doucement, je prends la main d’Alice, je me colle contre elle.
« Star shining bright above you »
            Elle ne comprend pas surprise, capte l’intention au vol et se laisse prendre au jeu.
« Night breezes seem to whisper I love you ».
            Je chante ; je n’ai jamais chanté avant. Les paroles sortent naturellement, libres, de ma bouche alors que j’entraîne Alice dans une valse qui la fait sourire puis rire aux éclats.
« Birds singin’ in the sycamore tree. »
            Ma voix a gagné en force, en puissance. J’ai dépassé la honte initiale de chanter pour me perdre dans cet abandon absolu, cette expérience divine qui me touche directement à l’âme. Je regarde, émerveillé, le bonheur brut se lire sur le visage d’Alice que je fais danser et qui répond par son sourire à mes paroles.
« Dream a little dream of me. »
            Je n’ai certes pas la cadence de l’original, je prends mon temps, laisse chaque phrase sortir avec la magie des rêves d’enfants qui se réalisent. Chaque strophe est une formule magique qui réussit à chaque fois, un souhait qui s’exauce sans cesse. La suite des paroles découle naturellement, nos pas de danse aussi. On fini dans les bras l’un de l’autre, à rire bêtement comme des adolescents amoureux qui réalisent leur désir d’être ensemble. On s’embrasse dans une synchronie parfaite, belle et pure. Je me demande une seconde si j’ai jamais été aussi heureux et replonge immédiatement dans le plaisir de ce moment que je refuse d’analyser. Marre de réfléchir, je veux vivre. Elle se serre contre moi, je la serre en retour, caresse ses cheveux qui me semblent plus doux et adorables que jamais.
« Chante encore, s’il te plaît. »
« Tu aimes quand je chante pour toi, ma toute belle ? »
« Oui. »
            Le refrain sort à nouveau de ma bouche, le même qui me semble si approprié que je ne conçois pas d’en chanter un autre. Du coin de l’œil je la vois sourire alors qu’elle pose sa tête sur mon épaule. Je voudrais que ça ne s’arrête jamais. Elle finit toutefois par se dégager un peu à la fin de la chanson, même si on se toujours par les bras. Je dois lui parler, lui dire tout ce qui est resté bloqué dans ma gorge ces derniers jours.
« Tu m’offres une cigarette ? »
« Avec plaisir, ma chérie. »
            Je sors la cigarette, l’allume en regardant la flamme de mon briquet projeter des ombres dansantes son visage d’ange. Je la regarde inhaler la première bouffée de tabac et recracher la fumée par la bouche dans un geste que j’ai toujours trouvé terriblement sensuel chez elle.
« J’ai repris. »
« Pardon ? »
« La cigarette. J’ai repris. »
« Pourquoi ? »
« Parce que j’en avais envie, que j’en ai marre de me retenir. »
« Ça se tient. »
            On se sépare d’un commun accord muet. Au-delà de la joie pure de se retrouver, il nous faut maintenant aborder des sujets essentiels entre nous. Je m’allume moi aussi une cigarette, m’adosse à la rambarde du stade.
« Je t’aime. »
            Elle est prise de court devant l’impact de cette phrase toute simple qui colle tellement bien à ce moment et ce qu’on vit tous les deux.
« Je m’attendais pas à ça, mon chéri. »
            Entendre me faire appeler « mon chéri » augmente encore la densité de la magie de cette nuit. Le ton de sa voix est chaud, langoureux, parfaitement accordé. J’ai l’impression qu’on danse toujours sur une partition sans fausse note.
« Je fais beaucoup de rêves en ce moment. »
« Du magicien aux cheveux bleus et de la femme en blanc ? »
            C’est mort tour d’être interloqué. Comment a-t-elle fait pour savoir quelque chose d’aussi intime sur mes rêves ?
« Oui. C’est comme s’il guidait ma vie en ce moment, qu’il était là, quelque part en moi à chanter dans ma tête pour me remettre sur les rails quand j’en ai besoin. »
« C’est pour ça que tu t’es teint les cheveux en bleu ? »
« Entre autres. Je ne sais pas pourquoi mais j’ai l’impression que tu es la seule à qui je puisse parler de tout ça. Ce n’est pas absurde, de se laisser guider aveuglément dans ses choix les plus graves par des rêves d’un autre monde, une figure à peine perceptible de quelqu’un qui n’existe pas vraiment mais à qui tu voues une foi sans faille ? »
            J’ai dit ça sans amertume, sans la culpabilité qui m’accompagne d’ordinaire. Je me sens incroyablement libre ce soir. Le rire cristallin d’Alice me fait sourire.
