jeudi 2 septembre 2010

Dream - 04 - Le grand match


Découvrez la playlist Dream 04 avec Lou Reed




L’impact est d’une violence inouïe. C’est à la fois beau, simple, parfait. Le son de la batte lancée à toute force résonne dans tout le stade. Tout le monde regarde avec les yeux exorbités, les oreilles sonnées par le bruit, le corps en émois, éberlué par la puissance du choc. Chacun, dans un même geste fait à toute vitesse, tente d’accrocher du regard le projectile qui fuse dans la nuit, qui monte, qui monte…et qui disparaît de la vision de tous, avalé par le ciel noir.
« Home Run ! »
            Le cri de l’arbitre déclenche des hurlements de liesse qui vient briser l’interdit de ne pas faire trop de bruit. C’est comme une marmite couverte dont l’eau bouillante, trop longtemps refrénée à l’intérieur, vient de pousser en force le couvercle et jaillit dans les airs. Les déchaînements de joie devraient être mathématiquement contrebalancé par une bonne moitié des spectateurs, a priori du côté de l’autre équipe. Mais là c’est raté parce tout le stade ou presque est de notre côté. Je crois qu’ils ont tous misé sur la mienne à cause d’Haruko. Celle-ci vient de jeter négligemment sa batte au sol et avance en sautillant d’une base à l’autre sous le regard noir de nos adversaires. Du haut de sa chaise piquée à un terrain de tennis je ne sais où, Herbert le vieil homme-bête (à ne pas confondre avec un loup-garou, surtout ces derniers temps) valide d’un grand geste du bras les deux points marqués, déclenchant une nouvelle salve d’applaudissements. Ceux-ci gagnent encore en intensité lorsque ma petite japonaise passe la ligne de victoire, claquant en signe de victoire les mains de toutes les chimères qui en possèdent. Le pauvre Saned qui piaffait en dernière base n’a pas eu droit, lui, à un seul égard du public. Ce n’est pas grave, il n’a pas l’air jaloux et s’est jeté, lui aussi, dans l’embrassade fraternelle.
« Chimaera All Stars 7, Wandering Monsters 5! Nouveau joueur à la batte ! »
            Murray s’empresse de prendre sa place, le gros morceau de bois coincé entre les dents. Pas très règlementaire mais vu la morphologie des uns et de autres, il faut s’adapter. Sur le terrain comme dans les gradins, toutes les couleurs de peau (du bleu au jaune fluo), toutes les morphologies (cornu, bipède, quadrupède, bras ou têtes multiples), toutes les consciences (du meurtrier de petits enfants au défenseur de la veuve et de l’orphelin) sont rassemblés. Si j’étais sage je regarderai le stade de New York Yankees de nuit et je serais fier de moi, fier d’avoir rassemblé autant de monstres de tous horizons autour d’une rencontre festive alors que la guerre est à nos portes, fier d’unifier tous ces gens le temps d’une soirée. Mais je ne suis pas sage, pas ce soir. Et j’adore le baseball, c’est une de mes grandes faiblesses. Moi et William, le fantôme pirate qui a rassemblé l’équipe adverse, sommes côté à côté contre la grille qui nous sépare du terrain, hurlant à qui mieux mieux, agrippant la barre en métal à la tordre lorsque c’est au tour d’un pioupiou de notre équipe de jouer. Pas une seconde je ne pense à le battre, à créer un antagonisme avec lui ; je suis sûr qu’il en va de même pour lui. Seule compte la beauté du sport, les actions d’éclat, le panache. On est de la vieille école tous les deux, on se bat pour la forme moins que pour le résultat. Mes cheveux bleus sont plus que jamais d’actualité ce soir.
