Découvrez la playlist Dream - 06 avec Everlast
Je marche sur Sullivan Street, passe
West 3rd pour arriver sur Washington Square Park. Autour de moi, les humains
semblent courir dans un désordre organisé. Ce n’est pas la panique, pas encore,
mais ces dernières nuits leur ont réappris à avoir peur du noir, de l’obscurité
nocturne. Je vois des mères prendre leur enfant de force par la main pour les
ramener dans leur foyer, espérant que la résistance de leur porte et leurs
prières tiendront ceux qui sont tapis dans l’ombre de les dévorer. Je vois des
étudiants sortir en bloc des bars pour filer dans leur dortoir où le nombre et
l’alcool, croient-ils, les délivreront de la peur. Dans leurs regards à tous je
vois l’instinct, le sentiment diffus d’être fragiles, victimes, proies. Ils ne
parviennent pas tous à mettre des mots là-dessus, rares sont ceux qui
intellectualisent ce qui se passe ; mais au fond d’eux ils savent. L’odeur
de la guerre est là, palpable dans l’air. C’est une guerre qu’ils ne
comprennent pas, qu’ils ne voient pas. Ils ne seront témoins demain que des
traces de sang sur le sol, les impacts sur les voitures et les murs, les
endroits calcinés. Dans leur cœur, la peur est encore plus vive que l’agresseur
est invisible, insaisissable.
J’arrive jusqu’au parc, me surprend
à prendre plaisir à voir la grille éventrée sur cinq bons mètres, la bande
jaune de la police autour de flaques d’hémoglobine si grandes qu’il aurait
fallu saigner trois vaches pour en couvrir l’étendue. Mais pas de forme de
cadavre dessinée à la craie, pas de corps, pas de mobile ; tout ça
disparaît au petit jour ; du coup, ils sont perdus. Les policiers sont à dix
autour de la scène du crime, collés les uns contre les autres, comme si la nuit
qui tombe doucement sur la ville pouvait les aspirer, agripper de ses griffes
le premier qui s’éloignerait de la masse réconfortante de la multitude. Je suis
le seul qui marche au milieu du trottoir, le seul qui ne se colle pas au mur
pour rentrer chez lui d’un air empressé. Je n’ai pas le comportement des
autres, je deviens suspect. J’imagine que mes cheveux bleus n’arrangent rien.
Le déclencheur sera mon sourire en coin lorsque je regarde les policiers,
rassemblés en cercle comme des pingouins qui se protègent du froid. Le plus
hardi d’entre eux me fait un signe du bras, le badge en évidence et la main sur
son arme ; il s’avance vers moi.
« Bonsoir,
officier. »
Je n’ai nulle réponse. Il a le
visage fermé de ceux qui sont prêts à se jeter sur la source de leur peur,
exutoire libérateur qui viendra les délivrer de l’étau qui leur vrille le
ventre.
« J’ai
dit bonsoir, officier. »
«
J’ai entendu la première fois, mec. »
D’autorité, il range son badge, lève
sa grosse lampe torche dont il jette la lumière en plein dans mes yeux alors
qu’il ne fait pas encore nuit. Connard. Connard qui se réfugie dans la force
pour faire taire ses terreurs intimes. Mais ces terreurs, j’en suis le maître
mon vieux. Tu n’as pas vraiment pris la bonne solution pour t’en sortir vivant.
As-tu seulement remarqué que tous tes collègues, des types qui vont boire des
bières avec toi le soir, qui connaissent le nom de ta femme et celui de tes
gosses, ceux sur qui tu comptes tellement en ce moment même ont tous détourné
le regard, qu’ils font semblant de ne rien voir de crainte d’être impliqué dans
notre conversation. Tu crois que c’est moi qui fait ça ? Tu crois que
c’est mon œuvre ? Non, c’est celle de la lâcheté inhérente à ta race. Ces
mêmes camarades que tu appelles tes amis te laisseront mourir s’il me prenait
l’envie de te tuer dans les ténèbres. J’ai dit que les humains avaient peur de
la guerre nocturne dont un nouvel acte va se jouer ce soir, je n’ai jamais dit
que j’avais de la compassion pour eux.
« Qu’est-ce
que tu fais ici ? »
« Je
me ballade, officier. Il y a une loi contre ça ? »
Arrête gros con, arrête de sourire
avec ce rictus en coin qui trahi tellement le mépris que tu as pour lui. Fait
le mort, prend un air apeuré et laisse le jouir de ses illusions de puissance.