« Pas quand on s’appelle Dream. »
« C’est vrai. »
            J’ai murmuré la dernière phrase, conscient que je vais avoir le courage d’aborder la suite.
« J’ai eu très peur de te perdre tu sais, quand tu es partie. »
Elle rit à nouveau, cette fois-ci un peu moqueuse.
« Mais où veux-tu que j’aille, gros nigaud ? »
« Je ne sais pas, n’importe où. »
            Elle baisse les yeux au sol ; pourquoi a-t-il fallu que je la ramène à cette facette douloureuse de son existence, celle qui l’a amené jusqu’à moi ?
« Tu me crois si forte que ça ? »
« Oui. »
            Le silence s’instaure, sans pour autant nous expédier dans nos mondes intérieurs comme c’est parfois le cas. Même silencieux, même lorsque c’est dérangeant, on continu de vivre ce moment à deux, unis.
« Je les tue d’habitude tu sais, les filles qui partagent ma vie. »
            Elle ne répond pas, ne réagit pas ouvertement, comme si elle savait à l’avance.
« Je lutte contre ça, j’essaie de comprendre. »
« C’est Sagav. »
« Quoi ? »
« C’est Sagav qui les tue, pas toi. »
« Lui c’est un peu moi tu sais. »
            Elle attend un moment, puis éclate de rire à nouveau.
« Et tu veux que je vienne te délivrer de ça ? »
« Non ! Enfin, je sais pas ! Je voulais te prévenir, c’est tout ! »
            Pourquoi ce sourire sur mes lèvres alors que le sujet est si grave et pourrait la faire fuir ? Était-ce si simple d’affronter de face cette facette de moi-même que j’avais tant honte qu’elle découvre ? Elle vient poser sa main sur mon épaule.
« Tu as si peur que ça d’avoir besoin de quelqu’un, Dream ? D’où te vient ce besoin perpétuel de paraître infaillible ? C’est valorisant pour les gens qui t’aiment d’être là pour toi quand tu en as besoin, tu sais. »
« J’avais peur que tu partes si tu l’apprenais. »
« Que je parte ? Que je me barre parce que mon mec ne peut pas être le parfait petit chevalier blanc qu’il aimerait être en toute occasion ? Il faudrait être une sacrée garce pour faire ça… »
            Je la prends dans mes bras dans lesquels elle se blottit.
« Tu m’as sauvé la vie, tu te souviens ? Sans toi, je serais morte ; alors je vais pas te lâcher au moment où toi tu as besoin qu’on t’aide. »
            Elle redresse la tête vers moi, soudain grave.
« C’est toi que j’ai choisi Dream. Arrête de vouloir me protéger de tout et laisse moi payer le prix de mes choix. Je sais que tu es dangereux, pour moi comme pour d’autres, je sais qu’il y a plus derrière ton masque de gentil garçon sage que ce que tu aimerais croire. À part toi, personne n’est dupe. Mais je suis avec toi, quoi qu’il m’en coûte à la fin. »
            Décrire avec des mots la vague de chaleur qui m’envahit à ce moment serait futile. Le langage n’est pas assez riche pour rendre à sa juste valeur la force et la subtilité de ce sentiment qui m’enflamme le corps. D’un geste, j’invoque une vapeur verte qui se solidifie sous nos pieds et nous élèvent jusqu’au toit des gradins sur lesquels on se pose en douceur. Sous nos yeux, la ville brille de toutes ses lumières. Je ne sais plus quoi dire, qu’ajouter après cet aveu qui va bien au-delà de ce que j’avais espéré entre nous ? heureusement, Alice est plus pragmatique.
« Qu’est-ce que tu vas faire maintenant ? »
« Par rapport à quoi ? »
« À la guerre, à toi, à nous. »
            Je m’assois sur le toit, elle vient se mettre derrière moi.
« J’ai envie de te dire que je ne sais pas ; mais ce serait faux. J’ai envie de me battre. Je ne m’en suis pas cru capable avant la mort de Kelanor, le troll tué par les chasseurs du Conseil. Je sais maintenant que je peux, pas que j’en ai le pouvoir mais que j’en ai le courage. »
« D’accord, tu vas te battre, mais en faisant quoi ? »
« Je vais tuer les chefs du Conseil. »
            Je ne tire aucune fierté du silence que j’impose par ma réplique. Elle ne s’attendait sûrement pas à ça ; j’aurai au moins réussi à la surprendre une fois ce soir.