            La foule est dans le même état que nous. Il faut dire qu’on a pas l’habitude de rigoler ces jours-ci…n’empêche, je ne m’attendais pas à un tel succès. Et surtout je ne m’attendais pas à une compétition aussi serrée ! Le coup miraculeux d’Haruko, notre joueuse phare, vient de nous sortir d’une égalité qui dure depuis trois reprises, amenant la rencontre à un pic de tension impensable. Lorsque j’ai mis sur pied cette rencontre, trois jours après ma petite sortie nocturne, deux soirs après avoir vu de mes yeux la mort annoncé de notre univers monstrueux tel qu’on le connaissait jusqu’ici, jamais ne n’aurai imaginé que tout le monde viendrait. J’ai les sorcières, les hommes poissons, les trolls, les ogres, les lutins, même une licorne, et géant. Plus tous ceux que je ne compte pas, perdus dans l’obscurité forcée du stade (qui ne gêne à vrai dire pas grand monde, on voit tous dans la nuit). Il faut être discret, rien de tout ça n’est autorisé, ni pas les hommes, ni par le Conseil. Ça aussi, ça fait partie du plan, rassembler tous les rebelles, les exclus, ceux qui sont prêts à défier l’autorité tout en sachant ce que ça coûte depuis la mort ô combien médiatisée du troll. Tout le monde sait ce que les chasseurs du Conseil ont fait ce soir-là et, de manière très surprenante, tout le monde sait ce que j’ai fait moi. On n’en parle pas, pas encore, avec William, l’émissaire désigné. C’est le coach le plus nul que je connaisse, mais je ne vaux guère mieux. Le niveau est donc le même, amenant une rivalité et une compétition acharnée.
« Third out ! Murray dehors, nouvelle reprise ! »
            William hurle sa joie alors que le pauvre Murray n’a pas touché une seule des trois balles auquel il avait droit. Je serre le poing et le tend vers lui en signe d’encouragement, ravivant la flamme dans ses yeux. L’équipe avant tout, peu importe les impairs personnels. Il a l’air convaincu et fait la danse de la victoire avec les autres alors que mon équipe remporte largement la manche et s’engouffre dans la huitième reprise le moral à bloc. Les chimères, mes chimères, mes enfants, comme je vous aime. Je vous vois vous repartir en courant sur la pelouse du Yankee Stadium, concentrés comme jamais dans ce match qui semble si futile alors que le compte à rebours de la guerre file comme le vent. Jamais aucune minute n’est aussi douce que celle que l’on savoure lorsqu’on est en sursis. Je savoure cette soirée comme nulle autre, je sais qu’il n’y en aura pas de similaire avant longtemps. Je crois que tout le monde a fait, inconsciemment ou non, le même calcul. Ils sont venus voir, observer celui qui a dit « non », constater s’il en avait des comme eux, des gens qui se lèveront aussi dans peu de temps, tenter de voir un espoir de victoire face au Conseil et ses chasseurs. C’est aussi ça leur joie ce soir : être ensemble, entre rebelles, mais aussi savoir que tant sont là et que la tyrannie qui se prépare n’est pas encore gagnée, que la lutte est possible, viable, la victoire un peu plus qu’un fol espoir.
« Dis donc, Dream, c’est pas du jeu ! Si tous tes batteurs mettent les balles en orbite, je vois pas comment on va s’en sortir. »
« Rho, ça va hein ! »
            On rigole en sentant le sol trembler sous les pas du nouveau batteur des Wandering Monsters, un gros truc vaguement humanoïde, gros comme un éléphant dans un corps de trois mètres de haut, le tout perché sur des toutes petites pattes qui lui donne un air comique en diable.