La petite voix crie rageusement dans ma tête, priant pour que je fasse un choix
sage et adulte.
« Montre
moi tes papiers. »
Des papiers…comme si j’en avais.
Pour qui il me prend cet imbécile ? Tu n’as pas remarqué que seuls sont
dangereux ceux qui ne perdent pas leur sang-froid dans ce genre situation,
marque évidente de leur supériorité ? Je vois tes doigts qui tremblent et
agrippe la crosse de ton arme comme un enfant agrippe son ours en peluche la
nuit pour conjurer le monstre du placard qui en fait grincer la porte. Et ce
que tu sais seulement que ça marche ? Non, tu ne sais rien, tu es mort de
peur et tu me fatigues.
« J’ai
dit : montre moi tes papiers, tocard. »
Mon Dieu, pardonnez-moi d’y prendre
tellement de plaisir. Sa lampe torche se met à clignoter, s’éteint, se rallume,
s’éteint, se rallume et meurt définitivement. Son visage change totalement
d’expression. Brusquement, il est dans le noir. Il est dans le noir avec moi.
On ne se dit rien, on ne bouge pas. J’entends avec délectation sa respiration
qui s’emballe progressivement, l’irrationnel qui gagne son esprit et paralyse
son corps. Il ne comprend plus pourquoi tout son corps se met à suer, pourquoi
ses jambes flanchent presque, pourquoi il a brusquement si peur. Je vais te le
dire, petit policier : c’est ton instinct, autrement plus clairvoyant que
ta raison, qui a depuis longtemps compris à quel point tu es en danger, combien
tu es faible et vulnérable face à moi. Le pauvre ; maintenant, j’ai de la
pitié pour lui.
« Bonne
soirée officier. »
Je pars dans un sourire que je n’ai
pas lâché mais qui s’est changé en autre chose, une promesse de douleur s’il me
suit dans la nuit. Il ne me suit pas. Alors que je m’enfonce dans les ombres
apparues comme par magie (c’est d’ailleurs le cas), il tente de retrouver une
contenance avant de retrouver ses potes près du marquage au sol. C’est le cri
d’un de ses collègues qui va le ramener à la vie, l’animer pour le rendre à la
lumière. Je l’abandonne pour continuer ma route, contourner le parc et marcher
tranquillement dans les rues de West Village. Je ne vais nulle part, je ne veux
d’ailleurs pas trop m’éloigner de la maison même si j’y ai laissé des chimères
en protection des lieux. Je me contente d’arpenter les rues, cible offerte aux
chasseurs nocturnes qui vont sortir d’ici quelques dizaines de minutes. Je veux
qu’ils m’attrapent, je veux qu’ils essayent. Je veux en tuer suffisamment pour
décider leur chef à sortir de leur tanière, pousser les maîtres à venir voir
qui tue ses chiens de guerre à la nuit tombée. Pauvre petit flic, si seulement
tu avais su que tu tenais presque en joue celui qui répand le sang des victimes
nocturnes…mais je doute que les vampires fassent partie de ta juridiction.
Je marche, seul, avec un curieux
goût de déjà-vu singulier. Bizarre comme certains des gestes les plus simples prennent
en ce moment chez moi des tournures singulières. Il faut vraiment que je fasse
la lumière sur mes rêves du magicien chanteur. La nuit semble tomber d’un coup
sur New York, engloutissant de sa noirceur la vie de la ville vrombissante. La
cité qui ne dort jamais est bien sage ce soir ; même la lueur des
lampadaires semble un bien faible rempart face aux créatures qui vont se
déverser dehors. J’ai envie de chanter, de jouer de la guitare. Bizarre, très
bizarre.
Ils m’attaquent alors que je suis
perdu dans ces réflexions lointaines. Ils sont cinq ; c’est beaucoup, même
pour moi. Pourtant je ne panique pas. Je ne panique plus depuis la soirée avec
Alice et le match de baseball qui remonte à une bonne semaine. Depuis
l’explosion d’une salle de réunion d’une partie des chasseurs du Conseil à
Union Square, c’est la guerre partout le soir. Chaque nuit, les rebelles
sortent se battre contre la milice composée de vampires, des loups-garous et de
ceux qui se sont rangés du côté des cinq chefs. Que j’ai été triste d’apprendre
tous les grands noms qui se sont rangés sous leur bannière tyrannique. Il y a
là des gens intelligents, des gens que j’estime. J’ai trop peu d’amis pour les
compter dans les rangs adverses, Dieu merci ; mais tout de même, ça fait
quelque chose. J’espère ne jamais avoir à choisir entre ce que je crois être
juste et quelqu’un auquel je tiens.