« Ils veulent que je joue au chef, que je mène les troupes au combat. Mais je n’ai rien d’un meneur d’homme, je n’en ai pas la patience, pas l’envie. Par contre je suis l’un des seuls à pouvoir affronter les chefs sans me faire battre à coup sûr. »
« Tous les cinq ? »
            Sa question naïve me fait sourire.
« Non, pas tous les cinq, et pas tout seul. Il y en a d’autre comme moi qui sont forts et sont restés dans l’ombre. J’irai les chercher. »
« Et s’ils refusent ? »
« On verra bien. »
« Et si tu échoues ? »
« On verra bien. »
            Je tourne la tête pour la voir enserrer ses genoux dans ses bras, l’air soucieuse et triste. Elle capte mon regard et tourne ses yeux vers moi.
« Je ne veux pas que tu meurs. »
« Je ne vais pas mourir. »
« Menteur ! Tu te connais si mal, Dream. Tu ne sais pas à quel point tu peux aller jusqu’au bout. Moi j’ai peur pour toi. »
« Je te promets de faire attention. »
            Elle semble se détendre, accepter ma réponse comme sincère ; ce qu’elle est. Je ne veux pas mourir. Elle dénoue ses bras et allonge ses jambe sur le sol de pierre.
« Tu ne t’es jamais interrogé sur la signification de ton prénom ? »
« Alice ? À part l’histoire d’Alice au Pays des Merveilles…non. Pourquoi ? »
« Parce que ça me travaille pas mal en ce moment. J’ai l’impression que c’est très important, voir même la clef du mystère tout court. »
« Le mystère ? Mais le mystère de quoi ? »
« De tout. De mes rêves, de moi, de cette guerre à venir. »
            Elle éclate brusquement de rire, me poussant l’épaule pour m’extirper de mon air sérieux.
« Attends une seconde mon chéri : l’histoire d’une petite fille qui rentre dans un trou sombre, qui a besoin d’une clef pour ouvrir une porte quelle cherche tout prix à ouvrir, qui devient un coup grande et un coup petite…il te faut un dessein pour t’expliquer ce à quoi ça correspond ? C’est ça ta recherche métaphysique ? »
            Je m’enferme immédiatement dans un attitude boudeuse malgré son beau sourire ravi qui me fait fondre et l’aimer comme jamais. Je n’aime pas qu’on explique les rêves et les histoires avec des explications trop simples, je n’aime pas quoi les dépouille de leur part de mystère, cette aura mystique qui leur donne tout leur charme. Cette part infantile et débridée est mon domaine, si on enlève ça, je perds mon pouvoir, ma place, mon rôle. Je tire ma force de la peur et de la fascination des hommes pour la superstition, leurs croyances. Elle passe ses bras autour de moi en riant, m’embrasse la nuque. Le contact de ses lèvres sur ma peau est électrique, libère un flot de sensations qui me parcoure le corps, me fait ressentir chaque fibre de mon être. Serait-elle la clef vers cet absolu chimérique dont j’ai tant eu l’intuition sans pour autant jamais tenter le grand saut ? Elle, l’humaine étrangère à notre monde, serait-elle le centre de tout ce théâtre monstrueux ?
            L’explosion aussi soudaine qu’assourdissante sur Union Square me ramène d’un coup sur terre. On en entend la déflagration jusqu’ici alors que la colonne de flamme monte à plusieurs centaines de mètres dans le ciel, illuminant toute la ville. On reste tous les deux figés, Alice et moi, devant ce spectacle à la fois si beau et tellement annonciateur de malheur. Je repense à ma discussion avec William, au fait de choisir un camp, de prendre position, de vivre ses convictions plutôt que de rêver une vie tandis qu’on végète. D’un coup, le poids de la réalité s’abat sur moi et vient balayer la rêverie duveteuse dans laquelle Alice et moi baignons depuis son apparition. On se lève d’un bond, elle et moi, on se regarde effaré, aussi conscient l’un que l’autre de ce qui est en train de se jouer. C’est trop rapide, trop violent et pourtant c’est là, sur nous. La guerre a commencé.

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