« Mon Dieu, faîtes qu’il ne touche personne avec sa frappe… »
« Allez Franky, montre leur ce dont tu es capable ! »
            C’est pas bien, on devrait être les grands garçons ici, nous, les deux capitaines. On aurait dû se faire une réflexion de peine à jouir du style « ô quand même, il faudrait leur dire de faire moins de bruit ». Mais force est de constater qu’on s’en fout, qu’on est nous aussi sous le coup de l’ivresse qui parcoure tout le stade. Les mouvements de foule qui me font si peur d’ordinaire sont ce soir synonyme de joie partagée. La première frappe de Franky envoie un coup de vent qui nous fait presque tomber à la renverse et nous fait marrer de plus belle. C’est pas bien mais c’est ce dont on a envie, besoin ; ils peuvent venir ce soir, les chasseurs du Conseil, on saura les accueillir comme il se doit. D’un geste trop naturel et trop jouissif, j’extirpe une cigarette de ma poche, la fourre dans ma bouche et l’allume avec mon vieux briquet en argent. J’inhale la fumée à pleins poumons, conscient de l’interdit brisé, de la joie singulière que ce geste pulsionnel et esthétique m’apporte. La fumée est un passage vers l’absolu, je suis conscient du prix à payer pour l’avoir, le calcul est toujours en ma faveur. Nouveau coup de vent, Sagav se débrouille mieux que prévu au lancer. Encore une balle courbe comme celle-là et on change de batteur. Autour de nous, les cris et la liesse continuent de plus belle. Je joue machinalement avec mon briquet magique, pense aux trois molosses que je peux invoquer grâce à lui, à mon parapluie qui dissimule une lame venue d’Extrême-Orient, mes bottes ensorcelées…je ne sors plus sans être armé désormais. Je constate que William lui aussi a pris ses vieux pistolets à mèche. Combien parmi nous s’arment dans l’ombre, prêts au combat, ravivant la tension qui monte en flèche depuis le dernier conseil ? Je suis prêt à parier qu’ils sont nombreux. Une nouvelle bourrasque manque de nous mettre à terre, chassant mes mauvaises pensées. Ce coup-ci, Franky a touché sa balle courbe qu’il propulse au ras du sol jusqu’au bout du stade, défonçant une partie du mur du fond. Les chimères se sont judicieusement jetées au sol pour éviter le projectile et courent maintenant pour récupérer la balle encastrée. Fort heureusement, Franky est aussi nul à la course qu’il est fort pour taper. C’est donc une course contre la montre qui s’engage entre lui qui lutte pour faire toutes les bases pendant que la pauvre Cindy jure tout ce qu’elle peut en essayant d’extraire la balle.
« Putain de match, hein Dream ? »
“Tu m’étonnes, vieux! Je suis sûr qu’ils en prennent plein les yeux dans les gradins ! »
            William rigole d’un petit grognement qui est sa marque de fabrique quand il rit sans joie.
« Te goures pas, garçon ; c’est toi qu’ils sont venus voir, pas autre chose. »
            Je retrouve un peu de sérieux alors que c’est la panique dans mon équipe : Franky arrive en troisième base et la balle est toujours vissée dans le mur. Je crois qu’il va falloir accepter le fait que les Wandering Monsters vont revenir au score. Je crois aussi que le vrai sens de la rencontre va commencer entre moi et William.
« Ça va péter Dream, ça va péter sévère. »
William me sort ça d’un coup, la mine grave. Je hoche la tête pour lui faire signe de continuer.
« Kelanor, le troll qui s’est fait choper il y a trois nuits, était un des activistes les plus virulents contre le conseil. Je sais pas si t’as suivi mais au moment où t’es intervenu il venait de placer un bon paquet d’explosifs juste sous les sièges des membres du Conseil, en pleine salle de réception. »
« Sérieux ? Des explosifs…mais pourquoi ? »
« Tu sais pas à quoi ça sert d’ordinaire ? »
« Si…mais des explosifs c’est absurde. Nous on lance des boules de feu, on envoie des démons, on maudit nos ennemis. Utiliser des armes conventionnelles c’est perdre tout ce qu’on est, c’est aller contre notre nature. »
            Il a l’air choqué par ma remarque esthétique. Elle n’a rien d’esthétique malheureusement, elle est fondamentale. La culture de la guerre est un paramètre vital dans un conflit, elle détermine les armes qu’on utilise, la façon de se battre, les tactiques à utiliser, quelles seront nos forces, nos faiblesses. Se focaliser sur le résultat immédiat est une erreur que trop de gens ont fait et qu’ils ont payé en voyant la victoire s’envoler. J’ai le sentiment foudroyant qu’on va perdre cette guerre tel que c’est parti.
« Toujours est-il qu’il s’est fait passer pour un mec de la sécurité pour placer sa petite surprise. Je ne sais pas comment il s’est fait choper mais il a fui le bâtiment alors qu’il était déjà traqué par les chasseurs. »
            Je hoche la tête, perdu dans mes pensées. J’imagine l’angoisse chargée d’adrénaline de Kelanor le gros Troll lorsqu’il fuyait les chasseurs, probablement déjà conscient qu’il était condamné, la peur vrillant son ventre alors que les vampires et les loups-garous lui donnaient la chasse. L’esprit en berne par la terreur de la mort imminente, tout monstre qu’il soit, il est monté sur le rebord de l’immeuble où je l’ai trouvé, sans autre espoir que de gagner du temps. La conscience de ma propre mort me saisit au moment, plus ancien, où je l’imagine faire son choix, décider de risquer le tout pour le tout afin de piéger les sièges du Conseil au risque de sa vie. Intimement, je suis persuadé de ne pas avoir ce courage, ou cette folie, là. J’espère que tous ceux qui sont venus me voir ne s’attendent pas à m’ériger en chef de file, prêt à tout risquer. Je n’ai jamais eu la vocation d’un martyr.