La frappe de griffe du loup-garou me
sort de ma rêverie. Lui part dans la sienne alors que sa main velue balaye
l’air. C’est le moment que choisissent les quatre vampires qui l’accompagnent
pour se jeter sur moi. Ils espèrent qu’ayant utilisé mon pouvoir sur le plus
dangereux, ils auront quelques secondes de répit avant que je puisse tenter un
de mes tours. C’est sans compter sur Sagav et Saned qui sortent de l’ombre pour
contrer leur assaut. Le combat qui s’ensuit ne m’intéresse pas. L’attaque
surprise de mes chimères ainsi que la force que je leur confère devrait
logiquement lui offrir la victoire. Je m’arrête toutefois plutôt que de
continuer mon chemin. Ils sont quatre tout de même.
Je fais volte-face pour voir un
vampire plus rapide que tout le monde se jeter sur mon dos. Il ne s’attendait
pas à me voir me tourner, il est pris à contre-pied. J’en profite pour sortir
mon épée de ma cane et fendre l’air en direction de sa gorge. Le sang gicle en
trombes, comme il le fait à chaque fois qu’il s’écoule du corps d’un membre de
sa race. Mon agresseur n’a toutefois pas pris le coup de taille de plein fouet,
sa vitesse l’a sauvé in extremis. Il se rattrape sur le sol, la main au niveau
de la gorge d’où s’écoule le fluide vital qui le maintient en vie. Beaucoup
plus vite que je ne l’aurai cru, il se jette à nouveau sur moi, m’agrippe par
le torse et me plaque contre une grille noire qui sépare une école privée de la
rue. Le choc est rude, me coupe le souffle alors que la douleur se répand dans
mon dos. Ça fait bien longtemps que personne ne m’a secoué autant. Pourtant je
n’ai pas peur, toujours pas. Collé à moi, il tente de me mordre au coup,
j’interpose le manche de mon épée au dernier moment. Il le mord à belles dents,
sans pour autant le briser par la seule force de sa mâchoire comme il l’aurait
cru. Derrière, je vois Sagav qui tient dans une main le corps d’un vampire
affaissé, le cou brisé. L’autre tourne autour de ma chimère n’osant pas
attaquer. Saned a plus de mal ; il est d’avantage conçu pour désarmer les
grosses brutes plutôt que des morts-vivants. Si les griffes du vampire semblent
s’enliser dans le corps incorporel de mon autre chimère, celle-ci ne parvient
guère à blesser son adversaire. Mon vampire à moi change brusquement de
tactique et tente de m’écraser sous la force de ses bras. C’est bien trouvé, il
est plus puissant que moi. Mais j’ai déjà mis le doigt sur les cauchemars qui
le suivent depuis sa vie humaine. J’en trouve la clef, libère une chimère créée
sur l’instant pour incarner ses peurs les plus profondes. Il se met à hurler
alors qu’une femme au visage difforme prend avec violence le visage de mon
adversaire entre ses mains, hurlant un son incompréhensible à mes oreilles. Le
pauvre vampire tombe au sol, geignant comme un chiot à qui on a décoché un coup
de pied trop violent. Il est en vie mais il n’embêtera plus grand monde
celui-là ; j’imagine que c’est à peine s’il sentira la lueur du soleil
s’abattre sur lui demain matin pour le réduire à un petit tas de cendres.
Je suis hors la loi maintenant. On
ne s’est rien dit avec les gens du Conseil mais c’était évident depuis le match
qui a rassemblé une grande partie des rebelles. Le bruit s’en est répandu très
vite, non du match en lui-même mais du nombre de gens qui sont venus. Les plus
timorés ont finalement choisi de croire en notre lutte et, galvanisés par cette
heureuse nouvelle, se sont joints à nous. Reste que nous sommes en infériorité
numérique, désorganisés, désunis. Je me demande souvent ce qui nous a tous
poussés, dans un camp comme dans l’autre, à nous battre sans rémission. D’où
nous vient cette rage chevillée au corps qui nous pousse à sortir chaque soir
risquer notre vie ? Il y avait d’autres solutions : l’exil, la
soumission, le compromis. Nous avons choisi, et je me compte dans le lot, la
plus primale et la plus violente. Peut-être est-ce notre nature profonde ?