« Ils vont venir ce soir tu sais. »
« Ça m’aurait étonné que le Conseil ne place pas un agent ou deux dans les gradins pour observer ce qui se passe…Ton deuxième batteur vient de se faire sortir. »
            Il me regarde avec une moue dubitative, l’air de dire « à quoi tu joues Dream ? Tu crois vraiment que ce match compte vraiment ? ».
« Tu vas pas faire la connerie de les buter, hein William ? »
« Ce sera toujours des mecs en moins à descendre en face. »
Je soupire en pensant à la difficulté impossible que ça va être de nous unir tous ; on a chacun des méthodes différentes de se battre, des idées très arrêtées sur ce qu’il est judicieux ou non de faire. Sans un chef, une tête pensante pour donner des ordres, nos actions vont se disperser et perdront en efficacité. Au mieux on ne parviendra pas à agir de manière concertée, au pire on va se tirer nous-même dans les pattes.
« On a besoin d’un chef, Dream. »
            La phrase qui fâche est lâchée, déclenche en moi un frisson urticant. Je ne veux pas de cette place, je ne veux pas prendre cette décision sérieuse et responsable, mettre sur mes épaules le poids de la victoire ou de la défaite.
« Je sais Will. »
« Mais tu veux pas du rôle titre. »
« Non. »
On regarde le terrain sur lequel nos équipes s’ébattent encore joyeusement, mais c’est plus pour éviter de se regarder l’un l’autre que par intérêt dans le résultat du match désormais.
« Tu vas quand même pas passer du côté des chasseurs, hein ? »
            Il y avait presque de la supplique dans sa voix. Il ne croit pas à cette éventualité mais il veut me l’entendre dire, que je le rassure. Tout le monde a en tête le petit numéro d’Haggis et ma nomination en temps que « chef d’investigation ». Bien sûr, j’ai joué sur les mots, les ordres, les prérogatives. De limier je suis devenu psychologue des monstres, prétendument pour apporter la précieuse civilisation du Conseil aux âmes égarées. Tout le monde a bien compris que c’est pour gagner du temps et éviter de me soustraire aux ordres sans pour autant froisser le Conseil. Depuis, plus de nouvelle des cinq chefs. J’ai attendu la sanction, le jugement, le rappel à l’ordre. Rien n’est venu. Pareil après l’épisode de la mort de Kelanor ; je me suis préparé longuement cette nuit-là la venue d’un sbire vampire de Balthazar ou un loup-garou de Gonzales. Rien, encore. Pourquoi alors m’avoir pris à partie durant la réunion, pourquoi m’avoir donné un titre, des droits, une mission ? Pour pouvoir me mettre hors course au bon moment ? Je sens les machinations du Conseil planer sur moi d’autant plus qu’aucun courroux ne s’est abattu jusqu’ici.
« Non Will, non je ne bosse pas pour ces gars-là. »
            Il a l’air sincèrement rassuré. Je ne suis pas fier de moi mais je constate que j’ai utilisé par réflexe mes pouvoirs pour m’assurer que sa réaction était sincère, qu’il n’était pas une taupe envoyée pour me tester. J’en ai brusquement très honte ; j’aime beaucoup William, son tricorne noir qu’il porte fièrement sur la tête, sa pipe qui fume éternellement à ses lèvres, sa barbe qui a été blonde il y a longtemps et qui maintenant aussi translucide que tout son corps éthéré.