Nous sommes des monstres après tout.
Alors que je m’apprête à prêter
main forte à mes chimères, je sens une vague de pouvoir qui déferle et alerte
tous mes sens magiques. Il y a quelque chose qui approche, un individu puissant
qui ne prend même pas la peine de masquer sa présence. Je souris à l’approche
de cette confrontation dantesque avec une même phrase qui tourne dans ma tête à
répétition : j’écris ma propre histoire.
Je n’aurai pas le temps de me
pencher plus que ça sur la signification de cette phrase cryptique. Il arrive
très vite, bien plus que je ne l’aurai imaginé. Il retombe sur le sol de tout
son poids, démultiplié par sa transformation. D’instinct, les chimères se sont
écartées, les vampires ont pris le large. Tout semble s’arrêter autour de nous
alors qu’il est à moins de trois mètres de moi. Il me domine de toute sa
taille, sa rage, sa certitude de la victoire également.
« Bonsoir
Gonzales. »
Il ne répond rien, décidément ce
soir c’est une habitude chez mes interlocuteurs. Il faut dire que dans l’esprit
du maître des loups-garous, l’heure n’est plus aux palabres mais au combat. Je
constate, flatté, qu’il s’est fait couvrir de sceaux magiques destinés à le
protéger de mes pouvoirs. Je reconnais sans peine la marque de Felicity, la
chef des sorcières. Peut-être qu’Alice avait raison finalement et qu’ils
couchent bien ensemble. Ça me le rend assez sympathique même si plus je l’observe
plus je prends la mesure du formidable adversaire que j’ai en face de moi. Il
est plus fort que moi, c’est sûr ; je suis plus malin et je peux tirer
avantage de la situation, du terrain ; mais fondamentalement il est plus
fort. Elvis. Il faut que j’appelle Elvis. Mais qu’est-ce que c’est que cette
pensée absurde. Je manque de m’esclaffer alors que l’image du King se
matérialise dans ma tête. Appeler Elvis, quelle drôle d’idée.
Mon hésitation n’a toutefois pas
échappé à Gonzales dont tous les sens sont en ce moment exacerbés à leur paroxysme.
Il bouge trop vite pour que je puisse réagir, lance son bras et vient trouver
ma tête qui explose sous le choc. Un instant persuadé de sa victoire, rapide en
outre, il déchante vite lorsqu’il voit mon corps fait de fumée se désagréger
sous ses yeux. Je réapparais deux mètres plus loin, sortant des ombres où j’ai
trouvé refuge. Mon corps physique réagit moins vite que le sien, mais personne
n’est plus rapide que moi pour lancer des sorts. Il a été trompé par sa connaissance
des sorcières qui ont l’habitude des formules magiques et des incantations. Moi
je n’ai pas besoin de tout cela pour utiliser mes tours. Reste que c’était
moins une et qu’il a bien failli m’avoir.
« Raté
mon vieux, il va falloir t’appliquer mieux que ça ! »
Un grognement sourd répond cette
fois-ci à ma bravade. Je dois l’enrager, le pousser à faire une erreur. Avec
mon sourire moqueur, je me dis que j’ai tout ce qu’il faut pour froisser qui
que ce soit ce soir.
Nouvelle attaque de Gonzales que j’esquive
au dernier moment en me jetant en arrière. J’en profite pour le taillader d’un
large coup d’épée au niveau du sternum. C’est peine perdue, je n’entaille même
pas son pelage sombre. S’il résiste à toutes mes attaques physiques et qu’il a
des protections contre mes sorts, je vais être vite désarmé. Nouvelle attaque,
qui ne s’arrête plus ; battant des mains face à lui il me force à reculer
sans cesse pour ne pas être déchiqueté sur place. Puis tout s’emballe :
Une femme immense au corps vert de serpent surgit derrière moi, m’enroulant
dans ses anneaux qui me broient instantanément. Je crie de douleur, me
dématérialise en fumée pour apparaître quelques mètres plus loin sur la gauche,
esquive une autre frappe de Gonzales en me jetant sur le côté, bloque la
décharge d’éclairs magiques que la femme-serpent vient de m’envoyer. Je bloque
le sort mais la décharge physique me propulse au sol. Je vois brusquement l’immense
masse du loup-garou fondre sur moi des airs dans lesquels il s’est projeté. Ma
rapidité à effectuer des tours magiques me sauve encore alors que je crée un
écran de fumée rouge, plongeant tout le monde dans le brouillard.