« Il y a du monde de notre côté tu sais Dream. Beaucoup de gens forts qui ne demandent qu’un mec capable de parler pour les fédérer. Tu n’auras même pas à te battre. Il faut juste donner un drapeau à ces têtes de cons qui ne peuvent pas mettre de côté leurs ego pour s’entendre ; à moins que l’ordre ne vienne d’un chef qu’ils ont accepté et qu’ils respectent. »
« Tu crois vraiment que je suis le mieux placé pour ça ? Au dernier conseil j’ai surtout l’impression d’avoir gagné le premier prix de méfiance de la part de tous les bords… »
« Tu sous-estimes ce que tu as fait avec Kelanor ; c’est la véritable l’étincelle qui va mettre le feu aux poudres et tu étais là quand il fallait. Et puis les gens sont plus sensibles aux actions qu’aux paroles, aussi néfastes soient-elles. Au final, le Conseil t’as rendu service : en prenant le temps de pactiser avec toi devant tout le monde, ils t’ont donné de la valeur, ils ont révélé à tous ceux qui étaient là à quel point tu es important. »
            J’aimerais tellement lui dire d’arrêter de me brosser dans le sens du poil, qu’il ressemble à un vendeur en assurances à tenter de me refourguer cette charge mortellement dangereuse sur le dos. J’aimerais surtout pouvoir lui dire que je suis insignifiant, que je n’ai pas la puissance qu’on me prête. Mais Je mentirais. Depuis ce fameux soir du troll je sens la force du pouvoir qui croît en moi. Je n’ai jamais testé mes limites, je ne connais ni la source de mes tours ni ce dont je suis capable si je pousse à fond. Ce que j’ai accompli ce soir-là m’a surpris, mais pas tant que ça. Intérieurement, j’ai toujours eu l’intuition que je laissais mes pouvoirs dormir, que je n’ai jamais tenté d’atteindre mon plein potentiel. Qui sait ce dont je suis capable au fond ? Et s’il faut faire de grands discours…disons que je pense pouvoir gérer de ce côté-ci. Mais il me manque l’essentiel.
« Non Will. »
« Pardon ? »
« Non Will, je ne prendrais pas ce rôle. Pas parce que potentiellement je n’en ai pas les épaules, mais parce que je n’en veux pas, je n’y crois pas. »
« Tu ne crois pas en la victoire sur le Conseil ? »
« Non, je ne crois pas à moi en tant que leader de la Rébellion. »
            J’ai mis toute la sincérité que j’ai pu dans mes paroles, malgré la culpabilité, malgré l’envie narcissique d’être érigé en sauveur et en chef. Il hoche la tête, lentement.
« Je comprends. »
            J’entends bien que ça l’emmerde, qu’il va devoir improviser avec un second choix à partir de maintenant ; mais il est malin et il sait comme moi que se lancer dans un travail dont on n’a pas envie est l’assurance d’un échec. Je le sens un peu amer tout de même.
« Dream ? »
« Oui, Will ? »
« Je peux te poser une question ? »
            Je le regarde sans comprendre ; j’ai toutefois l’intuition que c’est une question blessante qu’il a du mal à sortir.
« Et si c’est ta nana qui te l’avait demandé, tu aurais fait quoi ? »
            La surprise me laisse sans voix. En moi, un torrent d’émotion se déverse alors que je joue la scène dans ma tête à toute vitesse. J’aurai dit « oui », bien sûr que j’aurai dit « oui », sans même hésiter. La fulgurance de cette constatation face à laquelle aucun mensonge n’est d’utilité me laisse pantois. Mon silence et mon visage déconfit sont suffisamment éloquents pour William qui a maintenant sa réponse.
« C’est tout ce qu’on vaut pour toi Dream ? Tu es prêt à jouer notre destin à tous pour une humaine ? »
La question vient me frapper comme un coup au creux de l’estomac. L’aiguillon de la culpabilité lui fait suite. Oui, je suis prêt à tout pour elle, quitte à voir mourir le monde que je connais et mes amis. Ma vision commence à se brouiller malgré moi : le yankee stadium perd en consistance, je vois le visage de William qui se change, s’allonge, son nez devient museaux, ses habits de pirate fantôme deviennent un uniforme sur lequel brille une étoile de shérif. D’un coup, je décroche ; je suis dans l’espace, je vole à toute vitesse à bord d’un vaisseau spatial en forme de boule. Je suis le magicien aux cheveux bleus, je file vers mon destin, emportant avec moi la fin du monde tel qu’on le connaît. Tout peut bien mourir, tout du moment que je sauve celle que j’aime. La certitude de ces conviction, égoïstes et définitives, me heurte autant qu’elle fait écho à mes propres interrogations. Qu’importent les morts, fussent celles de mes amis, je ne vis que pour elle. La vision se brouille, s’adoucit, devient plus complexe. Non, ce n’est qu’un reflet que j’ai plaqué sur lui. Il se bat pour ce qu’il croit juste. Qu’importe sa mort à lui du moment que ceux qu’il aime peuvent vivre dans un monde où le rêve est possible. Je rentre dans mon corps avec la même violence et vivacité que j’en suis sorti. Dans mes veines, je sens la présence physique de la résolution du magicien aux cheveux bleus qui me parcoure. Une énergie nouvelle se répand en moi, faisant sauter des barrières que l’angoisse avait instauré. Je n’ai plus peur des conséquences, plus peur de la disparition d’Alice la nuit dernière, je n’ai plus peur de rien. J’ai aussi l’envie absurde et sourde d’agripper une guitare et d’en jouer. Mes rêves m’amènent décidément de singulières pulsions…
« Je ne vous laisserai pas tomber Will. Mais je ne suis pas votre homme ; pas encore peut-être…mais je me battrais comme tout le monde ici, ça tu peux en être sûr. »
            Il a l’air rassuré, et surpris de la force de ma voix, comme si celle-ci transmettait mieux que jamais la force de mes convictions.
« Bien. Merci Dream. C’est important tu sais de savoir que tu es dans notre camp, tu n’imagines pas combien de gens attendent cette certitude. »
« Je n’aime pas les camps, je n’aime pas la guerre. »
            Il rigole de son rire factice que je lui connaît si bien.
« Qu’est ce que tu crois, vieux ? Que les choses peuvent s’arranger comme ça, sans mort, sans choix, sans sacrifice ? »
« Ho, Will, arrête s’il te plaît… »
« Non, écoute Dream : personne n’a envie de crever, personne. Mais à la différence de toi et de tes chimères, tous ceux qui sont venus ici ont pris un risque. Jusqu’ici tu as réussi à vivre dans ton coin, sans rien risquer, à passer entre les mailles du filet. Mais c’est fini, que tu le veuilles ou non. La guerre est ici, sur nous tous et il faut choisir un camp, prendre position. On ne peut plus rester sur la touche à faire péricliter nos pouvoirs en attendant que ça se passe. »
« Qu’est ce que tu essayes de me dire. »
« Que ça fait un paquet d’années que tu es sur le banc de touche, que ça fait un bail que tu te laisses vivre à tous points de vue et que cette guerre est aussi l’occasion pour toi de prendre la vie à pleines mains plutôt que la rêver. »
« C’est con, c’est un peu ma spécialité… »
« Non. Toi ta spécialité c’est de faire rêver les gens, monstres ou humains. Si tu oublies ça tu oublies qui tu es. Arrive un moment où la rêverie devient végétation dans son coin, arrive un moment où il faut vivre ses convictions plutôt que de les imaginer. C’est ton moment Dream, ton histoire, ne les laisses pas passer. »
            Je le sens prêt à ajouter quelque chose mais les cris du stade nous empêchent de dire quoi que ce soit d’autre. Tout à notre discussion, nous avions oublié le match qui vient de se clore à l’instant avec une victoire sans appel de mes chimères. Elles se tombent dans les bras en criant alors que je regarde le score avec un sourire ; 9 à 8. Pas mal pour une première sortie. Quand on aura gagné la guerre, on fera la revanche pour fêter la fin des combats. Will me tape gentiment sur l’épaule, en signe de congratulation. Je lis aussi dans ses yeux la résignation à quitter la douce paix qui est encore la nôtre pour ce soir et s’enfoncer dans les méandres de la guerre. Qui sais ce qu’il restera de notre amitié après ce conflit, qui sait quelle terribles épreuves, combats, morts, trahisons, tortures, lâchetés nous attendent ? Qui sait comment nous nous en sortirons, quel que soit le résultat ? je le vois s’éloigner pour remonter le moral de son équipe et du gros Franky qui pleure la défaite des Wandering Monsters. Je laisse pour ma part mes chimères à leur joie, profiter des applaudissements de la foule, de ce moment magique qui n’appartient qu’à eux et dont ils se nourriront lorsque les heures sombres s’abattront sur eux plus tard. Ce soir c’est la fête ; demain il n’y aura que la guerre.

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