Là je commence à paniquer. J’ai
trouvé refuge derrière un arbre, tentant de reprendre ma respiration. Je vais
perdre ce combat à deux contre un dans lequel je suis perpétuellement sur la
défensive. Je dois trouver un moyen d’en tuer un vite pour affronter l’autre à
armes égales. J’en suis là de mes réflexions quand une décharge froide d’horreur
de paralyse sur le coup. Ça ne vient d’aucun adversaire ; c’est une de mes
chimères qui vient de mourir. Cindy, ils ont tué Cindy. Cindy que j’avais
laissé à la maison. Ils sont chez moi. Alice est chez moi. La terreur parcoure
mes veines alors que les images arrivent brutalement dans ma tête, que j’imagine
ce qui peut bien arriver en ce moment à mes enfants et la femme que j’aime. Je
dois y aller.
Le moment où je sors de ma cachette
coïncide avec l’attaque de la femme-serpent. Je l’esquive à nouveau, roule sur
le sol, me relève. À fuir comme ça je fais une cible parfaite, mais ce que je
peux découvrir chez moi me fait bien plus peur que de combattre ou me faire
blesser. Je continue mon sprint dans Washington Square Park. Le choc du corps
de Gonzales qui s’écrase sur moi me plaque face contre terre. Incapable de
bouger, l’esprit trop en berne pour lancer un sort si vite, je sens sa mâchoire
qui trouve mon épaule et mord de toutes ses forces. Mon cri résonne dans tout
le parc. J’entends autant que je sens les os qui sont broyés par la fantastique
force de la gueule, les muscles qui se déchirent, le sang qui se met à couler.
Par réflexe, je projette mon pied vers le haut, trouve non sans une joie
mauvaise les parties génitales de Gonzales que je frappe de toutes mes pauvres forces.
Ça le fait réagir et me donne l’espace pour me libérer. Je sors en trombe, mais
non sans prendre une autre frappe de griffe dans le dos. Bon Dieu que ça fait
mal. J’avance, titube, pose un genou à terre. À bout, mon corps est à bout. La
force des attaques couplés aux sceaux magiques qui blessent mon essence
chimérique aura bientôt raison de moi. Je vais peut-être mourir. Mais je ne
pense qu’à Alice, Alice que ces salauds ont pu blesser ou même tuer. Il faut
que je trouve le courage de rentrer la sauver.
Gonzales se relève, l’œil noir et aussitôt
rejoint par la femme-serpent. Sur son visage à lui je vois une promesse de
vengeance, dans ses yeux à elle la certitude de leur victoire. Je ne pourrais
pas m’échapper sans les battre, mais je ne pourrais pas les vaincre dans mon
état actuel. Alors que le champ des possibles s’emballe dans ma tête, la
douleur reflue en moi, lançant mon épaule broyée et mon dos d’où s’écoule du
sang. Je me suis cru invincible, tout puissant chez moi, dans ce quartier qui
est le mien. Combien je les ai sous-estimé, eux, leur force, leur nombre. J’en
paye le prix ce soir. Je n’aurai d’ailleurs pas de seconde chance, ma prochaine
action sera décisive et scellera le combat dans un sens comme dans l’autre. Je
peux plus me battre, à peine lancer un sort. Je ne sais pas quoi faire. Ma vision
se brouille, le visage de mes adversaires semble se métamorphoser, prendre d’autres
traits qui sont bizarrement très nets alors qu’ils devraient perdre en
consistance. Un nouveau flash me ramène à mes intuitions chimériques, le magicien
dont j’ai pris les cheveux. Je ne suis pas un combattant, je ne suis pas un
magicien ; ma force ne réside pas là. Je suis Dream, je suis le rêve. Je
dois faire confiance à cette part intangible et folle qui est en moi si je veux
vaincre.
Tenant, à peine debout, incapable de
bouger, je les vois qui s’avancent vers moi ; moi qui suis tout seul dans
Wahsington Square Park et Alice est peut-être morte. Je n’ai pour seul espoir
que les appels venus d’autres mondes que je reçois par fragments. Il est temps
de voir jusqu’à quel point j’ai eu raison de croire en eux. Mes adversaires se
placent de part et d’autre de moi, armes leur coup, se jettent sur mon corps
blessé. Et moi j’appelle Elvis.
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